LE CHALET D AUTEUIL
Pierre de Maurs avait été le témoin de Jacques. Joséphine n*avait pas été fâchée de voir un comte figurer à la signature du contrat. On se souvient qu'au moment où Jacques lui avait empruAlé cent mille Trancs, Pierre était sur le point de partir pour la Norvège. Un hasard qui eut une influence décisive sur sa vie l'en empêcha.
La veille du jour (Six il devait se' mettre en roul.e, Pierre était allé à Âuteuil pour faire ses adieux à une personne de sa famille. Il venait de s'engager daus une rue étroite, lorsqu'il se heurUi contre une femme qui sortait précipitamment d'un petit jardin après en avoir repoussé la porte avec violence. Elle airait le visage tout décomposé, les yeux trempés de larmes, le geste véhément.
« C'est une abomination, s'écriait-ellc, une atrocité, une inramiel Si je restais plus longtemps là, certainement je ferais quelque malheur i
— Que ce soit tout cela et que vous ayez raison de quitter celte maison, je le veux bien, dit Pierre en riant; mais ce n^st pas un motif de bousculer les gens comme vous venez de le faire.... Voilà mon chapeau qui se promène dans la poussière.
— Ah ! monsieur, si vous saviez I » s'écria la femme qui sortait du jardin.
Elle ne put pas achever et porta un mouchoir à ses yeux. Pierre, qui avait saisi par son aile le chapeau fugitif, s'arrêta devant celte inconnue qui pleurait. Elle portait le bonnet d'une artisane et avait tout à fait l'air d'une bonne femme. Pierre n'avait rien perdu de ce goût qu'il avait fait voir dès sa plus tendre enfance pour les aventures; il apercevait, par la porte entr'ouverte, une maisonnette devant la* quelle* diverses personnes s'agitaient.
« Eh bien, reprit-il, racontez-moi ce que je ne sais pas, et peut-être finirons-nous par nous entendre. >»
'La femme qui pleurait le regarda.
« Vous avez l'air d'un brave jeune homme; c'est peut-être la Providence qui vous envoie, dit-elle , venez avec moi.... Aussi vrai que je m'appelle Mme Cornet, vous ne regretterez pas de ra'avoir suivie.
D'UN MILUONNAIRE. 173
Mme Cornet entra dans le jardin. Sur des bancs , sur des tables, par terre, un peu partout, on voyait des ustensiles de ménage, du linge, des meubles; cent objets divers où l'on reconnaissait la dépouille honnête d'une maison. Des curieux et des marchands allaient et venaient, dépKant des draps, ouvrant des tiroirs et retournant tout. Un homme écrivait dans on coin.
« Bon ! c'est une saisie I dit Pierre.
— Comment? bon ! s'écria Mme Cornet.*... Voilà donc le cœur que vous avez, vous ?... C'est un crime, monsieur, un assassinat! Dépouiller deux pauvres créatures du bon Dieu, et tout cela parce qu'elles doivent quelque centaines de francs ! Si ce n'est pas une horreur! On amène monsieur parce qu'il a la mine d'un honnête homme, et il dit : Bon !
— Je dis : Bon ! certainement, mais je pense que c'est mauvais, très-mauvais, dit Pierre, et si je pais vous être utile h quelque chose, disposez de moi.
— Voilà qui est parler !... Encore un peu, j'allais me fâcher!... Ce coquin d'huissier est venu ce matin, il a fait un inventaire.... j'ai bien compris qu'il allait tout vendre. Le sang m'a tourné ; j'ai organisé une quête parmi mes voisines, jetant pêle-mêle dans ma poche les pièces blanches et les sous que Ton me donnait, et je suis revenue. La belle affaire ! j'avais onze francs vingt centimes! que voulez-vous
qu'on fasse avec ça?... Tai racheté un petit coffret . que Mlle Alice aimajt beaucoup, après quoi je me suis mise à pleurer. G*est alors que je suis tombée sur vous.... la colère m'avait gagnée 1... Dame! on est pauvre, on fait ce qu'on peut ! »
Lal)onne femme porta de nouveau le coin de son mouchoir à ses yeux.
c Quelle est donc celte demoiselle Alice dont vous parlez t demanda Pierre.
— Mlle Alice ? Eh bien! c'est Mlle Alice, la propre fille de Mme Falconncy. Vous ne la connaissez pas?
— Non.
— Ah çà, d'où venez-vous donc?
— Il ne faut pas m'en vouloir, farrive de Paris, répondit Pierre, que la véhémence et la volubilité de son interlocutrice amusaient beaucoup.
— Oh î on vous pardonne, puisque vous n'êtes pas du pays.... Tenez, voilà justement la mère et la fille qui sont dans la pièce du rez-de-chausséo.... cette tôtebt-une et cette tète blonde qu'on voit par la fenêtre. Je gage qu'elles font semblant de rire pour se tromper mutuellement.... je vais vous présenter.
— Un instant!... vous m'assurez donc que Mme Falconney et Mlle Alice sont d'honnêtes femmes?
— Honnêtes ! m'intéresserais-je à elles si elles ne Tétaient pas? Demandez plutôt à H. le maire, au
curé, aux gendarmes, aux voisins, à toutes les autorités, au gouvernement, si vous voulez. Il n'y aura qu*un cri. Honnêtes? bonté du ciel ! mais ce sont des colombes que ces pauvres agneaux !
— Alors, suivez-moi, » reprit Pierre.
Il s'approcha de l'huissier qui dressait le procès* verbal de saisie et s'informa du montant de la dette. Avec les frais, le chiffre total s'élevait à onze cents francs. M. de Maurs remit aux mains de l'huissier tout Targent qu'il avait sur lui, et donna son nom pour garantir la créance.
L*huissier salua, roula le dossier et le présenta à M. de Maurs.
« Demain, monsieur, on passera chez vous, dit-il; depuis vingt ans que j'exerce mon ministère, jamais je ne me suis retiré plus heureux. »
Mme Cornet regardait tour à tour l'huissier et H. de Maurs, la bouche toute grande ouverte, sans parler.
« Prenez ces papiers et portez-les à Mme Falconney, reprit M. de Maurs. Vous lui direz que tout est payé.... •
Il arrivait à la porte du jardin, pensant à la Norvège, lorsqu'une main le saisit par le bras. C'était celle de Mme Cornet, qui courait après lui.
« Est-ce qu'on s'en va comme ça! s'écria'-t-ellc; ce n*est pas bien de fuir la reconnaissance des pauvres gens; ils li'ont que ça à donner. »
, Et, sans quitter le bras de Pierre, elle le rainqpa vers la maisonnette, et le poussant dans la pièce du rez-de-chaussée :
« Madame, dit-elle, voilà le monsieur qui a tout fait; embrassez-le! »
M. de Maurs fut reçu par une femme que le chagrin avait vieillie avant Tâge, mais qui avait un air de . distinction remarquable. Sa ligure, semée de rides et fatiguée, respirait la bonté. Une jeune fille blonde, un peu frêle, délicate, était à son côté; leurs bras étaient entrelacés.
« Monsieur, j'ai à vous remercier : j'ai une fille et j'étais sans asile, dit Mme Falconney; et pour vous prouver combien je vous suis reconnaissante, j'accepte.
— Ah ! monsieur, donnez-moi la main. Ma mère ne vous dit pas qu'elle est malade! » s'écria Alice.
Avant que Pierre pût répondre, Alice s'était emparée de sa main et la portait à ses lèvres. La vivacité et la franchise de ce mouvement, la reconnaissance, le feu qui brillaient dans les yeux de la jeune fille, la tendresse passionnée et profonde qui éclairait son visage, remuèrent M. de Maurs.
< Mademoiselle! » s'écria- t-il.
11 n'eut pas la force de continuer, et resta silencieux devant les deux femmes, sentant s'agiter dans son cœur quelque chose qui le troublait et le charmait à la fois.
D'UN MILUONNAIRE. 177
t Hein! quand je vous le disais! vous voil& à pré* scDt comme tous ceux qui connaissent Mlle Alice! s'écria Mme Cornet. C'est égal, vous êtes un fier homme I >
H. de Haurs ne partit pas pour la Norvège.
La connaissance amenée par le hasard fut conti- DQée. Ia première impression avait été bonne ; les renseignements puisés aux meilleures sources les confirmèrent. Peu de femmes possédaient plus de mërile que Mme Falconney ; aucune n'avait plus de grice, plus de douceur, plus de bonté parfaite qn^Alice. Avant la présence de M. de Maurs dans la maison, ces deux créatures oubliées résumaient le monde Tune pour l'autre. Une sorte de fatalité pesait sur elles, qui n'avaient rien fait pour la mériter, nies en supportaient les atteintes avec une résigna* lion que rien ne lassait. Le père était mort leur bissant un petit héritage que la fuite d'un notaire fit disparaître. Un fils aîné, qui montrait le goût du ^vail et le désir de bien faire, avait été emporté par la fièvre jaune à h Nouvelle-Orléans, au moment où son industrie allait assurer le pain de sa famille. Quelque argent, produit par la vente de ^enx bijoux auxquels Mme Falconney avait renoncé depuis longtemps, et qui devait leur procurer des moyens d'existence en leur ouvrant les portes d'un Qiagasin de lingerie avait été gaspillé inutilement par l'mtidëlitè d'un comptable. Il leur restait un oncle,
retiré au fond de la province; il paraissait les aimer beaucoup, et il les pressait de le rejoindre. MmeFalconney tomba malade au irioment de partir. Le bon homme épousa, sur ces entrefaites, une cuisinière à laquelle, par contrat, il donna tout son bien. Il réservait à Mme Falconney, dans sa maison, une petite chambre qu'elle n'accepta pas. La mère et la tille en furent bientôt réduites à travailler de leurs doigts pour vivre. Le poids de petites dettes contractées lentement les écrasait. La mauvaise fortune ne se lassait pas de les poursuivre, pas plus qu'elles ne se lassaient de lutter.
ft C'est un duel, ' disait quelquefois en plaisantant Mme Falconney.
Mais le rire expirait sur ses lèvres quand elle regardait Alice.
M. de Maurs trouva original de prendre le parti du plus faible, et de se déclarer contre le sort en fa* vcur des pauvres créatures auxquelles il avait rendu un toit. Le côté romanesque de cette aventure n'était pas ce qui lui en plaisait le moins ; la promenade qu'il faisait de Paris à Âuteuil lui semblait le plus agréable et le plus curieux des voyages; l'image d'Alice lui tenait compagnie. 11 avait offert ses ser^ vices franchement, ce qui était la manière la plus délicate de les faire agréer. Gràceàsonintervention« un peu de bien-être pénétrait dans cet intérieur éprouvé. Il en était recompensé par le sourire
d'Alice; personne n'avait une manière plus aflectoeose de tendre la main ; c'était la grâce ùi la can-^ deur même. A quelle heure qu'il arrivât, Pierre était sur de la surprendre derrière la vilrc de cette pièce où il l'avait vue une première fois; le rideau était à demi levé. D'un bond, elle courait dans le jardin. Quelle joie pure dans ses yeux ! M; de Maurs ne pensait plus à voyager. Les frontières du monde s'arrêtaient pour lui à Auteuil.
Certaines âmes savourent les bonheurs de la discrétion avec délices. Un sentiment qu'il ne cherchait pas à analyser portait Pierre à ne s'ouvrir à peri>oone de Taventitre qui le retenait à Paris; un aveu, une confidence en auraient altéré le charme profond . Les longs voyages auxquels il s'abandonnait autrefois lai avaient fait du silence une habitude ; quelque chose de plus le forçait à se taire, la crainte peutt^lrede la raillerie, et plus encore un besoin inavoué, maisvivace, d'idéal et de romanesque. Le scepti-. cisme parisien et les influences malsaines du milieu où la jeunesse s'écoule, entre les rencontres du boulevard et les causeries de salon, peuvent étouffer ce besoin dans les cœurs ou le voiler; mais combien ne le sentent pas vivre et palpiter en eux au premier choc, et ne sacriflentpas avec ivresse à cet hôte inconnu et divin les plus cbers caprices de leur fantaisie et tous les désirs factices de leur désœuvrement! L'amour avait ouvert sa brèche dans le cœur
de Pierre. Pierre ne faisait point d*effbrt pour la fermer. •
Mue par un sentiment de fierté, Mme Falconney n*avait pas voulu tout devoir à M. de Mnurs. Elle était entrée .en relations avec un négociant de la rue Saint-Denis qui était à la tête d'ateliers immenses. M. Rémy Saponnière était jeune encore, actif, prodigue dans Toccasion, âpre dans les choses du métier, fort habile et cynique comme un homme qui sait par expérience de quel poids Tor pèse dans la ba* lance de la vie. Il avait les épaules hautes, les yeux gros toujours en mouvement, le teint fleuri, la bouche large, les mains courtes et fortes, quelque chose dans la physionomie de brutal et de sournois tout ensemble, moitié singe et moitié taureau. M. Saponnière avait la prétention d*ëtre rond en affaires, ce qui lui permettait de faire et de dire crûment les choses. Ceux qui le connaissaient bien assuraient que la violence de ses passions était excessive et que sa mémoire ne perdait jamais le souvenir d'une offense. Deux ou trois cents femmes travaillaient sous sa direction. On en avait vu s'établir en boutique tout à coup et paraître en robes de soie après avoir porté de misérables loques; d'autres, au contriaire, avaient été renvoyées brusquement et sans raison apparente de l'atelier. M. Saponnière parlaitde mettre Mlle Alice à la tète d'une maison*
Deux ou trois fois déjà M. de Maurs avait rencon-
tré H. Rémy Saponnièrc à la porte du jardia d*Auteoil. Tandis qu*il saluait Pierre, un sourire singulier effleurait la-bouche du négociant.
< Cet homnfie me déplaît, dit un jour M. de Maurs.
~ M. Saponnière? Il m*a prise en amitié. Dans quelque temps, vous verrez! > dit Alice naïver ment.
Cette réponse n*était pas de nature à exciter la sympathie de M. de Maurs. Il se promit de ne pas perdre de vue le négociant de la rue Saint-Denis. A quelque temps de là, un soir, il rencontra M. Saponniëre dans le jardin d*Auteuil. Alice était devant lui, rouge, agitée, les yeux tout en pleurs. Elle vit Pierre et se suspendit à son bras. Le sang monta au visage de M. de Maurs. Ce mouvement d'Alice, l'atlilade de M. Rémy Saponnière lui firent comprendre que quelque chose d*étrânge venait de se passer. D*un geste hautain, il Gt voir la porte à l'homme de h rue Saint-Denis, qui devint pourpre.
• Eh! monsieur, dit le négociant, on ne se fâche pas et on prévient les gens. Si j*avais su....
—Prenez garde ! s'écria Pierre, vous parlez devant Mme de Maurs! »
M. Saponnière comprit à l'accent de cette voix et au regard de M. de Maurs, qu'il n'était plus temps de rire.
«Madame de Maurs?... Je m'en souviendrai!» .dit-il en se mordant les lèvres.
Il salua et sorlit.
Pierre ne quitta pas le bras d'Alice, et la conduisant dans une petite pièce où Mme Falconney se tenait habituellement :
« Madame, lui dit-il, j*ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. »
Mme Falconney se leva toute tremblante de joie.
« Eh bien, Alice, que faut-il répondre ? » ditelle
Alice fondit en larmes et tomba dans les bras de sa mère.
c Ah! notre duel est fini! » murmura la mère.
Le lendemain, Pierre courut chez Jacques, qu'il n'avait pas vu depuis l'emprunt des cent mille francs.
ft Eh ! tu arrives donc de Copenhague ou de Stockholm ? dit Jacques.
— J'arrive d'Auteuil, et je viens l'apprendre que jo me marie, » répondit Pierre.
Jacques quitta sa plume.
« Tu épouses donc un million ou deux? reprit-il.
— Non, répondit M. de Maurs.
— Un grand nom, alors ?
— Pas davantage,... J'épouse une fille qui s'appelle Alice et qui n'a rien.
— Es- tu fou?
— Je suis heureux ! »
D'UN MirXlONNAIRE. 183
Jacques soupira.
« Yoilà des bonheurs qui ne sont permis qu'aux élus qui naissent riches! » reprit-il.
La pensée d'Horlense lui traversa Tespril.
« Que fiiil-ellc? où est-elle t» se dit-il; et un tressaillement douloureux le parcourut tout entier.
M. de Maurs présenta Mlle Falconney à Joséphine.
c Je crois bien que nous ne ferons jamais de chemin de fer; aimez-nous pour nous-mêmes, » dit-il.
Les deux femmes se virent souvent, mais il y avait entre elles quelque chose que rinlimilé et les meilleures relations ne pouvaient fondre.
Un jour qu'il descendait le boulevard avec Jacques» Pierre lui serra la main au coin de la rue Vivîenne.
< A chacun son chemin, dit-il; tu vas à la Bourse, moi je vais à Auteuil.... Je ne dis pas que lu aies tort, mais je ne changerais pas.
— ^ J'ai mis le pied dans la roule, j'irai jusqu'au bout, > répondit Jacques.
A celle époque, et quelques mois après leur mariage, rien de semblable dans la vie des deux amis. L'un venait d'acheter la maisonnette où il avait dé? couvert Alice et y demeurait. Un immense jardin, conquis aux dépens des propriOlés voisines, s'élcn-
dait alentour; un architecte intelligent b&lissalt un grand chalet tout au fond, derrière un rideau d*arbres. Les cent mille francs restitués par Jacques furent appliqués à cette installation. Le luxe n*y brillait pas, mais on voyait partout des objets d'art et des curiosités que Pierre avait rapportée de ses lointains voyages. Ils lui rappelaient les différents pays qu'il avait parcourus. Une grande bibliothèque servait de pièce commune. Une table ovale en occupait le milieu ; les murs étaient tapissés de rayons chargés de livres ; d*amples fauteuils et des divans invitaient au repos et à la lecture ; un piano était dans un coin entouré de cahiers de musique. On sentait que le repos, le bonheur, la paix, respiraient là. Un petit cercle d'amis s'y réunissait ; Alice en était l'âme.
COUPS d'épingle et coups de fouet.
Jacques se montrait quelquefois à Auteuil, mais p«ir intervalles ei par éclairs ; il n*y trouvait pas les aliments dont l'aclivilé et Tinquiéludc de son esprit avaient besoin. Bien loin d*ôlre satisfaite par un SQCcès en quelque sorte inespéré, son ambition en poursuivait de plus vastes. Il ne travaillait jamais assez à sa guise ; la besogne de tous les jours expédiée, il s'efforçait, pard*habiles expériences, d'élargirle cercle des opérations où se mouvait la maison Lombardel, Dufour et Cie. Il y réussissait avec le concours de Joséphine, à laquelle il avait donné un coupé et un cheval. Ce luxe, qui n'était pas dans les habitudes de la famille, offusqua le bon homme Lombardel. Joséphine hésila à l'accepter.
186 l£S MISÈRES
« Prenez, lui dit Jacques, c'est une réclame. »
Joséphine questionna son mari du regard. Jacques lui expliqua que dans Paris la plupart des Choses sont jugées sur l'apparence. Elle avait du monde à voir, des relations à étendre, à nouer. Les imbéciles se prennent à ces sottises qu'on appelle les bals, les diners, les voilures. Un peu d'argent semé avec fracas amènerait une clientèle et ouvrirait les portes des maisons où se brassent les grandes affaires. Il n'était permis d'être avare que lorsqu'on était trois ou quatre fois millionnaire.
c Très -bien, dit Joséphine; songez seulement que nous n'avons guère que dix mille francs par an à notre disposition.
— Et les ressources extraordinaires? reprit Jacques, c'est tout un budget ! J'ai pressuré le chemin de fer de Paris à Nantes, et la caisse sociale n'a pas tout vu.... Donc, ne craignez rien.... Je serai la recette, soyez la dépense. »
Getie tactique, dont Joséphine comprit à demi l'habileté, porta ses fruits. Sous l'impulsion active que Jacques lui comnmniqua, la maison Lombardel, Dufour et Gie prit un vol plus rapide et plus hardi ; bientôt elle eut sa place et son rang dans la Banque de Paris. Un flot d'or creusait son lit dans la rue du Faubourg-Poissonnière. Qu'importait aloi's à Jacques Bernard que la dot de Joséphine restât enfouie dans la caisse dont le pauvre Germain Dufour, dé-
dm de ses espérances, gardait les clek?Que lui importait que sa part dans les bénéfices grossit Tavoir social sans qu'il en pût distraire une parcelle? N'a- Tait-il pas une mine toujours abondante dans les alTaires qu'il entreprenait avec des capitaux mis à * l'écart et doublés déjà par d'heureuses spéculations? PourvQ que la comptabilité de la maison Tût claire et la balance exacte, M. Lombardel s'inquiétait peu des sources auxquelles son gendre puisait. Germain Dufour seul s'étonnait qu'un homme qui ne disposait que de dix mille francs pût faire des dépenses si considérables ; mais* le pauvre garçon avait failli tomber à la renverse à la nouvelle du mariage de Jacques et de Joséphine. C'était comme s'il avait reçu un coup de massue. Il ne taquinait même plus son ennemi. A quoi bon, maintenant!
* Je suis caissier, je mourrai caissier! » se dit-il; et il s'était résigné.
Un phénomène au sujet duquel Joséphine lui avait glissé (quelques mots surprit Jacques au milieu • de ses opérations financières. M. Lombardel s'était transformé. Jacques n'était plus le héros, le demidieu des anciens jours ; le vrai dieu, le seul dieu, le dieu tout entier, c'était M. Lombardel lui-même : le succès avait grisé le vieux Normand. Seul il avait «a ridée du chehiin de fer fle Paris à Nantes , seul il en avait rédigé les plans, découvert le conseil de âuneillance, réuni les capitaux ; seul il avait assumé
la responsabilité de cette affaire colossale ; c*étail *sa chose, et non celle d'aucun autre.
c Voilà mon gendre Bernard qui n'en voulait pas, » dit-il un jour en frappant d'un air superbe sur l'épaule de Jacques.
Jacques ne répondit rien; il lui suffisait d'avoir réussi.
Le contre-coup de cette disposition se flt bientôt sentir dans la conduite des affaires* H. Lombardel n'était plus le banquier timide, méticuleux, méfiant, avare de ses écus ; il ne demandait plus de conseils, il ne souffrait plus de contrôle, il n'admettait plus d'observations. Il avait la science infuse, il prévoyait tout, il ne se trompait jamais; seul il décidait.
Lorsque Jacques Bernard entreprenait de discuter l'opportunité d'une affaire, M. Lombardel prenait des attitudes de pontife.
c Vous êtes jeune, mon ami, disait-il aussitôt. Quand vous aurez fondé une compagnie comme celle du chemin de fer de Paris à Nantes, vous me verrez prêt à suivre vos avis; jusque-là, obéissez à votre ancien. »
Il n'y avait point de danger à redouter de cette tendance, où l'orgueil éclatait dans toute sa force, aussi longtemps que les affaires n'entreraient pas dans ces périodes de crise qui bouleversent l'industrie; mais, au premier orage, la maison pouvait être
colbutée, et M. Lombardcl paraissait décidé à' rester sourd à la Toix de la prudeDce. Jacques s'eu ouYrit à Joséphine. Elle réfléchit.
«Craignez- vous quelque chose à présent? dit-elle.
— Non, pas à présent ; mais plus lard, dans trois ans, dans six mois peut-être, qui sait? répondit Jacques.
— Alors, il faut arranger vos affaires de manière à toujours rester libre de rompre avec la maison Lombardel, Dufour et Gie aussitôt qu*il vous paraîtra qu'une solidarité quelconque peut être une cause de péril. '
Un avoué discutant les intérêts d*un client dans le cabinet do la partie adverse n'eût pas eu plus de snng-froid, plus de précision. Il ne s'agissait pas de son père, il s'agissait pour Joséphine de la maison Lombardel, Dufour et Gie.
« Pduvez-vous provoquer cette liquidation ? repritelle.
— Oui, en provoquant une discussion. Il tùc suffira de n'être pas de l'avis de M. Lombardel et de m'entêler ; il me proposera d'annuler notre association.
— Combien avez-vous qui nous soit personnellement acquis en dehors de ma dot?
— Sept cent mille francs au moins, auxquels on peut en ajouter deux cent mille pour ma part dans des opérations qui seront closes dans six mois.
— Un million en tout à peu près. Il faut Je sauver. Aussitôt que vous aurez conçu la moindre crainte, n'hésitez pas à faire natlre une discussion, et rompez net. »
La pensée de Joséphine était celle de Jacques ; il
y voulait mettre seulement moins de sécheresse et
de brusquerie. Deux ou trois fois l'occasion de se séparer de son beau-père se présenta, il l'écarta. L'heure ne lui semblait pas encore venue. Il espérait, en outre, ramener M. Lombardel et sauver lu maison en sauvant son capital. Malheureusement la vanité avait complètement aveuglé le Normand. Quiconque le flattait et lui rappelait le fameux che* min de fer de Paris à Nantes, prenait tout empire sur lui. Les coureurs d'affaires commençaient à faire antichambre dans l'hôtel de la rué du Faubourgs Poissonnière.'
 cette époque, Auguste était né. Joséphine avait deux valets de pied et une gouvernante pour son fils. Glovis cumulait les fonctions de cocher, de garçon de bureau et de secrétaire intime. Jacques Bernard^ auprès de qui nous dirons comment il était arrivé, lui semblait de plus en plus un héros. Il ne comprenait pas qu'on ne lui dressât point de statue. M. Sébastien Bruncl, patronné par la maison Lombardel, Dufour et Gie, était agent de change. Le vent de la prospérité enflait les voiles de Jacques et le poussait vers les mers les plus tranquilles.
. D'UN MILLIONNAIBE. Î91
Le voile du temple était déchiré ; Jacques voyait devant lui, toute resplendissante d*or, cette idole à laquelle il avait tout sacrifié. Mais le parvis éblouis* sant et sacré sur lequel il marchait n'était pas précisément un lit de roses. Les épines commençaient à s'enfoncer dans ses pieds. Il en sentait les atteintes à chaque pas.
Pour mieux comprendre à quels ennuis il était exposé, nous mènerons le lecteur dans la salle de rOpéra, un mercredi, à dix heures du soir. Ce mercredi était le jour que Mme Jacques Bernard avait choisi pour obéir à la mode et s'asseoir, en compa*^ gnie de quelques amis, dans une loge du balcon.
On jouait, pour la vingtième fois, un opéra qui joignait ^ux mérites d'une musique monotone et bruyante les agréments d'un poëme non moins in« supportable que long. Les abonnés condamnés à ce supplice en évitaient les plus vifs tourments par une série intelligente de conversations particulières qui n'empêchaient pas quelques bâillements de s'évaporer derrière le rempart fragile d'un éven* laii. Jacques, qui, bien malgré lui, savait par coeur tous les airs de cette déplorable et savante partition, dormait spirituellement dans un coin; mais que de fois réVeillé en sursaut par une décharge à bout portant des ophicléides et des trombones ne s'étail-il pas écrié : c Qu'on me ramène à une as* semblée d'actionnaires !»
Quand on a une loge à jour fixe, quelque part, le premier devoir du propriétaire est de s'ennuyer consciencieusement, une fois par semaine, toute affaire cessante, dans cette loge qu'il a payée à prix d*or. G*est une condamnatioir réservée aux seuls élus de la fortune. La somme et la durée de Tcnnui se mesurent au chiffre de la dépense. On peut murmurer, mais c'est tout. Jacques remplaçait le murmure par le sommeil.
Une longue série d'expériences lui permettait seulement de dormir dans l'attitude de l'attention. C'était moins alors un banquier fatigué qui sommeille qu'un dilettante passionné qui se plonge dans l'extase. Il écoulait les yeux fermes. Exercés par une patiente étude, ses pieds battaient la mesure et l'aidaient à tromper ses voisins.
Joséphine étalait sur le rebord de la loge les plis ambitieux d'une robe flottante, et s'initiait par de longues phrases prétentieuses aux mystères d'un langage retentissant et vide qui devait plus tard saisir d'étonnement M. de Maurs. Elle prenait goût aux dépenses et aux sottises. Les bons juges espéraient généralement qu'elle dépasserait les prévisions de Jacques.
Pendant les entr'actes, on sait que le foyer et le couloir des prenjiëres loges se remplissent de promeneurs qui échangent les nouvelles du jour. Approchons-nous d'un groupe qui cause avec animation.
« Quel est donc ce.monsieur ass^ocié à une dame jaune qn'on voit tous les mercredis au balcon du c6lé gauche? demande un jeune homme de bonne mine. La dame se déganté pour faire voir ses bagues toutes neuves. Le monsieur se gratte roreiile aussitôt que les instruments de cuivre éclatent.
— Comment I tu ne connais pas Jacques Bernard ?
—Le nouveau millidtmairé, le gendre de la maisonLombardel, Oufour et Cie.
~- G*êst toi qui l'as nommé ! Le ménage est le produit du croisement de deux races, la race picarde et la race normande : subtil mais avare, voilà sa devise. Il y a un père du côté féminin, et une mère du côté masculin ..Le père est tapi dans un antre dont il a fait son cabinet : il a toute Tamabilité de Tours ajoutée à la grandeur d'ftme de la fourmi. I^ mère est I Château-Thierry; on ne la montre pas.
—Pourquoi?
— La bonne dame porte des bonnets ; et la fllle des Lombardcl estijiie quç la présence de cette mère antédiluvienne déparerait Téclat de son maintien. Le Jacques s'est rendu avec ivresse à la force de cet argument.
— Bon fils, va I
— Oh! c'est un homme juste et craignant le ridicttle. Il a secoué le préjugé de la famille. Si tu en doutes, demande à notre ami Robert Diival.
194 L£8 MISËRES
— Ne m'en parlez pasl s'écrie Taini Roberl ; je suis son cousin. Toute la ville de Soissons le sait bien; vingt fois, du temps qu'il était sans le sou, j'ai mangé l'omelette au lard et bu la piquette de Jacques, à Château-Thierry.... Il a fait fortune, et le cancre me refuse cent mille francs dont j'ai besoin pour dégrever ma filature.... Il laissera mourir sa mère en province !»
Un frémissement d'indignation parcourt le cercle des causeurs.
n Gela vous étonne, poursuit un troisième' interlocuteur, ah I on voit bien que vous ne savez .pas ce que c'est que Jacques Bernard ! J'ai été à l'école avec lui, moi qui vous parle; il me prêtait son Dt viris illustribus. Eh bien 1 il n'a pas même songé à me donner une place dans son chemin de fer. Qu'estce que je lui demandais? Quinze mille francs d'ap* pointemenls.
— Et le droit de ne rien faire?
— Parbleu! faut-il donc se tuer au Iravaill II m'a répondu qu'il avait besoin d'hommes spéciaux.... Le fat I... Je ne le salue plus.
-— C'est bien fait. Il faut avoir le courage de ses convictions.
— Chut! le voilà, » murmure Robert Duvai. Jacques vient en effet de quitter sa loge; il se pro*
mène avec un grand monsieur, maigre, chauve et couleur d'ivoire.
D'UN MILUÛNNAIRE. 195
cQael est donc le personnage qui lui donne le bras ? reprend un des bavards.
-- C'est le secrétaire général du ministère des IraTaax publics.
— Je m'en doutais!. .. Voyez comme notre miU fionnaire se hausse sur la pointe du pied pour qu'on le voie de plus loin, et comme il courbe agréa* blement l'échiné à chaque mot du personnage of-> fldeL
— Il a lu ses auteurs : médiocre et rampant, cela mène à tout.
— U adule le secrétaire général pour avoir un boat de ruban rouge.
— Bt il a bien le droit de l'obtenir ^ il ne le mérite pas!
— Quel appétit! la fortune et les honneurs!... un homme de rien... cela fait pitié !
— Un paon !
— Un loup-cervier !
— Un renard dans la peau d'un requin 1 » Jacques repasse, tout lë monde le salue.
Ces petites scènes se renouvellent tous les jours. Comme le soleil fait éclore dans les marais des tourbillons d'insectes venimeux et des amas de reptiles immondes, ainsi la fortune a tout à coup foit surgir 9QX côtés de Jacques des essaims de parents et d'amis de collège qu'il ne se connaissait pas. On s'accrochait à lui parce qu'il montait. Pourquoi
était-il millionnaire, si ce n'était pas pour tout le monde?... On était le p^lit Charles et le vieil André.... On lui avait prêté deux sous et fait présent d'une poignée de cerises , autrefois, im jour de récréation. JCela valait bien une part du gâteau.
< Nous avons dtné ensemble à dix-neuf sous, disait l'un; oui, à dix-neuf sous, pain à discrétion, sans dessert et sans vin. T'en soUviens-tu?
— Tu étais mon voisin de mansarde, rue aux Ours, reprenait un autre.
— Moi aussi, je suis du département de rAisue, ajoutait un troisième.
— Le cousin de votre père, M. Darjaud, était l'oncle de mon beau-frère, » poursuivait un nou-* veau venu.
Et la clientèle croissait et multipliait*.
Lorsque Jacques accordait aux pétitionnaires ce qu'ils demandaient, Jacques ne faisait, selon eux, que remplir strictement son devoir; s'il refusait, c'était de l'ingratitude.
On ne lui épargnait pas l'épithète de parvenu. Un jour que ce mot avait sifflé à son oreille, Jacques eut un mouvement de révolte et de légitime orgueil.
« Parvenu? s'écria*l-il, oui, je le suis! mais ce mot dont vous essayez de faire une honte, qu'est-ce que cela prouve, sinon que je suis plus intelligent que ceux qui ne parviennent pas? J'étais tout en bas et je m'élève; que ceux qui me bl&meni en fassent
autant! Le beau mérite de s'asseoir au sommet de la colonne lorsque le hasard vous y a porté dès le Iverceaa ! Dans la société démocratique au milieu de laquelle nous nous agitons, qui donc, p^rmi ceux qui comptent, n'est pas un parvenu ? Le général qui commande des armées .et gngne des batailles, parvenu! L'orateur qui fait retentir sa voix éloquente à la tribune et anime de son souffle tout un peuple, parvenu! L'homme d*Ëtat qui dirige les conseils de la politique et sait prévoir les. événements pqur les diriger, parvenu ! Le savant, qui arrache & la nature ses secrets et ouvre de larges horizons à Tactivilé humaine, pai-venu ! L'écrivain qui répand une gloire nouvelle sur son pays et augmente le nombre des ouvres immortelles, parvenu 1 L'artiste émlnent, inconnu la veille, célèbre le lendemain ; le grand industriel qui active le travail et répand dans une province le bien-être ; le navigateur audacieux qui ajoute à la carte du monde des plages inconnues ; I« diplomate qui arrête la guerre dans son essor et pacifie les nations tontes frémissantes du bruit des armes.... parvenus! parvenus! parvenus! flélrissezmoi donc de ce sobriquet, si bon vous semble, moi je m'en glorifie !
--Tout cela est fort bien dit, repartit un petit baron qui se croyait quelque chose, parce qu'il n'était rien, mais tout cela n'empêche pas que notre millionnaire ne soit.... * *
.— Un parvenu, » ajQuta un loustic.
Jacques entendit vaguement la réplique.
c Ah ! dit-il en se souvenant du mot célèbre de Gtiamfort, il faut que le cœur se brise ou se bronze 1 »
Le cœur de Jacques ne se brisa pas.
Dans les heures de répit que lui laissaient parfois les mille travaux dont il était accablé , Jacques s'apercevait avec un certain effroi que son esprit blasé n'était plus accessible à ces menus plaisirs, à ces faciles distractions qui sont la monnaie du bonheur. Il n'avait plus que des minutes à donner à la lëC' ture, des instants à la conversation. Comme un homme accoutumé à boire des liqueurs fortes ne sent plus la fraîcheur de Teau ou la saveur du lait, il ne trouvait plus rien d'agréable et de gai en dehors des affaires. Ses poumons s'habituaient à respirer le feu. Quels loisirs pouvait-il donner à l'amitié? Que d'autres, pareils à ses commis, se fissent une fête de chasser le dimanche , au Tisque de ne pas tuer un lapin, ou de dtner, entre camarades, dans les bois de Montmorency ou sur l'herbe de Sceaux, ils le pouvaient; leur t&che faite» tout était fini; mais lui appartenait à la spéculation, et, comme une mattresse jalouse, la spéculation le pliait sous sonjôug.
Plus de voyages non plus, si ce n'est parfois un voyage d'affaires. Jacques avait supprimé le côté charmant de la vie ; mais il avait le bon goût de ne pas soupirer.
c Pourquoi me plaindrai-je ! diBait-il, j'ai choisi mon lit. >
Un matin» il aperçut dans la pièce qui précédait son cabinet un bomine as$is qui lui tournait le dos et semblait dormir» les bras crois&s sur une table. Cet homme avait à côté de lui un paquet de bardes nouées dans un grand mouchoir et quelques livres liés par une courroie. Jacques lui toucha Tépaule du bout du doigt.
« Eh ! l'ami, dit-il, qu'y a-t-il pour votre ser- Ticet »
L*bomme s'élira comme une personne qu'où réveille, et se retournant:
«Bon! murmura-t-i], je dormais si bien; mais c'était écrit ! comme dit Helvétius.
— Clovis ! s'écria Jacques, et que viens-tu faire icilf
— Parbleu ! y rester!... Est-ce que vous ne m'attendiez pas ? La dernière fols que nous nous sommes xus, c''était chez 'cet agent de change de lo rue de Provence. Après la culbute» vous aviez à peihe pour on.... nous étions deux, je suis parti.... Depuis, on m'a dit que vous étiez millionnaire; me revoilà; c'était écrit, comme dit....
— C'est fort bien ; mais que yeux-tû faire? •
— Est'ce qu'on sait! Les occupations ne doivent IMS manquer dans cette maison.... on ne voit partout que des gens qui entrent et qui sortent.... et quel'désordre{ des domestiques qui se croisent les
bras.... je ferai marcher toute cette ^canaille au pas.... Voyez, j'ai apporté mon trousseau.... On trouvera bien quelque part un coin pour me nicher.... Je n*ai pas appris grand*chose, mais ce que je fais, je le fais bien.... J*écris proprement, et ma philosophie a été obligée de s'occuper de cuisine.... Dame ! j'ai mis la main à toute espèce de pâte.... Ça
ne m*a pas réussi comme à vous.... tout le monde
n'a pas la chance de s'appeler Jacques Bernard.... Vous êtes un malin et je prévoyais déjà que vous sauriez tirer votre épingle du jeu, du temps que vous faisiez commerce de toupies chez le père Forlio.... Si je vous parle de ça c'est pour vous prouver que j'ai la mémoire bonne.... Vous êtes banquier et je suis resté pauvre diable.... suffit, on se tairai... Mais Glo vis broutera où Jacques mange; c'est écrit, comme dit Voltaire.
— Broute donc, » dit Jacques qui frappa amicalement sur l'épaule de Glovis.
Une heure après, Glovis était installé dans une chambre fort propre, où il disppsa sur une planchette une douzaine de volumes dépareillés. C'était sa bibliothèque, et entre ses mains elle ne chômait pas.* Au bout de la. semaine, il était au courant des habitudes de Jacques et lui rendait cent petits services assaisonnés de sentences philosophiques. Quand on fut à la fin du mois, il prit Jacques à part.
< Répondez-mot donc comme si nous étions encore à Château-Tliierry, en bons camarades et le cœur sar la main, lui dit-il; est-ce toute Tannée comme ça ?
— A j)eu près.
— Madame dans des coliHchets, monsieur dans ses paperasses ?
— Oui.
^ M'est avis alors que ce n'est pas gai d'être mil* lionnaire!... >
Celte réflexion, Jacques la faisait quelquefois, mais par hasard. Sa pensée se reportait alors vei% Hortcnsc. Avec elle il avait connu les heures cxpansives, leshcuresdjedéiassementcomplet, pendant lesquelles on est tout entier au bonheur présont; avec elle il avait savouré le ploisir spirituel delà promenade sous de beaux ombrages, de la rêverie au bord de l'eau, de l'oubli au coin du feu. (Vêtait un coin de son passé plein de tendresse et de fraîcheur, une source vive dans un désert , un bouquet d'arbres verts dans une lande ajide. Alors il éprouvait de vagues et confus regrets. Avait-il eu quelque chose à lui reprocher? N'avait-elle pas été franche, dévouée^ honnête et fièFeîTrop Hère même puisqu'elle n'avait pas lutté!
Jacques interrogeait M.. Sébastien Brunel; mais, M. Sébastien Brunel était un homme sérieux. Son cœnr flottait amoureusement de la rue SaiiU-Marc, où il avait ses bureaux, à là place de la Bourse, où
il se montrait chaque jour, dans tout le frais éclat d*un agent de change récenimenl pron)u aux honneurs de la corbeille. Il raillait^agréablement Jacques Bernard; il ne concevait pas qu'un homme qui avait Tavanlage de dîner chez le gouverneur de la Banque de France pensât encore à de telles billevesées. Gela était bon pour les étudiants > pour les pauvres diables qui n'ont point de rentes, mais un banquier!... Ah! fi!
Il crut devoir donner aux choses un tour galant, et, prenant la pose^et l'attitude d'un homme à bonnes fortune :
. « On sait ce que c'est que la vie, dit-il. Ce n'est donc pas moi qui ferai le puritain. On est homme quoique banquier; bien plus, on est Parisien. Il faut donc que jeunesse se passe. Eh bien, mon cher, il y a de par le monde d'aimables personnes tout à fait complaisantes, avec lesquelles on peut rire et badiner. Le tout est de ne pas prêter le flanc à la critique. J*ai horreur du scandale. Mme Sébastien Brunel n'a. rien à me reprocher ; elle a un coupé et des chevaux gris pommelé de chez Tony.... Je ne refuse jamais de la conduire au bal, et je nela chicane pas sur ses toilettes.... On doit des égards à la mère de ses enfants. Mais on a trente-quatre ans, on a du sang dans les veines, et tout s'arrange. Le mal serait de s'emberlificoter dans un roman sentimental. La mode en est passée, et ils sont ruineux.»
D'UN MILUONNÂIAE. 203
Jacques comprenait qu'il n'y avait rien à espérer de ce professeur de morale. Quant à le suivre dans ses expéditions galantes, il n*en éprouvait aucune envie. Il n'avait pas sacriûé la meilleure part de lui* même, pour tomber dans ces vulgarités. 11 ne parla donc plus d'Hortense à son contident, et chercha jt l'oublier.
Ce n'était pas un travail ni bien difficile ni bien orageux ; la fièvre Tavait gagné; il voyait devant lui comme un nuage d'or qu'il s'efforçait d'atteindre; le vent emportait le nuage, et Jacques le poursuivait à toute outrance ; mais certaines secousses qui l'ébranlaient subitement lui rappelaient qu'un souvenir palpitait dans son cœur comme une lampe au fond d'un sanctuaire. Si un nom, celui d'Hortense, était prononcé devant lui, il tressaillait, et l'ombre de la tristesse s'étendait sur son front. Il la revoyait devant lui, pAle, immobile, irritée, telle qu'elle lui était apparue un jour.
Lorsqu'il rencontrait dans la rue une femme qui avait la taille et la démarche d'Hortense., il s'arrêtait et la suivait longtemps des yeux; et si par hasard cette femme tenait un enfant par la main, souvent il pressait le pas et cherchait à la voir. Ce n'était peut-être pas le remords qui lui faisait sentir son aiguillon, — quelle conscience humaine résiste aux paradoxes que l'esprit lui souffle à l'oreille 1 — mais quelque chose d'inexplicable remuait encore en lui,
nu souvenir de la jeunesse dont il avait respiré les premiers parfums et qu*il avait silôt brisée. C'était comme un brin d'herbe qui frissonne encore après que l'incendie a dévoré les chênes de la forêt.
A ce temps-là, une femme, pâle comme une personne qui relève de maladie et pressant autour de sa poilrine un châle transparent, se présenta à Thôtcl de la rué du Faubourg-Poissonnière. Ses vêtements sordides indiquaient la plus extrême misère, mais on ne voyait pas une tache sur sa robe. Un petit garçon la suivait, trébuchant à chaque pas. Il était hâve et paraissait craintif comme un être qui a déjà connu la souffrance. Si quelque {mssant eût regardé bien en face celle pauvresse, la régularité de ses trails, l'expression mélancolique et fière de ses yeux l'eussent frappé. It y avait dans ce visage amaigri des traces visibles d'une beauté que Tindigence n'avait pas pu flétrir. Mais M. Sébastien Brunel n'était pas là pour reconnaître Hortense.
Après être restée quelques instants immobile devant la porte de l'hôtel, la pauvresse enleva le petit garçon dans ses bras et l'emKrassa à plusieurs reprises.
« Passe Dieu qu'il m'entende ! » murmura- l-elle.
Et elle entra sous la porte cochère. Un vestibule et une cour étaient devant elle. Un concierge insolent l'arrêta.
« Eh! ma bonne femme, où va-t-onT « dit*il.
D'UN MILUONNAIRE. 205
Uq éclair brilla dans les yeux d'Hortcnse. Elle serra la main de l'enfant et le regarda comme pour se donner du courage.
«M.Jacques Bernard est-il chez lui? demandat-clle.
— Il est chez lui, mais il est en affaire, répondit le concierge.
— Ne peut-on pas le voir ?
— Impossible.
— Alors j*altendrai. »
Le concierge haussa les épaules.
« Vous pourriez bien attendrie jusqu*à demaiu et ne pas entrer, reprit-il; yous comprenez bien que si M. Jacques Bernard était obligé de recevoir toutes les personnes qui le demandent, il n'aurait plus le* temps de boire et de manger.
— Gomment faire cependant quand on a à lui parler?
— On écrit. »
Hortense hésita.
< C'est bon, on devine, poursuivit le concierge : M.Jacques Bernard ne vous connaît pas, vous avez quelque secours à lui demander, et ce n'est pas son affaire de vous entt^ndre.... Mais on sera bon prince, el on vous donnera une pièce de vingt sous.... Monsieur a confiance en moi pour ses charflés.
-- Ah 1 il ne me connaît pas ! » s'écria la pauvresse en redressant sa taille un peu courbée.
S06 LES *MISÈR£8
En ce moment un grand coupé sortait de la cour; le bruit des roues faisait retentir la yoûte du vestibule.
« Prenez donc garde ! « s*écrla le concierge.
Un homme pencha la tête à la portière, ne vit pas la mendiante , et se rejeta au fond de la voiture.
Hortense s*élança en avant.
< Lui! c'est lui! » murmura-t-elle.
Elle voulut emporter Tenfant, "qui, daus son trouble, ne bougeait plus. Les chevaux piafifaient.
<c Gare donc ! » répéta le cocher, qui maintenait à grand*peine son attelage.
Hortense et le petit garçon trébuchaient devant , *eux; les chevaux se cabrèrent. Hortense poussa un cri. Le cocher irrité lança un coup de fouet au hasard.
c Eh! la mendiante, hors d'ici! > dit-iL
Le bout du fouet déchira eu sifflant le front d*Hortense, qui se jeta de côté, serrant sur son cœur le petit qui pleurait, et le coupé passa.
< Çà, décamperez-vous.... la pauvresse! vous avez failli faire un malheur! » s'écria la concierge en poussant dehors la mère et l'enfant.
Quelques larges gouttes de sang rougissaient le front nieurlri d'Hortense.
« L'as-tu vu? dit-elle à son enfant en étendant le bras dans la direction du coupé qui descendait vers
le boulevard; l'as-tu vu? c'est ton père.... Maudis-le ! »
Le petit garçon,. fou de terreur, sanglotait. Hortense prit sa course le long du. trottoir le*cachant dans ses bras.
c Maudis-le! maudis-le toujours 1... » répétaitelle en marchant à grands, pas et sans savoir où elle allait.
Ce jour-là, Jacques Bernard se rendait chez l'am-' bassadeur d'Espagne pour soumissionner un emprunt. * .
Le soir du même jour, cette femme du peuple, X|ui avait rencontré M. de Maurs au moment où les meubles de Mme de Falconney allaient être vendus, entra chez Alice tout effarée.
« C'est comme un sort ! dit-elle, aussitôt qu'il y a un malheureux dans le pays, il me tombe sur les bras. Cette fois, j'en ai deux, une femme et un enfant.... un petit garçon.... Pimagine qu'il serait bien beau s'il n'était pas si maigre!... Je passais le long du bois à la tombée de la nuit.... une pauvre femme est sortie du taillis la main tendue : < Madame,
< un peu de pain, m'a-t-elle 4it» le petit a faim ! » Je cherchais dans ma poche un pauvre sou quand elle m'asaisie par le bras. « Tenez, je n'ai plus de force, « a-t-elle ajouté, prenez-le, il n'aura plus ni froid ni
< faim. . . . moi, je m'en vais ! » Le cœur m'a sauté dans la poitrine; j'ai pris par la taille cette malheureuse qui
chancelai^ j*ai mis Tenfant sur mon épaule et j*ai poussé vers Auteuil. La mère pleurait en marchant, puis riait, puis pleurait encore. Je pariais sans savoir ce que je disais.... ça me donnait des forces. Quelques minutes après, nous étions dans une maison garnie où l'on me connaît.... Il était temps! La mendiante n'allait plus. Je l'ai couchée dans un bon lit bien chaud.... Croiriez- vous que, sous ses ; vêtements troués, il y avait du linge bien blanc et fin.... quoique tout usé! J'ai fait manger le petit. Les .larmes me sont venues aux yeux en voyant comme il avalait sa soupe.... Bien sûr, son petit estomac était comme un trou.... La chose faite, il s'est .endormi.... La mère tremble la fièvre.... elle a le délire... Un moment elle s*est attoupie.... Tai bien recommandé qu'on en eût soin.... J'ai payé pour la nuit et suis venue tout courant ici.... Y.ous comprenez que ce n'est pas avec les économie d'une blanchisseuse qu'on peut prendre un ménage en pension.... J'ai pensé à vous, et me voilà. .
-~ Merci, > dit Alice, qui embrassa Mme Cornet.
Elle jeta un chftie sur ses épaïUes et la suivit à la maison garnie. Horlense n'avait pas recouvré connaissance. Une lièvre ardente la dévorait. Pendant huit jours il Tut impossible de savoir qui l'emporterait de la vie ou de la mort. Vers la fin de la semaine une crise heureuse se déclara.
c A présent, je réponds d'elle, dit le médecin; il
ly^N MILUONNAIRE. 209
ne faut plus que du repos et de longs ménagemenls. >
Le lendemain^ Horlense regarda autour d'elle d'oD air inquiet; elle passa les mains sur son front, aperçut le petit Guillaume» lui tendit les bras et fondit en larmes.
■ Où suis-je? dil-elle après.
— Bon! dit Mme Cornet, qui guettait ce moment et s'essuyait les yeux, vous êtes chez de braves gens.... on aime bien le petit. »
La malade voulut s'emparer de ses mains et les embrasser. ,
« Oh! moi» vous ne me devez rien, » dit Mme Cornet,* qui raconta à sa protégée tout ce qui s'était passé.
Alice entra tout i coup.
« Voilà votre bonne fée ! » dit alors la blanchisseuse.
Hortense se leva à demi, et, prenant la main de Kme de Maurs, la couvrit de baisers.
< Ah! dit-elle, je vous dois tout; vous avez sauvé l'enfant!... Mettez le comble à votre charité en noi nuï questionnant pas. >