‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 6 sur 29 · UNE FLEUR DE PARIS · texte numérisé non relu

UNE FLEUR DE PARIS

Peu de temps après, et comme si Jacques Bernard n'ayait pas voulu faire mentir la prophétie de Gertmde, il prit un parti violent. De la pensée à Texéculion il n'y eut que Tespace d'une nuit.

Un matin, sans prévenir personne, il quitta l'école et demanda un emploi & un fabricant de la ville, qui le prit en qualité d'expéditionnaiti^. Le receveur, tout attristé, pressa l'enfant de continuer ses études.

« Non pas, dit Jacques, je ne suis pas un fils de famille.... Si à mes heures perdues je puis passer mes examens, tant mieux; sinon je prouverai qu'on peut connaître à fond le code 4e commerce sans avoir une robe d'avocat,... Mon premier devoir est de gagner de l'argent. •

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Toutes ses facultés, il les employa dès lors à conquérir ^ette fortune que son père avait poursuivie en vain au travers des nuages de la théorie. Château-Thierry ne lui offrait pas de ressources assez vastes pour l'inquiétude et l'activité de son esprit. Un beau jour de printemps, après avoir tendrement embrassé sa mère et Gertrude et glissé dans sa poche un rouleau de pièces blanches laborieusement gagnées, il partit pour Paris, où dès longtemps il avait eu la pensée de, se rendre.

L'heure de la véritable lutte avait conimencé pour lui. On était alors en 1820 : Jacques avait dixneuf ans.

En 1830, les anciens élèves de la pension Fortin, auxquels il avait vendu tant de chariots et de maisonnettes, l'auraient retrouvé chez un agent de change dont il tenait le carnet.

Il avait à cette époque, et après dix années d'efforts que la bonne fortune ne protégea pas tou* j€iur$, afhassé quelques milliers de francs que bravemcnt il avait jetés dans la spéculation, espérant bien qu'ils feraient la boule de neige. La révolution de juillet, qui emporla son chef, ruiné de fond en comble en trois jours, emporta aussi son petit pécule. Sans place et sans argent, Jacques se trouva pour la seconde fois sur le pavé de Paris^ Seulement il écrivit au sommet d'une page blanche, sur un calepin qu'il portait toujours dans sa poche, ces

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mo(s significatifs : « Ne jamais oublier qu'il y a qnclqnefois des révolutions. ■

Quelques années plus tard et après di?er8 essais qui furent plus ou moins heureux, Jacques, qui a?ail alors trente*deux ou trente-trois ans, était chef de la correspondance chez un banquier de la m du Faubourg-Poissonnière. A cette époque Jacques ûTait largement de quoi yivre ; mais la fortune, telle qu'il la concevait, n'était pas encore venue. n en était encore à l'étude du terrain sur lequel il marthait.

Depuis son départ de la ville natale, Jacques avait embrassé bien des professions diverses et suivi bien des carrières. C'était moins le fait du hasard que celui de sa volonté. Il voulait connaître, par Qne expérience personnelle, les ressorts multipliés par lesquels se meut Tindustrie, et ne rien négliger <ie ce qui pouvait un jour l'aider dans sa marche. Cest ainsi qu'on l'avait vu tour à tour employé chez» un droguiste de la rue des Lombards.^teneur de livres chez un négociant qui faisait un gros commerce d'exportation pour l'Amérique du Sud, caissier dans une filature de coton, commis chez un agent d'affaires, voyageur pour le compte d'une maison de soieries ; il était entré chez un armateur de Nantes pour connaître le commerce de la navil^ation, chez un courtier pour se rendre compte des transactions, dans un établissement métallurgique

et dans une compagnie houillère pour s*approprier le mécanisme des grandes industries. Chemin faisant il apprit trois langues aux dépens du latin qu'il n'avait jamais bien su. Il possédait des données exactes sur l'importance du commerce de chaque place ; tous les procédés de production et d'échange lui étaient familiers» mais par un concours singulier de cir* constances, les bonnes occasions d'asseoir sa vie ne s'étaient pas encore présentées ; les médiocres ne lui avaient pas manqué, seulement il les avait toutes et obstinément refusées, l'horizon dans lequel il aurait dû enfermer son activité étant borné. Jacques ne voulait pas d'une existence paisible, sûre, et limitée à quelque dix mille francs de rentes prudemment et lentement amassés. Son espoir allait plus loin. Ce qu'il ambitionnait, c'était une place au milieu de ces astres éclatants qui rayonnent dans le ciel flnancier de Paris. Il avait la maladie des grandes affaires, comme d'autres ont l'ambition de la gloire. Mais tandis qu'il traversait ainsi toutes les branches de • l'activité humaine avec une impatience fiévreuse et cependant persévérante, il n'oublia jamais les êtres chers et sacrés qu'il avait laissés à Ch&tcau-Thierry. Mme Bernard n'avait plus à trembler pour son loyer; Gertrude n'était pas obligée de grappiller sur le dîner pour assurer le déjeuner du lendemain ; M. Antoine Bernard s'était endormi doucement entre les livres qu'il aimait et les casiers tout bourrés de

notes entre lesquels il avait enfermé sa vie. Sa veuve n'avait pas quitté la maison où une longue suite de jours difficiles, patiemment et courageusement supportés, lui avait créé une famille de souvenirs hoDuëtes qui réjouissaient son cœur. Elle rappelait doQcement son fils chaque année, et chaque année Jacques répondait: « Attends! »

Un instinct profond et sûr disait à Jacques que la l^nque était le seul marchepied qui pût le faire monter jusqu'à ces hautes positions auxquelles il Toulait atteindre. Mille hasards, peut-être aussi le désir de n'entrer dans la lice que lorsqu'il serait armé de toutes pièces, avaient retardé pour lui le moment d'y mettre le pied ; mais il était de ces joueurs intrépides et convaincus qui savent que la ' bonne chance peut venir à toute heure, et il attendait la sienne en homme résolu à la pousser jusqu'aux plus extrêmes limites.

Cependant Jacques n'avait pas traversé Paris sans aToir senti un jour remuer quelque chose dans sa poitrine. Le financier n'avait pas entièrement étouffé Tbomme; sa jeunesse eut un moment.

C'était peu de temps après la catastrophe qui TaTail rejeté dans ce dédale de rues au milieu desquelles s'agitent tant d'ambitions fiévreuses et d'es- Pérances maladives. Sa robuste constitution avait paru céder dans la lutte que Jacques soutenait contre la^Qe. Son premier soin fui de se taire. Pourquoi

troubler sa mère et la tirer de son repos t 11 envoyai à Château-Thierry la majeure partie du peu d'argent qui lui restait, annonçant en même temp» qu'il partart pour un voyage, et monta thez lui après avoir dit à la concierge qui le servait qu'il était malade.

A celle époque, Jacques occupait, au quatrième étage d*une maison de la rue Laval, un petit appartement composé de deux ^pièces, qu'il avait arrangées tant bien que mal avec quelques meubles sauvés du naufrage où le plus clair de ses ressources avait été englouti. Les meilleurs avaient été vendus. Jacques ne devait rien, mais n'avait rien.

A quelques pas de lui, sur le même carré, de* meurait unejeune femme qu il rencontrait souvent, le soir et le malin. Elle lui avait paru jolie. Mlle Hor- • tense Frimond sortait de bonne heure et rentrait tard; elle était toujours simplement et proprement vêtue, avec une gr&ce particulière et un goût qui forçait les inconnus à la suivre des yeux. Le dimanche elle restait chez elle, et on entendait aioi*â le son d'un piano. Jacques trouvait que sa voisine faisait de Texcellen te musique ; il entr'ouvrait sa porte pour mieux l'écouter. Ces histoires sans fîn que les ^ portières chargées du ménage d'un garçon racontent à leur locataire, apprirent à Jacques Bernard que Mlle Hortense Frimond donnait un peu p«iru>ul des leçons de grammaire^ de géographie, de sol-

fége^ d*hi$toîre, et de yingt antres choses^ parmi lesquelles il fallait inscrire Tanglais et TitaUen, dont elle possédait les premiers éléments. Sa bonne yoloDté et son ardeur suppléaient ce qui aurait pu lui mamiuer du c6té de la science. On ne la voyait pas chez les princes et les banquiers, mais dans des maisons de petits propriétaires et de rentiers. Quand elle avait couru le cachet depuis le matin josqa'au soir, par tous les temps, Hortense avait à peu près gagné tout juste de quoi vivre.

Un jour on la vit rentrer tout en larmes; le lendemain "elle ne sortit pas. Pendant une semaine, c*est à peine si on entendit le bruit de ses pas dans » chambre. Quand elle redescendit l'escalier, elle était affreusement pâle; elle portait un ruban noir aatonr du cou.

Jacques et Hortense échangeaient de« légers su* luts ; à diverses reprises ils s'étaient rendu de ces petits services qui sont d'usage entre voisins. Il remarqua qu'elle avait le son de voix très-doux, de l'esprit et du sens dans la conversation ; il se plaisait auprès d'eHe et cherchait à la rencontrer ; les occasions en étaient rares, mais Hortense ne lesévi-* tait pas. Il s'étonna de la trouver plus jolie qu'elle ne loi avait paru d'abord. Sa beauté provenait de l'barmonie des traits, de rintelligencedela physionomie; ses lèvres surtout étaient expressives et charmantes. Sérieuse, elle plaisait; animée, elle était attrayante;

Le charme qui était en elle se dégageait; on le voyait naître et grandir par Texamen ; il échaufTait et enveloppait.

Quand la connaissance fut faite, Jacques parla à sa voisine de ses projets» de ses rêves, de ses efforts en homme qui en a les cœur plein. Hortense répondait en souriant.

c Que vous êtes singulier ! disait-elle quelquefois, pourquoi tant de richesses? Il me semble qu*aYec mille écus, on vivrait bien tranquille et bien heureux.

— Vous n'êtes donc pas ambitieuse? répondait Jacques.

— Ohl si, reprenait Hortense, j*ai l'ambition de me reposer ! »

Cette personne si paisible et si douce avait une énergie de fer. Rien ne la fatiguait en apparence, ni les longues courses, ni la pluie» ni le froid, ni le travail. Les privations n'entamaient pas cette vigoureuse nature, qui avait la souplesse et Télasticité d'un jonc. Quand Jacques la revoyait le soir, montant d'un pied leste les quatre étages qui séparaient sa chambre de la rue, et sa figure toujours pâle, éclairée d'un demi-sourire, étonné quelque-

foiS| il lui demandait comment elle ne succombait pas sous le poids de la lassitude.

c fin quoi êtes-vous faite ? disait-ii alors.

— Eu chair et en os comme vous , répondait-

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eHe.... mais quand H faut faire une chose , on lu

faif.

— Coûte que coûte?

^Eh oui ! C'est la peur de Teffort qui coûte et non pas TefiTort même. »

La sympathie de Jacques pour Hortense, qui, par certains côtés, lui ressemblait, allait grandissant. Quand il fut contraint de se mettre au lit, la conciei^c, qui ne pouvait pas être toujours auprès de lui, en avertit Hortense.

« C'est hien, dit-elle simplement, je vous rempla* cerai. »

Elle veilla sept ou huit nuits sans négliger ses leçons. Le matin, elle trempait son visage et ses mains dans de Teau fraîche et partait.

« Je dormirai le mois prochain, > disait-elle en riant à la portière, qui tremblait de la voir tomber malade à son tour.

Au bout d'un mois, Jacques fut en état de sortir, n ne pouvait plas alors se passer d'Hortense ; elle l'accompagna dans les premières promenades qu'il essaya sur les boulevards extérieurs et dans ces tristes campagnes qui entourent Montmartre. Avec elle il pensait tout haut.

Ce n'était pas une des choses qui Tétonnaient le moins que cet abandon et cette confiance où il trouvait une eitrème douceur ; le sentiment de tendresse qui les dominait leur prétait un charme pénétrant

contre lequel Jacques se révoltait quelquefois. Alors il se prenait corps à corps et se malmenait. ' #

« Est-ce de Tamourî disait-il, et si c'est bien cela qui m'agite, pourquoi faire?... Suis-je libre? Ai-je le loisir d'un homme riche pour aimer?... N'aî-je pas tout à conquérir : une fortune, un nom, une position? Laissons ces rêves aux insensés, aux heureux!...»

Mais les discours n'y faisaient rien, ni les résolutions non plus: Jacques revoyait Hortense, et il était

tout à elle.

Il lui arrivait souvent, quand il parlait de ses ambitions, dont un échec n'avait pas diminué l'étendue, d'employer les verbes à la première personne du pluriel. Ces mots : « Nous irons, nous achèterons, « nous ferons, >• revenaient sans cesse dans sa conversation. Un jour que les deux jeunes gens côtoyaient ensemble les bords de la Seine, près de Clichy, Hortense l'arréla:

« Nous voyagerons!... nous partirons! .. nous chasserons!... voilà qui est fort bien, mon ami, ditelle, je n'y vois qu'une difficulté.... je vais vous

quitter.

Me quitter?... répéta Jacques tout étourdi.

— Qui , une parente que j'ai à Nancy me 'rappelle', et il est probable que je ne reverrai plus

Paris.

— Est-ce bien vrai ce que vous me dites là?

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^ Pourquoi mentirais-je? Il y a déjà quelque temps que cette parente me presse ; mais vous étiez souffrant et 'je suis restée ; à présent, vous pouvez vous passer de moi.... je pars.

— El qu'allez-vous faire à Nancy ?

— Je vais m'y établir, m'y marier, peut-être. . . . Du moins, je n'ai qu'un mot à dire, et la chose sera fidte »

Jacques devint pâle.

( Cette personne qui demande votre main, lacon* naissez- vous ? repritHl.

— Oui. »

Jacques fit un effort pour continuer l'entretien.

« Votre cœur vous pousse-t-il à Ce voyage?

— Non.

— Alors pourquoi vous y décidez-vous?

— Il le fauî. »

On rentra rue de Laval silencieusement.

Jacques était alors dans une disposition d'espril toute nouvelle pour lui; il s'était surpris la tête dans sa main et le coude sur un grand livre, pensant à quelque chose où l'arithmétique n'avait rien à démêler; il se trompait souvent dans ses calculs. La convalescence terminée, il était entré dans une maison de commission, où il gagnait de beaux appointements; mais la perspective d'obtenir un intérêt dans les affaires ne remplissait pas uniquement

sa pensée: des rêveries auxquelles il ji'était pas accoutumé rentralnaienl ailleurs. Un homme nouveau qu'il ne connaissait pas s'agilait en lui.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels Jacques vit souvent Hortense; il la regardait avec des yeux pleins de tristesse. Il pleurait quelquefois la

nuit.

« Je vous dois la vie, lui dit-il un soir, tout à coup,

après une conversation où ils avaient évité de parler de ce qui les préoccupait.

— Bah ! répondit Hortense gaiement, vous la devez à la médecine , et mieux encore à votre bonne

constitution. »

Quelque chose qui faisait batlre le cœur de Jacques l'empêchait d'être maître de lui.

« Ahl dit-il en prenant la main d'Horlense, vous ne voulez même pas de ma reconnaissance?

— Laissez-moi votre amitié, répondit Hortense, puis demain vous me ferez vos adieux.

Demain ! s'écria Jacques ; déjà demain ! maïs

c'est hier que vous m'avez parlé!

— Qu'importe le jour l reprit Hortense ; ne.faut-il pas toujours que nous nous séparions?

— Ah! je vois bien que vous ne m'aimez pas!... Partiriez-vous si vous m'aimiez? » s'écria Jacques avec un élan, un feu, un mouvement, qui, de la part (l'un autre, Tauraienl bien étonné*

La poitrine d'ïtertense se gonfla.

< £t qui vous dit que je ne sens pas tout ce que YOQS sentez? dit-elle; mais à quoi bon 1 et que suisje pour Yous aider dans' la carrière où tous vos instiocls» tqus yos désirs vous poussent? Vous avez devant TOUS un chemin où vous brûlez de marcher. Enlrez-y et laissez-moi partir I

— Ah Dieu 1 pourquoi alors vous ètes-vous mise entre la mort et moi ? reprit Jacques avec Tex^é* ration naturelle aux sentiments exaltés.

— Mon ami, voulez- vous me donner le bras ? nous causerons en nous promenant, » répondit Hortense qui s'efforça de rester calme.

Ils sortirent ensemble dans la campagne et gagnèrent les bords de la Seine, à celte même place où déjà Mlle Friaiond avait parlé à Jacques de son départ. La nuit était claii^e ; le reflet des étoiles tremblait dans les eaux du fleuve qu'on entendait doucement murmurer contre les berges. Une solitude à demi transparente les enveloppait. Hortensc était fort pâle et marchait cependant d'un pas ferme.

< Écoutez-moi bien, dit-elle, je vais vous ouvrir mon cœur ; vous déciderez après. »

Horteuse était fille d'un ancien fonctionnaire que des malheurs de fortune avaient réduit à la plus extrême indigence. Il était mort à la peine, la laissant sans autre ressource que des connaissances variées, mais incomplètes. A cette époque de sa vie,

la pauvre retraite où Hortense était retirée avec sa mère, déjà souffrante d'une maladie qui deyait remporter, était visitée assidûment par un de leurs parents, qui n'avait guère que deux ou trois années de plus que sa cousine. Ce parent Fadorait. La famille de Fabien s'opposait à cette intimité qui, par une pente douce, pouvait le conduire jusqu'au mariage. La fierté d'Hortense se révolta. Elle pria Pubien de cesser ses visites. Sur ces entrefaites, sa mère se mit au lit pour n'en sortir que morte. Hortense revit Fabien; il était méconnaissable, les joues creuses, la pâleur d'un cadavre sur le front la fièvre et le désespoir dans les yeux.

« Laissez-moi me dévouer à vous, ou je m'en irai comme celle que vous pleurez, > dit-il.

Hortense était seule, et à bout de force. Elle eut pitié de Fabien. Il resta près d'elle. La famille irritée rompit toute relation avec la jeune fille. Elle avait lié sa vie par tendresse d'àme et dévouement à un ôtre faible et bon, qui l'aimait avec toute l'idolâtrie et la passion d'un cœur où l'analyse la plus habile n'aurait jamais trouvé une parcelle d'énergie. Hortense fut perdue et Fabien ne fut pas heureux.

La gène où on les retenait, un ordre de son père ^ peut-être aussi l'espoir de fléchir l'implacable rancune de ses parents, le décidèrent à partir.

« Comptez sur moi, dit-il à Hortense, je me jet-

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terai aux genoux de ma mère, je lui apprendrai ce que vous èteSi ce que vous valez.... Elle vous ouvrira ses bras.... Encore quelques jours, un mois peut* être et nous serons heureux !

— Je ne vous reverrai plus, * répondit Hortcnse en secouant la tête.

Fabien sejrécria. Elle le connaissait bien peu ! Ne l'aimaît^il pas par-dessus toute chosel... Horlense ne voulut pas Tarfliger en attristant leurs adieux , et feignit de partager un espoir qu'elle n'avait pas.

Fabien partit et ne revint plus.

Restée seule, Hortense puisa du courage dans la pensée même de son abandon. Quelques anciennes relations sollicitées lui procurèrent des leçons qui Taidèrent à vivre. Un jour elle apprit que Fabien était parti pour Nice dans un état de santé qui ne permettait pas le retour. A quelque temps de là une lettre lui fut envoyée d'Italie, encadrée de noir*. Elle n'avait jamais eu d'amour pour Fabien ; cepcii'* daot Hortense le pleura sincèrement. Le vide s'élargissait autour d'elle. C'est alors que la connaissance qu'elle avait faitede Jacques devint plus intime.

Au moment de sa maladie, une parente d'Hortense qui s'était opposée au mariage de Fabien, émue de compassion et poussée peut-être aussi par le remords d'avoir contribué au malheur de deux créatures honnêtes, sollicitait sa nièle de s'établir en province. Le consentement d'Hortensc

lui assurait le bien-être et le repos. La dernière lettre de Mme Serve se terminait par ces mots :

« Viens, mon fils t'attend. »

Ces mots étaient soulignés. Or, Mlle Frimond savait que ce fils l'avait aimée autant que Fabien. C'était donc une réparation qu'on lui offirait.

c Une sorte de fierté native que je ne raisonne pas, ajouta Hortcnse, mais dont j'ai quelque peine à ne pas suivre les conseils, m'engage à ne pas accepter tant de bien de personnes qui m'ont fait tant de mal. Cependant je m'y résigne. Je ne vous cacherai pas une chose que d'ailleurs vous avez devinée déjà. Je vous aime, et mon cœur se révolte à la pensée d'être à un autre qu'à vous ; mais pour vous je serai une charge, un embarras ; songez-y. Mieux vaut donc que je vous dise adieu. Allez vers la fortune, je marcherai vers le repos. Si je cédais à votre appel, je riverais une chaîne à votre pied.... Un jour, vous tenteriez de la briser, je vous y aiderais, car mon caractère me pousse à rompre ce qu'on veut dénouer, et que deviendrais- je alors? Donnezmoi la main, et oubliez-moi.

— Plus je vous entends et moins je suis disposé à vous obéir, répondit Jacques.

— Il est alors une autre considération que je ferai valoir, reprit -elle; peut-être comprendrez -vous mieux qu'une séparation est la seule chose qui soit logique, la seule qui soit indiquée par le plus sioi-

pie bon sens. Tarrive à vous blessée, et par conséquent sensible à rex'cës. Le moindre froissement me fait du mal. Ce qu'une fille innocente qui sort du couvent et n*a point de passé ne redoute pas, moi je le crains.... Une épreuve nouvelle qui aurait le dénoûment de la première me laisserait implacable, ulcérée à tout jamais.... Épargoez-moi.... J'exigerai peut-être d'autant plus que j'apporte moins...* Si vous m'attachiez à vous, étant sans famille et sans protection r vous n'auriez plus le droit de m'abandonner. Vous voyez que je ne vous cache rien, je me montre à vous telle que je suis.... N'acceptez pas une responsabilité trop lourde pour le cœur d'un homme.... Vos instincts les plus chers vous entraînent vers un chemin où l'amour ne peut pas fleurir.... Moi j'y mettrais ma vie entière.... Laissezmoi donc aller où me pousse le hasard , et ne me biles pas tomber.

— Vous avez raison, » dit Jacques d'une voix étouffée.

On reprit le chemin de la rue Laval. Un petit vent léger faisait frissonner les arbres. On entendait au loin les aboiements des chiens qui veillaient dans la campagne. Hortense et Jacques ne parlaient plus. Ils ralentissaient le pas malgré eux, à mesure qu'ils approchaient de la maison où, pour la dernière fois, ils allaient dormir sous le même toit. Au moment de se séparer, Jacques leva les yeux sur Hortense;

elle avait s\]r les joues deux grosses larmes qui roulaient silencieusement.

M Ah ! si vous parlez, s*écria-t-il, il n'y aura plus rien pour moi dans Paris ! »

Horlense lui serra la main sans répondre et se précipita chez elle.

Jacques resta debout toute la nuit. Sa jeunesse, assoupie et comme écrasée sous le travail et TambitioU; se révoltait; il avait le cœur en feu. La raison, qui lui criait d'accepter l'arrêt prononcé par Hortense, n'était plus écoutée. Il ne voyait qu'Hortense dans l'avenir; Hortense seule lui paraissait mériter un effort. Qu'était le reste auprès d'elle!

< Ah ! je suis fou ! »» disait-il quelquefois en prenant sa tète à deux mains.

Il l'était eu effet; la nuit se passa dans cette fièvre que rien ne put calmer. Au matin, il entendit marcher sur le carré. On sonnait à la porte d'Horlense, Jacques ouvrit la sienne. Des commissionnaires venaient chercher les malles de Mlle Frimond, qui pact^iit par le premier train. Lorsque Hortense parut sur le palier, Jacques s'élança au-devant d'elle et, la prenant dans ses bras, l'entratna jusqu'au fond du petit appartement.

« Non ! non ! s'écria-t-il, vous ne partirez pas, vous ne partirez jamais I je vous aime ! je vous aime! »

Hortense laissa tomber sa tète sur l'épaule de Jacques.

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« Que Yotre yolonté soit faite ! Puissiez- tous jamais ne rien regretter ! » dit-elle.

Dans cette voie nouvelle de l'amour lieureux où Jacques venait d'entrer, il eut des jours d'un bonheur assez vif pour que sa mémoire n'en perdit jamais le souvenir. Un homme qu'il ne soupçonnait pas venait de se réveiller en lui. Il connut Hortense tout entière; son caractère avait le même charme que son visage, avec quelque chose d'original qui étonnait; elle avait la douceur de l'agneau et la vaillance du lion. Ce mélange de tendresse et d'inconcevable énergie faisait penser h un bloc de marbre caché sous un pan de gazon : le velours à la surface, la pierre au fond.- Quand il la plaisantait là-dessus, elle souriait.

« C'est vrai, disait-elle, je suis de celles qui n'oublient jamais rien. >

Au moment de l'entretien nocturne qui avait décidé de sa vie, Horlense, par un sentiment de délicatesse, n'avait pas dit à Jacques Bernard que le dévouement qu'elle lui montrait, et cette intimité dans laquelle leur existence s'écoulait, avaient eu poor conséquence de lui faire perdre la plupart de ses leçons. On avait beaucoup jasé; les portes qui s'étaient ouvertes devant elle se refermaient succèssîvement. La gène était venue et s'accroissait de jour en jour. Hortense vendit une montre et sa chaîne, deux ou trois bagues, un châle et d'autres menus

objets. Au lieu de donner des leçons, elle copia de l<i musique. Ce travail et les privations qu^elle s'imposait n'assuraient pas le pain de tous les jours. Jacques surprit un matin une femme qui sortait de chez Hortense avec un panier plein de linge. Il la questionna et apprit tout. Il s'élança dans la pièce où Hortense se tenait et tomba à ses pieds :

« Vous vendiez tout et je ne devipais rien ! » s'écria-t-il.

Ému plus qu'il ne l'avait jamais é(é, il voulut partager avec Hortense ; elle accepta fièrement, mais refusa de vivre dans le même appartement.

< Je suis à vous, dit-elle, mais je ne veux pas que ma présence vous soit un lien qui puisse un joui* vous embarrasser. »

l'héritière du faubourg poissonnière.

A cette époque Jacqaes tenait la correspondance chez MM. Dufour, Lombardel et Gie, qui pas* saient pour de riches banquiei'S. Il habitait rue d'Enghien, non loin des bureaux situés rue du Faubourg- Poissonnière ; Hortense n'avait pas quitté le qua* triëme étage de la rue Laval. L'amour que Jacques ressentait pour Mlle Friraond n'avait pas diminué peut-être, mais ce désir extrême de parvenir, qu'il nourrissait depuis l'adolescence, s'était réveillé avec nne intensité plus vive. Le chiffre avait reconquis ses droits. Quand il parlait à Hortense de ses projets, pour lesquels il se montrait de plus en plus ardent, s'il disait encore rums , plus souvent encore il disait je. Son expérience des affaires l'avait fait remarquio*. Gk>osultë dans toutes lés circonstances graves par

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]es chefs de la maison, Jacques entrevoyait enfin, comme un navigateur qui découvre au loin les rivages qu'il a cherchés, cet horizon doré vers lequel le poussaient, à travers mille obstacles, toutes les aspirations de sa jeunesse et tous les travaux de sa vie.

On était alors dans le commencement de cette fièvre des chemins de fer qui agita la France et produisit tant de miracles. Jacques en devina toute la portée. Bientôt les éléments financiers de celte industrie nouvelle lui devinrent familiers. Il en saisit le mécanisme et comprit quel élan il allait imprimer à la fortune publique.

« Eh bien, se dit-il un jour en frappant sur le pupitre autour duquel dormaient des liasses de lettres, Lombarde! et Dufour seront mes vassaux, et je traiterai la compagnie comme un reître. A la rescousse à présent ! »

Jacques regarda autour de lui pour bien voir quels seraient ses auxiliaires dans la campagne qu'il allait entreprendre. Trois membres représentaient alors la maison Lombardel, Dufouf et Ole :Lombardel, qui en était le chef, Dufour qui éUiit mort en devant une somme considérable à la commandite, et auquel un neveu , enterré dans les fonctions de caissier, avait succédé nominalement, et Mlle Joséphine Lambardel, fille unique du vieux Lombardel qui avait la signature sociale.

M. Vincent Lombarde], gros, court, chauve, avec '' des raains larges et charnues , des yeux gris à fleur de tète, le parler lent, la taille épaisse, avait la finesse d*un Normand greffée sur Tastuce d'un banquier, pour qui les bénéfices se composent de centimes grattés, saisis^ ramassés partout; C'était un homme qui voulait faire des rochers avec de^ grains de sable; il réussissait quelquefois, mais après dix ans d*eflbrts; il avait le sentiment des grandes entreprises ayec une timidité quî ne lui permettait pas de s'y livrer. Comme une araignée rapace qui, tapie au coin de sa toile, est toujours prèle à fondre sur la victiaie, au moindre choc, il se retirait dans son frou. Exposer à des batailles si dangereuses des écus si lentement emprisonnés I... L*idée seule faisait frémir le yieux Normand.

Jacques n'ignorait rien de tout cela, mais il savait aussi qu*on pouvait agir sur cet esprit clair et rusé, et Tentralner par d*habiles démonstrations. C'était un neutre h gagner.

H. Germain Dufour, le caissier, n'avait de valeur que par son nom. En cas d'absence ou de maladie, il remplaçait M. Lombardel et signait pour lui les afEâires courantes. Débiteur envers la maison, son autorité se ressentait d'une situation qu'il n'avait pas faite, mais contre laquelle il n'avait pas su réagir. Il souffrait de son infériorité morale sans rien tenter pour conquérir une position meilleure; enfermé

dans sa caisse comme un écureuil qui regrette, du fond de la cage où il tourné, les noix et les pépins de la forêt perdue, il avait Tesprit tracassier, fron* deur, jaloux. L'entrée de Jacques dans les bureaux, rinfluence qu'il avait acquise, étaient pour lui une occasion de sourdes récriminations et de petites perfidies. C'était un ennemi à combattre.

< Dieu veuille que je n'en aie jamais de plus redoutables ! » se dit Jacques.

Mlle Joséphine Lombardel avait écrit de sa main un peu sèche, un peu rouge la première lettre d'invitation que Jacques eût reçue. Il s*en souvenait. Grande, très-mince, trop mince même, blonde, pâle, avec les yeux couleur de faïence bleue, des points rouges sur la peau, le nez pointu, les dents belles, les sourcils rares, la bouche agréable et dans sa taille frêle, son corsage élancé, une certaine distinction qui n'était pas sans grâce, Mlle Lombardel avait alors vingt-trois ans. On ne savait pas pourquoi elle n'était pas mariée. Romanesque, attendait-elle un rêveur qui chantât sous ses fenêtres, et lui envoyât, par une main inconnue, des bouquets tout parfumés de violettes et tout chamarrés de sonnets? Ambitieuse, voulait-eHe un prince,des titres, un blason? Sa conduite de tous les jours donnait un démenti à ces deux suppositions.

Jamais on ne vit plus d'ordre allié à tant d'activité. Privée de sa mère depuis quelques années, José-

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phine avait le gouveroement de la maison ; elle s'acquittait de cette t&che sans bruit ; agile comme une abeille, silencieuse comme une taupe, matinale comme l'oiseau, elle avait tout réglé, tout compté, tout fini à dix heures, et s'appliquait alors à des ouvrages d'aiguille auxquels elle ne faisait de trahison qu'au profit d'un grand piano à queue sur lequel elle appuyait ses doigts avec une rectitude, une précision, une science si régulière et si froide, qu'un ami de la maison donnait aux airs de danse qu'elle jouait méthodiquement le surnom magnifique de valses rectangulaires et de polkas géométriques.

Dès les premiers temps du séjour de Jacques dans la maison de banque de la rue . du Faubourg- Poissonnière, Joséphine l'avait entouré des marques d'une sympathie qui ne s'était plus démentie un seul jour et auxquelles il répondait avec reconnaissance. Germain Dufour fut le pre.mier à s'en apercevoir ; il y reconnut un danger sérieux pour des projets conçus dans le secret de son &me, et l'animosité qu'il ressentait contre Jacques Bernard en Alt augmentée.

Après une saison de travaux excessifs, Jacques était retombé malade peu de mois après son installation chez MM. Lombardel, Dufour etCie. Germain n'ayait pas manqué de saisir une si belle occasion pour chercher à le faire congédier. Quoi de plus

naturel! I^e cbef de la correspondance ne faisait rien. M. lombarde! circonvenu aurait probaUeroeni cédé; Joséphine intervint, et Jacques conserva s% place et ses appointements. Joséphine eut la déli* catesse de ne pas parler à remployé de ce qui s*élait passé. L'indiscrétion d'un garçon de taureau apprit tout h Jacques, hd même dévouement et la même amitié tranquille le suivirent plus tard. De ce <:6té-là, il y avait donc un ami qui te ^^rvirait chaudement.

Jacques s'enferma dans sa chambre et pasia plusieurs nuits k rédiger un projet de compagnie fondée au capital de cent soiicante millions, pour l'exploitation d'un chemin de fer allant de Paris à Nantes. Une demande en concession accompagnait le projet.

Hortense brodait auprès de lui, tandis que Jacques rédigeait Je mémoire qu'il voulait présenter 4 M. l4ombardeU Sa plume allait comma U vent; une (lamme brillait dans ses yeux.

% Je vois le but, j'y touche.... disait*ll; encore quelques jours peut*étre, et je serai au comble de mes désirs. >

Hortense songeait un peu tristement que ce n'était plus d'Hortense qu'il s'agissait. Déjà, et depuis quelque temps, Jacques ne passait plus les soirées avec elle; enrevanclie, on le voyait plus souvent chez M« Lombardel. Jacques se rendait compte de

D'UN BPLUONNAIRE. 131

rinJ^rft silenciçp}^ que lui portait Jps^phine, pt, comme un chasseur qui no néglige aucun jncljpp pour i(ttemc|re s^ proie, il c)iprc)iait ji tifpr p^rti de cet intérêt. Sa pensée n'allait paç m deU d'un se? cours moral, d'un appui à se ménager pour les moments de crise qu'il prévoyait ; mais eela suffisait pofir que cet|e pensée fût moins avec Hortenso, plus distraite, plps absente, et Mlle Frimond, qui ne se plaignait p^9« PP souffrait. On aurait pu croire, en voyapt le changemput qui ^'élait opéré dans l'attitude de Jacques, et pet exce^fiif besoin d'augmenter sa fortune qui l'avait reconquis, que, pareille à ces apimauic qui n^ont qu'un élan, sa jeunesse avait tout dopné en un jour. Le volcan a^it jeté la lave; les cendres succédaient aux flammes.

Jjd rapport achevé, Jacques demanda h Mlle Lonv bardel un moment d'eutretien. Elle le lui accorda. Il la trouva dans une grandp pièpe, au fond de la^ quelle le piano à queue dressait, tout ouvert, son clavier meuaçant. Joséphine travaillait, entourée de bobines, de canevas, de broderies, d'^heveaux, de pelotons de laine ép^rs dans quatre ou cinq corbeilles. Un feu sçbre flambait dans la cheminée. L'hérilière de la maispu portait une robe de mousseliup-Iaiiie toute simple , sans un spui bijou. Elle lui montra un fauteuil près d'elle, et lui fit signe de s'asseoir.

Joséphine ne paraissait ni heureuse ni mécontente de ce tète-à-tète ; une rougeur légère qui colora ses joues fut le seul indice d'émotion qu'elle laissa voir. Elle enveloppa Jacques d'un regard froid, reprit son aiguille et attendit.

c Mademoiselle , dit Jacques , je ne sais parler que le langage des affaires; j'irai droit au but. Yous m'avez fait voir, dès mon arrivée dans cette maison, une bonté qui m'inspire la plus sincère, la plus vive reconnaissance. Je viens demander à cette bonté un appui plus précieux encore. Puis-je espérer que vous me l'accorderez î

— De quoi s'agit-il? » répondit Joséphine. •

' Une profonde aspiration avait gonflé le haut de son corsage. Elle posa le ûl et l'aiguille , *et , croisant ses mains sur ses genoux, regarda Jacques.

< J'ai conçu un projet dont la réussite ne peut être espérée qu'avec le concours de la maison de banque de M. Lombardel, reprit Jacques. Ce coucours indispensable, je puis l'obtenir dans une mesure, je ne Tobtiendrai jamais entièrement sans vous.

— C'est vrai, répliqua Joséphine.

— Je viens donc vous prier de me venir en aide. La franchise veut que je vous avoue que l'affaire dont je désire parler à M. Lombardel sort emièrement du cadré de celles qu'il a jusqu'à présent traitées. S*il accepte mes propositions, la totalité de sa for-

D'UN MIIXIONNAIRE. 133

tuoe peut être engagée. Je le voudrais, tant je suis sûr du résultat.

— Quel avantage en retirerez- vous personnelle* ment? reprit Joséphine d'un son de voix clair. J'imagine que ce n'est pas le seul désir d'accroître les richesses de mon père, — elles dépassent et de beaucoup nos besoins, — qui vous fait tenter une entreprise si considérable ?

— Je mentirais si je disais le contraire.

— C'est bien ce qu'il me semble.

— Me permettez-vous de parler franchement?

— C'est, je crois, le seul moyen de bien nous entendre.

— Eh bien, je ne poursuis pas seulement une part dans des bénéfices que je vois, que je compte, dont je suis sûr. Pourquoi ne l'avouerais-jc pas? j'ai de l'ambition, une grande ambition, plus grande que celle qu'on peut raisonnablement attendre d'un . employé. J'entrevois un moyen de parvenir à lu fortune, je «veux le tenter.

~ Est-ce tout?

— Tout, > répondit machinalement Jacques. Joséphine parut réfléchir un instant. Elle avait

repris son ouvrage de broderie ; l'aiguille marchait

lentement.

«Vous avez bien fait de vous adresser à moi, reprit-elle*; l'estime que j'ai pour votre caractère est sincère ; il s'y joint de la sympathie ; j'ai eu occa-

sion de parler de vous à votre amî, M. Pierre de Maurs, que j*ai rencontré dernièrement au bal ; ce qu'il m'a dit de vos commencements Ta justifiée enlièretnent ; cependant, pour que mon intervention dans des affaires que j'ignore soit efficace, il faut que je pressente mon père et que vous me mettiez au courant de la question. Cela vous obligera à me voir quelquefois ; ce sera peut-être du dérangement, un peu d*ennui aussi, mais c*est danâ votre inlérèt que j'insiste. *

Jacques répondit qu'il était )ieureux de la permission que Mlle Lomba'rdel lui offrait d'entrer eh relations plus étroites et plus fréquentes avec elle; il aurait craint de l'imporluner en le lui demandant.

« Èh bien! poursuivit-elle, je causerai avec mon père ce soir ou demain ; revenez dahè deux jours. »

Quand Joséphine parlait d'affaires qu'elle igno- ' rait, elle ne disait pas toute la vérité. M.Lombardel n'avait rien de caché pour sa fille; il attachait un grand prix à son opinion, la sachant uiie personne de bon sens; jamais il n'aurait entrepris une chose qu'elle aurait condamnée : il fallait seulement qu'elle eût toujours l'air de soumettre son expérience à celle du chef de la famille.

Jacques retourna chez lui, enchanté de son un- Irctien avec Joséphine.

Il en parla à Hortense en termes si Vifs qu'elle en conçut une vague inquiétude. Mlle Frimond ne

D*UN WLLIONNAIRE. 135

put s'empécber de tfemander cotnmcht était €ettc l)ers<mne sur le compte de laquelle Jacques s'exprimait avec tant d*éloges.

« Je ne sais pas, répondit^l ; un peu grande, mince et bicmde, il me semble. »

Jacques ne mentait pas; il n'avait vu Joséphine qu'avec les yeux de Tesprif.

« Ainsi, elle n'est pas belle? poursuivit Hortense, dont le cœur battait un peu.

— Qu'est-ce que cela.idft? reprit Jacques; aux yeux de certains hommes, la t)eauté, Va grâce, la séduction, tous ces charmes dont les femmes se montrent si vaines, ne sont rien.

^ Et Vous èles de ces hommes!

— J'espère bien que vous me ftdtes l'honneur de le croire. »

Ce n'était pas ce que Mlle Frimond aUendait; sa poitrine oppressée se gonfla.

< Vouspensez donc qu'on peut épouser une femme qui ne saurait inspirer de l'amour! dit-elle encore.

—Certainement, ♦ répondit Jacques étourdiment.

Il passa dans une pièce voisine et rédigea quel*^ ques notes. La tète d'Hortense tomba sur sa main iktigdée.

c J'en avais le pressentiment! » murmura* t-elle.

Jacques revit Mlle Lombardel plusieurs fois ; la confiance s'établissant à mesure que leurs relations devenaient plus intimes^ il lui parla à cœur ouvert

i36 . LES MISERES

de ses plans, de ses espérances dix fois déçues, de ses laborieuses recherches dans Tocéan des choses pratiques, de cette croyance même qu'il avait en lui. Elle Técoutait attentivement.

c El maintenant, lui dit-elle un jour^ vous concentrez toute votre ambition sur le succès. de celle entreprise à laquelle vous m'avez initiée ?

— Oui, répondit Jacques.

— Et vos pensées ne vont pas au delà?

— Non, pour le moment.

— Vous êtes modeste, » répliqua, Joséphine.

Ces trois mots n'avaient peut-être pas en euxmêmes une bien grande signification ; ils en acquéraient une très-importante par l'accent et l'expression du visage. Jacques rentra chez lui presque troublé. Celle fois, il ne parla pas à Hortense de ce qui s'était passé. Toute la nuit il songea à Mlle Lombardel. Elle n'était pas jolie, certainement; mais le vieux Normand avait une grosse fortune. Joséphine était fille unique; elle avait d'incontestables qualités d'ordre et de prévoyance. Celait bien la femme telle qu'un banquier doit en souhaiter une pour sa maison. Aidé par ses mains, Jacques pouvait prétendre aux plus hautes positions; rien ne lui élaîl plue impossible : minisire, il avait son portefeuille; orateur, sa tribune ; homme de guerre, son armée. L'inslrument qu'il rêvait, la maison Lombardel, Duf'our cl Cic le lui offrait Cet instrument était à la

* D'UN MILUONNAIRE. 137

portée de sa inain ; il n'avait qu'à le saisir. Au plus fort de ses pensées, le souvenir d'Hortense se présenta à son esprit.

« Ah l murmura-t-il, quelle sottise j'ai faite ! » Cette attention que Joséphine lénfioignait à Jacques « avait bien pour cause première cette sympathie qu'aucune analyse ne peut expliquer, mais elle était encouragée et accrue par un sentiment très-net de la supériorité réelle que l'employé conduit par le

hasard chez son père, faisait voir eu toute occasion. Mlle Lombarde! avait eu communication de quelques mémoires écrits par lui ; elle l'avait entendu causer, et elle prévoyait qu'il irait loin, si les circonstances lui venaient en aide. Joséphine n'était pas sans quelque désir de monter haut Mieux valait pour elle un homme actif, intelligent, qui lui devrait tout, qu'un sot à moitié riche ou qu'un gentillâtre presque ruiné, qui lui demanderait de la reconnaissance en sus de sa dot. Les conversations qu'elle eut occasion d'échanger avec le commis de son père, au sujet du !chemin de fer de Paris à Nantes, l'enracinèrent dans cette pensée, Jacques y déployant avec un entrain rare toute la lucidité d*esprif, le sens droit, le coup d'œil juste et prompt dont 11 élait doué.

< Celui-là sera mon mari, > avait dit Mlle Lombarde] -

Un effroi sourd s'était presque en même temps

emparé de Mlle Frimond. Retirée dans son petit app'arlemenl de la rue .Laval, inconnue, oubliée, soumise à tout, dévouée à toute heure, en quelque sorte repliée sur elle-même, mais attentive et savante dans Tart de tirer des inductions des moindres faits, comme une personne que la solitude et le silence ont accoutumée aux méditations, Hortense avait le sentiment indéfinissable qu'elle était condamnée dans le cœur de Jacques. Elle en éprouvait une tristesse noire qu'elle s*efforçait de ne pas laisser voir. Jacques, à vrai dire, ne faisait aucun effort pour la deviner. ïl était distrait, préoccupé, et même quelque chose de plus, embarrassé par instants : il était clair que sa pensée était ailleurs.

Un sentiment dont la délicatesse avait été appré^ ciée par Jacques, aux premiers jours de leur liaison, n*avâît pas permis à Hortense d'entrer violemment et avec éclat dans la vie de celui qu^elle aimait ; elle s'était tenue à l'écart, loin du monde, en quelque sorte effacée. Elle ne voulait être ni un obstacle, ni une gêne, ni un souci, ni rien qui pût solliciter un regret. Mais cette abnégation, qui prenait sa source dans la partie la plus haute de son cœur, eut pour résultat d'empêcher qu'elle fût jamais un besoin, une nécessité. Combien de cœurs auxquels il faut qu'on s'impose, si l'on veut en rester maître! Combien qu'il ne faut pas abandonner, si l'on ne veul en être chassé I Hortense le savait ; une fierté su-

D'UN MILUONNAIRE. ' 139

perbe lui défendait dMntroduire le calcul dans sa

vie.

« Il était libre, il restera libre, » disait-elle aveô amertume, mais avec résolution.

Ibis que de larmes étouffées, que de sanglots 'cooiprimés! quelle torture, pendant qu^elle assis^ tait chaque jour à la ruine de son amour I quel ^ride immense ne prévoyait-elle pas dans un avenir prochain 1 Au plus fort d*un désespoir qui n'avait* qne rarement des heures de répit, elle n^en laissait nen paraître, sûre que la plainle et les reproches De font que hâter ce qu'on voudrait empêcher. Le ï^llat de cette conduite avait été que personne, même parmi les connaissances les plus intimes de 'acques, ne soupçonnait qu'il eût un ménage dans «ris. De ce c6té-là, il n'y avait donc pour lui au- ^^ inquiétude à garder : le dévouement d'Hortase lui faisait la place nette.

^e n'était pas alors auprès de Jacques ; un %otiii)ent particulier, inexplicable, la crainte de la raillerie peut-être, ou celle de donner à Mlle Fri- ^^ un témoin qui pût un jour témoigner eu sa ^^T, l'avait engagé à ne pas s'ouvrir de celte ^Tenture à M. de Maurs au moment où elle prit l'^ïKsance. Plps tard, M. de Maurs partit pour un l^ï^ge de quelques mois, et Jacques, qui n'écrivait !)>> beaucoup, se garda bien de lui faire part de ce (Oise passait rue Laval.

Cependant, si discret qu'on soit, il y a des heures où on éprouve un besoin impérieux d'épanchemenl; Jacques, qui ne parlait presque jamais, réprouva Un jour. Il comptait à cette époque au nombre de ses amis particuliers un certain coureur d'affaires qu'une affinité de désirs, de caractère, d'ambition avait fait entrer dans son intimité. M. Sébastien Brunel battait le pavé de Paris, à la recherche de , cette mystérieuse roue de la fortune qui ne tourne^ pas pour tout le monde. C'était un homme d'esprit, vif, entreprenant, alerte, sans un grand fonds de délicatesse. Le but atteint, il ne s'inquiétait pas de la route qu'il avait parcourue. Admis chez M. Lonbardel, il ne tarda pas à s'apercevoir de la préférence que Joséphine accordait à Jacques. Sébastien Brunel le plaisanta et le pressa de questions. Fort perplexe et tiraillé par sa conscience, Jacques loi fit tout à coup confidence de sa liaison avec Mlle Frimond. L'aventurier se mit à rire.

« Et cela vous arrête? dit-il; ah! le bon Némorin que vous faites! prenez une houlette, mon trèscher, et mettez-vous à la tôte de votre brebis.

— Ainsi, à ma place, vous pousseriez votre pointe du côté de Mlle Lombardel? répliqua Jacques timidement.

— Belle question ! Je fermerais mon roman siir la page déjà lue, et je n'y penserais plus. Bonté du ciel! que deviendrait-on s'il fallait mener à la mai-

rie de son arrondissement toutes les bergères dé* laissées qu'on rencontre de-ci, de-là î Point tant de scrupules, mon bon, et bien vite épousez le cocon d'or du faubourg Poissonnière. »

Ce sobriquet du cocon d*or avait été donné & Joséphine, en souvenirs de ses cheveux, qui étaient, comme on sait, d*un blond pâle, et aussr par allusion au chiffre respectable de sa dot. Jacques sourit.

« Mai? Vautre, Hortense, que deviendra- t-elle? reprit-il à demi vaincu.

- Ce que deviennent les vieilleslunes! En bonne conscience, ôtes-vous responsable à perpétuité de son avenir? Sans indiscrétion, on peut supposer, je crois, que vous n'étiez pas le premier.

- C'est vrai. ^

- Alors, de quoi vous préoccupez- vous? Vous ne swez pas le dernier.

—Pauvre Hortense 1 murmura Jacques.

- Si la sensibilité vous tient à ce point, ajouta M. Sébastien Brunel , qui jouait avec la chaîne de sa montre, libre & vous d'assurer Texistence de Ue Friroond.... Quand une main se retire laissant ^ sa place un Ifngot d'or, il ^sl rare que la pauvre Ariane pleure longtemps.... Si vous l'aimez, eh bien! raariez-vous d'abord avec l'une, et consolez-vous 'près avec l'autre. »

I^ arguments et les paradoxes ne manquaient pas à M. Brunel; il parlait à un homme dont la

constance était ébranlée déjà. Sa verye était en outre excitée par le désir de tirer de Jacques le même parti que Jacques voulait tirer de M. Lombarde!. Elle obtint sur Tesprit de son auditeur ui\ succès complet.

c G*est dit, s*écria Jacques, je serai banquier ! «

Pendant un jour ou deux il évita de voir Horlense. ^\le Lombardel, instruite par Jacques de tous les détails de Taffaire , en avait déjà glissé quelques mots à son père, qui brûlait d*envie d'en causer avec son employé.

« Je ^e sais pas ce que cela vaut, avait dit Joséphine quand elle Tavait vu bien enflammé. M. Jacques Bernard s'en remettra 4*Hilleurs aux conseils de votre expérience. »

L'heure étant opportune, Joséphine pria Jacques de passer chez elle un dimanche, et li|i dit de préparer tous ses papiers.

« Je crois M. Lombardel bien disposé, ajouta-t-ellc en flnissant. Si vous réussissez, je vous demanda pour toyte récompense de me regarder toujours comme; votre associée. »

Celte fois, Jacques^ se souvint des conseils de M. Sél^astien Brunel et oublia Hortense résplûment.

« Mademoiselle , dit-|l avec Tacc^qt d'un homme qui brûle ses vaisseaux, je n'ai pour patrimoine que mon ardeur au travail, une intelligence qui doit être réelle puisque vous lui venez en aide, ma probité,

D'UN MILUONNAIRE. 143

des qualités» enfin, qui ont leur valeur, mais qui ne comptent pas. Pour être quelque chose, il faut que ces qualités aient produit un résultat ; si j'obtiens celui que je cherche, mon désir le plus vrai sera de le partager avec vous, qui m'avez soutenu, protégé. Si j*échoue, vous resterez libre de ne plus me connaître : un général vaincu n'a pas le droit de réclamer de son souverain la récompense promise & la victoire. Me permettez-vous de marcher vers le bot que je poursuis et d'y marcher avec cette pensée encourageante que vous vous intéressez personnellement à mon succès ? »

Joséphine demeura pensive un instant ; les mouvements de son corsage trahissaient seuls son émotion. Jacques restait devant elle, immobile, les yeux dans ses yeux, calme et patient. Rien dans l'attitude des deux jeunes gens ne révélait l'emportement de deux âmes qui se confient Tune à l'autre dans l'impétueux élan de la passion.

• Eh bien ! dit Joséphine d'une voix lente, parlez à mon père, et comptez sur moi pleinement. >

<êîJ§'

LA CONQUÊTE DE LA TOISON d'OR,

Le même jour où avait eu lien cet entrelien décisif, Jacques entra dans le cabinet de M. Lombarde!, et lai remit les plans de celte formidable compagnie qu'il a?ait conçue. Le chef de la maison de banque yjelalesyeux.

«Un chemin de fer de Paris à Nantes! Cent soixknte millions ! Bonté du ciel I s*écria Jtf. Lombardel.

— Lisez toujours ; nous discuterons après, » répliqua Jacques .

H. Lombardel, qui avait pu apprécier en maintes circonstances l'aptitude de son employé et la justesse de ses prévisions, étala sur le bureau les divers papiers que Jacques lui présentait et les feuilleta lentement sans en perdre un seul mot. De temps à autre, à

Taide d'un crayon qu*il avait toujours à la bouche, il faisait de petites annotations à la marge.

« C'est fort bien, reprit-il après qu'il eut fini celte lecture, TafTaire est présentée habilement, les chiffres sont bien groupés, l'étude des produits est sage, les bénéfices paraissent certains, bien que, dans des entreprises de cette nature, il faille beaucoup donner àrincorînu.... mais où trouver cent soixante millions ?

— Dans la poche de tout le monde, » répondit Jacques.

M. Lombardel sauta sur son fauteuil.

« Et vous croyez, dit-il, que tout le monde donnera !ant d'argent î pas si sot! Cent soixante mil- .ions! Savez-vous bien ce que c'est que cent soixante millions?

— Eh qu'importe ! s'écria Jacques, le public en donnera bien d'autres ! Laisscz-le mordre à l'appât des chemins de fer, et il jettera les millions par centaines, par milliers, sans compter, à pleines mains, comme l'enfant prodigue! On ne sait pas encore TefTet que produiront ces trois mots magiques imprimés en gros caractères, à la quatrième pagB des grands journaux : Conseil de surveillance^ et, audessous de ces mots, les plusbeaux noms de France! Toutes les bourses d'un seul coup seront déliée^.

m Les plus beaux noms... Vous connaissez donc ceux qui les portent T

— Point; mais ralmanach des vingt-cinq mille adresses les connaît, et, quant à leur consentement, je le garantis certain. Je ferai luire à leurs yeux la clef d'or d'un trésor mystérieux où ils auront toute liberté de puiser. *

En parlant ainsi, Jacques avait dans la voix quelque chose dMncisif et de sec. C'était comme le son métallique d'un ciseau d'acier rayant la pierre. H. Lombardel resta confbndu.

« Mais les frais? car enfin il y aura des frais, et beaucoup de frais y avant qu*une seule pièce de cent sous retombe dans ma caisse? reprit le Normand.

— rapplique à ces frais m'es appointements de Tannée et ceux de l'année suivante. C'est mettre ma vie entière sur une seule carte.

— Certainement, répliqua M. Lombardel en se grattant le front; cependant, quelque chose de plus lolide ferait mieux mon affaire. Ma fille serait là pour empêcher, en cas d'insuccès, qu'on ne rogne la totalité de vos émoluments. »

Hésiter ) c'était fout compromettre. Jacques se pinça l'oreille, et, prenant un air tranquille :

« Eh bien! dit-il, pour vous prouver que je ne redoute rien, j'ajoute au prix de mes appointements, qui sont bieri quelque chose, une somme ronde de cent mille francs. >

H. Lombardel cligna des yeux.

148 LES MISKRES

u Cenl mille francs! vous avez cent mille francs? > dit-il.

— Que vous importe que je les aie, pourvu que je les verse entre vos mains? > répondit Jacques.

Toute conviction porte avec elle une force qui ébranle les plus vigoureuses résistances. M. Lombardel, séduit par le chiffre, fut à demi vaincu par ce dernier argument. Il discuta ligue à ligue, article par article, le projet dont Jacques lui soumettait les éléments principaux. Sur le chapitre de la discussion, Jacques avait la puissance d*un esprit logique, clair, vigoureux, et d'un entendement nourri par l'expérience, enrichi par Tétude des faits. Il fut net, précis, entraînant et détruisit, Tune après Tautre, les objections du banquier, effrayé comme un bon gros cheval accoutumé à traverser & gué de minces ruisseaux, et qu*on veut contraindre à se jeter à la nage dans un grand fleuve.

M EnGn, que me demandez-vous? dit-il à bomL d*arguments.

— Votre nom, le nom de la maison Lombarde!, Dufour et Cic, répondit Jacques.

—' Mon nom, rien que mon nom?

— Et c*est beaucoup. Annoncez pailout que la souscription est ouverte dans les bureaux de la maison de banque Lombardel, Bufour et Cie, et vous verrez s*il n'y a pas une queue d'actionnaires rue du Faubourg-Poissonnière. Votre capitaine se compose

pas seulement de l'argent que renferme votre caisse, des titres qui dorment dans votre portefeuille; il s'augmente, et dans les plus larges proportions, de votre réputation de probité, de l'expérience acquise, de cetteprudcnce dont vous avez donné tantde preuves, de la solidité de votre signature. A quoi servirait d'être resté pendant vingt ans honnête, habile, la- . borieux, si on n'avait pas un jour occasion de battre monnaie avec cette réserve! Votre nom vaut de l'or, convertissez-le en or. »

« M. Lombardel, ému, fasciné, ébloui, fit un dernier appel à la méâance normande pour ajourner la réponse au lendemain. Mais, dans la soirée, il vit sa fiUe, et Joséphine le détermina à accepter.

« Apportez-moi les cent mille francs, dit M. Lombardel à Jacques, et vous êtes libre de lancer l'affaire. »

Jacques n'avait pas le premier louis de celle somme. Il sauta dans un cabriolet et se fit conduire chez Pierre de Maurs. .

«Allendez-moi ! » crla-t-ii au cocher.

On pouvait bien aventurer cent sous pour gagner un million.

Pierre revenait tle Yalachie et partait pour la Norvège.

< Tu arrives à propos, dit Pierre ; déjeunons.

— Déjeunons, répliqua Jacques, et prête-moi cent mille francs. »

Pierre regarda Js^cques.

« Je p9sse uu peu brusquement de cent à cent mill^, poursuivit remployé de la maison Lombarde!, DufQur et Cie ; mais ç*est aujourd'hui une grande ba taille» ^n^ bataille décisive; Austerlilz ou Waterloo. Si jtî réussis, tu m*oi\vres la route des miUipns; , alors, salpt à ma majestéle millionnaire! Si j'échoue, bonsoir, je w suis plus qu'un barbouilleur de pa-p pier* un commis, tout ou rien. Je suis devant toi comme jadis une ombre devant le vieux Minos. Donc, j'invoque la clémence du tribunal. A présent, passe-^ moi une côtelette, i

Pierre connaissait Jacques. {1 devina que quelqiW chose de trèsf^çérieux se cachait sous la gaieté des paroles.

« Voilà ta côtelette.... Mange, je suis touloreille,« reprit-il.

Au moment où les deux amis, assis on face l'un de l'autre, achevaient de prendre leur cafo, l'histoire (lu chemin de fer de P^gris & Nantes était ra«contée.

« Et voilà pourquoi j'ai besoin de cent mille francs. * ajouta Jacques en vidant sa tasse.

-rr Tu comprends, répondit Pierre , qu'on n'a pas toujours cent mille Trancssur soi.... c'est pourquoi tu me permettras de griffonner deu}^ ou trois mots sur un bout de papier; la chosç faite, mon banquier te rcmeUra la monnaie dont tu peux avoir besoin. »

Pierre prit dans un tiroir une feuille de papier, écrivit un nom, un chiffre et signa.

€ Tiens» c'est fait rcpriML

-* Ëcoute, dit Jacques, on m*a parlé, du temps où nous étions chez le bonhomme Fortin, d*Oreste et de PjIade.dePythias etdeDamoq, de Nisuset d'Euryale. Tu dépasses ces héros de Tanliquité de cent coudées ! Au milieu du groupe des amis illustres, tu es comme nnchêne dans un taillis, comme un clocher parmi des masures. Cent mille francs! Tu me prêtes cent mille francs, et je sais que tu n^'en as pas beaucoup . de ces cent mille francs, cinq ou six, je crois I Dans le monde où je vis, ces choses-là sont incon* nues. Si je racontais dans un bureau ce trait de mœurs parisiennes, on me prendrait pour un Arabe qui récite un chapitre inédit des Mille et v/ne Nuits* La chose prouvée, on assemblerait un conseil de fa« mille, assisté de trois médecins^ pour voir s*il ne serait pas opportun de Renfermer dans une maison de santé. Tu viens de commettre un miracle ! »

Jacques riait en parlant, nmis on voyait une larme trembler dans ses yeux.

« Et si je venais à perdre celte somme? reprit-il tout à coup en agitant le papier entre le pouce et Vindex.

*- Eh bien 1 tu l'aurais perdue, * répondit Pierre.

Jacques lui saisit la main, et, sans plus chercher à dissimuler son ém^^tion :

152 LES MISÎCRES

« J'accepte ! je suis un homme, c'est-à-dire une créature malfaisante et prompte à l'ingratitude; je ne sais pas ce qu'il plaira à Dieu de faire de moi, cependant je m'efforcerai de ne rien oublier. Embrasse-moi. »

Jacques sortit d'un bond pour ne pas laisser voir qu'il pleurait. '

A la porte, il trouva le cabriolet qui l'attendait.

« A l'œuvre le banquier! » s'écria-t-il.

Et il retourna triomphant chez M. Lombardel.

La compagnie du chemin de fer de Paris & Nantes fut annoncée. Tous les journaux, grands et petits, en portèrent la nouvelle aux quatre coins du monde. Des liasses de billets de banque tombèrent chez MM. Lombardel, Dufoul- et Gie, et le succès de la compagnie dépassa même les espérances de Jacques Bernard.

M. Lombardel était dans la phase de l'éblouissement. Il ne regardait plus Jacques, il le contemplait. Chaque soir, il faisait le compte des sommes qu'il avait reçues ; chaque matin, il supputait le chiffre des bénéfices qu'il en retirerait. La commission de banque donnait seule des résultats surprenants. Restait maintenant la prime sur les actions. La nuit, M. Lombardel rêvait que sa caisse s'enflait, s'enflait encore, s'enflait toujours, et se transformait enfin en un monument de vilaine apparence, mais de vastes proportions, dans lequel il reconnaissait l'hôtel de la

Banque de France. L'homme auquel il élait redevable d*uD pareil prodige était un héros, un demi-dieu, bien plus même, un véritable ffnancier. La prudence commandait qu'on attachât par un lien indissoluble un tel génie aux destinées de la maison. Cette idée^ il faut te dire, ne lui était pas venue toute seule.

Le vieux banquit^r prit un jour à part son ami Jacques Bernard ; car il l'appelait son ami depuis le succès de la grande entreprise du chemin de fer de Paris à Nantes.

« Çà, mon ami, pourquoi ne vous mariez-vous pas ? lui dit-il d'une voix câline.

— Crôyez-vous que ce soilbien nécessaire ! répondit Jacques, qui affectait l'indifférence.

— Indispensable, mon ami, indispensable. Vous avez bien quelque trente ans ?

— A peu près.

—C'est l'âge où il fauls'étabUr.... Notre opération vous a posé dans un monde où vous devez rester. Je songe, je ne vous le cacherai pas, à vous associer à ma maison ; mais un célibataire n'inspire à personne nnc confiance absolue. Vous *êtes sur le chemin de la fortune, il faut qu'une femme y marche avec

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