LES TROIS ÉCOLIERS
Un matin, après une de ces conversations tenues à voix basse dans la chambre, où la servante et la maîtresse se réunissaient pour consommer moins d*huile et moins de bois, Jacques profita d*un instant où il était seul à la maison pour faire un paquet de ses jouets. La ficelle bien nouée autour des animaux de carton et de maisons de bois, il courut vers Vécole. Le paquet était sur ses épaules, et de la main qui restait libre il portait ses livres d'études. Jacques tremblait que Gertrude ne le rencontrât, et cette crainte Tempéchait de sentir qu'il avait le cœur gros. Arrivée Fécole, il mit le paquet dans un coin et attendit l'heure de la récréation. Aussitôt que tout le petit monde auquel il allait avoir affaire eut quitté les classes, Jacques étala sa marchandise.
« Je vends le fonds de la boutique, s'écria-l-il d'un air gai, bien que son pauvre menton Iremblûl, et quiconque abhètera un cerf-volant ou une raquette, aura en sus une belte cage à inoUches, que je fabriquerai tout à l'heure. »
On connaissait Jacques et ou battit des mains. Un certain écolier grand et vigoureux qu'pn appelait Pierre de Maurs, et qui passait pour le plus riche de la bande, donna Texcmple, et la vente commença sous la présidence de Jacques, qui mettait tour à tour chaque objet aux enchères. Il pleura bien un peu en se séparant d*un certain vieux cheval de bois sur lequel il avait exécuté de magnifiques charges de cavalerie, mais il poussa bravement jusqu'au bout. Seulement, on abandonna cette fois le système des échanges et Jacques n'accepta que des sous. Tout fut vendu, à l'exception d'un fusil, qu'il mita part pour le cas où les huissiers feraient irruption au logis.
Le soir même, il tira Gertruda par la bout de son tablier,
c Tiens, ma mie, dit^il, en lui fourrant dans la ^ main une poignée de menue raonnaioi si cas vilains huissiers viennent pour prendre tout, lu leur
donneras cet argent ; s'ils se f&chent, bon, j'ai mon fusil. »
.Cette foisi et malgré sa sévérité, Gertrude pleura d'attendrissement et eut beaucoup de peine à faire
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comprendre à Jacques que cinquante-huit sous ne les lireraienl pas d'affaire.
Dès ce jour, le petit bonhomme s*appliqua* avec une verve^ingulière et une sorte de bonne humeur Taillante qui ne lui permettait pas d'être longtemps chagrin, à gagner son déjeuner de chaque matin. I^ commerce d'échanges auquel il se livrait déjà depuis quelque temps, prit un essor plus vif au bout du mois, et quand il fut à peu près certain de poavoir compter sur des profits assurés, il fit approcher Gertrude de son petit lit, et, Tembrassant:
< Écoute, ma mie, dit Jacques de l'air d'un ministre des finances qui contracte un emprunt, voili fcdx sous que je te donne pour mon déjeuner. Chaque jour tu en auras autant. Achète-moi des châtaignes.
— Que le diable t'emporte I dit Gertrude qui sentait les larmes la gagner; crois-tu qu'on ait besoin <fe tes mauvais sous pour déjeuner ici 1
- Mes sous sont très «bonsi répliqua Jacques fi^sremcnt} si ta n*en veux pas, je ne mangerai plos. 1
Gertrude eut beau s'en défendre, rien ne put Ure démordre récôlier de son idée. On dut accep« t^r ses deux sous quotidiens. A partir de ce moment Jacques passa tous ses dinninches à tailler des maisonnettes et des chariots et à découper dés bonsliomracs dans de belles feuilles 'de papier doré.
dont il avait toujours une provision. Les pratiques ne lui manquaient pas.
La gêne dans laquelle on vivait n'empêchait pas la gaieté d'habiter la maison du receveur. Itfnie Bernard était naturellement portée au rire ; Gertrude ne pleurait que le soir au moment des confidences, quand on la forçait à réfléchir; M. Antoine Bernard savourait, au fond de son cabinet, ces délices particulières aux savants qui consument leurs jours dans la poursuite d'une idée. Si la réalité lui manquait, il vivait dans une perpétuelle et sereine confiance qui lui faisait accepter la longue série des heures mauvaises comme des épreuves dont chaque matin devait amener la fuite. Entre ses livres et ses papiers, Antoine Bernard était commç un voyageur qui traverse de hauts plateaux où nagie un air libre et vif. Les brouillards sont sous ses pieds ; au-dessus de sa tête brille l'azur sans tache et sans fin. Le receveur marcliait dans la lumière : les rêves étaient sa patrie. Bien souvent, après d'éloquentes démonstrations qui faisaient voir la fortune, la gloire, les honneurs prenant au galop le chemin de la maison, on se réunissait en riant autour d'un maigre plat (|ui n'avait pas de voisin : la bonne humeur assaisonnait le repas, l'inquiétude ne venait qu'après.
Mme Bernard ne savait au juste que penser de son mari. Il y avait des instants où le voyant si convaincu, si tenace dans son travail, si ardent et si
opiniâtre dans ses idées, Tillusion la gagnait. Un homme à qui ks habitudes de sa profession et de son esprit rendaient familières les questions de linances et qui avait eu occasion de causer avec le receTeor, était souvent dans les npêmes dispositions moniles que Mme Bernard.
t II y a, disait-il, TétofTe d'un ministre des finances dans ce rèveui: ; il peut se faire aussi qu*il soit fou. >
Od ne pouvait pas savoir encore si le petit Jacques avait en lui Tétoffe d*un ministre, mais, ce qui déjà était bien clair, c*est que son esprit, peu curieux des problèmes qui sont la passion des économistes et Tidéal de la science , se tournait volontiers du c6té des choses pratiques. Dès ses plus tendres années, il montra un sens très-clair et très-droit. Peutêtre aussi fut- il conduit à cette adoption du réel au détriment du chimérique, par le spectacle de cette opposition bizarre qu'il remarquait entre les calculs gigantesques de son père et leurs résultats. Tant de travaux et de si considérables pour de si minces proOts! Là n'était pas la bonne route à suivre, et il en conçut, peut*6tre bien à son ipsu, une horreur profonde pour tout ce qui ressemblait à un système ou avait l'apparence de la théorie. Ajoutons que Jacques avait la tète et le menton carrés.
On sait que Jacques , étant à l'école , avait fait la connaissance d'un élève plus âgé que lui de deux
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OU trois ans, qui apparlcnait à une fnmiile nisôc^ du pays. Le jeune Pierre de Maufs et Jacques s'élaicnl liés d*une amitié contre laquelle la diversité de leurs goûts et d« leur fortune n'avait rien pu. Celte sympathie, que l'analyse n'explique pas et qui natt du contact de deux esprits opposés, les unissait étroitement. Enthousiaste , généreux , prompt à se décider, amoureux des aventures , Pierre ne comprenait rien aux appétits de Jacques» mais s'employait de son mieux à leur donner satisfaction. Il suffisait que ceux qu'il aimait eussent besoin de lui poor •qu'on le trouvât. Jamais , chez Pierre, d'hésitation ou de faux-fuyant. Quand on lui demandait une chose impossible à faire, le premier élan de son cœur, curieux de périls, était de la tenter; la rectitude de sa raison l'obligeait à répondre franchement non. Si la chose était difficile seulement, il promettait son concours et le donnait tout entier.
Le dimanche et les jours de fête, Pierre et Jacques se promenaient ensemble sur les bords de la Marne ou le long des ruines du vieux château féodal qui couronne Château-Thierry ; mais tandis quft Pierre parlait, avec une chaleur excitée par la marche, de courses lointaines dans des pays sauvages, d'explorations, de chasses, d'entreprises hardies, Jacques, qui ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui, s'informait du prix des denrées, questionnait les cultivateurs et les ouvriers sur leurs travaux »
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entrait dans les fermes , dans les usines , dans les carrières, regardait, Turetàit, et avec un art dont ^a profonde habileté aurait étonné s*il n*eD avait eu Tinstinct en naissant , attirait tout bonune avec lequel le hasard le mettait en Vapport, pécheur, bûcheron, charbonnier, pâtre, mécanicien ou meunier, sur le terrain des choses que cet homme savait le mieux. Jacques ne prenait jamais de notés , mais il u'ou- Uiait rien. Pierre riait. Qu'on parlât, et longtemps ffléme, avec un braconnier, il le concevait; mais qo'on parût s'intéresser au regain d'un métayer ou à la toile d'un tisserand, celale passait.
c Chacun son métier, lui répondait Jacques ; tu voyageras un peu partout, à pied, à cheval, en chaise de'poste, en bateau à vapeur; déjà tu mels le nez dans tous les livres qui peuvent être utiles à un touriste, à un chasseur; j*ai idée, au contraire, que j'habiterai Paris et que je me frotterai à beauconp dliommes. J'apprends à les connaître en voyageant dans leur esprit , leur caractère, leurs habitudes. Ooand j'aurai quelque trente ans , peu d'industries et peu d'états auront des secrets pour moi. » .
Puis il ajoutait en riant :
< La Providence a pris soin d'arranger ta vie ; la mienne est à faire.... je la ferai. »
Un troisième petit bonhomme s'associait parfois à la promenade des deux écoliers; mais celui-ci parlait peu; il écoutait bouche béante, opinait du
bonnet et se faisait^ sans que personne l'en priât, le serviteur de Pierre et de Jacques , de Jacques surtout. Glovis avait à peu près le. même âge; il était fils d'un pauvre artisan de la ville qui n'avait guère de quoi payer sa modique pension; le père Fortin le gardait par charité et Pierre donnait quelques francs en cachette à la fin du mois. Glovis ne croyait pas qu'il y eût sur la terre d'écolier plus extraordinaire que Jacques. Il lui rendait mille petits services par enthousiasme. Après qu'il l'avait écouté, sans oser souffler jnot :
«Comment pouvez-vous, disail-il, vous mettre toutes ces choses dans la tête? la mienne est comme du bois.... rien n'y entre »
Le fait est que ce pauvre Glovis n'apprenait pas grand' chose, si ce n'est des lambeaux de livres de philosophie qu'il lisait au hasard, qu'il digérait mai et pour lesquels il se sentait un grand goût. C'était sa marotte.
c Ah le bel état que celui de philosophe ! » disait-il quelquefois à Jacques.
Puis il soupirait, ses moyens ne lui permettant pas de l'adopter ; il s'en consolait cependant par la pensée qu'un jour il s'attacherait à Ja fortune de Jacques. En attendant, il devenait fataliste sans savoir pourquoi.
A quelque temps de là , et comme il touchait à sa seizième année, Jacques vit sa mère fort en peine
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de |)a;er le loyer de la uiaison. Depuis quatre ou cinq jours on ne riait plus. M. Antoine Bernard pro* mettait une forte somme aussitôt qu*il aurait conimoniqué à un capitaliste le prospectus auquel il mettait la dernière main. Mais on savait ce que valaient les promesses de H. Bernard. Gcrtrude grondait sourdement; elle était dans sa cuisine comme ua vent d*orage. Le soir, la servante glissait dans me poche de toile les quelques sous qu'elle avait économisés sur la dépense du ménage, et comptait le total de la somme gagnée aux dépens de l'appétit commun.
< Ils jeûnent tous, et j'ai quatorze Trancs quinze sous ! la belle avance ! > disait-elle.
Un matin, on ne vit plus à ses oreilles de vilaines boucles d'or qu'elle trouvait fort belles et dont elle était parée le jour de sa première communion. Jacques lui demanda ce qu'elles étaient devenues. Gertmde lui donna une taloche sur l'épaule.
< Voyez-Tous le curieux! dit-elle d'un air bourru. Est-ce qu'on te demande , mon petit , ce que tu as bit de tes cerfs-volants de l'an dernier? On avait des boucles d'oreilles, on n'en a plus!... voilà. >
Et reprenant d'un ton brusque :
< Est-ce que ta mère s'occupe de ces sottises?... J*ai bien un visage à porter des boucles d'oreilles! » -
Jacques embrassa Gertrude sans répondre.
Pendant toute Ift journée il rôda dans la cani-
pagne, cherchant un moyen de tirer la maison de l'embarras où il la Toyait. Il marchait fort vite , se pinçant l'oreille comme il en arait déjà contracté l'habitude, et battant les haies du bout d'un roseau qu'il tenait à la main. Il parlait tout seul par monosyllabes. Tout à coup Jacques s'arrêta, poussa on cri et prit sa course dans la direction d'une maison de belle apparence qu'on voyait au sommet de la côte , aux Ghesneaux. En quelques minutes il sonna à la porte tout essoufflé.
<r M. Pierre est-il là? demanda-l-ii au domestique.
— Viens par icil > cria du fond du jardin son ami, qui Favait reconnu.
Jacques fut en (rois bonds à c6té de lui. c Vite, as-tu une centaine de francs à me prêlei 1 reprit-il. •
— Cent francs ! diable ! et pourquoi faire ? répondit Pierre.
— Donne-les-moi d'abord; nous en causeroiu plus tard. »
Si riche qu'on soit , un jeune homme de dix*huit ans n'a pas toujours, en province, la libre dispost* tion de cent francs. Pierre se gratta le front.
« Attends, » reprit-il.
Il entra dans la nmison. Jacques s'assit sur un banc et traça, à Taide de sa baguelte, des rangées de chiffres sur le sable d'une allée. Son ca'cul fait ^ il ballil des mains.
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■ C'est dair, dit-il , le k>yer est payé. >
Alors seulement, il pensa à s'essuyer le Front.
Pierre revint en ce moment.
« Voilâtes cent francs, dit-il, grand bien te fosse U
iaeqnes lui saiita au cou.
« Si je ne te les rends pas au bout de la semaine, c*est que je ne m'appdle pas Jacques Bemaril. » s'écria*t-i).
n sortit du jardin et descendit la c6te en courant.
Pierre le regardait.
« Mon ami Jacques a bien certainement une opénàvm en tète , murmura- t*iK..« Ce n'est pas lui qui empronterait cent francs pour le plaisir de les dc^ penser l »
Pierre ne se trompait pas. Jacques s*élait souvenu à propos qu'un grand personnage devait passer à Chàleau«-Tbierry« La ville était en émoi; on prépanil un grand banquet à rb6tel de la sous-préfccturc. Il fallait que le banquet çayât le loyer.
Jacques commença par courir chez tous les traiteurs et tous les marchands de la ville , et acheta toot le gibier qui s'y trouvait La chose faite , il rejoignit son ami Clovis et le chargea de parcourir les fermes du voisinage et de voir les braconniers dont ils avouent fait la connaissance en battant les bois avec Pierre de Maurs.
« Tu retiendras tout le gibier qu'ils ont et tout celai qu'ils auront, loi dit-il; s'ils veulent de l'ar-
gent, en voilà, lu leur donneras des arrhes.... cours vile. » ^
Les produits de la campagne accaparés, Jacques se rendit au marché et fit par avance, acquisition des lièvres , des perdreaux et des chevreuils qu'on pourrait apporter le lendemain.
« C'est pour le banquet bien sûr, et vous venez de la part de M. le sous-préfet? lui dit en clignant de l'œil le plus fin de la bande.
— C'est pour le banquet, » répondit Jacques résolument.
Quand vint le jour de la fête , les entrepreneurs du festin officiel ne trouvèrent plus une seule pièce de gibier à mettre à la broche. Le poil et la plume , tout était vendu. Le Yatel de la sous-préfecture s'en prit à ses cheveux et s'en arracha deux ou trois poignées. Le brave homme était désholioré.
Les fermiers, les chasseurs, les marchands lui répondaient ce qu'avaient répondu les traiteurs.
« Mais quel est donc le coquin qui a tout acheté ? s'écria le malheureux.
— C'est M. Jacques Bernard, le fils de notre receveur ; il faudrait voir s'il ne voudrait pas se défaire d'une partie de ce qu'il a acheté, » répondit Glovis, qui avait ses instructions et qui rôdait partout.
Le cuisinier effaré se précipita chez Jacques. On entendait sur le pont et sur la promenade le bruit des fanfares qui annonçaient l'arrivée du grand pcr-
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sonnage qui honorait le chef<4ieu de Tarrondissement d'une visite officielle. Encore quelques heures, et il fallait servir le dtner. Un dtner sans gibier au mois d'octohre! Les cheveux que le pauvre cher n'avait pas eu le temps d'arracher se hérissaient d'horreur sur sa tète !
II entra chez Técolier toujours courant. Jacques, qui avait le visage collé contre la fenêtre, derrière on coin du rideau, prit une contenance froide. Cependant il écouta le cuisinier.
< Je voulais expédier tout ce gibier à Paris, ditil ; an ami me Ta demandé pour un repas de noces.
~~ Ah ! monsieur, je suis perdu si vous ne m'écoûtez pas ! s'écria le chef aux abois. J'ai une femme et deux enfants! »
Jacques parut s'attendrir.
« Ah! diable! murmura-t-il, mon ami n'en est pas encore là. Voyons, que vous faut-il?
— - Bonlé du ciel ! nous avons à dtner le général, le préfet, 1c maire, notre député... l'évèque aussi, qui est arrivé tout exprès de Laon.... Il me faut
lOQt....
—Tout?... Allons, puisque vous en avez besoin.... je consens à vous céder ma marchandise pour vous tirer d'embarras. Voici la note des frais. »
II était impossible de marchander, les fourneaux étaient allumés, les broches devant le feu. Le Vatel picard paya, soupira un peu et emporta le gibier.
Ne fallait-il pas sauver rtionneur de ia cuisine asso* eiée, cette fois, àl'honneùrde la sous-préfecture?
Mattre d'une somme assez ronde, Jacques mit à part les cent francs empruntés à Pierre et glissa le reste dans une belle bourse qu'il cacha sous la corbeille à ouvrage de sa mère, après avoir serré lout au fond une petite botle qu'il avait achetée chez un orfèvre de la ville.
Le soir, les deux femmes, groupées autour de la fable éclairée par une petite lampe que Jacques connaissait depuis l'enfance, gémissaient en tirant l'aiguille ; Jacques lisait près de la cheminée où brûlait un feu timide.
Mme Bernard n'osait pas regarder Gertrude qui» de son côté, ne levait pas les yeux.
« Voyons, dit-elle enfin, c'est Irop béte de ne rien dire ; pourquoi ne parles-(u pas, Gertrude?
— Moi! je ne fais que çal je chante même, répliqua Gertrude qui ne desserrait pas les dents ; c'est vous, madame, qui êtes triste comme la roue d'un vieux moulin qui gémit quand elle tourne. Faut faire comme moi.... tenez, je ris.... Est-ce qu'on sait s'il n'arrivera pas un trésor dans la maison demain? Cette paire de bas qui sera tricotée avant mumit, ça vaut bien trente sous.... c'est un com«mcncement.
— Tu ris, toi? pourquoi passes-lu le coiq de ton tablier sur tes yeux?
— Dame! aussi c'est que vous me faites pleurer..,. Est-ce que je ne vois pas les grosses larmes que ?ous retenez ? >
Mme Bernard détourna la tète pour que Gertrude ne ia vit plus. Elle glissa machinalement la main au fond de la corbeille pour y chercher du fil; et trouva soiis ses doigls la bourse que Jacques y avait enfouie parmi les bobines et les écheveaux. Elle devint paie en la retirant.
< Ou'est-ce que cela? » dit-elle en montrant la bourse à Gertrude.
Gertrude la prit vivement et en fit jouer le ressort.
< De Tor! madame, et de l'argent.... Un trésor! s'écria-t-elle.
— - Bien sûr! ce n'est pas monsieur qui a g^né tout ça avec ses additions!... reprit la servante; il nous l'aurait bientôt dit, le pauvre cher homme ! »
Elle vida le contenu de la bourse sur ses genoux.
La petite botte achetée chez Torfévre tomba au milieu des pièces blanches et jaunes et s*ouvrit. l>es boucles d'oreilles en or s'en échappèrent.
Gertrude regarda Jacques, qui ne respirait plus.
■ Ah ! le petit masque, c'est lui qui a fait le coup ! s'écria- t-elle.
— Eh bien, oui, c'est moi! s'écria Jacques, qui sauta dans ^es bras. Ma mère savait que tu les avais vendues, tes pauvres vieilles boucles d'oreilles ; moi
je l'ai deviné.... en voilà d'autres, garde-les. .. ça n'empochera pas que le terme ne soit payé ! » Il expliqua tout à sa mère, qui le dévorait des
veux.
« Ah Dieu ! quand je t'ai vu pleurer, dit-il en finissant, il a bien fallu que Tidée vtnt. »
Gertrude, qui n'y voyait plus, lui posa gaillardement la main sur la tête.
< Madame, dit-elle, le véritable homme le voilà ! Not'mattre est un savant, le petit sera un richard ! »