‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 7 sur 29 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

—Vous avez peut-être raison ; mais encore faut-il trouver une femme qui soit telle que je la désire, et digne de vous être présentée, et ce n'est pas chose aisée, maintenant que je vais avoir l'honneur d'être

Yolre associé. Riche, voudra^t^eUe de moi? Pauvre, elle ne me conviendrait plus.

— Pauvre! qui parle d'une femme pauvre! Mais, mon cher ami, dans votre nouvelle position, épouser une femme pauvre, ce serait une mésalliance ! Ces choses-là ne sont permises que lorsqu'on n'a pas le sou! Il vous faut une dot ... une grosse dot.

— Volontiers,

— Me permettez-vous de la chercher pour vous?

— Je vous en prie. »

M. Lomhardel se frotta les mains.

« Touchez là, mon ami, reprit-il ; j'ai idée que nous la trouverons. >

Jacques fit part à Joséphine de rentretien quil avait eu avec son père.

« J'en étais instruite, reprit-elle. Avant de vous sonder sur les dispositions que vous aviez au suj^et du mariage, mon père m'avait demandé &i je n'avais point d'objections à lui faire contre un projet d'union avec vous. Vous devinez ma réponse. Maintenant, laissez agir M. Lomhardel. Si vous couriez au-devant de son désir, vous pourriez l'en faire changer. Cela vous étonne?... C'est une manie qu'il a. Combiei\ de mariages manques déjà parce qu'où le pressait d'accorder ma main! Il voit des pièges partout, et croit qu'un gendre est un ennemi qui veut s'introduire dans sa maison, à cette ûu de dé* roher les clefs de la caisse et de le dépouiller.

D'UN MILUONNAIRE. 155

^ Cependant M. Lombardel me connaît, ^ H. I^inbardel ne cQnnatt personne, Il yûU9 M en grande estinte depuis l'affaire au sujet de bqadle vous avez réclaipé mon appi;Li%.., c*est même de Tadioiration,^ mais c'est une heure d'enthousiasme qui passera ; il faut savoir en profiter par ?ou*e réserve et votre prudence. S'il comprend que vous avez des vue's sur sa fUle, toutes sas méfiances vont se réveiller à la fois. Il y a, en outre» la question de la dot, Jl promettra beaucoup « il donnera même un peu, mais en apparence. La rente sera servie, le capital réservé. Vous vivrez dans la niaison, où la niajeure partie de vos revenus passera dans la dépense con^mune. Je ne veux rien vous caclier. »

Jacques ^'inclina sur la main de Joséphine et la

baisa.

« J'ai doublement à vous remercier, dit-il, et du consentement que vous donnez à mes projets, et de YQtre franchise. ;

*- Ne me remerciez pas. Un jour, étant près du calHDet où mon père travaille, je vous ai entendu diseoter une affaire, Je suis accoutumée au langage de h })anque. La lucidité de votre esprit, la netteté de votre argumentation, votre jugement^ votre décision m'ont frappée. Vous êtes ambitieux , pourquoi ne TOUS ferais- je pas l'aveu que je suis ambitieuse T Il m*a semblé que je venais d'entendre le mari qu'il

me fallait. Depuis lors> je vous ai revu à la table et dans le salon de mon père. J*ai fait causer tout le monde, M. Germain Dufour, à son insu, aussi bien que M. Lombardel; et tout ce que" j'ai vu, tout ce que j'ai appris m'ont confirmée dans la persuasion que je ne me trompais pas. Notre mariage sera une association. )»

L'attitude de Mlle Lombardel et ce petit discours n'indiquaient pas une âme que les préoccupations de l'idéal eussent beaucoup tourmentée; on y voyait clairement le reflet d'un esprit positif, habitué à faire entrer le calcul dans les éléments de la vie. Jacques, de son côté^ n'était pas enclin aux rêves. Ce n'était pas dans les choses du cœur qu'il avait placé les conditions de ce bonheur chimérique que la plupart des hommes poursuivent, ceux-là en y croyant, ceux-ci sans l'espérer beaucoup. Dans^a^ ception morale du mot, sa jeunesse avait brillé comme un éclair ; il ne sentait pas le besoin de la continuer dans un âge où le printemps n'est plus qu'un souvenir. Ce que Joséphine venait de lui dire produisit donc sur Jacques une impression favorable. Il y vit l'indice heureux, sinon poétique, d'un caractère vigoureux .et résolu, sur lequel, dans les heures de lutte, il pourrait s'appuyer. L'estime s'ajoutaà la reconnaissance, et il jura à Mlle Lombardel d'être tout à elle et de suivre à la lettre ses instructions.

D'UN MILUONNAIRE. 157

Le jour même, il dioa en grande cérémonie à la table de son chef, qui le présenta à tous ses amis comme Tassocié de la maison Lombarde), Dufour

et Cie.

< Monsieur, je vous en fais mon compliment, dit QQ régent de la Banque.

— C'est déjà quelque chose et ce n'est pas tout, > ajouta H. Lombarde) d*|m air fin.

Oaand tous les invités se furent retirés le banquier prit à part Jacques Bernard, tandis que Joséphine éteignait les bougies et les lampes,

«fai trouvé la dot, reprit M. Lombarde! d'un ton de Toix joyeusement sournois.

— C'est-à-dire la femme, dit Jacques.

— N'est-ce pas la même chose ?

-Vous parlez d'or, » dit Jacques en s'inclinanl. Heureux de rencontrer un gendre qui comprenait si bien les choses, M. Lombardel sourit.

< Voici mes conditions, conlinuale bonhomme.... Je ne veux pas, comme on dit, que vous épousiez chat en poche. Vous aurez quatre cent mille francs <)Qi seront placés en compte courant dans la mai- ^Q; l'intérêt vous en sera servi à raison de cinq Poorcent; dix mille francs seront retenus annuelfenient pour les frais de nourriture, le service et le '^^gemenl ; le reste pourvoira à votre entretien et à celui de votre femme. Une part, évaluée au dixième ^^ est réservée dans les bénéfices de la maison ;

158 LES MISÈBES

elle sera, après chaque bilan semestriel, capitalisée et laissée dans la caisse Sociale pour accroître nos ressources et faciliter nos opérations. Ces capitaux ne rapporteront point d'intérêt ; il en sera de même des sommes ^ue vous toucherez quand rentrcprise du chemin de Paris à Nantes sera menée à bonne fin, à l'exception d'une centaine de mille francs dont vous aurez la libre et entière disposition. Si ces conditions vous conviennent, dites un mot, et je vous présente à votre femme.

— Elles me conviennent, dit Jacques; un motencore cependant.

— Parlez.

— Vous voyez que je ne prends point de renseignements sur le caractère et les avantages physiques de la personne que vous me destinez.... Elle est choisie par vous, cela suffit.... d'ailleurs nous par- Ions en gens d'afTaires.

— Sans doute, les choses sérieuses nous occupent seules.

— Alors je demande, en cas où ma future aurait à réclamer une part 'de succession maternelle ou paternelle, que cette part soit portée à mon compte avec une garantie d'intérêts. »

M. Lombardel fit la grimace. Joséphine, qai serrait les jeux de carte, laissa tomber un jefoti et tendit l'oreille. Il lui semblait que Jacques poussall les choses bien Iqîn ; mais Jacqnes savait à qni il

I ayait afiaire; il falltiit prouver qu*il n était pas homme à rien négliger.

«Une part de succession, répéta M. Lombarde!; hnm 1 la personne que je vous destine a perdu sa mère.

— Donc, elle a quelque chose à revendiquer 1

— Certainement. *

H. Lombardel fouillait dans ses poches de Tair (Ton homme embarrassé.

« Vous êtes dur et n'omettez aucun détail, reprit-il.

— Voyons, répondit Jacques, si vous étiez à ma place, feriez-vous comme moi ?

— Eh oui ! dit le banquier.

— Alors, ce que je demande est juste. » U. Lombardel sourit.

«Allons! reprit^l, à Normand, Normand et

demi.... Embrassez ma fille!

— Itlle Joséphine? s'écria Jacques en feignant la plus extrême surprise.

— I>emain nous publierons les bans, et dans un mois TOUS serez mariés, » ajouta M. Lombardel.

Le sort d'Hortense venait d'être décidé ; il fallait cependant l'en avertir. Jacques hésitait. Au moment déporter ce dernier coup, il se souvenait que la victime n'avait rien fait qui le méritât. Dans sa perplexité il chargea M. Sébastien Brunel de voir Mlle Frimond et de lui parler;

« Surtout, ne soyez pas dur ! s'écria-l-il en le voyant s'éloigner.

— Soyez tranquille.... On sait comment se tondent ces jolis agneaux, > répondit le coureur d'affaires, qui s'achemina vers la rue Laval. '

L'air de décence et de distinction répandu sur toute la personne de Aille Frimoiid le frappa, mais M. Sébastien Brunel n'était pas homme à s'arrêter •devant de telles apparences.

« C'est le domino de la pudeur ! » murmura t-il.

Et il entama résolument l'entretien.

Hortense l'^coula d'un air impassible. Dès les premières paroles elle comprit où courait l'entretien. Le froid de la mort se glissa dans ses veines, mais se levant :

< Si M. Jacques Bernard a quelque chose à me communiquer, dit-elle, il peut parler lui-même.... Entre nous, il n'est pas besoin d'intermédiaire. >

Malgré son aplomb ordinaire, M. Sébastien Brunel ne trouva rien à répondre. L'attitude d'Hortense ne permettait pas d'ailleurs de continuer l'entretien. Il salua et sortit.

« Vous m'avez chargé là d'une jolie commission, dit-il à Jacques... Mlle Frimond était comme la femme de Loth, qui fut changée en sel.... Je n*ai jamais vu personne ni si roide, ni si froide, ni si pâle. Quand une femme a des yeux pareils, il ne

lui pas bon de se marier sans avoir causé avec elle.... Voyez-la au .plus tôt.

— Je la verrai.... mais lui avez- vous fait part du motif de votre visite ?

— El le moyen? moi qui ne balbutie jamais» Dieu me pardonne, j*ai bégaye ! »

Jacques se rendit le soir môme chez Mlle Frimond. Elle l'attendait.

cYous vous mariez donc? dit-elle aussitôt qu'il fat assis.

— Qui vous l'a dit ? s'écria Jacques qui cherchait on moyen adroit d'entamer la conversation.

— Personne ; je le sais, je le sens.

— Eb bien! c'est vrai, répondit Jacques.

— Et je suis mère! » s'écria-t-clle.

Jacques tressaillit. Il se leva et voulut lui prendre la main; son cœur avait remué. Hortense le repoussa.

«Pourquoi votre main? poursuivit-elle, ne sommes-nous pas séparés? Ce n'est pas le fait qui i creusé l'abîme entre nous, c'est l'intention!... N'ayais-je pas prévu que. cela serait ainsi. .. Je ne me repens paS de ce que j'ai fait, mais vous avez commis une mauvaise action. »

Elle remplit un verre d'eau etTavala d'un .trait; ses dents claquaient contre le verre.

« Hortense ! » s'écria Jacques, effrayé de sa pâleur mortelle.

Hortcnsë le regarda d'un air dédaigneux.

« Oh! n'ayez pas peur, dit-elle, je ne m'évanouirai pas !»

Elle s'approcha de la fenêtre, et, l'ayant ouverte, B'assit tout auprès.

c Maintenant, reprit Hortense qui leva les yeux sur Jacques, comment prétendez -vous arranger nia vie ?

— Votre enfant sera le mien ! » s'iécria-t-il.

Hortense sourit amèrement.

« D'abord mon enfant n'est pas encore né, dit-elle en appuyant sur le mot; pensons donc à la nnère.... aujourd'hui estencoreà vous.... demain est à moi. >

L'entretien prenait un tour que Jacques n'avait pus prévu. Il avait devant les yeux un visage de marbre dont il ne pouvait supporter les regards. Il se troubla, balbutia et parla longtemps, mêlant l'expression de ses regrets à des assurances d'attachement éternel et de reconnaissance inaltérable.... La fatalité avait tout fait.... Hortense connaissait quelle ambition le dévorait.... Une voie lui était ouverte pour la satisfaire, il s'y était jeté à l'aventure.... Un mariage avait été la conséquence d'un premier pas imprudent.. . mais jamais rien ne lui ,,/erait oublier celle qui avait partagé sa mauvaise fortune, qui l'avait aimé et qui un jour avait tout sacrifié pour lui.

« Oui, tout, » répéta Hortense.

Jacques continua avec un embarras et une hésitation qui augmentaient à chaque mot : Mlle Frimond pouvait être sûre que tout ce qui serait à lui serait à elle. La place qu'elle occupait dans son cœur, personne ne la prendrait. Il voulait lui faire une existence libre, heureuse. Après beaucoup de paroles, le nouYeau banquier s'arrêta essourflé, la sueur sur le front. Hortense n'avait pas remué.

< Cela veut dire, j'imagine, répondit-elle quand Jacques eut fini de parler, que vous ne cesserez pas de me voir après votre mariage, e.t qu'une part de la fortune qui vous est acquise m*est réservée ?

—Je veux que vous soyez indépendante, reprit, Jacques; indépendante dans la plus large acception du moL... Rien ne vous manquera, si vous quittez Paris ; si mon nom n'est pas entièrement effacé de votre cœur, je resterai près de vous.... Un nouveau lien ne va-f-il pas nous unir, et cet enfant.... ^

Hortense regarda Jacques bien en face, avec une • telle expression de hauteur, que la voix expira dans ^ gorge.

« Quand vous mariez-vous ? » reprit-elle. Jacques toussa.

« Voyons, le coup est porté; le reste n'est rien, parlez. •

— Dans quinze jours, répondit Jacques.

— C'est bien; je réfléchirai. »

Hortense s'était levée. Jacques l'imita. Il aurait

voulu parler, et ne trouvait pas un root. Les objets qui l'entouraient lui rappelaient mille souvenirs heureux, les heures les plus charmantes de sa vie; son cœur se gonfla. Si Hortense lui avait tendu la main, peut-être se serait-il jeté dessus; mais elle ne le regarda même pas. Jacques ne retrouvait plus Texpression charmante et profonde dé ces yeux qu*il avait connus si tendres et si doux ; ils étaient alors pareils à de Tacier poli, secs et luisauts; on n*en voyait que la surface tout étincelante d'un éclat métallique. Un combat, dont il n'avait pas prévu la violence, agitait Tàme troublée du spéculateur. Il se souvenait de ce qu'Hortense lui avait dit ; il la revoyait patiente et dévouée, près de son lir, toujours active et toujours vaillante; il était attendri ; mais une voix mauvaise lui rappelait qu'avant de le connaître Hortense avait appartenu à un autre. Il n'avait pas été le premier; pourquoi serait-il le dernier ? N'était-ce pas l'avis de M . Sébastien Brunel? Fallait-il donc, par un excès de délicatesse chevaleresque, renoncer en un instant à tout ce qui avait fait le rêve de sa vie, et s'enfermer dans une médiocrité difficile, quand les plus brillantes perspectives lui étaient ouvertes ?

Se roidissant contre son émotion, Jacques (Il un pas vers la porte.

«Au revoir, dit-il.

— Oui, au revoir, » répondit Hortense.

D'UN MILUONNAIRE. 165

Use pencha vers elle; Hortense lui donna son front à baiser silencieusement» et Jacques sortit précipitamment.

Quand elle n'entendit plus le bruit de ses pas» BorteDse tomba comme morte sur une chaise.

«Passe le ciel que tu ne me revoies plus ! > dit*clle Sme voix sourde.

Jacques fit part à son confident de Tenlreticn qu'il avait eu avec Hortense ; il u*était pas sans inquiétude.

«Bon! elle a pleuré, prié, sangloté? répondit M. Sébastien Brunel, qui l'interrompit en affectant une aimable gaieté. On connaît les déluges de larmes que les femmes tiennent en réserve pour ces occasions!

— Non pas, dit Jacques; plût à Dieu que ses pau* pières se fussent mouillées!... J'aurais trouvé des iDotspourla consoler!

— Je sais! je sais! Mlle Frimoud a les colères blanches, les plus mauvaises, c'est vrai, et le désespoir muet, celui qui creuse, j'en conviens ; mais, qu'y faire? Ce sera une question de temps.... Il iaudra six semaines ou six mois pour l'apaiser.... Quand vous aurez la cinquantaine, ce sera comme si vous y aviez mis six heures. Donc, n'y pensons plus. >

L*aimable H. Sébastien Brunel ne disait pas précisément ce qu'il pensait, il avait d*Hortense une

autre opinion, mais que devenaient ses projets si le mariage de Jacques venait à se rompre? M. Sébas-* tien Brunel était tout brûlé de l'ambition de monter au parquet des agents de change ; il en avait touché quelques mots à Jacques, qui lui avait promis l'appui de la maison Lombarde!, Dufour et Gie. C'était une raison suffisante pour que M. Sébastien Brunel ne reculât pas et prit les choses gaiement.

Il frappa sur Tépaule de Jacques gaillardement.

c II est bon de s'amuser, mais pas de sensiblerie, au moins, > dit-il.

La cause pour laquelle M. Sébastien Brunel plaidait était gagnée d'avance; Jacques sourit, et obéissant à cet instinct mauvais des hommes qui leur fait mettre de la coquetterie dans l'expression des sentiments les plus pervers :

« Je serai banquier, dit-il, et j'épouserai Joséphine ; il n'est pas de rose qui vaille....

— Un cocon d'or, » poursuivit M. Sébastien Brunel avec un gros rire.

Cette aimable allusion à l'héritière de la maison Lombardel acheva de dérider Jacques. Joyeux de l'esprit qu'il venait de faire voir, le confident passa son bras sous celui du banquier, et ils entrèrent dans les bureaux.

c La souscription du chemin de fer de Paris à Nantes est close, leur dit Germain Dufour, le capital a été souscrit quatre fois. »

SébasUeii Brunel se garda bien désormais de prononcer le nom d'Hortense, et Jacques évita de ia reyoir, ajournant toute visite nouvelle après la bénédiction nuptiale.

Le jour du mariage, qui se fit à Saint-Vincent de Paul, au milieu d*un grand concours de curieux, on voyait dans un coin de l'église, près d'un pilier, une femme vêtue de noir, à genoux; un voile couvrait son visage. Elle semblait absorbée par la prière. Quelquefois elle regardait du côté du chœur, où les deux fiancés étaient assis, et sa poitrine se soulevait comme si elle avait été secouée par des sanglots. Au moment où la cérémonie finissait, Hortense se dirigea à pas Turlifs vers la sacristie ; un grand bruit de chaises se fit dans l'église et le cortège se mit en marche. Une foule nombreuse se pressait autour des mariés. Jacques souriait à ses. amis. Tout à coup le sourire -se glaça sur ses lèvres ; il venait de voir devant lui le visage tout blanc d'Hortense. Ce fut comme une apparition. Mlle Frimond ramena lentement le voile sur ses traits, pareils à ceux d'un spec- .tre, et s'évanouit dans la foule.

« Qu'as-tu? murmura la vieille Mme Antoine Bernard à l'oreille de son fils, dont la pâleur livide l'épouvantait. '

— Rien, dit-il, rien! »

Et il passa ; mais deux fois il retourna la léte pour voir s*il ne découvrirait pas encore celle dont l'image

effrayante venait de lui apparaître. Uéglise se vida lentement. Hortense la quitta la dernière. Au moment d'en passer le seuil, elle étendit la main nue :

« Par le Dieu vivant, je le jure! Jacques, je ne l'oublierai jamais ! dit-elle. Tu m'a vue, tu me reverras! »

Jacques non plus n'avait pas oublié .Hortense. Il trouva une heure le lendemain pour courir rue de Laval. Mlle Frimond avait quitté son appartement la veille au soir; personne ne savait où elle était allée.

< Mademoiselle m'a embrassée en parlant, dit la concierge; elle avait les yeux rouges.... elle semblait bien malheureuse. Vous, monsieur Jacques, soyez heureux! » •

Jacques informa M. Sébastien firuncl de cet incident et le pria de faire des recherches dans Paris.

« J'ai peur d'une catastrophe, » lui dit-il.

M. Sébastien Brunel haussa les épaules.

« Il n'y a plus que les grisettes qui se tuent..., dit-il, or, il n'y a plus de grisettes! »

Jacques vécut pendant un mois dans une grande inquiétude. Il n'épargnait rien pour découvrir un indice qui pûl l'aider à retrouver Mlle Frimond; mais, pareille à un oiseau qui fend l'air sans que l'espace garde en rien la trace de son vol, elle avait disparu. M. Sébastien Brunel promit de s'adresser à

la préfeclure de police et de mettre en campagne les agents les plus habiles. Il n'en fit rien. C'était un homme qui, en toutes choses, était de l'école des faits accomplis. Hortense avait disparu ; le mieux était de l'oublier. Feignant une lassitude excessive, H. Sébastien Brunel renonça à des recherches qu'il n'aTait jamais entreprises.

« Ne vous entêtez pas à l'idée de la mort, dit-il un jour à Jacques d'un air leste, pensez plutôt à un enlèvement. Mlle Hortense étiiit jolie, très-jolie môme.... vous en savez quelque chose.... Donc quelqu'un s'en sera aperçu comme vous, et Hortense aura eu assez d'esprit pour se résigner à suivre ce quelqu'un. »

Jacques était alors en plein dans cette fièvre des affaires qu'il avait souhaitée. Le tourbillon l'emportait; il n'avait jamais été, on le sait; enclin aux rêveries; la pensée d'Hortense, qui le poursuivait encore, allait chaque jour s'affaiblissant.' S'il tressaillait parfois au souvenir de ce cri qu'elle avait poussé le jour où il lui avait annoncé son prochain mariage, il accueillait avec un sentiment de joie Hdée que M. Sébastien Brunel lui avait suggérée. Bientôt enfin le travail l'absorba tout entier.

Page 1