‹ Les misères des enfants trouvésChapitre 4 sur 11 · MAITRESSE · texte numérisé non relu

MAITRESSE

Le docteur Clément était un homme de soixante ans environ, de taille moyenne; il avait la tête énorme, une forêt de cheveux crépus couvrait son vaste front souvent contracté par un froncement de muscles tout léonin ; l'ensemble de son visage sombre, tanné, était disgracieux, d'une expression dure, presque farouche; pourtant ses yeux, d'un bleu pur et doux, quoique à demi couverts par d'épais sourcils noirs toujours hérissés, avaient parfois l'expression la plus douce et la plus touchante... De

formes rudes, acerbes, le docteur, toujours vêtu avec une négligence sordide, portait invariablement de grosses bottes à cœur par-dessus un pantalon à pied de drap gris; une longue redingote bleue râpée, un gilet noir et une cravate blanche roulée en corde autour du cou. Il se présentait ainsi chez les personnes les plus considérables et même les plus augustes, qui acceptaient discrètement les excentricités de cet homme illustre, car son savoir et ses succès pratiques comme médecin et comme chirurgien étaient immenses.

Je n'oublierai jamais la première journée que je passai auprès du docteur Clément ; il m'emmena de l'Hôtel-Dieu dans un fiacre dont il se servait habituellement pour ses visites. J'avais voulu respectueusement monter à côté du cocher, il m'arrêta et me dit de sa grosse voix rude :

— Oii vas-tu ?

— - Je vais me placer à côté du cocher, monsieur...

— - Est-ce qu'il n'y a pas de place auprès de moi?

— Pardonnez-moi, monsieur... mais le respect... je...

Il haussa les épaules, monta le premier, et me fit signe de m'asseoir à ses côtés.

Lorsque le fiacre se fut mis en marche, le docteur me dit :

— Tu as soufTert, tu a lutté, tu es sincère, il y a de l'homme en toi... J'aime ça, tu te plieras à mes habitudes... et tu ne regretteras pas ton sort pendant les trois ou quatre mois que nous passerons ensemble, et après... si... tu m'as satisfait...

— Gomment, monsieur? — lui dis-je avec surprise, en l'interrompant, — dans trois ou quatre mois? vous me... renverrez?

— Dans trois ou quatre mois au plus tard, et peut-être bien auparavant, — me répondit le docteur, — je serai mort...

— Vous, monsieur?... — m'écriai-je, — et pourquoi à cette époque?

— Pourquoi mourras-tu un jour, toi?

— Dame... monsieur... parce que nous sommes tous mortels... Mais comment prévoir...

— Avec une bonne maladie incurable... de l'expérience et du coup d'oeil... on connaît son affaire sur le bout du doigt, — me répondit-il d'un air étrange, — puis il ajouta : — Voici tes fonctions : Brosser mes habits... si tu veux, je n'y tiens guère... Tenir exactement la liste des visites que je fais et que je reçois... en dresser le compte et me le présenter tous les huit jours... car moi je me fais payer tous les huit jours... sans cela je serais atrocement volé... — Oui, — reprit-il avec un dédain amer, — les gens riches trouvent toujours de l'argent pour entretenir des coquines, acheter des chevaux, faire chère lie, meubler des palais, et ils n'ont

jamais le sou pour le médecin à qui ils doivent pourtant cette santé qui leur permet de caresser ces coquines, de monter ces chevaux, de faire cette chère lie et de se gonfler d'orgueil dans leurs palais. Moi je vends la santé à ce monde-là comme d'autres vendent du drap... Qui me doit me paye... sinon, en avant l'huissier.

Puis, fixant sur moi son regard pénétrant, le docteur me dit brusquement :

— Cette àpreté au gain te paraît ignoble... n'est-ce pas?

— Monsieur...

— Sois sincère, — reprit-il d'une voix presque menaçante. — Je t'ai pris avec moi surtout parce que je t'ai cru vrai... j'ai chassé celui que tu remplaces, parce qu'il m'avait menti... indice certain d'une mauvaise et vulgaire nature; j'ai cherché longtemps ce que je dois trouver en toi, une âme loyale, élevée, quoique dans une condition infime... Prouve-moi que je ne me suis pas trompé... et souvent je penserai tout haut devant toi... Voyons, que dis-tu de ma cupidité? hein?

— Eh bien ! monsieur, — lui dis-je résolument, — je m'étais fait une toute autre idée de l'art de guérir... Selon moi... c'était...

— Un sacerdoce... n'est-ce pas! c'est le mot consacré, — dit-il en m'interrompant avec un éclat de rire sardonique.

Puis il reprit :

— Va pour sacerdoce... Eh bien! après, est-ce que le prêtre ne vit pas de l'autel?

A ce moment notre fiacre s'arrêta devant la façade d'un magnifique hôtel... Sans doute on attendait impatiemment mon maître, car à peine eut-il paru qu'un domestique placé en vedette s'écria, en accourant ouvrir la portière :

— Ah! monsieur le docteur... on dit monsieur le marquis dans un cas désespéré... et qu'il n'y a pas un instant à perdre... Une voiture vient de partir pour aller vous chercher à l'Hô tel-Dieu... une autre pour aller chez vous... tant on craignait que vous n'ayez oublié...

— C'est bon, c'est bon, — dit rudement le docteur, — mes aides sont-ils arrivés?

— Ces messieurs sont ici depuis une demi-heure...

— Attends-moi, — me dit mon maître, — il y a un fameux coup de filet à donner; mais j'aurai du mal... ce vieux marquis est le roi des avares et des roués...

Et le docteur Clément entra dans l'hôtel.

Pendant l'absence de mon maître, je réfléchissais à la cupidité blâmable dont il se glorifiait. Son désir d'être rémunéré de ses soins par

« Le tableau d'une efîrayante misère s'offrit à notre vue. » (Pag-e 833.)

les gens riches dont il était le médecin me parut légitime;, mais cette juste prétention aurait pu être posée avec moins d'âpreté; j'éprouvais un triste sentiment en me rappelant la prédiction du docteur Clément à propos de sa mort, selon lui assez prochaine, et qu'il prévoyait sans doute, grâce à l'espèce d'intuition que donne souvent la science.

Ce détachement de la vie que le docteur savait, disait-il, devoir quitter à heure fixe, me semblait extraordinaire. Alors me revinrent à la

105^ LiV. E. Sue, — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'^. 105® LiV.

pensée les bruits singuliers qui, dans les salles de l'Hôlel-Dieu, couraient sur ce célèbre médecin; on disait sa vie intime des plus mystérieuses, et on la supposait des plus étranges. Riche à millions, car sa clientèle était aussi énorme que la cupidité qu'il afiichait, il vivait, disait-on, avec la plus sordide avarice; veuf depuis de longues années, son fils unique, sorti l'un des premiers de l'École polytechnique et alors ingénieur, devait seul hériter de cette fortune immense, car depuis vingt ans peut-être le docteur Clément gagnait plus de cent mille francs par an, et il ne devait pas, assurait-on, en dépenser plus de dix mille.

Enfm, les histoires les plus incroyables, pour ne pas dire les plus absurdes, circulaient à propos de la maison qu'il habitait, située dans une des rues désertes du Marais; personne n'y pénétrait; il donnait ses il donnait ses consultations dans une chambre voisine de la sienne.

Le cynique aveu du docteur ne pouvait laisser aucun doute sur son âpreté au gain, âpreté d'autant moins concevable, qu'on le disait puissamment riche et qu'il savait ses jours comptés. Cependant, le généreux intérêt qu'il me témoignait, et surtout la sollicitude presque paternelle que semblait lui inspirer Régina, me paraissaient difficilement se concilier avec son affectation d'insatiable avidité. Les cupides et les avares ont le cœur sec : or, un homme capable et digne d'apprécier la princesse de Montbar ne pouvait, selon moi, avoir une âme égoïste et basse.

Le retour du docteur interrompit mes réflexions ; il sauta dans le fiacre^ ses yeux étincelaient de joie, et il s'écria (je rapporte ses paroles dans toute leur énergie grossière) :

— Il est sauvé... mais il a payé, le vieux b...

Puis, tirant du gousset de son pantalon un paquet de billets de banque, il me dit, en me les montrant d'un air triomphant :

— Vingt mille francs !

— ■ Vingt mille francs, — répétai -je avec stupeur.

— Gagnés en sept minutes... L'opération n'a duré que cela.

— Vingt mille francs, — rêpétai-je, — c'est énorme...

— Énorme? — reprit-il en haussant les épaules d'un air de dédain. — Éncrme... un vieux fesse-mathieu qui a plus de deux millions de rentes, et qui en dépense à peine deux cents? Sans l'opération que je viens de lui faire, il crevait comme un chien... Qu'est-ce qu'il aurait fait de ses deux millions de rentes ? Mais quelle bonne scène de comédie ! — ajouta mon maître en se frottant les mains. — J'arrive. Le marquis était sur le lit de douleur. Une hernie étranglée... cas mortel s'il en est. Mes aides étaient déjà là. En me voyant, le marquis s'écria : — ■ « Ah! mon

cher docteur, venez à mon secours... je n'espère qu'en vous... Je sais que ça peut être mortel; mais vous êtes un dieu sauveur, vous... oui, un dieu! » — J'examine, et je lui dis : — Si l'opération n'est pas faite et dextrement faite, avant un quart d'heure vous êtes mort.

— « Mon admirable docteur, je vous devrai la vie. »

— C'est possible; mais d'abord, qui est-ce qui paye ici?

— « Moi, docteur... et royalement, vous le savez bien; mais ne parlons plus de cela... Vite... vite. »

— Parlons de cela, au contraire. Je vous connais de reste; je serais deux ou trois ans avant de vous arracher un sou, et encore il me faudra plaider avec vous. Donc, donnez-moi vingt mille francs à l'instant, ou... bonsoir.

A ces paroles impitoyables je ne pus réprimer un mouvemient d'horreur. Le docteur ne parut pas s'en apercevoir, et continua :

— « Jésus, mon Dieu, — reprit le marquis, — vingt mille francs comme ça tout de suite... tout d'un coup... tout d'une fois. Mais c'est un guet-apens affreux... et puis l'heure passe. Mon Dieu! mon Dieu! cher docteur, l'heure passe. »

— Je le crois bien, qu'elle passe... Voilà déjà deux minutes, — lui dis-je.

— « Mais puisque l'heure passe, — s'écria le marquis d'une voix déchirante, — opérez-moi, docteur. »

— Mais puisque l'heure passe... payez-moi, marquis. — La peur de mourir l'a enfin remporté sur l'avarice; il a donné la clef de son coffre à un sien parent, et l'a suivi d'un œil consterné, en le voyant me remettre les vingt mille francs. Ce n'est pas tout; le marquis s'écria au plus fort de l'opération : « Mille francs de rentes ! hélas! »

Et après avoir de nouveau contemplé les vingt mille francs d'un œil de convoitise, le docteur Clément ajouta :

— Je n'ai qu'un remords... c'est de ne pas avoir exigé cent mille francs, comme je les ai exigés d'un certain milord, duc de Castleby, féroce débauché; Je marquis les eût donnés... Mais je commence à avoir des scrupules... et à voir, comme tu dis, tout ce qu'il y a d'ignoble dans cette âpreté au gain...

A ce moment, notre voiture s'arrêta dans je ne sais plus quelle sombre et sinistre rue du faubourg Saint-Marceau; nous montâmes au dernier étage d'une maison ^délabrée. Mon maître ouvrit la porte d'une mansarde, le tableau d'une effrayante misère s'offrit à notre vue. Ils étaient là, le mari, la femme et trois enfants, hâves, exténués, demi-nus; la femme, d'une beauté remarquable, allaitait un nouveau-né; l'homme, à

peine couvert de haillons, coloriait de ces cornets recouverts de gravures informes dans lesquels les épiciers vendent des dragées.

L'arrivée du docteur Clément, absolument inconnu de ces malheureux^ leur causa une surprise inquiète; ils nous regardaient en silence, presque avec crainte.

— Vous vous nommez Auguste Levasseur? — dit mon maître, attachant sur ce malheureux un regard scrutateur, et l'observant avec une attention pénétrante, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de sa pensée.

— Oui... monsieur, répondit avec embarras ce jeune homme, dont la figure, amaigrie par la misère et couverte une barbe inculte, avait une remarquable expression d'intelligence, de douceur et de franchise.

— Vous avez été reçu docteur médecin à Montpellier?... poursuivit mon maître.

— Oui, monsieur... — • répondit timidement le jeune homme, en échangeant avec sa femme un regard de surprise croissante.

— Vos examens ont été des plus brillants, votre conduite toujours excellente, — reprit le docteur Clément; — vous avez fait de magnifiques travaux anatomiques... vous êtes aussi habile chirurgien que bon médecin... et pourtant, étouffé par la rivalité, ne trouvant pas à gagner votre vie à Montpellier, oii vous avez épousé par amour cette digne et charmante femme que voilà... vous êtes venu à Paris... espérant y trouver meilleure chance...

— Mais, monsieur. . . — reprit le jeune médecin avec stupeur, — qui... a pu vous instruire?...

— A Paris, — reprit mon maître, — c'a été comme à Montpellier ; dénué de toute protection, vous n'avez trouvé aucun appui, aucune bienveillance chez vos confrères, forcés pour vivre de se disputer les malades avec acharnement; car ici, comme en tout et partout, les gros mangent les petits... Mais comme il vous fallait soutenir votre famille, vous avez été obligé de vous abaisser jusqu'aux plus misérables expédients pour recruter quelques clients; vous avez été réduit à flatter les portiers, afin d'être recommandé par eux à leurs locataires, ou bien à promettre une prime à la fruitière du coin, afin d'être prôné par elle aux servantes qui venaient le matin lui acheter du lait... Je connais ça, et bien d'autres turpides encore, engendrées par une concurrence impitoyable... fatale, et vous, vous, homme de cœur, homme de savoir, homme d'intelligence, vous vous êtes soumis à ces bassesses parce qu'il vous fallait faire vivre vos enfants, votre femme... un ange... je le sais... de courage et de résitrnation!...

A ces mots, le jeune homme, ne pouvant vaincre son émotion, tendit la main à sa femme, qui s'était rapprochée de lui ; tous deux fondirent en larmes.

Mon maître, très ému lui-même, continua :

— Et malgré tant d'humiliations dévorées, votre clientèle ne se formait pas... vous étiez pauvre, timide, modeste, et, de plus... mal logé, dans un hôtel garni, vous n'inspiriez aucune confiance... enfin votre misère en est venue à ce point qu'il a fallu vendre vos habits pour manger... alors plus aucun moyen de vous présenter nulle part, vous vous êtes réfugié dans cette mansarde, oii vous et les vôtres seriez morts de faim, si vous n'aviez pas trouvé quelques ressources dans votre talent de coloriste; vous gagnez ainsi à peu près quinze sous par jour en travaillant dix heures; vous et votre famille vivez de cela... pourtant!!...

— Monsieur! — s'écria le jeune homme avec une expression de douloureuse dignité, — je ne me suis jamais plaint... et je ne sais comment vous, que je n'ai pas l'honneur de connaître... vous êtes instruit de ces tristes particularités de notre existence... j'ignore dans quel but vous venez ici... monsieur... j'ignore jusqu'à votre nom... et...

— Mon nom? — dit le docteur Clément, en interrompant son jeune confrère, — je m'appelle... je m'appelle... monsieur Just.

Pourquoi le docteur Clément faisait payer si cher ses visites. — -M. Just.— La maison du docteur. Opinion de M. Clément sur l'héritage.

Ce nom de Just me rappela le protecteur mystérieux dont Bamboche, Basquine et Balthazar m'avaient parlé... Plus de doute, le docteur Clément cachait ses bienfaits sous ce nom.

— Maintenant, — reprit-il. — causons affaires, je suis pressé... Vous ne pouvez rester à Paris... Vous n'avez ni l'intrigue, ni l'entregent nécessaires pour y réussir. Vous y seriez écrasé; Paris regorge de bous, d'excellents médecins, tandis que les trois quarts des campagnes d-e la France sont exploités par des ânes ou des empiriques ; voulez-vous accepter ceci : dix mille francs comptant, une place à l'année de quinze cents francs, une jolie maison dans un gros bourg du Berri, le bourg de Montbar ?

A cette proposition inespérée, le jeune homme et sa femme se regardèrent avec stupeur mêlée de doute, cet avenir leur paraissait trop beau, sans doute.

— Mon Dieu, monsieur, excusez-moi, — dit le jeune homme d'une voix altérée, — mais... cette offre nous paraît si extraordinaire, que nous n'osons pas y croire ; pourtant tout nous dit que vous nous parlez sérieusement.

— Un instant! — s'écria mon maître... — voici les conditions: moyennant les quinze cents francs et cette jolie maison, vous serez le médecin du prince et de la priu cesse de Montbar leur château touche au bourg), pendant le temps qu'ils habiteront leur terre... située dans le Berri. Vous pourrez d'ailleurs vous faire une clientèle assurée, car à ciuq ou six lieues à la ronde, il n'y a dans le pays qu'un officier de santé ignare comme une brute, et qui tue plus de paysans à lui seul que le choléra. Mais, — ajouta le docteur Clément avec amertume, — un officier de santé... c'est bien assez bon pour soigner des paysans... quand ils peuvent le payer ; la loi autorise... ces demi-savoirs. C'est tout simple : pain noir pour les pauvres, pain blanc pour les riches... C'est donc la santé, la vie que vous porterez dans un rayon de cinq ou six lieues, jus-

que-là abandonné aux empiriques, et comme vous êtes bon, très humain, très éclairé;, vous rendrez d'immenses services à ces malheureuses populations rurales. Un mot encore... Quant à ces dix mille francs, — et le docteur Clément déposa dix billets de banque sur la table du jeune médecin,— vous en payerez l'intérêt en visites gratuites aux pauvres gens, et en achat de médicaments hors de leur portée... c'est un placement qu'on m'a chargé de faire... Voici de plus une lettre pour le régisseur du château de Montbar... La maison que vous habiterez est une des dépendances de l'habitation ; tout est arrangé d'avance avec la princesse, sauf votre consentement ; si vous acceptez, vous partirez quand vous voudrez. . .

— Si j'accepte, monsieur ! — s'écria le jeune homme en joignant les mains avec ivresse. — Mais si tout ceci n'est pas un rêve... nos vœux les plus chers sont comblés. Ce n'est qu'à regret que nous nous étions décidés à venir à Paris... car...

— Car vous aimez beaucoup la campagne, — reprit le docteur ; — vous et votre ange de femme vous êtes de passionnés botanistes, témoin ce bel herbier que vous aviez tous deux récolté à Montpellier et dont vous vous êtes séparés avec tant de chagrin...

— Mais, monsieur, — dit le jeune médecin en regardant sa femme avec une nouvelle surprise, — cornaient savez-vous de tels détails?

Soudain je vis mon maître pâlir d'une manière effrayante, quoiqu'il parût lutter énergiquement contre la douleur ; ses traits s'altérèrent profondément, soudain il posa sa main sur son cœur comme s'il eût éprouvé une souffrance aiguë... Semblant faire alors un effort sur lui-même, il dit d'une voix entrecoupée :

— Vous acceptez... c'est convenu... une personne de confiance viendra demain de ma part pour les derniers arrangements...

Et le docteur Clément fit un pas vers la porte.

— Monsieur, — s'écria le jeune médecin, — je n'accepte pas ces inconcevables bienfaits sans savoir...

— Vous ne voyez donc pas que l'émotion me tue... — Laissez-moi, — s'écria mon maître avec un accent si impérieux, que le jeune médecin resta muet, immobile, pendant que le docteur Clément sortait précipitamment de la mansarde.

Mon maître fut obligé de s'appuyer sur moi pour descendre l'escalier et de s'arrêter plusieurs fois, posant avec force sa main sur son cœur, comme pour en comprimer les élancements; sa respiration était saccadée, difficile, on l'eût dit oppressé par une horrible suffocation.

Nous regagnâmes ainsi la voiture; le docteur y monta, après avoir donné au cocher l'adresse de l'hùtel de Montbar...

— Mon Dieu, monsieur, — m'écriai-je alarmé, — qu'avez-vous ?

Sans me répondre, mon maître me prit le bras et me repoussa doucement ; je crus comprendre la signification de ce geste, j'attendis en silence la fin de la crise à laquelle mon maître était en proie.

Dès lors, je pressentis vaguement que je venais d'être témoin de l'un des accès de cette maladie incurable, dont le docteur se disait certain de prochainement mourir.

Peu à peu, cependant, sa respiration devint moins difficile, sa pâleur diminua, il me parut moins souflrir. Alors, ne pouvant contraindre plus longtemps mon admiration, en songeant à la généreuse action dont je venais d'être témoin, et à tant d'autres que le hasard m'avait révélées :

— Ah ! monsieur ! — m'écriai-je, — ^ je comprends maintenant que vous fassiez si impitoyablement payer les riches !

Le docteur Clément, sans me répondre, me fit signe de garder le silence ; il appuya sa tête sur l'un des côtés de la voiture, ferma les yeux, et resta sans mouvement, comme s'il se fût senti brisé, anéanti.

J'examinais en silence cette figure d'un caractère si puissant, si énergique, ce grand front sillonné par tant d'années d'étude et de méditation, cette bouche au contour ferme et sévère ; je ne sais si ce que je venais d'apprendre de l'admirable générosité de mon maître influença mon jugement, mais alors sa physionomie me semblait austère et sereine, comme celle que l'on prête aux sages de l'antiquité.

Mon cœur battait violemment, lorsque notre voiture s'arrêta devant rhôtel de Montbar.

— Monsieur... vous accompagnerai-je? — demandai-je au docteur.

— Non... reste là, — me répondit-il.

Et la grande porte de l'hôtel se referma sur lui; en attendant son retour, je quittai la voiture : poussé par une irrésistible curiosité, j'examinai les dehors de la demeure de Régina. C'était l'un de ces anciens hôtels si nombreux dans ce quartier aristocratique : la cour devait être immense, car des bâtiments je n'apercevais que les grands toits à pans coupés et presque droits, surmontés de lourdes cheminées de pierres sculptées représentant des trophées d'armes ; à gauche régnait le long mur d'un jardin. Ce mur, formant l'angle d'une rue voisine, se prolongeait en retour; à son extrémité je remarquai une petite porte par où Ton pouvait sans doute mystérieusement sortir de l'hôtel; alors me revinrent à la mémoire les faits de dégradation bizarre dont j'avais été témoin lors de mes deux rencontres avec le prince de Montbar : la première dans l'auberge des Trois-Tonneaux, la seconde à la porte d'un bouge des boule-

« Le docteur était occupé à écrire. » (Page 845.)

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vards extérieurs. — • C'est peut-être par cette issue, — me disais-je, — que le prince, déguisé sous de misérables vêtements, ([uittait sa riche demeure héréditaire pour aller se livrer aux plus tristes excès, — Après avoir examiné curieusement cette porte, afin de deviner si elle avait été récemment ouverte, je regagnai la voiture; bientôt j'y fus rejoint par mon maître.

— Chez moi, — dit-il brusquement au cocher.

Puis, abîmé sans doute dans de pénibles réflexions, il ne m'adressa pas la parole jusqu'à notre arrivée chez lui. Durant ce trajet, je le vis deux ou trois fois lever les yeux au ciel en haussant convulsivement les épaules, comme s'il eût pris Dieu à témoin de quelque grande iniquité.

Cette tristesse douloureuse, que semblait éprouver mon maître en sortant de l'hôtel de Montbar, excitait mon inquiétude et ma curiosité ; le docteur venait-il de faire quelque fâcheuse découverte? quelque malheur menaçait-il Régina? Le fiacre s'arrêta devant la maison du docteur, située au fond du Marais, dans une rue si déserte, que l'herbe poussait entre les pavés. Au tintement réitéré d'une sonnette^, une porte bâtarde s'ouvrit ; nous entrâmes, mon maître et moi, dans cette demeure solitaire.

— Suzon, — dit-il à la vieille servante qui nous reçut, — voici le brave garçon dont je t'ai parlé... mets-le au fait du service... et n'entre pas dans mon cabinet avant que je sonne.

— Et to/i déjeuner. Clément? — dit Suzon.

— Je sonnerai... je sonnerai, — répondit le docteur en disparaissant par un corridor qui aboutissait à l'espèce d'antichambre oii nous nous trouvions.

La vieille servante, qui tutoyait son maître, me fit signe de la suivre. Nous traversâmes deux pièces situées au rez-de-chaussée et donnant sur un jardin inculte, planté de quelques grands arbres à l'écorce noircie; la margelle ruinée d'un bassin sans eau et les débris d'une statue de marbre, rongée de mousse, à demi enfouis sous de hautes herbes, me rappelèrent la triste verdure des cimetières.

Suivant ma conductrice, j'entrai dans une vaste chambre dont la fenêtre donnait sur la rue.

— Voilà votre logement, — me dit Suzon. — Cette sonnette que vous voyez est celle de monsieur... cette autre est celle de M. Just, le fils de mon maître.

— M. le docteur a un iils qui se nomme Just? — demaudai-je avec émotion.

lOG'^ LiV. E. Sue. — Em-akts trouvés. — Éd. J. Rouff et C'*. lOG" LlV.

— Sans doute... Et c'est moi qui l'ai élevé, — reprit Suzon, uou sans un certain orgueil.

Je compris alors que, par une pensée touchante, le docteur Clément plaçait ses nombreux et intelligents bienfaits sous le nom de son tils.

Suzon reprit :

— Lorsque M. Just est à Paris, vous faites, pendant son séjour ici, son service et celui de monsieur. Ordinairement vous m'aiderez à ranger et à approprier la maison... puis vous irez au cabinet de consultation de monsieur, ici à côté, annoncer les visites et en tenir la liste, A six heures on prend le café, à midi on déjeune, à sept heures on dîne avec monsieur.

— Avec M. le docteur! — m'écriai-je, — à sa table?

— Certainement, à moins que monsieur n'ait des visites imprévues. Il est onze heures; à midi je frapperai à cette cloison, ce sera l'heure du repas, car pour ce qui est du déjeuner... monsieur déjeune seul.

Et, sans me donner le temps de répondre un mot, Suzon me quitta.

Très étonné de cette singulière et patriarcale habitude de mon nouveau maître, qui faisait manger ses domestiques à sa table, je jetai un regard curieux sur ma nouvelle demeure. Rien de plus triste et pour ainsi dire de pins claustral que l'aspect de cette silencieuse maison; mais j'avais vu de si près la terrible misère, ou bien j'avais été placé dans des conditions si cruellement antipathiques à mon caractère, que, songeant à tout ce que je découvrais à chaque instant de généreux et de vénérable dans le caractère de mon nouveau maître, ce fut avec un sentiment de bonheur et de quiétude inexprimables que je pris possession de ma chambre.

Un bon lit, quelques chaises, une grande armoire, une commode et un bureau, tel était mon ameublement, très simple, mais très propre; en tirant un des tiroirs du bureau pour y déposer mon précieux portefeuille, qui ne m'avait jamais quitté, je trouvai au fond de ce tiroir quelques papiers froissés ou à demi déchirés, laissés sans doute par mon prédécesseur. En ôtant ces débris pour les jeter dans la cheminée, ma vue s'arrêta machinalement sur un fragment de papier où était tracé un plan; mon attention et ma curiosité s'éveillèrent bientôt en lisant sur ce plan le nom de la rue et le numéro de la maison où demeurait mon maître ; après quelques minutes d'examen, je reconnus facilement, en me remémorant la disposition des pièces que je venais de parcou-

rir, que ce plan était celui de notre logis ; mais ma surprise augmenta en voyant une ligne rouge qui, partant de la fenêtre de la chambre que j'occupais, traversait plusieurs pièces, et allait aboutir à une vaste salle située au premier étage et désignée sur ce plan par une tête de mort grossièrement dessinée. Que signifiait ce tracé, cette espèce d'indication de marche, d'itinéraire à travers la maison ? Je ne pus parvenir à m'en rendre compte. Néanmoins, ma curiosité éveillée par cette découverte, j'examinai plus attentivement les papiers déchirés ou froissés que j'avais d'abord jetés, je n'y vis que des nomenclatures de visites faites parle docteur Clément; c'était sans doute le brouillon du registre que faisait tenir mon maître par le serviteur amjuel je succédais. Je jetai au feu ces débris de papier insignifiants, réservant cependant le plan chargé du bizarre tracé qui excitait en moi une curiosité mêlée d'inquiétudes.

J'étais occupé à l'examiner encore, lorsque la vieille gouvernante rentra; je lui montrai ce papier. Elle le regarda, et quoiqu'elle n^attachàt, — me dit-elle, — aucune importance à cette découverte, elle m'assura qu'elle en ferait part au docteur ; puis elle ajouta :

— Monsieur vient de sonner pour son déjeuner. Venez le prendre à la cuisme, vous irez le lui porter dans son cabinet. Suivez-moi, je vais vous conduire.

Ce déjeuner se composait invariablement d'une tasse de lait et d'un morceau de pain. Le docteur ne buvait jamais de'vin; son dîner, d'une sobriété extrême, se bornait à un potage et à quelques légumes cuits dans le bouillon.

Il n'entendait pas d'ailleurs soumettre ceux qui l'entouraient à ce régime frugal, qu'il suivait depuis plus de vingt ans, autant par goût que par hygiène.

Suzon me mit entre les mains un plateau où était servi le frugal déjeuner, et marcha devant moi. Songeant alors involontairement à l'espèce d'itinéraire tracé sur le plan trouvé dans mon bureau, je m'aperçus que je suivais exactement cette indication, et que, si elle était exacte, je devais, après avoir monté l'escalier, bientôt arriver à la pièce signalée dans le plan par une tête de mort grossièrement dessinée. Je ne me trompais pas : Suzon s'arrêta devant une porte qu'elle me montra en me disant : ,

— C'est là... entrez.

Le docteur était occupé à écrire, il me fit signe de la main de déposer le plateau sur une petite table voisine de son bureau de travail ; comme il ne me dit pas de sortir, je crus devoir rester pour le seivii-. L"n

attendant ses ordres, j'examinai curieusement l'endroit oii je me trouvais. C'était une vaste pièce carrée très élevée, sans fenêtre ; mais une partie du plafond, arrondi en dôme, étant vitrée, cette salle recevait seulement du jour d'en haut; de grandes armoires vitrées garnissaient un des côtés de ce cabinet, et renfermaient une magnifique collection anatomique. En face je vis une bibliothèque, simplement construite en bois de sapin jauni par le temps, et dont les raj^ons regorgeaient de livres de toute grandeur; les innombrables signets de papier blanc qui dépassaient la tranche de ces volumes maculés, brisés, usés par un fréquent usage, disaient assez les longues et continuelles études du docteur Clément. Cette bibliothèque, sans doute insuffisante, refluait en piles; de gros in-folio étaient ck et là rangés sur le plancher. Une autre partie du cabinet était consacrée à des collections géologiques et minéralogiques, ainsi qu'à des herbiers, classés avec le plus grand soin. Dans un coin je remarquai encore un fourneau de chimiste avec ses accessoires obligés d'alambics, de cornues et de fioles rangées sur des tablettes. Enfin, faisant face à la table immense surchargée de livres, d'instruments de toutes sortes, de papiers, de cartons au miheu desquels le docteur Clément, toujours occupé d'écrire, était comme enfoui, deux portraits attirèrent mon attention. Le premier représentait le buste d'une jeune femme d'une admirable beauté ; elle était coifïée en cheveux, une gaze blanche cachait à demi ses épaules et son sein. Le second portrait était celui d'un très jeune homme d'une mâle et belle figure, au regard doux et fier; il portait funiforme de l'École polytechnique, et ses traits offraient une certaine ressemblance avec le portrait de la jeune femme qui avait d'abord attiré mon attention.

Sans doute le docteur Clément m'observait en silence depuis quelques moments, car il me dit avec une expression d'orgueilleuse satisfaction :

— C'est, n'est-ce pas, une charmante figure que celle do ce jeune homme ?

— Oh ! oui, monsieur, — lui dis-je, en me retournant vers lui.

— C'est mon fils, — me dit mon maître, dont la physionomie austère rayonna soudain de ce qu'il y a de plus pur, de plus divin, dans l'amour paternel. — C'est mon bien-aimé Just, et quoiqu'il ait à cette heure quelques années de plus qu'à l'époque où fut peint ce })ortrait, quoique le soleil d'Afrique ait bruni son teint et qu'une glorieuse cicatrice ait sillonné son front... tu le reconnaîtras tout de suite à cet air de douceur, de franchise et d'énergie qu'il a toujours conservé.

— Il est encore militaire, monsieur ï

— Capitaine du géuie, s'il vous plaît, et des plus distingués de son arme. Mais c'est là le moindre de ses titres... Il a, faute d'une voix, failli entrer à l'Académie des sciences ; mais à la prochaine élection sa nomination est assurée, sans compter qu'on lui a fait de magnifiques propositions pour aller fonder à l'étranger des établissements métallurgiques; on lui oiTrait soixante mille francs par an, et plus tard une large part dans les bénéfices.

Voilà ce que c'est que le savoir! voilà la vraie richesse! Mais ne va pas croire, Martin, — ■ ajouta mon maître en s'animant, — que mou fils ne soit qu'un savant pédant en A plus B : il est aimable, spirituel et gai comme pas un ; il chante comme un ange, dessine à ravir, et je te réponds que jamais l'uniforme n'a fait ressortir une tournure plus naturellement élégante... avec cela courageux comme un lion et doux comme un enfant... car il a la bonté de la force, et puis, un cœur! — dit le vieillard avec émotion, — un cœur!

Et après un moment de silence, il reprit :

— Je n'en connais qu'un au monde qui puisse lui être comparé...

— Le vôtre, monsieur?

— Non... il y a dans le sien des fibres délicates que ma rudesse n'a pas... car, pour la délicatesse et la sensibilité, c'est un cœur de femme... que celui de mon Just... aussi je le compare à celui de la plus noble femme que je connaisse.

Involontairement je songeai à Régina, pour laquelle le docteur Clément paraissait ressentir la plus tendre sollicitude. Le vieillard reprit :

— D'ailleurs, tu verras bientôt mon fils, et tu l'aimeras, puisque tu fais désormais partie de ma famille... car je suis un peu patriarche dans ma façon d'envisager les serviteurs, — ajouta-t-il en souriant doucement.

Suzon t'a dit que vous dîniez tous deux avec moi ; quant à tes fonctions domestiques... la différence d'âge qui existe entre nous deux te les rendra naturelles... il n'y a rien d'humiliant dans les services qu'un jeune homme rend à un vieillard...

— Cela est vrai, monsieur, — lui dis-je pénétré de tant de bontés, — et d'ailleurs, celui qui m'a recueilli et élevé m'a enseigné par son exemple qu'il n'y a, comme il me le disait, aucune imsition de la vie, si infime qu'elle soit, dans laquelle Vliomme ne puisse faire acte de dignité.

— Cela est d'un jugement sain et d'un esprit élevé, — reprit mon maître, touché de ces paroles que m'avait si souvent répétées Claude

Gérard. — Tout ce que tu m'as raconté de la vie, du caractère et des habitudes de -cet homme me donne, d'ailleurs, une haute idée de lui... Et...

Puis s'interrompant soudain, comme si quelque souvenir lui revenait à la pensée, le docteur reprit :

— Mais, j'y songe, cet homme d'un si grand cœur était instituteur de village, m'as-tu dit?

— Oui, monsieur, il se nomme Claude Gérard.

— N'était-il pas instituteur d'un village près Évreux?

— Non, monsieur; la commune oii il enseignait était dans le Midi...

— Alors ce n'est pas lui, — me dit mon maître.

— Comment cela, monsieur?

— Dans sa dernière lettre^, mon fils, qui est chargé de travaux géologiques du côté d'Évreux, me dit que, logeant pendant quelques jours dans un village du pays, il a rencontré là, par hasard, un pauvre instituteur communal, dont il ne me dit pas le nom, mais dont le caractère et l'esprit l'ont si vivement frappé, qu'il m'a écrit : — Mon père, cet homme est un des nôtres... et...

— C'est Claude Gérard! — m'écriai-je; — ces paroles de M. votre fils m'en assurent. Oh! soyez béni, monsieur! c'est à vous que je devrai de le retrouver.

— Ne m'as-tu pas dit cependant que la commune à laquelle il appartenait se trouvait dans le Midi?

— Oui, monsieur; mais au moment où je l'ai quitté, il devait, à son grand regret, être changé de résidence, et... il ignorait encore où l'on devait l'envoyer... Toutes les lettres que je lui ai adressées l'ont été à son ancienne commune... Était-il déjà parti lorsqu'elles sont arrivées? ne lui ont-elles pas été remises? ont-elles été égarées en route? je l'ignore; mais il ne les a certainement pas reçues, car il m'eût répondu... Mais c'est de lui, oh! j'en suis sûr, monsieur... c'est de lui que M. votre fils vous parle... car Claude Gérard est, en effet, digne d'être un des oiôtres.

— Maintenant, je le pense comme toi; aujourd'hui même j'écrirai à Just, je lui demanderai si l'instituteur dont il m'a parlé se nomme Claude Gérard, et sous peu de jours, nous saurons à quoi nous en tenir... Maintenant, donne-moi mon déjeuner.

Lorsque mon maître eut pris son frugal repas, .il me donna une clef.

« Je me mis au travail. >. (Page 856.)

et m'mdiquant un vieux meuble d'acajou, composé de plusieurs tiroirs étages au-dessus les uns des autres :

— Ouvre le premier tiroir de ce meuble... et donne-moi un grand registre qui s'y trouve.

J'obéis, et je remis à mou maître une espèce d'in-folio à dos de basane, relié en parchemin vert, in-folio qui, à sa vétusté, à ses brisures, paraissait dater de bien des années.

107^ LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Uouff et G'^ 107° LiV.

Le docteur ouvrit ce registre^ déjà presque entièrement rempli sans doute, car il écrivit quelques lignes sur l'une des dernières feuilles; comptant alors celles qui restaient, il dit en se parlant à lui-même :

— Oh! il en restera bien assez.

Après avoir pendant un instant regardé ce registre d^un air à la fois satisfait et mélancolique :

— Tiens... remets ce registre à sa place, — me dit mon maître, — tu ouvriras ensuite le tiroir du dessous, et tu y mettras ces billets.

Ce disant, il me remit les dix billets de mille francs restant des vingt mille francs reçus de ce marquis avare et millionnaire, si rudement rançonné le matin. Et comme j'exécutais ces ordres, il ajouta :

— Compte cent louis, et mets-en cinquante dans chacun des cotés de ma bourse, car elle est, ma foi, vide... Tiens... prends-la... — dit-il en me la remettant.

J'avais attiré difficilement à moi le second tiroir, fort lourdement charge ; dans une case séparée, je vis un assez grand nombre de billets de banque, auxquels je joignis ceux que mon maître venait de me donner. Deux autres cases, de grandeurs différentes, étaient remplies de pièces d'or et d'argent en si grande abondance, que les cent louis que je pris dans la case contenant l'or firent uu vide presque imperceptible.

Le tiroir fermé, j'en remis la clef à mon maître; il me dit alors, en me conduisant auprès d'un bureau placé dans une petite pièce contiguë à son cabinet, et qui n'avait d'autre issue que la porte par laquelle nous entrâmes :

— Tu vas, en attendant mon retour, mettre au net les premiers feuillets de ce mémoire sur une organisation du service médical, à laquelle je travaille depuis bien des années ; puissé-je vivre assez pour le terminer! car dans ce malheureux pays, tout languit, tout se démoralise, tout se perd, par le mauque d'organisation... Une concurrence impitoyable accoutume les hommes à être impitoyables... Aussi, pour parvenir, tout moyen leur est bon; heur aux forts, malheur aux faibles... ajouta-t-il en soupirant.

Puis il reprit :

— Une fois la copie de ces pages terminée, tu pourras disposer de ton temps jusqu'à l'heure du dîner.

Et le docteur me laissa seul.

La confiance qu'il m'avait témoignée, à moi inconnu de lui, en me montrant, dès le premier jour, l'endroit oii il renfermait des valeurs considérables, me toucha encore plus qu'elle ne me surprit ; sûr de ma probité, je m'étonnais peu que l'on me crût probe; néanmoins, ce dernier

LES MISERES DES ENFANTS TROUVÉS. 8ol

trait augmenta encore ma gratitude et ma vénération pour mon nouveau maître

Le surlendemain de ce jour-là même se passa une scène doublement intéressante pour moi; elle complétait dignement l'exposition du caractère du docteur Clément, cet homme d'une si puissante originalité.

J'étais occupé à écrire, sous la dictée de mon maître, la suite de ce plan à'organisatio7i médicale rempli de vues aussi neuves que pratiques, aussi élevées que généreuses, car il considérait cette immense question au point de vue de l'hygiène et de la santé des populations des villes et des campagnes, lorsque Suzon lui annonça M. Dufour d'Évreux, chargé, disait-il, d'une lettre de M. Just, le fils de mon maître.

— Un ami de mon fils ! — dit vivement le docteur à Suzon. — Introduis-le tout de suite... Ceux-là ont toujours chez moi leurs grandes entrées...

Bientôt je vis paraître un petit vieillard propret, et tiré, comme on dit, à quatre épingles. Quoique la mode de la poudre fût passée depuis longtemps, il portait des faces et une petite queue enrubanée de noir qui flottait sur le collet légèrement blanciii de son habit bleu barbeau; une culotte de satin noir et des bas de soie complétaient le costume un peu suranné de ce personnage.

Dès que M. Dufour avait paru, je m'étais, selon mon habitude, retiré dans une pièce voisine, qui n'avait d'issue et d'entrée que par le cabinet du docteur. Celui-ci ayant par mégarde sans doute laissé la porte entrebâillée, j'entendis forcément l'entretien suivant :

— Vous êtes chargé, monsieur, d'une lettre de mon fils ? — dit mon maître à M. Dufour.

— Oui, monsieur le docteur... la voici.

Il se fit un moment de silence pendant lequel mon maître prit connaissance de la lettre ; après quoi il reprit :

— Vous désirez me consulter, monsieur?...

— Non, monsieur le docteur.

— Comment? — reprit mon maître avec un accent de surprise, — A'oilà ce que m'écrit mon fils :

{( Mon bon père, M. Dufour, l'un des plus grands propriétaires de France, désire te consulter et t'etre particulièrement recommandé... Je m'empresse d'accéder à son désir, et je lui remets cette lettre pour toi, te remerciant d'avance de ta bienveillance pour M. Dufour, chez qui j'ai été reçu avec la plus cordiale hospitalité lors des travaux géolo-

giques qui m'ont conduit dans l'une de ses propriétés. Je t'embrasse tendrement. »

Après cette lecture, mon maître reprit :

— Voilà ce que m'écrit mon fils, monsieur; je vous suis très obligé de l'hospitalité que vous lui avez accordée... mais si vous ne venez pas pour me consulter, à quel motif dois-je l'honneur de votre visite?

— Cette lettre, monsieur le docteur, n'était qu'un prétexte pour m'iutroduire auprès de vous.

— Un prétexte?...

— Pas autre chose... monsieur le docteur... j'ai huit millions de fortune en biens-fonds.

— Fort bien, monsieur,. , Après?

— Je suis veuf, monsieur le docteur, et je n^ai qu'une fille de dixhuit ans que j'adore...

— Permettez... monsieur, pourquoi ces confidences?

— Monsieur le docteur... ma fille est charmante... soit dit sans aveuglement paternel, et de plus elle a été élevée comme doit l'être une excessivement riche héritière...

— Mon fils aime votre fille, monsieur? Est-ce cela?

— Je l'espère, monsieur le docteur, car je crois que ma fille a trouvé M. votre fils de son goût durant le séjour qu'il a fait chez moi. Elle ne m'a fait aucune confidence... mais vous savez... un père qui idolâtre sa fille est clairvoyant... Enfin, monsieur, pour parler net, je donne à ma fille, en la mariant, une terre évaluée cinq millions et qui rapporte cent vingtcinq mille livres de rentes en bons fermages notariés... payés rubis sur l'ongle. Le reste de ma fortune appartiendra à nos enfants... après ma mort.

Vous le voyez, je m'exécute paternellement... je vais rondement en affaires. J'espère qu'à votre tour vous m'imiterez, monsieur le docteur, car le bruit public, et, s'il faut a^ous le dire, les informations que j'ai prises, vous attribuent une fortune au moins égale à la mienne...

Après un moment de silence, mon maître reprit :

— Un mot d'abord, monsieur; je ne crois pas que mon fils soit instruit de votre démarche... car il m'en eût parlé.

— Votre fils, monsieur le docteur, ignore ma démarche et ma fille l'ignore aussi. M. le capitaine Just a été appelé à vingt lieues d'Évreux pour d'antres travaux, nous nous sommes fait des adieux pleins de cordialité... mais pas un mot de mariage n'a été échangé entre nous. C'est après le départ de M. votre fils que, voyant ma fille toute pensive.

assez triste, je me suis rappelé certaines circonstances, et j'ai supposé... ou plutôt deviné qu'il y avait de l'amour sous jeu. Or, comme ce mariage réunirait toutes les convenances de position, d'âge, de caractère et de fortune... de fortune surtout...

— De fortune... surtout? — dit mon maître en interrompant M. Dufour, — vous croyez ?

— Parbleu ! monsieur le docteur, vous sentez bien que si M. votre fils, malgré toutes ses qualités, ses talents charmants et sa jolie figure, n'avait que la cape et l'épée... je ne viendrais pas...

— Monsieur, — dit mon maître en interrompant encore M. Dufour,

— avant de poursuivre cet entretien, je dois vous prévenir qu'après moi je laisse à mon fils, pour tout héritage, onille écus de rentes...

— Mille écus de rentes ! — s'écria M. Dufour.

— Mais s'il se marie, — reprit le docteur, — je lui donnerai en dot ces mille écus de rentes... c'est tout ce qu'il aura à attendre de moi, soit de mon vivant, soit après ma mort.

— C'est une plaisanterie, monsieur le docteur; vous gagnez au su de tout le monde plus de cent mille francs par an depuis vingt ans, et vous vivez... on me l'avait bien dit... avec la plus... honorable... économie... il est donc impossible que...

— Je gagne, en effet, au moins cent mille francs par année, monsieur; l'année dernière a même été de cent vingt milla francs et plus.

— J'avais donc raison, monsieur le docteur, de croire que vous plaisantiez.

— Monsieur, — reprit mon maître, — si avant de venir ici, vous aviez consulté mon fils à propos de votre démarche, basée surtout sur des convenances de fortune, il vous eût, je n'en doute pas, rapporté ce que je lui ai dit lorsqu'il a eu l'âge de raison.

— Et que lui avez-vous dit, monsieur le docteur?

— Le voici, monsieur : (c — Mon cher enfant, — ai-je dit à mon fils,

— je te donne une excellente éducation pratique, elle t'ouvre plusieurs carrières honorables ; en travaillant tu pourras donc gagner largement ta vie; mais comme la société est constituée de telle sorte qu'il n^existe ni solidarité ni fraternité entre entre les hommes, et que, si laborieux, si honnête que tu sois, mon pauvre enfant, tu n'aurais à attendre aucun secours de cette société marâtre, dans le cas où la maladie, où des événements imprévus, te frappant dans ton travail, t'auraient réduit à la misère, je t'assurerai mille écus de rentes; tu seras ainsi, quoi qu'il arrive, au-dessus du besoin. Si cette aisance ne te suffit pas, s'il te faut du superflu, du luxe... tu le gagneras par ton travail, par ton intelli-

8o4 LES MISERES DES ENFANTS TROUVES.

gence... à chacun selon ses œuvres... Quant à moi, mon cher enfant, j'aurai payé ma dette paternelle en te donnant — l'éducation qui fait l'homme, — la profession qui le rend utile, — l'argent qui le met au-dessus du besoin et de la dépendance : un père ne doit à son fils rien de plus, rien de moins. »

— Allons donc, monsieur le docteur, — s'écria M. Dufour, — ce sont là de ces moralités, d'ailleurs excellentes en soi, que tous les pères fortunés disent et doivent dire à leurs enfants, pour les détourner de l'oisiveté; mais au fond les parents s'enorgueillissent de laisser à leurs enfants une grande opulence... qui leur permette de vivre sans rien faire et d'avoir l'existence la plus heureuse du monde.

— Ainsi, monsieur. — dit le docteur en souriant, — il y a dans ce fait : de rendre nos enfants maîtres d'une grande fortune qu'ils n'ont pas acquise par leur travail, quelque chose de si révoltant que les pères les plus infatués de l'opulence sont forcés de dire, au moins par pudeur, à leurs enfants, ce que j'ai dit à mon fils, par devoir et par conviction : Travaillez, et ne comptez pas sur mon riche héritage.

— Mais enfin, cette fortune immense que vous possédez, — s'écria M. Dufour, — qu'en ferez-vous donc, si vous en déshéritez votre fils?

— Eh! eh! monsieur, écoutez donc... chacun a ses petites fantaisies... — dit mou maître avec un accent railleur...

— Ainsi, monsieur, vous l'avouez, — s'écria involontairement M. Dufour exaspéré, — vous avez des vices cachés?

Le docteur Clément riait rarement: mais, à cette étrange accusation, il partit d'un éclat de rire si franc, que j'entendis M. Dufour bondir sur sa chaise.

— Je conçois votre hilarité, monsieur... — reprit M. Dufour, — l'inconvenance des paroles qui me sont échappées l'a provoquée ; pourtant un mot encore... Vous aimez M. votre fils, vous l'aimez tendrement... eh bien ! s'il était amoureux de ma fille, si son mariage avec elle devait assurer son bonheur... et que ce bonheur fût au prix de quelques-uns de ces millions... dont vous voulez le déshériter !

— De deux choses l'une, monsieur : ou mon fils n'est pas aimé, et alors peu importe qu'il ait ou n'ait pas de millions ; ou bien il est aimé de votre fille avec autant de sincérité que de désintéressement, alors à quoi bon des millions?

— Gomment ! à quoi bon? mais sans ces millions je n'autoriserai pas ce mariage, monsieur le docteur.

— Alors, si votre fille aime mon fils, elle se mariera malgré vous, j'ai l'honneur de vous en assurer.

— Je la déshériterai, monsieur.

— Qu'importe? mon fils aura ses mille écus de rentes et sa place? lui et sa femme vivront ainsi dans l'aisance; s'ils veulent du superflu, mon fils acceptera de riches propositions qu'on lui fait à l'étranger.

— Mais cela est précaire, monsieur; et s'ils ont des enfants?

— Mon fils aura de quoi les élever; ensuite ils accompliront la tâche que Dieu a imposée à chacun; ils travailleront comme a fait leur père... comme a fait leur grand-père, je parle de moi qui suis venu à Paris en sabots... Sur ce, monsieur, — ajouta mon maître en se levant, — permettez que je vous quitte... j"ai quelques consultations à donner...

Ensuite de cette conversation, où se révélaient dans toute son austère élévation la sagesse de mon maître et sa tendresse éclairée pour son fils, je ne pus m'empêcher de me rappeler comme point de comparaison le déplorable sort de Robert de Mareuil, pauvre victime de la stérile oisiveté de l'héritage, — l'éducation non moins oisive, non moins fatale, du vicomte Scipion, éducation qui semblait lui présager aussi un si funeste avenir !

LXY

Vol nocturne. — Mort du cul-de-jatte. — Une bonne place. — Recommandations du docteur à Martin.

Quelques détails de localité sont nécessaires pour l'explication d'un événement qui arriva dans la maison de mon maître, quatre jours après mon entrée chez lui. Sa chambre à coucher, située au premier étage et au-dessus de la mienne, était séparée de son cabinet par un assez long corridor, qui régnait également au rez-de-chaussée, et sur lequel s'ouvrait ma porte; un escalier, aboutissant au milieu de ce corridor, conduisait au premier étage, et le palier se trouvait absolument en face de la porte du cabinet du docteur; aussi la communication entre cette pièce et ma chambre était-elle facile et prompte.

Suzon, la vieille servante, couchait à côté de la cuisine, à l'autre extrémité du corridor ; ses fenêtres s'ouvraient sur le jardin.

Le soir, après avoir pris pour le lendemain les ordres de mon maître, je me retirai chez moi, résolu à passer une partie de la nuit à étudier l'allemand ; le docteur avait accueilli avec une extrême bienveillance mon désir de savoir cette langue, m'assurant qu'il était lui-même intéressé à ce que je l'apprisse, car alors, disait-il, je pourrais lui être d'une grande utilité pour sa correspondance avec les savants étrangers. Un professeur était venu, il m'avait déjà donné deux leçons, et, grâce à mon ardent désir de m'instruire, je pouvais déjà continuer d'étudier seul à l'aide de la grammaire.

Je me mis au travail.

La nuit était orageuse, la pluie fouettait mes vitres ; dans ce vieux ({uartier solitaire aucun bruit ne dominait les mugissements du venl, dont la violence agitait parfois les volets intérieurs de ma fenêtre.

Un bon feu brûlait dans ma petite cheminée, je me sentais pour longtemps dans une maison hospitalière et calme. L'étude me charmait, aussi éprouvais-je un bien-être d'autant plus profond que je me plaisais avec une sorte de satisfaction mélancolique à me rappeler mes plus mauvais jours... jours affreux où j'avais si cruellement souffert de la misère, du froid, de la faim, et où, dans mon désespoir, cédant aux obsessions du

« Et d'un saut. Bamboche disparut par une fenùtre ouverte. » ^Pa^'e SCI.)

cul-cie-jatte, j'avais effleuré un abîme J'infamie... enfin, souvenir effrayant, cette nuit d'iiiver oi^i, trop las de souffrir, et me couchant au fond de la cave d'une maison à demi construite, j'attendis la mort que je ne voulais pas me donner.

Eu comparant mon sort présent à ce sinistre passé, il me montait au C(Eur comme des bouffées de gratitude et d'attendrissement ineffables; j'éprouvais un bonheur inouï à songer que, sans les austères enseigne-

108° LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et O^. 108^ LiV.

8o8 LES iMISÈRES DES ENFANTS TUOUVÉS.

ments de Claude Gérard, renforcés de mon culte religieux pour Régina, j'aurais failli... comme tant d'autres pauvres abandonnés.

Il devait être environ minuit lorsque, vaincu par le sommeil, je me couchai, après avoir éteint ma lumière et fermé hermétiquement mes rideaux; je m'endormis pour ainsi dire bercé par le bruit de la tourmente qui mugissait au dehors ; ma dernière pensée fut une pensée de commisération profonde pour ceux-là qui, pendant cette nuit orageuse, se trouvaient sans asile, comme je m'y étais trouvé moi-même.

Je ne sais depuis combien de temps j'étais couché, lorsque je fus éveillé par une sensation de froid très vif. Je me levai sur mon séant, j'écartai mes rideaux. Le vacillant et pâle reflet d'un réverbère suspendu presque en face de la maison jetait dans ma chambre une faible clarté, car, à ma grande surprise, je vis ma fenêtre ouverte; la pluie continuait de tomber à torrents, le vent de souffler avec furie; je crus avoir mal fermé le soir les volets de ma fenêtre, et qu'ils avaient cédé à la violence du vent; j'allais me lever pour les aller fermer, lorsque, de plus eu plus étonné, je m'aperçus que ma porte aussi était ouverte... Saisi d'une vague inquiétude, je passai un vêtement à la hâte, et, prêtant l'oreille, il me sembla entendre quelqu'un s'approcher en marchant avec précaution dans le corridor sur lequel s'ouvrait ma chambre^ et qui, par l'escalier, conduisait au cabinet de mon maître.

Soudain une assez vive lueur éclaira l'épaisseur d'une des baies de ma porte... je m'élançai dehors, mais, sur le seuil, je me heurtai à un homme en blouse ; le rat-de-cave qu'il portait s'éteignit, une main vigoureuse me saisit à la gorge, me repoussa violemment dans ma chambre, puis je sentis la pointe d'un couteau sur ma poitrine nue, et une voix me dit :

— Si tu bouges, tu es mort î

— Bamboche!... — m'écriai-je en reconnaissant la voix de mon compagnon d'enfance, et en distinguant vaguement ses traits aux pâles reflets du réverbère qui pénétraient par la fenêtre ouverte :

— Martin! s'écria Bamboche en reculant d'un pas; — il y avait... quelqu'un dans ce lit... c'était toi. !...

— D'oii viens-tu? qu'as-tu fait? — lui dis-je tout bas avec épouvante.

— Toi ici !... Tu te portes bien?... c'est bon... Ah ! je suis content, — dit Bamboche, et sa voix s'émut.

— Tu viens de voler mon maître !

— Eh bien! oui... — reprit-il résolument. — Après?

— Mon maître ! m'écriai-je par une réflexion pleine de terreur, en voulant franchir la porte, — tu l'as tué, peut-être !

LES .^IIStUES DES ENFANTS TROUVES. 839

— Non ; il n'a rien entendu, — me dit Bamboche en s'opposant à ma sortie; — je n'ai vu personne, je te le jure... par notre amitié.

Je le crus... son accent était vrai.

— Toi... voler ! — lui dis-je avec indignation.

— Ce n'est pas toi... que j'ai volé...

— Mon bienfaiteur...

— Tant pis... il lui en reste assez... je n'ai pris qu'une poignée de billets de banque...

— Mais voler, c'est infâme !

— Allons donc !

'- Voler... c'est lâche ! et tu as du cœur, toi î...

— Assez de morale.

— Bamboche, tu ne sortiras pas d'ici avec cet argent...

— Ah bah !

— Au nom de notre amitié...

— J'ai faim... et j'ai un enfant qui a faim.

— Toi?

— Oui... une petite tille... Quand j'ai été pour te chercher chez Claude Gérard... j'ai séjourné dans une auberge de la ville voisine... il y avait à côté le jardin d'une maison de fous...

— Et là, — m'écriai-je avec effroi en me rappelant la demi-confidence de Claude Gérard, — là tu as vu une femme jeune, belle?

— Elle m'a fait des signes, je ne la savais pas folle... j'étais à moitié ivre... mais comment sais-tu?...

— Ah ! c'est horrible ! !

— Enfin c'est fait... — reprit Bamboche d'une voix sourde; — il y a quinze jours, j'ai revu la femme.... toujours folle... j'ai pu enlever l'enfant... ma petite fille... je suis sans le sou... c"est pour elle que je vole...

— Ce pain-là... à ta fille... jamais !

— Je n'ai pas le choix.

— Si... .

— Comment?

— Fais-toi soldat... pars... mon maître prendra soin de ton enfant... je le jure... et de toi aussi... plus tard, il aura pitié... mais pas de vol...

— J'ai l'argent... c'est plus sûr... je le garde.

— Malgré ma prière?

— Oui.

— Malgré notre amitié?

— Oui.

— Malgré... moi... frère, — lui dis-je d'une voix étouffée en lui prenant la main, et je fondis en larmes.

Bamboche tressaillit, hésita un instant et reprit :

— Eh bien ! oui... malgré toi.

— Frappe-moi donc, alors !

— Et toi, — reprit-il d'un air de défi. — crie donc au voleur! Soudain, par la fenêtre ouverte, j'entendis à quelque dislance, dans

la rue, le bruit pesant, régulier, de la marche d'une ronde de nuit qui s'approchait.

— Une patrouille... — • m'écriai-je. — elle vient!

— Te voilà en force, — me dit Bamboche avec un sourire affreux en me voyant courir k la fenêtre...

Je la fermai précipitamment... Quelques secondes après, nous vîmes luire, dans l'obscurité de la rue, les fusils des soldats; ils passèrent lentement. Bientôt le bruit de leurs pas se perdit dans le lointain au milieu des sifflements de la tourmente.

— Martin... — s'écria Bamboche, quand je revins à lui. — j'ai douté de toi... pardon... merci pour ma petite fille...

— Attends. . . — lui dis-je avec amertume. — attends, pour te sauver. . . ({ue la patrouille soit loin... tout dort encore dans la maison... tu pourras fuir avec ce que tu as volé... il ne restera aucun indice contre toi... n'aie pas peur.

— Comme tu me dis cela... Martin...

— Quant à moi, repris-je, ce sera différent... Mon maître sait que je connais l'endroit où il renferme sou argent... je suis nouveau venu ici... on n'accusera que moi... je ne te dénoncerais pas, tu le sais... car je tiens les serments faits à l'amitié... moi.

— Martin...

— Je passerai pour le voleur... Je te devais une dette de reconnaissance, je te paye... va-t-en.

— Martin... tu me méprises...

— Mon maître peut s'éveiller. . . va-t'en ! ! !

— Écoute-moi...

— Veux-tu nous perdre tous deux?... Va-t'en, nous sommes quittes ! ! !

— Tu me crois donc bien lâche ! — s'écria Bamboche en jetant à mes pieds le paquet de billets de banque qu'il avait volés.

J'allais me jeter dans les bras de mon ami d'enfance, lorsque tout à coup un piétinement sourd, rapide, se fit entendre au-dessus de nous, dans la chambre de mon maître, comme si celui-ci se fût précipité à la poursuite de quelqu'un, et nous l'entendîmes crier avec force :

— Au voleur!... au voleur!

Entendant ces cris : au voleur!

— Bamboche ! tu n'étais donc pas seul? — m'écriai-je.

— Non... le cul-de-jatte est resté en haut... à emplir ses poches...

— Le cul-de-jatte?

— On lui avait indiqué le vol.

— Qui?

— Le domestique que tu remplaces.

Je compris alors la signification du plan indicateur trouvé par moi dans le bureau de ma chambre.

Les cris redoublèrent en se rapprochant.

— C'est la voix de mon maître. . . il est peut-être en danger ; sauve-toi, Bamboche, m'écriai-je.

Et je me précipitai vers la porte pendant que, d'un bond. Bamboche courut à la fenêtre qu'il ouvrit.

J'avais fait à peine deux pas dans le corridor, lorsque je fus violemment heurté par le choc du cul-de-jatte, qui s'enfuyait. Je le saisis à bras-le-corps ; mais la peur d'être arrêté doublant ses forces, il se dégagea de mon étreinte, me repoussa violemment dans ma chambre. M'étant heurté contre un meuble, je trébuchai en criant à l'aide.

— Ah ! tu cries, — dit le cul-de-jatte, — et il se précipita sur moi ; je vis luire la lame de son couteau, et presque aussitôt je sentis un rude coup à l'épaule, suivi d'une fraîcheur aiguë. Néanmoins je parvins à étreindre encore mon adversaire au moment où Bamboche se précipita sur lui en s'écriant :

— Tiens... vieux gredin.

Le bandit s'affaissa si lourdement sur moi, que je roulai par terre avec lui, et j'entendis la voix de Bamboche...

— Dis que c'est toi qui l'as tué... n'oublie pas ma petite fille... Je t'enverrai l'adresse... Ramasse les billets de banque; adieu, frère...

Et d'un saut, Bamboche disparut par la fenêtre ouverte.

Il venait de s'échapper, et je me débarrassais péniblement de l'étreinte agonisante du cul-de-jatte, lorsque ma chambre fut vivement éclairée par le docteur Clément, qui entra tenant un bougeoir d'une main et de l'autre un couteau de chasse; quelques secondes après, Suzon, vêtue à la hâte, entrait aussi, portant une lumière.

. — Mon pauvre Martin, tu es blessé ! — s'écria mon maître, en me voyant me relever tout ensanglanté.

— Il s'est battu avec le voleur, et il l'a tué, — s'écria Suzon avec effroi, à la vue du cadavre.

Avant que j'eusse pu répondre, le docteur se précipita vers moi, déchira ma chemise à l'endroit oii elle était ensanglantée, regarda la plaie et s'écria :

— Grâce à Dieu, la lame a glissé sur l'os... ta blessure n'est rien... mon courageux Martin.

Et le vieillard me serra sur son cœur.

— Quel bonheur qu'il ne lui soit pas plus arrivé de mal! — dit Suzon en joignant les mains; puis, épouvantée d'un tressaillement subit des membres du cul-de-jatte, elle se recula en s'écriant :

— Monsieur, prends garde... le voleur remue encore...

— Lui ? — dit le docteur en examinant la face moribonde du cul-dejatte étendu sur le dos, et qui, par deux fois, ouvrit à demi la mâchoire par un dernier mouvement convulsif, — il n'a pas deux minutes à vivre...

En effet, une espèce de râlement caverneux s'exhala de la poitrine du bandit avec son dernier souffle... une écume sanglante rougit ses lèvres, et il retomba dans l'immobilité de la mort.

Étourdi, frappé de vertige, ensuite de cetle scène terrible, je fus forcé de m'asseoir sur le bord de mon lit.

— Pardon, monsieur; — dis-je au docteur, — • mais l'émotion... le saisissement...

— Monsieur, vois donc ce paquet de billets de banque, — dit Suzon en ramassant la somme considérable abandonnée par Bamboche... — et t(jut cet or qui est tombé de la poche de ce scélérat... il faudrait le fouiller... je n'ose pas...

— Suzon, dit vivement le docteur^ — cours tirer la sonnette qui correspond dans la loge du portier de la maison voisine... j'ai oublié cet appel d'alarme dans le premier moment de mon réveil.

— C'est vrai, nous n'y songions pas...

Et Suzon disparut précipitamment.

— ■ Tiens, mon brave garçon, — me dit mon maître en me soutenant et en approchant un verre d'eau de mes lèvres, — bois un peu, remetstoi... tout à l'heure... je panserai ta blessure... sois tranquille... ce ne sera rien... En attendant le retour de Suzon, je vais toujours étancher ta plaie.

— Oh!... vous êtes bon, monsieur!...

— Tu te fais assassiner pour m'empôcher d'être volé, et lu me parles de ma bonté... dit le docteur en continuant d'étancher ma blessure. — ■^Mais comment ce malheur est-il donc arrivé ?

— Monsieur... — dis-je en hésitant un peu, car j'allais mentir, mais

LE^ MISÈUES DES ENFANTS TROUVp;:S. 863

je ne voulais pas compromettre Bamboche, — je m'étais couché... el, après avoir fermé mes rideaux, je m'étais profondément endormi... un froid vif m'a réveillé... alors seulement j'ai vu ma fenêtre ouverte...

— Et tu n'avais rien entendu? — dit le docteur en tournant la tête du côté des volets, dont mon lit était proche, et les examinant. — C'est tout simple, ce misérable a coupé le carreau extérieurement, et à l'aide d'instruments de son métier, il a pratiqué une ouverture au volet, par laquelle il a passé le bras pour ouvrir la croisée... Dans ton premier sommeil, tu n'as dû, en effet, rien entendre.

— Rien, monsieur... et au moment où je me levais très inquiet... j'ai entendu vos cris.

— En sortant de mon cabinet, le voleur s'est heurté dans le corridor ; il a renversé un meuble. Éveillé par le bruit, je me suis levé... j'ai pris ma lumière, j'ai ouvert ma porte; voyant un homme fuir dans le corridor, j'ai saisi une arme, et je me suis élancé à sa poursuite en criant au voleur.

— C'est alors, et en vous entendant, monsieur, que je me suis précipité dans le corridor... armé d'un couteau-poignard, j'ai voulu arrêter ce bandit : dans notre lutte, il m'a frappé... j'ai riposté... et je l'ai tué...

— Ce misérable devait connaître les êtres de la maison... il aura su que... j'avais... renvoyé... mon domestique... il aura... cru que personne... ne couchait ici... et...

— Mon Dieu, monsieur, m'écriai-je en entendant mon maître parler d'une voix entrecoupée, et en voyant ses traits, couverts d'une pâleur de ]j1us en plus livide, exprimer le sentiment d'une vive douleur, — monsieur... qu'avez-vous?

— Rien... rien, me dit le docteur en s'appuyant néamoins d'une main au dossier de mon lit... tandis qu'il portait vivement son autre main sur son cœur, comme s'il y eût éprouvé une souffrance aiguë.

— Ce n'est rien, le dis-je, — reprit-il d'une voix de plus en plus oppressée, les émotions violentes... me sont contraires... et... ce vol... tu conçois... mais, — ajouta-t-il, en paraissant faire un violent effort sur lui-même :

— J'aurai toujours le temps... de te panser... Heureusement, voilà... Suzon.

En effet, Suzon rentrait accompagnée de deux hommes, le portier de la maison voisine et son fils.

— Suzon... vile... ma boîte à pansement, — s'écria mon maître; — je ne me sens pas bieu, mais j'aurai le temps de mettre un premier appareil... sur la blessure de ce di^ne iiarcon.

8G4 LES MISÈRES DES EiSFANTS TllOUVES.

Et, surmontant ses douleurs atroces avec un courage héroïque, mon maître, quoiqu'il fût obligé de s'y reprendre à trois fois, pensa ma blessure d'une main ferme; mais à peine m'eut-il donné ses soins, qu'il fut saisi d'une crise si violente que l'on fut obligé de le transporter chez lui.

Lorsqu'il fut couché, il me dit d'une voix éteinte, car j'avais voulu l'accompagner :

— Écris à mon fils de venir... au reçu de ta lettre...

Suzon te donnera son adresse, je veux le voir encore... mon bicuaimé Just...

— Comment?... monsieur, — ra'écriai-je, effrayé de l'accent avec lequel mon maître avait prononcé ces derniers mots, — vous craignez...

Il m'interrompit en souriant tristement :

— Je comptais sur quelques mois, mais... les émotions vives... et depuis quelque temps... j'en ai eu beaucoup, ont, je le crois, bien avaucé le terme...

Écris donc... à l'instant à mon fils.

Je m'aperçus bientôt avec un douloureux étonnement que l'état du docteur Clément empirait; ses traits s'altérèrent de plus en plus; mais, au milieu de ses vives douleurs, sa sérénité ne l'abandonna pas ; sa seule inquiétude était de savoir si son fils arriverait assez tôt pour recevoir ses derniers embrassements.

Je croyais mon maître incapable de parler de sa fin prochaine sans être convaincu qu'elle approchait; pourtant je ne pouvais me résigner à admettre la réalité de ses sinisties prévisions ; la vieille servante, moins incrédule que moi, ne cachait pas sa morne tristesse. Vers le soir le docteur eut une crise très douloureuse, pendant laquelle il parut privé de sentiment.

A cette crise succéda un calme passager; il prit une potion dont il indiqua la préparation à sa servante, et s'assoupit.

Seul, à côté de son lit, je contemplais cette physionomie vénérable, toujours douce, paisible, quoique défaillante; à la vue de cet liomme^ si puissant par le savoir et par l'intelligence, si grand par le cœur, qui s'éteignait ainsi, j'étais navré.

La chambre où il gisait, bien plus pauvrement meublée que celle que j'occupais, semblait témoigner du désintéressement de cet homme, qui, après avoir gagné des millions, devait mourir dans une pauvreté sublime.

« I.e père et le fils étaient demeurés étroitement embrassés. » (Page 872.)

Vers dix heures du soir, le docteur sortit de son assoupissement, il tourna sa tête de mon côté et me dit :

— Quelle heure est-il?

— Bientôt dix heures, monsieur.

— Je t'ai souvent demandé l'heure, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Mauvais symptôme... on s'inquiète d'autant plus de la durée du

109" LiV. E. SvE. — Exiwxi-à xaoLvÉs. — Éd. J. Rouff et Ci«. 109° Liv.

lemps, qu'il vous en reste moins à dépenser... j'ai toujours remarqué cela chez ceux dont la vie s'éteint... Allons ! je ne reverrai pas mon bien-aimé Just ; c'est à peine s'il pourra être ici après-demain, je n'irai jamais jusque-là...

Nous nous sommes si souvent entretenus lui et moi de mon heure dernière, pour nous habituer à la pensée de cette absence, que nos adieux n'auraient eu rien de pénible... Enfin! — ajouta-t-il avec un soupir de résignation.

— Monsieur, — lui dis-je, — vous reverrez M. votre fils... vous vous abusez...

Ne partageant pas mon espérance, le docteur reprit :

— Parlons d'autre chose... Tu sens bien, mon digne garçon, que je ne t'aurai pas sorti d'une position presque désespérée pour t'y laisser retomber après moi ; tu es intelligent, honnête, courageux, tu as l'expérience du malheur... le meilleur des enseignements, j'assurerai ton sort...

— Monsieur...

— Non pour que lu restes oisif, l'oisiveté déprave, mais tu auras ainsi le moyen d'arriver à quelque carrière honorable... A ton âge, avec ton amour du travail, tu parviendras... Te sens-tu quelque vocation déterminée?

— Monsieur... — lui dis-je en hésitant.

— La domesticité ne te convient pas... Telle du moins qu'elle est malheureusement comprise et pratiquée; car selon moi, le serviteur devrait faire partie de la famille... et, dans cette condition aussi, il est de grandes réformes à provoquer... Oh! le temps... le temps ! — s'écriat-il avec une expression de douloureux regret, puis il ajouta : — Revenons à toi.

— Je sais, monsieur, que jamais je ne rencontrerai un maître comme vous... cependant...

— Tu voudrais encore servir?... — me dit le docteur en me regardant avec stupeur.

— Oui... monsieur... mais...

— Mais ?

— Il n'est qu'une personne au monde que je voudrais servir.

— Qui cela? Mon fils, peut-être?

— Non, monsieur... (pioique je sache toute la noblesse de son cœur.

— Qui donc voudrais-tu servir alors?

— Monsieur... accordez-moi une irràce.

LES MJSKr.l^S DES ENFANTS TIIOUVÊS. 8G7

— Parle.

— Soyez assez conliant eu moi pour me promettre de ue pas m'iiiterroger sur les motifs de la demande que je vais vous faire... ces motifs sout honorables, purs, je vous le jure...

— Je te crois... je les respecterai...

— Eh bien ! monsieur... si... un jour... par un événement quelconque, je devais être séparé de vous, je vous supplierais de me faire entrer par votre protection, au service de...

— Achève !

— De M'"° la princesse de Montbar.

A ces mots, mon maître, d'abord presque pétrifié, parut ensuite ressentir une satisfaction si inespérée, qu'à mon tour je le regardai avec surprise...

— Il est des rencontres de pensée bien étranges, — dit-il d'un air pensif et pénétré.

— Gomment cela, monsieur?

— Si j'avais soupçonné qu'au lieu d'accepter l'indépendance que je t'offrais, tu pouvais penser à servir quelqu'un, je t'aurais demandé comme une grâce... comme un sacrifice, d'entrer chez M"'^ de Montbar...

— Ti serait vrai, monsieur !

— Tu la connais ?

— Monsieur...

— Cette question m'est échappée... ce sera la dernière... Eh bien donc ! que tu la connaisses personnellement ou non, M'"^ de Montbar est la meilleure, la plus noble créature qui existe... et comme un grand danger peut la menacer un jour ou l'autre... juge de mon bonheur de savoir auprès d'elle un serviteur tel que toi...

— La princesse serait menacée ?

— ■ Mais tu veilleras sur elle... car heureusement ton service exigera que tu sois là... toujours là.

— Oh! oui, toujours là! — m'écriai-je. — Mais qui donc peut menacer la princesse?

Après un moment de silence, mon maître reprit :

— Les malheurs qui accablent et qui menacent M""® de Montbar sont de plusieurs sortes...

Fille admirable... elle a perdu l'affection de son père... épouse aimante... dévouée... elle est... je le crains, indignement trompée par son mari.

Le chagrin la menait au tombeau lorsqu'il y a deux mois elle s'est roidie contre la douleur... sa fierté s'est révoltée contre l'injustice du

sort; depuis lors elle affecte le calme, la gaieté, l'amour des plaisirs... mais je la connais, tout cela ment... Elle tâche de s'enivrer pour échapper à de cruelles souffrances; sa beauté paraît plus éclatante que jamais... mais à moi Régina m'a semblé belle, de cette beauté suprême de ceux que la fatalité doit frapper bientôt...

— ^Giel! monsieur... que dites-vous?

— A ces maux... tu ne peux rien, toi... mais il est un danger matériel, imminent, dont, par ta condition de domesticité même, tu pourras peut-être préserver la princesse.

— Oh! dites, dites, monsieur!

— Il est un homme d'un caractère indomptable, d'une volonté de fer, d'une rare énergie, d'une richesse immense... cet homme est capable de tout... du sacrifice de sa vie môme, pour assouvir ses passions ou sa haine... sa haine surtout.

— Et cet homme?...

— Il a été blessé dans ce qu'il y a de plus douloureux chez un homme de sa trempe... dans son orgueil... Il avait demandé la main de M"^ de Noirheu...

Je tressaillis; le nom du comte Duriveau me vint aux lèvres; le vieillard reprit sans remarquer mon émotion :

— Deux fois cet homme a été dédaigneusement refusé par M"® de Noirlieu, refus d'autant plus sanglant pour lui, qu'il était durement motivé par cette fière et courageuse jeune fille. De là, la haine implacable de ce misérable...

Il y a peu de jours, j'ai appris... de science certaine... trop certaine... que, lors du mariage de M"® de Noirlieu avec le prince, l'homme dont je te parle a dit :

— J/"^ de Noirlieu m'a insolemment dédaigné... je me vengerai d'elle à tout priœ... — et il est malheureusement probable que l'heure de sa vengeance approche; car il a dit récemment : lia vengeance onarche!... Cet homme se nomme le comte Duriveau...

— Je n'oublierai pas ce nom, monsieur.

— Prends garde!... Pour parvenir à ses fins, il est capable de tout... les moyens les plus bas, les plus ténébreux, les plus diaboliques, ceux-là surtout : soudoyer des domestiques, introduire peut-être dans la maison de la princesse une créature à lui... attirer cette malheureuse femme dans quelque piège horrible... que sais-je? Imagine ce que l'âme la plus noire, la plus impitoyable, et, il faut le dire aussi, la plus intrépidement mauvaise, peut tramer de plus abominable, et tu seras encore au-dessous de la réalité.

— Mais c'est un monstre ! — m'écriai-je.

— C'est un monstre... et c'est parce que cet homme peut être horriblement dangereux pour la princesse que je meurs heureux de te savoir là, près d'elle... au sein de son foyer... Aussi, observe, épie, écoute, veille... interroge... défie-toi de tout ce qui te paraîtra suspect, défie-toi même de ce qui te paraîtra innocent, car la haine de cet homme saura prendre tous les masques, tous les détours pour arriver à son but...

Que ta surveillance soit de tous les instants... et je ne sais quel pressentiment me dit que tu sauveras peut-être cette femme angélique d'un grand péril.

— Mais, monsieur, avez-vous au moins prévenu la princesse du péril qu'elle court?

— Oui... mais dans sa courageuse fierté elle a ri de mes craintes, trouvant d'ailleurs, disait-elle, une sorte d'audacieux plaisir à braver la haine de cet homme... Effrayé de cette dédaigneuse insouciance, j'ai voulu prévenir le prince... mais alors M™® de Montbar m'a supplié de tout cacher à son mari.

— Cela est étrange! n'est-il pas vrai, monsieur?

— Si étrange... que dans l'intérêt même de la princesse je voulais passer outre... mais alors ses supplications sont devenues si pressantes, elle a invoqué des intérêts si sacrés...

Je regardai le docteur avec surprise, il ne s'expliqua pas davantage et continua :

— Ses instances ont été telles enfin, que je lui ai promis sur Thouueur de ne rien dire au prince.

— Monsieur... je puis bien peu dans ma condition... mais M"'*' de Montbar n'aura pas un serviteur plus dévoué, plus vigilant que moi... Je n'ai que ma vie... mais ma vie lui appartient.

— Aussi je me sens plus rassuré... Mais, dis-moi, — reprit mon maître, — la princesse te connaît-elle déjà? Il faut que je sache cela pour la forme de ma recommandation.

— Je suis complètement étranger, inconnu à la princesse, monsieur.

— Et tu te dévoues si vaillamment?... Va, ne crains rien, je ne cliercherai pas à pénétrer ton secret.

Et le docteur continua, après un moment de réflexion :

— C'est cela... j'écrirai à la princesse... je chargerai mon fils de lui remettre ma lettre.

Régina, j'en suis certain, remplira cette dernière volonté d'un vieil ami, et te prendra à son service.

— Votre fils! monsieur!

— Oui... je laisserai ainsi à M"'" de Moiilbar deux protecteurs dévoués qui exerceront leur sollicitude pour elle dans deux sphères différentes...

— M. votre fils connaît déjà la princesse, monsieur?

— Souvent je lui ai parlé d'elle, il a appris de moi à l'aimer, à la respecter...

Elle, de son côté, m'a bien des fois entendu parler de mon fils avec toute l'affection qu'il mérite; aussi la princesse m'a prié plusieurs fois depuis son mariage... de lui présenter Just... — Non pas, mon père, — m'a-t-il dit gaiement quand je lui ai parlé du désir de Régina. — Je deviendrais amoureux fou de la princesse; attends que j'aie le cœur pris ailleurs, alors je la verrai impunément. — J'ai raconté cette folie a M™" de Montbar; elle en a beaucoup ri; elle riait alors... mais, à cette heure qu'il s'agit de graves intérêts... mon fils comprendra ce qu'il y a de sacré dans la mission que je lui laisse... et que je lui détaillerai par écrit... si j'en ai la force.

Et le vieillard, dont la voix s'était de plus en plus affaiblie, paraissant fatigué par cet entretien, retomba dans une sorte d'accablement.

Malgré moi, mon cœur se brisait.

Autant j'eusse été fier, heureux, de braver toutes les humiliations, pour accomplir obscurément l'œuvre de mon dévouement ignoré... mais à la condition de l'accomplir seul^ autant je soufi'rais à la pensée de partager cette noble tâche avec le fils de mon maître, qui, brillant de tous les avantages extérieurs, doué de rares qualités d'esprit et de cœur, devait être admis dans l'amicale intimité de Régina, taudis que je poursuivrais ma tâche, inconnu de tous...

Je l'avoue à ma honte, un moment dominé par ces basses et jalouses pensées... j'eus la lâcheté de reculer devant ma première résolution, lâcheté doublement indigne, car les dangers de Fiégina semblaient s'accroître... mais cette faiblesse odieuse faillit à étouffer en moi tout sentiment généreux ; je fus sur le point d'avouer à mon maître que je renonçais a mou projet, n'ayant ni assez de courage, ni assez de vertu pour le poursuivre.

Heureusement, après de douloureux efforts, je sortis vainqueur de cette lutte, et m'adressant au docteur :

— Monsieur, encore une prière.

— Parle...

— Veuillez... je vous en conjure, ne pas dire à M. votre fils dans ([ueUes circonstances singulières j'entre au service de M""' de Montbar.

— Comnient?

— Pour des raisons dont je puis seul apprécier l'importance, et qui n'ont rien que d'honorable, veuillez cacher à M. votre fils que je suis peut-être... au moins par mon dévouement bien désintéressé, je vous le jure... au-dessus de la condition à laquelle je me résigne avec bonheur...

— Ainsi, tu désires?...

— Que M. votre fils ne voie en moi qu'un serviteur honnête auquel vous vous intéressez, et à qui vous voulez seulement assurer une donne place... chez la princesse.

— Ton secret t'appartient, il sera sacré pour moi... En tous cas, je n'eusse pas, sans ton consentement, dit à mon fils un mot de ce que tu m'as confié...

Je le prierai... donc... ou plutôt, — dit le vieillard en se reprenant avec un accent mélancolique, — je lui écrirai tout à l'heure dans les termes que tu désires... quant à ce qui le concerne... et...

Le docteur Clément ne put achever : la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement, et le capitaine Just parut.

A l'aspect imprévu du capitaine, le docteur se dressa sur son séant et s'écria : — Mon fils ! — tandis que son visage décoloré accusait une indicible expression de souÉPrance aiguë et de joie ineffable... car si cette émotion soudaine, profonde, lui portait un dernier et terrible coup, le bonheur inespéré de revoir son fils triomphait de la douleur matérielle.

En entrant chez son père, la physionomie du capitaine Just était souriante, épanouie ; il ignorait tout ; profitant d'une interruption de quelques jours dans ses travaux, il se croisait avec la lettre qui lui apprenait la position alarmante du docteur.

Par une fatalité déplorable, Suzon, occupée dans sa chambre, avait ignoré l'arrivée du capitaine; celui-ci avait été reçu par le fils du portier de la maison voisine : ce jeune garçon, depuis les événements de la veille, était, pour plus de sûreté, resté dans notre demeure. Abasourdi par la brusque arrivée du capitaine Just, n'osant le prévenir du triste spectacle qui Fattcndait, il s'était borné à lui dire que M. le docteur était couch(;; comme il était assez tard, le capitaine Just n'avait conçu aucune inquiétude.

Mais au moment où il entra et où le vieillard, saisi de joie, s'écriait : — Mon fils! — Suzon, instruite alors du retour subit du ca])itaiue, et craiguant que sa présence ne causât une dangereuse émotion au vieillard, accourait, pâle, haletante, effrayée... afin de le préparer au moins à cette entrevue.

Il était trop tard.

L'apparition de la vieille servante, son air alarmé, la douloureuse altération des traits du docteur éclairèrent soudain le capitaine, et il se jeta dans les bras de son père avec une angoisse profonde.

Après un silence de quelques instants, durant lequel le père et le fils étaient demeurés étroitement embrassés, tandis que Suzon et moi nous contenions à peine nos larmes, le docteur dit d'une voix faible mais tranquille :

— Allons... du calme... mon Just bien-aimé, que cette heure ne nous soit pas... amère...

Pourquoi de la tristesse dans les adieux de deux amis comme nous ? S'ils se quittent un moment, n'est-ce pas pour se retrouver plus tard?...

En prononçant ces simples paroles, l'auguste sérénité des traits du vieillard révélait sa foi profonde à la réunion et à l'immortalité des âmes.

Just, quoiqu'il partageât la foi de son père, ne pouvait imiter son stoïcisme; debout, au chevet du docteur, les deux mains sur son visage, il tâchait de cacher ses larmes.

— Mon enfant... — dit le vieillard d'un ton de doux reproche en se retournant à demi, et cherchant de sa main défaillante la main de son fils, — pourquoi ces pleurs ?

Ne sais-tu pas... qu'il s'agit non d'une séparation éternelle, mais d'une aljsence?

— 0 mon père... mon père... déjà! — s'écria Just d'une voix pleine de sanglots.

Et il tomba agenouillé près du lit du vieillard.

— Mon enfant aimé... encore une fois, pourquoi cette douleur? Qu'y a-t-il donc de si attristant dans ces mots : Au revoir? Nos âmes ne sontelles pas pures, tranquilles et toutes confiantes dans la justice du Dieu des honnêtes gens?

Après la première expansion de sa douleur, le capitaine Just retrouva ce calme stoïque auquel son père l'avait habitué; il essuya ses larmes, et dit d'une voix ferme :

— Rassure-toi... mon bon père... le souvenir de nos adieux ne me sera jamais cruel; chaque jour, au contraire, j'y songerai avec bonheur, car chaque jour abrégera pour moi... la durée de notre séparation.

Et dans les vies laborieuses et remplies comme les nôtres... le temps passe si vite, — dit le docteur en souriant doucement ; — il me semble que je date d'hier... mais les instants me sont comptés... j'ai à te parler

• . « Puis il ces larmes succéda une sorte d'abattement pensif. » (Page 877.)

de choses graves, et à te charger de quelques commissious avant mou départ.

Puis, me faisant un signe :

— Martin, — me dit mon maître, — prends cette clef qui est là sur ma commode, et va chercher dans le meuble d'acajou de mon cabinet le * registre que tu sais.

J'obéis, et me rendis dans le cabinet du docteur.

110"= LlV. E. Slu. - Enfants i:rov\ù5. — Éd. J. Roltf et O". 110= Liv,

Le père et Je fils. — Mort du docteur Clément. — Martin apprend par Claude Gérard des détails sur la vie de Régina.

Je restai quelques minutes absent.

Le docteur Clément avait sans doute profité de mon absence pour parler à son fils de la visite matrimoniale que lui avait rendue M. Uufour, le millionnaire d'Évreux; car lorsque je rentrai, le capitaine Just disait :

— Jamais, mon père. Mademoiselle Dufour est charmante; mais je n'y ai aucunement songé. D'ailleurs, j'ai toujours pensé, comme toi, que le mariage sans la possibilité d'un divorce libérateur ou vengeur n'était pas un lien équitable, mais une lourde chaîne dont la femme supportait presque seule tout le poids.

— Mon enfant, — dit le vieillard à son fils, après avoir d'un signe de tète approuvé ces paroles et pris de mes mains le registre, — tu trouveras dans ce livre, — et il le remit au capitaine, — le total exact de l'argent que j'ai gagné depuis quarante et tant d'années... Cela s'élève à deux millions sept cent et quelques mille francs... qui... si je les avais jjïacés, comme on dit, me feraient k cette heure une fortune de cinq à six millions.

— Tu as gagné tant que celai' — s'écria le capitaine Just dans son orgueil fdial, — et par ton seul travail?

— Oui... par mon seul travail... mon enfant aimé... Tu trouveras dans ce registre l'emploi que j'ai fait de ces sommes considérables...

— Me rendre compte de ton bien? à moi, ton fils? à cette heure? — répondit le capitame, avec un accent de surprise pénible et de désintéressement sublime, — à quoi bon ? Ne m'as-tu pas donné un état, et assuré plus qu'il ne me faut pour vivre ?

— Ce n'est pas de mon bien... que je dois te rendre compte... mon enfant, mais de mes actes.

— De tes actes?

— Écoute-moi... je t'ai toujours tendrement aimé... je te l'ai prouvé... mais tu avais des milliers de frères en humanité... pauvres enfants délaissés par une société marâtre, et pourtant remplis d'intelligence, de cœur,

LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVES. 87o

de courage, de bon vouloir... Il ne leur manquait que les moyens, que les instruments de travail : un peu de loisir et d'argent pour se faire un nom dans les arts... dans les lettres... dans les sciences...

Just regarda son père avec un étonnement mêlé d'admiration; il commençait à comprendre.

— Quand un de ces pauvres déshérités m'était signalé, — poursuivit le vieillard, — je m'assurais sévèrement qu'il méritait assistance... et il était assisté... non pas en mon nom... mon enfant... mais au tien... au nom de monsieur Jxjst... afin que ton nom fût béni!...

Just ne trouva pas un mot à répondre; de généreuses larmes coulèrent de ses yeux.

Le docteur continua :

— Si au lieu de te laisser après moi... oisif et riche à millions... je te laisse une modeste aisance, un avenir assuré et une noble carrière que tu honores, mon cher enfant, c'est que j'ai obéi à une pensée qui devrait être inscrite au front de l'édifice social... Cette pensée, la voici : Nul n'a

DROIT AU SUPERFLU... TANT QUE CHACUN N'a PAS LE NÉCESSAIRE... G'est

donc parce que j'ai donné le nécessaire à des milliers de tes frères en humanité, mon enfant, que je ne le laisse pas de su])erflu. Tu sais maintenant l'emploi de notre fortune.

Il m'est impossible de rendre la grandeur et la simplicité de cette scène, la majesté de la parole et de la physionomie du vieillard, l'admiration religieuse avec laquelle son fils Técoutait encore^, alors qu'il avait cessé de parler.

Quant à moi, cette scène imposante me frappait doublement... je comprenais, j'admirais d'autant plus la pensée austère du docteur Clément, qu'involontairement je pensais à la vie passée du malheureux Robert de Mareuil... à la vie à venir du vicomte Scipion... ces deux victimes de l'oisiveté... conséquence presque fatale d'un opulent héritage.

— Just... ai-je bien fait? — dit le vieillard.

— Oh! le plus glorieux des héritages! — s'écria le capitaine Just avec transport, en baisant pieusement le vieux registre que lui avait remis le docteur. — Merci, mon père, je me sens grandir avec toi !

— Viens... viens... mon noble et digne enfant! — s'écria le docteur saisi d'une émotion ineffable, en tendant ses bras à son fils qui s'y jeta...

Et tous deux restèrent un moment étroitement embrassés.

Bientôt le docteur, s'adressant à moi et à Suzon, nous dit avec bonté :

— Laissez-nous, mes amis... j'ai à parler à mon fils... Je n'oublierai pas ce qui te regarde, Martin

876 LES MISERES DES EiNFANTS TROUVES.

Nous avions quitté mon maître et le capitaine Just depuis une demiheure environ, lorsque le bruit précipité d'une sonnette venant de la chambre du docteur nous appela. Suzon et moi, nous courûmes en hâte, notre maître expirait.

— Ma bonne Suzon... — dit-il d'une voix éteinte, — je n'ai pas voulu... m'en aller... sans te dire... merci... de tes soins... Mon fils se chargera de toi... allons... au revoir...

— Oui... va... et à bientôt... — dit Suzon en sanglotant; et se jetant à genoux, elle colla ses lèvres sur la main du vieillard.

— Et cà toi aussi... Martin... — me dit-il, — j'ai voulu te dire adieu... Tout est convenu avec mon fils... ton indépendance est assurée... et si lu gardes... un bon souvenir de moi... fais pour... qui tu sais bien... ce que tu ferais pour ma fille... Allons... ta main... aussi...

Et, portant à mes lèvres avec une vénération filiale cette main déjà glacée, je m'agenouillai de l'autre côté du lit.

■ — Just... mon bien-aimé Just... — dit le docteur Clément d'une voix expirante et la physionomie illuminée par un dernier éclair de bonheur. — mon tendre fils... grâce à toi... je m'en vais bien heureux... au revoir... mon fils chéri...

3Ioii /lis... ce fut le dernier mot du vieillard...

Quelques secondes après, le capitaine Just fermait pieusement les paupières de son père.

La mort du docleur Clément me laissa des regrets douloureux. Malgré ses pressantes recommandations si bien d'accord avec mon ardent désir d'entrer au service de Régina, je ne voulus pas prendre cette détermination sans consulter Claude Gérard ; je me rendis auprès de lui, dans le village qu'il habitait aux environs d'Évreux. Je lui racontai ma vie depuis notre séparation ; le redoublement d'affection qu'il me témoigna ensuite de ce récit me paya de toutes mes souffrances passées ; il me parut fier et heureux de voir de quel puissant secours m'avaient toujours été ses enseignements de morale pratique, au milieu de mes luttes pénibles contre le sort.

Quant à ce qu'il y avait de pur, d'élevé dans mon amour pour Régina, Claude devait y sympathiser d'autant plus, qu'il aimait passionnément et qu'il devait bientôt épouser une pauvre et charmante jeune fille, habitante du village oii il était instituteur. Le père de sa fiancée, originaire de Sologne, oii il avait des parents métayers, était depuis longtemps établi dans la commune : il y exerçait la profession de voiturier; je vis plusieurs fois celte jeune fille; elle me parut, par sa douceur, par sa

LES :\IIS!>nES DES ENFANTS TROUVÉS. 877

grâce naturelle, |)ar sa beauté ingénue, mériter l'amour de Claude; il me parla d'ailleurs avec admiration des qualités de cœur dont elle était douée; de ma vie je n'avais vu Claude aussi profondément heureux; j'étais prescpie ébloui des mille radieux bonheurs qu'il attendait de cette union pourtant bien pauvre : sa fiancée lui apportait en dot sa beauté, son bon cœur, son habitude d'une vie rude et laborieuse

Claude ne douta pas que mes lettres n'eussent été méchamment interceptées par la misérable haine des ennemis qu'il avait laissés dans la commune où ma première jeunesse s'était écoulée auprès de lui ; car. quittant ces lieux le surlendemain de mon départ pour Paris, il avait donné sa nouvelle adresse à quelqu'un sur la fidélité de qui il croyait pouvoir compter: cependant mes lettres, au lieu de parvenir à Claude par cette voie, furent détournées, perdues ou envoyées cà une fausse adresse.

Si Claude Gérard avait des ennemis et des envieux, il comptait aussi quelques amis, grâce à l'élévation de son caractère ; parmi ceux-là s'était trouvé le médecin en chef de la maison d'aliénés où avait été d'abord renfermée la femme folle, entourée par Claude Gérard d'une si touchante sollicitude, et ijui, un jour... victime du brutal égarement et de l'ivresse de Bamboche, avait mis au monde une petite fille.

Grâce à la puissante intervention du médecin ami de Claude, l'enfant et sa mère toujours insensée avaient été transférés à Évreux, ville voisine du village où l'instituteur exerçait ses fonctions.

A la folie d'abord furieuse de cette infortunée, avait succédé une démence inoffensive. Entre autres manies bizarres, elle portait toujours avec elle, attaché à sa ceinture, un de ces petits coffrets ronds, recouverts de drap, sur lesquels travaillent les ouvrières en dentelle, et elle agitait presque constamment ses doigts sur ce coffret, comme si elle eût mis des fuseaux en mouvement; sauf cette aberration d'esprit, la voyant de plus en plus calme, espérant que la vue de sa petite fille opérerait peut-être sur elle une révolution salutaire, le médecin ménagea cette rencontre dans la maison d'une paysanne chez qui Claude Gérard avait placé l'enfant; en effet, quoique la pauvre mère ne parût pas reconuaitre sa fille, elle ressentit à son aspect un grand attendrissement, pleura beaucoup en la tenant embrassée... puis à ces larmes succéda une sorte d'abattement pensif, à travers lequel le médecin crut voir poindre quelques lueurs de raison; satisfait de cette première expérience, il se promit de la renouveler.

Ce fut lors de cette seconde entrevue de la folle et de sa fille, entrevue qui se passa dans le petit jardin de la nourrice, que Bamboche, sans

doute aux aguets et profitant d'un moment où la malheureuse mère était restée seule avec sa petite fille, enleva celle-ci, et, chose inexplicable, déroba aussi le coffret à dentelle que la folle portait constamment avec elle.

Ensuite de quels événements Bamboche se trouvait-il dans ce pays?

Gomment avait-il acquis la certitude que cette enfant était la sienne?

Dans quel but avait-il dérobé ce coffret, objet de nulle valeur?

Je ne pus rien savoir sur toutes ces questions, car les recherches de Claude à ce sujet avaient été vaines, et lors de la scène du vol chez le docteur Clément, Bamboche ne m'avait donné aucun détail; et enfin, la veille du jour où j'étais allé rejoindre Claude Gérard, Bamboche m'avait écrit qu'il n'avait besoin de rien, ni pour lui ni pour sa fille, qu'un hasard heureux était venu à son secours, qu'il s'éloignait, content de m' avoir prouvé que lui aussi savait être fidèle aux serments de notre enfance.

Claude Gérard et moi, cruellement affligés de savoir cette pauvre enfant aux mains de Bamboche, nous nous promîmes de tout tenter chacun de notre côté, afin d'en avoir quelques nouvelles.

J'eus, au sujet de Régina, de longs et graves entretiens avec Claude Gérard; je ne lui cachai rien : ni la part que j'avais prise à la ruine des méchants desseins de Robert de Mareuil, ni comment j'avais découvert la bizarre dépravation du prince de Montbar, ni cette menace du comte Duriveau : Cette femme m'a dédaigné; à tout prix je me vengerai; ma vengeance onarclie... menace effrayante de la part d'un homme de ce caractère... Je ne cachai pas non plus à Claude les craintes que l'avenir de M'"'^ de Montbar avait inspirées au docteur Clément, et la reconnaissance de ce dernier, lorsque, sous le sceau du secret, je lui eus demandé comme une faveur inespérée les moyens d'entrer au service de la princesse.

A mon grand étonnement, Claude m'apprit sur Régina beaucoup de choses que j'ignorais, et qui augmentèrent encore mon intérêt pour elle; toutes ces particularités, Claude les tenait du capitaine Just.

Ces deux hommes, une fois rapprochés par le hasard, s'étaient trouvé tant de points de contact, qu'ils se lièrent bientôt d'une étroite amitié. Venant un jour à parler de l'ignoble esprit de négoce et de la cupidité sordide qui, de 'par l'autorité paternelle, préside presque toujours aux -mariages des jeunes filles riches, pauvres créatures ainsi mariées sans amour, sans désirs, sans foi dans l'homme qu'elles épousent, sans respect pour un lien qu'aucune sympathie ne resserre, et forcées de choisir entre une vie morne, froide, qui glace le cœur, ou l'entraînement des passions coupables ; à propos de jeunes filles, le capitaine Just cita comme type de

beauté, de charme, d'esprit et de vaillance une jeune personne que son père, le docteur Clément, connaissait depuis longues années... M'"" Régiua de Noirlieu.

Claude écouta son nouvel ami avec un redoublement d'attention, mais sans laisser pénétrer l'intérêt qu'à cause de moi il portait à Régina. Le capitaine Just lui apprit que l'un des plus grands chagrins de M"'' de Noirlieu résultait de l'éloignement que lui témoignait son père, qui l'avait pourtant idolâtrée pendant son enfance et sa première jeunesse : l'injuste accusation qui pesait encore sur la mémoire de la mère de Régina élait le seul motif de l'aversion du baron de Noirlieu, qui avait cru découvrir, depuis peu d'années, que Régina n'était pas sa fille. La baronne de Noirlieu avait cependant dit en mourant : « — Un serment m'oUige à me taire... même à cette lieure suprême; mais, un jour, ??20?i innocence sera RECONNUE. » Les espérances de Régina, à propos de la réhabilitation de la mémoire de sa mère, étaient-elles basées sur ces seules paroles ou sur des faits plus précis? Claude ne put m'en instruire. Se souvenant de la tendresse dont son père l'avait d'abord entourée, Régina l'aimait toujours, l'aimait d'autant plus, qu'elle le voyait en proie à une douleur farouche, incurable, qui le minait sourdement ; ayant la conscience de l'innocence de sa mère, Régina poursuivait sa réhabilitation de vœux ardents, parce que cette réhabilitation devait aussi lui rendre le cœur de son père. Dans l'espoir d'attendrir cet homme inexorable, qui, dans la bizarrerie de sa douleur, n'avait pas voulu voir sa fille depuis son mariage, chaque jour Régina se rendait chez son père, sollicitant, mais en vain, à sa porte, la permission de le voir; à chaque refus, elle opposait une patiente espérance, et, sans jamais se lasser d'être rebutée, elle revenait le lendemain, toujours respectueuse et résignée.

Quant au suicide de Robert de Mareuii, et au mariage de Régina avec le prince, ces faits furent ainsi expliqués à Claude par le capitaine Jiist, selon les bruits <lu monde :

M''° de Noirlieu, ayant aimé M. de Mareuii dès son enfance, lui avait prorais de n'être jamais qu'à lui; cependant l'éloignement, l'absence, le silence absolu du comte, peut-être aussi de vagues rumeurs sur la dissipation de sa vie stérile et prodigue avaient refroidi chez Régina les sentiments de ce premier amour.

Le baron de Noirlieu, ayant hâte de marier sa fille, dont la présence lui pesait douloureusement, lui proposa plusieurs partis, entre autres le prince de Montbar et le comte Duriveau. Si, malgré l'incompréhensible obsession de son père, Régina refusa obstinément M. Duriveau, sans agréer davantage les soins du prince, elle fut cependant frappée du

charme et de l'esprit de M. de Montbar. Vers cette époque, M. de Mareuil vint rappeler à Régina une promesse sacrée ; la loyauté chevaleresque de cette jeune fille, la vue et probablement la correspondance de celui qu'elle avait aimé dès son enfance fixèrent sa résolution : elle déclara à son père qu'elle voulait épouser Robert. Le baron de Noirlieu fut inflexible, malgré les prières, les supplications de Régina. Soudain l'on apprit le suicide de M. de Mareuil, suicide inexplicable et inexpliqué pour tout le monde, excepté pour Régina, pour moi, et pour les complices des ténébreuses machinations de Robert.

Un moment éloignés jjar la force des circonstances, M, Duriveau et M. de Montbar renouvelèrent leurs instances auprès de M"° de Noirlieu. Toujours sincère, elle ne cacha pas à M. Duriveau sa profonde antipathie, et dit à M. de Montbar :

« — Liée par une promesse sacrée, j'ai dû refuser de vous épouser ; un funeste événement m'a rendue libre; j'accepte l'offre de votre main, et vous pourrez compter sur un cœur loyal et digne de vous. » Le prince, passionnément épris de Régina, parvint à surmonter la résistance du baron de Noirlieu, qui tenait toujours pour M. Duriveau, et, au dépit furieux de celui-ci, le mariage eut lieu.

Pendant six mois la princesse de Montbar parut la plus heureuse des femmes ; mais au bout de ce temps, une grande froideur régna tout à coup entre le prince et sa femme; celle-ci tomba dans une mélancolie profonde dont le docteur Clément avait été douloureusement alarmé; le prince parut aussi pendant quelque temps sombre, agité, car il adorait, disait-on, sa femme... Puis à cette tristesse succéda chez lui une indifférence, réelle ou feinte ? on ne savait.

La santé de la princesse s'altérait de plus en plus... lorsque, environ deux mois avant la mort du docteur Clément, un changement extraordinaire se remarqua dans les habitudes de M'"° de Montbar; elle avait depuis longtemps vécu retirée, dans une solitude presque complète; soudain elle rechercha le tumulte des fêtes; jeune, spirituelle, charmante, la princesse de Montbar fut bientôt une des femmes les plus entourées de Paris; les hommes à la mode se disputèrent ses moindres préférences, mais la médisance continua de respecter la vie de Régina.

La position de la princesse de Montbar ainsi résumée dans nos entretiens avec Claude Gérard, il approuva, il encouragea ma résolution. Je devais, selon lui, poursuivre jusqu'au bout mon œuvre de dévouement ignoré de Régina, dévouement qui m'était alors doublement imposé et par mes propres sentiments et par le vœu suprême du docteur Clément, dont la bonté généreuse m'avait mis pour toujours au-dessus du besoin.

« Je restai seul avec ma future maîtresse. » (Page 884.)

Liv. 111.

<( — Une fois celle œuvre accomplie, autant qu'il aura été en toi de laccoraplir, — me dit Claude Gérard en nous quittant, — tu reviendras auprès de moi ; nous ne nous quitterons plus, et puisque tel est ton désir, tu partageras ces travaux d'enseignement qui, par les résultats que j'obtiens, me deviennent de jour en jour plus chers... Si tu éprouves quelque doute sur ta ligne de conduite, si tu as besoin de quelques avis, écrismoi... Mon sentiment du juste et du bien, joint à ma paternelle affection pour toi, guidera sûrement mes conseils. »

Fort de l'appui et de l'approbation de Claude Gérard, je le quittai avec une foi nouvelle et profonde dans la mission que je devais accomplir et qui pour moi se résumait ainsi :

Déjouer la vengeance du comte Duriveau.

Rendre à Régina l'affection de son père.

Concourir à la réhabilitation de la mémoire de sa mère.

Ramener le prince à ses pieds...

V^oir en(in la princesse de Montbar heureuse... complètement heureuse.

ïàclie immense, impossible, si je jugeais d'après le peu de moyens d'action dont, hélas ! je pouvais disposer, moi si humble, si obscur, si infime...

Tâche réalisable peut-être, si j'en croyais cette foi dans mon amour, qui pouvait, comme la foi dont parle l'Évangile, transporter des montagnes

111"= LlV. E. SlE. — ENFANTi; TROUVÉS. - F.D. J. UOUFF ET C". 111^ LiV.

LXYII

Alarlin entre au service de la princesse de .Montbar.

Je revins à Paris...

La recommandation du docteur Clément, transmise par son fils à la princesse de Montbar, avait été si puissante, qu'à mon retour de chez Claude, le capitaine Just me prévint que le maître d'hôtel du prince avait l'ordre de me recevoir parmi les gens de la maison dès mon arrivée à Paris, et de me présenter à la princesse.

Je fus tout à fait certain que le docteur Clément m'avait scrupuleusement gardé le secret, car à la manière dont le capitaine Just m^annonça ma réception dans la maison de la princesse, il ne parut pas soupçonner les graves intérêts qui me faisaient entrer chez elle; il ne vit sans doute en moi qu'un domestique enchanté de trouver une bonne condition.

Enfin je touchais à ce jour depuis si longtemps et si impatiemment désiré; j'allais voir réaliser cette espérance jusqu'alors regardée par moi comme un rêve... J'allais habiter sous le même toit que Régina.

Je ne puis dire avec quel battement de cœur je frappai pour la première fois à la porte de l'hôtel de Montbar. Je demandai le principal domestique, qui, après avoir lu un mot que je lui remis de la part du capitaine Just, afin de constater mon identité, me dit de le suivre chez la princesse.

Après avoir gratté à la lourde portière d'un petit salon, il m'introduisit, en disant à Régina occupée à écrire :

— Voilà le valet de chambre que madame la princesse attendait.

— C'est bien... — répondit-elle sans discontinuer d'écrire et sans me regarder.

Le maître d'hôtel sortit; je restai seul avec ma future maîtresse.

La princesse était enveloppée dans une robe de chambre de cachemire fond orange à palmettes, qui dessinait sa taille de Diane chasseresse; ses admirables cheveux noirs, naturellement ondes, se tordaient en une grosse natte derrière sa tète, et son petit pied, chaussé d'une mule de maroquin brodé d'argent, dépassait les plis traînants de sa robe, dont la

mauclie uu peu flottante laissait voir le commencement d'un bras blanc, poli comme l'ivoire, et le poignet élégant de sa main charmante.

Un suave parfum remplissait ce salon, tendu de damas vert, rehaussé de baguettes dorées; la table à écrire de la princesse était pour ainsi dire entourée d'un buisson de fleurs massées dans une jardinière demicirculaire, très basse et placée sur le tapis; il y avait encore une grande quantité de fleurs disposées dans des coupes et des vases de magnifique porcelaine placés çà et là sur des meubles d'une rare somptuosité.

Je n'avais de ma vie vu une pareille profusion de fleurs rares et un luxe de si bon goût. La lumière arrivait dans ce parloir à travers un store de satin oii étaient peints des oiseaux de mille couleurs. Ce demi-jour mystérieux, le profond silence qui régnait dans l'appartement, situé sur le jardin, la douce odeur des fleurs et du léger parfum qui s'exhalait de la chevelure ou des vêtements de Régina, que dirai-je enfin? la vue de cette femme si belle et si longtemps adorée du fond de ma misère et de mon obscurité, me causèrent d'abord une sorte d'enivrement... de vertisre.

Régina, ayant terminé d'écrire sa lettre, me dit en me montrant uu bougeoir de vermeil placé sur sa table :

— Allumez cette bougie, je vous prie... il y a sur la cheminée du papier pour cela...

Obéissant à l'ordre de la princesse, je pris à l'endroit indiqué, dans un petit cornet de porcelaine, une sorte de longue allumette de papier rose, je la présentai à la flamme du foyer et j'allumai le bougeoir.

— Merci... — me dit la princesse de sa voix douce et bonne.

Puis, tout en cachetant sa lettre et en y écrivant l'adresse, elle ajouta sans lever les yeux sur moi :

— Vous vous nommez... Martin?

■ — Oui, madame la princesse.

— M. le docteur Clément, un des hommes que j'aimais et que je vénérais le plus au monde, — me dit la princesse d'une voix légèrement émue, — vous a si instamment recommandé à moi, que je vous prends à mon service en toute confiance.

— Je tâcherai de mériter les bontés de madame la princesse, — lui dis-je en m'inclinant.

Régina, sa lettre écrite, quitta son bureau et alla s'asseoir dans une bergère au coin de sa cheminée; s'accoudant alors sur le bras de ce meuble, et voulant sans doute juger de ma physionomie, elle attacha pendant un instant sur moi un regard pénétrant quoique un peu embarrassé; ses grands yeux noirs et humides ayant ainsi rencontré les miens, je les baissai aussitôt, et malgré moi mun visage se couvrit d'une vive

rougeur. Je frémissais à la pensée que la princesse allait peut-être remarquer cette maladroite rougeur; heureusement il n'en fut rien, je pense, car elle reprit bientôt :

— Je dois vous dire d'abord à quelles conditions vous servirez ici, vous aurez mille francs de gages, cela vous convient-il?

— Oui, madame la princesse.

— Vous serez habillé et vous mangerez à l'office, bien entendu; d'ailleurs, si, comme je l'espère, votre service me satisfait, vos gages seront augmentés l'an prochain.

— Je ferai mon possible pour contenter madame la princesse...

— Gela vous sera facile... Je ne vous demande que du zèle et de l'exactitude dans votre service, — me dit la princesse avec bonté.

— Je crains seulement de n'être pas tout de suite bien au fait du service de madame la princesse.

— Mon service est très simple, voici en quoi il consiste : vous aurez soin de ce parloir et des deux salons qui le précèdent; vous veillerez à ce que mes jardinières et mes vases soient toujours remplis de fleurs fraîches et arrangées avec goût; vous vous entendrez pour ces fournitures avec ma fleuriste; vous essuierez ensuite, avec précaution, ces porcelaines et ces objets d'art que vous voyez sur ces étagères; de temps à autre vous épongerez légèrement les tableaux qui sont dans cette pièce et dans les autres; vous me servirez ensuite mon déjeuner ici; puis, l'après-dîner, lorsque je ne sortirai pas, vous vous tiendrez dans le salon d'attente, afin de m'annoncer les personnes qui viendront me voir... Si je sors, vous irez faire les commissions dont je vous aurai chargé; sinon, vous pourrez disposer de votre temps. Vous servirez ensuite au dîner avec le maître d'hôtel et le valet de chambre de M. de MoDtbar; si le soir je suis chez moi, vous resterez au salon d'attente; si je sors, votre soirée vous appartiendra. Voilà à peu près en quoi consistera votre service.

— Du moins, la bonne volonté ne me manquera pas, madame la princesse...

— J'en suis persuadée; si vous êtes embarrassé pour quelque chose, adressez-vous au maître d'hôtel... ou à M"® Juliette, ma femme de chambre; ils vous mettront au fait de ce que vous ne saurez pas... Je n'ai pas besoin de vous dire que M. de Montbar tient à ce que la meilleure intelligence règne parmi les gens de sa maison... Je ne doute pas de la facilité de votre caractère... Dites-moi, vous savez lire et écrire?

— Oui... madame la princesse.

— Et compter?

— Oui, madame la princesse.

— Vous serez chargé de régler, chaque mois, avec certains fournisseurs dont je vous donnerai la liste, et chaque mois aussi vous m'apporterez votre livre de dépenses très exactement... je n'aime pas les mémoires en retard.

— Je me conformerai aux ordres de madame la princesse.

— Allons... j'espère que vous resterez longtemps chez moi, et que je serai satisfaite de vous.

— Madame la princesse peut être certaine que je ferai pour cela tout mon possible.

— Dès demain vous commencerez votre service auprès de moi... Aujourd'hui vous vous mettrez au fait des habitudes de la maison... seulement vous porterez cette lettre à son adresse...

Et Régina me donna la lettre qu'elle venait d'écrire.

— Faudra-t-il demander une réponse, madame la princesse?...

— Oui... vous monterez vous-môme la lettre à l'antichambre et vous attendrez... Mais dans le cas où W" Wilson... c'est le nom de la personne à qui j'écris, ne serait pas chez elle... vous laisserez la lettre.

Après un moment de silence, la princesse reprit :

— Dites-moi, Martin... il est entendu que lorsque je sors en voiture vous ne me suivez jamais... Ceci est le service des valets de pied. Cependant, comme il se pourrait qu'une fois par hasard j'eusse besoin de vous pour me suivre, je préfère vous prévenir... D'ailleurs, lors de ces rares sorties, vous ne porterez pas plus la livrée que vous ne la porterez habituellement.

— Je serai toujours prêt à obéir aux ordres de madame la princesse, c'est mon devoir.

— Ah! j'oubliais... — reprit Régina, et son visage trahit une impression pénible. — Une fois pour toutes... et sans que j'aie jamais besoin de vous réitérer cet ordre, vous irez chaque matin de très bonne heure vous informer des nouvelles de M. le baron de Noirlieu... mon père...

— Oui, madame la princesse...

Puis, comme si elle eût voulu se distraire des tristes pensées que venait sans doute d'éveiller en elle l'ordre qu'elle m'avait donné, ou voulant peut-être ne pas me laisser pénétrer son émotion, Régina me montra un bouquet de daplmé blanc, placé dans une petite coupe de verre de Venise enrichi de pierres fines, et posée sur une table de bois de rose, oii je vis aussi un mouchoir brodé, un livre entr'ouvert et un ouvrage de tapisserie commencé.

— J'aime beaucoup l'odeur du daphné, — me dit la princesse; —

vous vous entendrez avec ma fleuriste, afin que chaque jour j'aie dans cette coupe une branche fleurie de cet arbuste...

M'"" de Montbar ayant de nouveau gardé un moment le silence, reprit avec une certaine hésitation :

— Le docteur Clément m'a écrit, et son fils m'a répété que vous étiez la probité même... Je sais avec quel courageux dévouement vous avez, au péril de votre vie, lutté contre un misérable qui s'était introduit chez votre maître pour le voler...

— J'ai fait mon devoir, madame la princesse.

— Je le sais, mais ceux qui accomplissent si bravement leur devoir... sont rares... En un mot, tout le bien que l'on m'a dit de vous doit me faire penser qu'à ces deux excellentes qualités : le dévouement et la probité... vous joignez sans doute la discrétion?

Et la princesse attacha de nouveau sur moi un regard ferme et j)énétrant.

J'avais un dangereux écueil à éviter dans cette première entrevue avec Régina : — paraître au-dessus de ma condition par mon langage, je dirais par mes sentiments... si je n'avais rencontré d'admirables dévouements domestiques. — Il me fallait donc m'observer sans cesse, et résister surtout impitoyablement à la funeste tentation de me rendre intéressant aux yeux de la princesse. Tout eût été perdu pour mes projets, du moment oii elle aurait vu en moi autre chose qu'un serviteur simple, honnête et zélé.

Ainsi, la princesse, en me demandant si elle pouvait compter sur ma discrétion^ songeait sans doute à me charger de quelque commission délicate. L'espoir d'obtenir déjà une preuve de sa confiance me rendit heureux; je répondis avec un accent de simplicité sincère, en affectant cependant un peu de surprise :

— Madame la princesse veut dire que je ne rendrai compte qu'à elle de ses commissions?

— Voici ce que je veux dire, — reprit la princesse avec un léger embarras : — On s'adresse souvent à moi pour des secours... et s'il est des infortunes dignes de pitié... il en est malheureusement d'autres qui sont feintes ou causées par l'inconduite... Je voudrais donc vous charger d'aller quelquefois aux informations sur les personnes qui me demandent des aumônes, afin d'obtenir des renseignements certains; vous vous mettrez pour cela en rapport avec les portiers, les voisins, que sais-je?... Enfin comprenez-vous ce que j'attends de vous dans ces circonstances, — ajouta la princesse en paraissant douter un peu de mon intelfigence, — ■ me comprenez-vous bien ?

LES iVISKRES DES ENFANTS TROUVÉS.

« Elle embrassa son enfaut avec eiTuaion. .. ^Page 896.)

-Oui, madame, la priucesse... et je tacherai que madame puisse avoir confiance dans les renseignements que je lui fournirai. Après un moment de réflexion, la princesse me dit : — Alors je vous donnerai aujourd'hui môme une commission de ce genre.

Et tirant le tiroir de la petite table de bois de rose placée près d'elle Regma prit un papier, le lut, et me demanda :

112° LiV. E. Sue. - Enfants trouvés. - Éd. J. Rouff et O". l\2^ LiV.

— Connaissez-vous la rue du Marché- Vieux ?

— Non, madame la princesse.

— Cette rue doit être du côté de la rue d'Enfer.

— Je la trouverai facilement, madame la princesse.

— Eh bien! au numéro 11 de la rue du Marché- Vieux, habite une malheureuse veuve nommée M""* Lallemand... elle est paralytique et hors d'état de quitter son lit. Sa fille, âgée de onze ou douze ans au plus, est <iéjà venue ici deux fois m'implorer pour sa mère. Cette enfant m'a tellement intéressée, que je lui ai donné des secours... Avant-hier je l'ai revue; elle m'a suppliée de venir voir sa mère, celle-ci ayant, disait-elle, à me confier quelque chose de la plus grande importance pour elle; mais ne pouvant bouger de son lit, ne sachant pas écrire et ne voulant pas charger une enfant de l'âge de sa fille d'une commission si grave, elle était forcée de me prier de venir la voir. Je le lui ai promis, et j'irai demain ; seulement, comme l'enfant m'a dit que les voitures pouvaient à peine entrer dans cette petite rue d'im quartier perdu, oii l'apparition de ma voiture ferait d'ailleurs événement, ce qui me serait fort désagréable, vous irez tantôt chez cette pauvre femme, afin de savoir à quel étage elle demeure, et de m'éparguer ainsi l'embarras de la demander dans la maison, oii il n'y a pas de portier, m'a dit l'enfant.

— Faudrait-il annoncer à cette femme la visite de madame la princesse pour demain?

— Oui, cela la rendra heureuse un jour d'avance... Vous lui direz que je serai chez elle sur les neuf ou dix heures du matin, — ajouta la princesse après un moment de réflexion.

— Madame la princesse désire-t-elleque je tâche de prendre quelques informations sur cette femme?

— Cette fois, c'est inutile... je crois tout ce que m'a dit sa petite tille... une enfant de cet âge serait incapable de mentir ou de tromper à ce point.

A celte réflexion de Régina, j'aurais dû, instruit par l'expérience, me souvenir, hélas! que trop souvent la corruption atteint jusqu'à l'enfance; mais j'étais loin de prévoir que cet appât tendu à l'âme généreuse de Régina cachait un piège horrible... une machination diabolique...

Cette triste révélation ne viendra que trop tôt.

— Tenez, voici l'adresse de cette pauvre femme, — me dit Régina en me remctlant un papier. — Allez d'abord chez M"'® Wilson porter ma lettre, [)uis vous ferez cette autre commission.

Au moment où j'allais sortir, la princesse ajouta avec beaucoup de bienveillance et de dignité :

— C'est grâce aux excellentes recommandations du docteur Clément que je vous donne une preuve de confiance dès le premier jour de votre entrée à mon service ; j'espère que vous y répoudrez par votre zèle et par votre discrétion.

— Je ferai tout ce que je pourrai afm de satisfaire madame la princesse.

Et je quittai l'appartement de M""^ de Montbar

Il m'est impossible d'exprimer les mille pensées dont je fus agité ensuite de ma première entrevue avec Régina; ce fut une sorte d'étourdissement d'esprit si violent que je montai en hâte à ma chambre, afin de me recueillir et de reprendre le sang-froid nécessaire pour supporter, sans trouble, les regards de mes nouveaux camarades.

L'impression terrible qui domina d'abord toutes les autres et que je ne cherchai pas à me dissimuler, tant elle m'épouvantait, fut un ressentiment d'amour passionné... brûlant... sensuel, que je n'avais jamais éprouvé pour Régina. Jusqu'alors toujours grave et austère, entourée du prestige sacré de sa tristesse filiale, Régina m'était apparue dans une sphère si élevée, elle placée si haut, moi si bas et si loin, que je n'avais pu subir l'influence de \d. femme... de la femme jeune, belle, charmante.

Anéanti sous ces impressions remplies de charme et de terreur, un moment j'eus peur... ma résolution m'abandonna... j'entrevoyais un avenir de tortures sans nom, que je n'avais pas soupçonnées. Ce beau rêve de vivre sous le même toit que la princesse, de jouir à chaque instant d'une intimité presque forcée par mes relations domestiques... ces transports, à la seule pensée de la voir, de l'entendre chaque jour... ce bonheur ineffable de pouvoir me dire, en parlant d'elle, ma maitressey de lui appartenir en effet, corps et âme... tant de ravissantes visions se dissipèrent du moment oii j'envisageai cette réalité : un valet amoureux FOU DE SA MAITRESSE... passiou iuseusée à force de honte^ de ridicule, de bassesse; passion irritée, exaspérée à chaque instant par la femme qui la cause à son insu; car, si réservée qu'on soit, l'on se gêne encore si peu devant son valet!

Et ce n'était pas tout : la moindre émotion trahie, un regard, une rougeur furtive, le plus léger trouble dans ma voix, un tremblement involontaire, pouvaient non seulement me faire chasser de cette maison avec ignominie, mais je perdais à jamais l'occasion de servir peut-être grandement la princesse; car j'avais déjà eu, quoiqu'elle l'ignorât, une part d'action assez large, assez salutaire sur la vie de Régina pour espérer encore quelque fruit de mon dévouement.

En présence d'un tel avenir, mon courage fut encore sur le point de faillir; puis surmontant mon lâche effroi, songeant aux dernières recomjnandations du docteur Clément, aux encouragements de Claude Gérard, je résolus de poursuivre ma tâche et de lutter courageusement; comparant enfin ma position présente, si pénible qu'elle fût, à mes misères passées, alors que, las de souffrir de la faim et du froid, j'avais attendu, espéré la mort au fond de la cave où je m'étais enseveli vivant, il me i^embla entendre la voix amie et austère de Claude Gérard me reprocher mon indigne faiblesse, comme un outrage aux jours meilleurs qu^un sort providentiel m'avait récemment assurés.

La cloche du déjeuner sonna et me réunit à mes nouveaux camarades : le maître d'hôtel, le cuisinier, le valet de chambre du prince et les deux femmes de la princesse. Les gens de livrée et d'écurie prenaient leurs repas chez le portier de l'hôtel. Je fus cordialement accueilli par mes compagnons de service; M"° Juliette, première femme de chambre de la princesse, proposa même de donner le soir chez elle un thé pour fêter ma bienvenue; il me fut facile de voir, à la réserve ou à l'insigniiiance des propos tenus à l'office pendant ce premier repas, que l'on n'était pas encore en confiance avec moi. Je crus utile et prudent de faire acte de bon compagnonnage en offrant à mes convives de me charger des commissions qu'ils pourraient avoir en allant remplir les ordres de la princesse ; M"^ Juliette, la femme de chambre, accepta et me pria, puisque j'allais porter une lettre chez M"'° Wilson, d'inviter M"® Isabeau à venir le soir même prendre le thé avec nous, si elle était libre.

Je me rendis d'abord chez M™^ Wilson ; elle occupait une très élégante maison de la rue de Londres, oii se trouvaient les bureaux de M. Wilson, riche banquier américain. Le domestique qui me reçut à l'antichambre me dit que M"'' Wilson était sortie; je lui remis la lettre de ma maîtresse, et le priai de me conduire auprès de M'^" Isabeau, la femme de chambre. Je trouvai cette jeune fille occupée à coudre. Elle était loin d'être belle; mais elle avait une taille svelte et gracieuse, de magnificjues cheveux et une certaine distinction de manières. Ayant appris que M"'° Wilson était Vamie intime de la princesse, il ne me parut pas sans intérêt de causer avec M"" Isabeau, qui d'ailleurs s'y prêta avec la meilleure volonté du inonde, car elle me parut singulièrement 'parlante.

— Je suis chargé, mademoiselle, — lui dis-je, — de vous prier de venir prendre le thé chez M"° Juliette.

— Avec grand plaisir, monsieur, — me répondit M"*" Isabeau d'un air surpris. — Donnez-vous la peine de vous asseoir... Mais je n'ai pas l'avantafie de...

— Je suis nouvellement entré, comme valet de chambre, chez M"'° la princesse de Montbar, et j'apportais une lettre de ma maîtresse pour M™*" Wiison,

— Ah! très bien, monsieur... c'est différent... Madame est sortie, elle ne doit pas rentrer avant quatre ou cinq heures... Vous remercierez bien, n'est-ce pas ? Juliette pour moi. Comme madame va au spectacle et au bal ce soir, je crois même avec la princesse... j'aurai, je l'espère, ma soirée libre... C'est bien aimable à Juliette d'avoir pensé à moi... une nouvelle amie.

— Ah! il n'y a pas longtemps que vous connaissez M"" Juliette?

— Mon Dieu, non; notre amitié date de l'amitié de nos deux maîtresses... Madame m'a envoyée plusieurs fois chez la princesse, c'est comme cela que j'ai fait connaissance avec Juliette.

— Je croyais M""" Wiison l'amie intime de ma maîtresse?

— Certainement, mais on peut être intime sans se connaître pour cela depuis longtemps... Aussi... tenez, entre nous, ce n'est pas pour vanter ma maîtresse... mais sans elle... la princesse...

— La princesse?...

— Ma foi, écoutez donc, du train oii elle allait, elle serait peut-être à cette heure morte de chagrin.

— Vraiment ! — m'écriai-je; puis j'ajoutai : — Vous concevez, mademoiselle, mon étonnement... étant tout nouveau dans la maison... et n'ayant pas remarqué que Madame... fût triste...

— A cette heure, elle n'est plus triste, certainement ; mais il y a deux mois c'était à fendre le cœur; heureusement la princesse a fait connaissance avec Madame, et alors tout a changé.

— Votre maîtresse fait des miracles, il me semble...

— Je crois bien, elle est si vive, elle aime tant le plaisir pour elle et pour les autres, elle a tant d'esprit, elle est si gaie, qu'il n'y a pas de mélancolie qui tienne avec elle... Aussi, elle vous a joliment arrangé la tristesse de la princesse. Elles sont maintenant toujours en fêtes, en plaisirs. Tenez, aujourd'hui encore, je crois qu'elles vont ensemble aux Italiens et de là au bal...

Notre entretien fut interrompu par l'arrivée d'une gouvernante anglaise, tenant par la main la plus jolie enfant que j'eusse jamais vue, un ange de beauté, de fraîcheur et de grâce.

— Si Madame rentrait avant moi, mademoiselle Isabeau, — dit la gouvernante, — vous la préviendriez que j'ai emmené M"° Raphaële se promener, car il fait très beau.

— Très bien, madame Brown, — dit la femme de chambre.

— Adieu, ma bonne Isabeau, — dit Raphaële en embrassant affectueusement la camériste; — je te rapporterai un gâteau...

Et l'enfant, toute joyeuse, sortit en sautant.

— Quelle charmante petite fille!... — dis-je à Isabeau.

— N'est-ce pas qu'elle est jolie, M"" Raphaële? Et gentille, et bonne, jamais fière; il n'y a pas un meilleur cœur... Ah! l'on peut dire que si celle-là ne rend pas un jour un mari heureux... c'est bien qu'il ne le voudra pas... Pauvre petite... Seulement, ça sera si bon, que ça n'aura pas de défense... C'est pas comme Madame!... Ah! elle... par exemple...

Cet entretien qui, pour mille raisons, m'intéressait extrêmement, fut de nouveau interrompu; on demanda M"" Isabeau à la lingerie; je ne jugeai pas devoir rester plus longtemps, et je pris congé de M"^ Isabeau, qui me dit :

— A ce soir, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?

— Martin.

— Monsieur Martin, vous direz à Juliette que j'aurai ce soir de bonnes histoires toutes chaudes à lui raconter... pas sur mes maîtres, bien entendu... monsieur Martin, mais sur les maîtres des autres...

— Je comprends, — • lui dis-je en riant, — c'est un échange ; de cette façon, le diable n'y perd rien.

— Que voulez-vous, monsieur Martin, — me dit ingénument M"° Isabeau; — on voit, on écoute, on se souvient, on confie cela à des amis... comme un secret... et puis après on ne répond de rien.

Un pressentiment presque certain me dit que le soir, au thé que donnait M"* Juliette, je devais entendre de curieuses révélations.

En sortant de chez M""® Wilson, je me hâtai de me rendre rue du Marché- Vieux, près de la rue d'Enfer, afin de visiter la pauvre femme paralytique chez qui la princesse de Montbar devait se rendre le lendemain.

M^o Lallemand. — Le soupçon. — Conversation entre deux époux.

J^cirrivai rue du Marché- Vieux , sorte de ruelle si étroite, qu'une voilure pouvait difficilement y pénétrer. Guidé par l'adresse que m'avait remise la princesse, j'entrai dans la maison de la femme paralytique; une sombre allée, où je ne vis pas de loge de portier, conduisait à l'escalier, aussi très obscur. Afin de me renseigner sur l'étage où demeurait M*"^ Lallemand, je frappai à deux portes s'ouvrant sur le palier du premier.

Personne ne me répondit.

Supposant ces chambres habitées par des oavriers alors en journée, je montai au second ; je frappai encore.

Même silence.

Assez étonné de cette solitude, je montai au troisième et dernier étage, sauf les combles ; je heurtai de nouveau et inutilement à plusieurs reprises. J'allais redescendre, croyant m'être trompé de numéro, lorsque j'entendis un bruit de pas se rapprocher de la porte, et une voix d'enfant demanda :

— Qui est là?

— C'est quelqu'un qui vient voir M""® Lallemand de la part de M™* la princesse de Montbar... — répondis-je.

Aussitôt la porte s'ouvrit; je ^vis une petite fille de onze ou douze ans, d'une figure douce et naïve.

— M""® Lallemand demeure ici? — lui dis-je en jetant un regard sur une première pièce nue, délabrée, où aboutissait l'escalier d'un grenier, sans doute.

— Oui, monsieur, — me répondit l'enfant, — elle est couchée et ne peut pas se lever.

— Puis-je la voir, et lui parler de la part de M"*^ la princesse?

— Je vais le lui demander, monsieur, — me dit la petite fille, qui revint au bout de quelques instants m'ouvrir une porte, et j'entrai.

Une femme jeune encore, à l'air souffrant, à la physionomie inté-

ressante, était couchée sur un grabat au milieu d'une chambre qui tra-, hissait une profonde misère. Lorsque j'eus dit à cette femme qu'elle recevrait sûrement le lendemain matin la visite de la princesse, des larmes coulèrent de ses yeux, et par un mouvement de joie touchant, elle embrassa son enfant avec effusion, puis elle m'exprima sa reconnaissance pour la princesse en des termes si simples, si naturels, si profondément sentis, que, vivement ému de cette scène, je me promis de rendre compte à ma maîtresse de cette impression si favorable k sa protégée.

Quand je pense, à cette heure, que tout cela était de la part de cette créature une comédie qui cachait un infâme guet-apens, je suis encore à comprendre la possibilité d'une si effroyable dissimulation.

Je quittai la rue du Marché- Vieux si complètement rassuré par ce que je venais de voir et d'entendre, qu'il ne me vint pas à la pensée de prendre des renseignements sur M""" Lallemand; j'oubliais même l'étonnement que j'avais ressenti en trouvant cette maison uniquement habitée par la protégée de la princesse.

Rentré à l'hôtel, je m'habillai avec soin; je devais le soir servir à table. Le tailleur du prince était excellent. Je revêtis un habit du plus beau drap noir, élégamment coupé. Lorsque ma toilette fut terminée, je me regardai dans la petite glace de ma chambre ; soigneusement cravaté de batiste blanche, chaussé de bas de soie noire et d'escarpins bien luisants à boucles d'or, je ne craignis pas d'être reconnu par le prince, qui ne m'avait adressé la parole qu'une fois, et alors qu'à moitié ivre il me plaisantait sur les haillons dont j'étais couvert.

En entrant dans l'office de la salle à manger, je trouvai le maître d'hôtel et le vieux valet de chambre du prince, qui me dit affectueusement :

— Avant d'aider au couvert, mon cher ami, avez-vous été voir si le feu du parloir de madame allait bien? Elle ne peut tarder à rentrer...

— Non, moQsieur Louis, luidis-je; je n'y avais pas songé et j'y vais...

— N'oubliez pas aussi, lorsque madame rentrera, de vous trouver à la porte du parloir d'attente pour la recevoir.

— Je vous remercie, monsieur Louis; mais comment serai-je instiuit du retour de madame?

— C'est bien simple, par le bruit de sa voiture d'abord, et puis par deux coups du timbre qui correspond à la loge du portier... Le timbre frappe un coup lorsque monsieur rentre, deux coups lors([uc c'est madaine...

Je me rendis donc dans le parloir de la princesse pour veiller à son feu ; je ne pus m'empôcher de tressaillir en sentant de nouveau le par-

« Elle se chargea des fleurs et des bouquets. » (Page 900.)

fum particulier à cette pièce, où Régina se tenait de prédilection, parfum doux, suave, quoique pénétrant; oubliant, je l'avoue, un instant mon service, je regardais autour de moi avec émotion, contemplant ces fleurs, ces tableaux, ces livres, ces meubles qui ornaient le sanctuaire de la princesse, lorsque j'entendis marcher dans une petite galerie de tableaux qui séparait le parloir où je me trouvais de la chambre à coucher de la princesse.

113* LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'^. II30 Ljy^

Au moment où, de crainte d'être surpris inactif, je me baissais vivement vers la cheminée, le prince entra... J'étais courbé, je ne pus voir son visage, mais un assez brusque temps d'arrêt dans sa marche me prouva qu'il était surpris de trouver là quelqu'un. Il referma la porte de la galerie des tableaux, je me redressai et m'inclinai respectueusement.

— Vous êtes le nouveau valet de chambre de M™" de Montbar? — dit le prince, presque sans me regarder, et en s'arrôtant à peine un instant.

— Oui, mon prince.

— C'est bien, — me dit-il, et' il sortit.

Quoique j'eusse à peine eu le temps d'envisager M. de Montbar, il me parut assez contrarié d'être vu sortant de l'appartement de sa femme, contrariété que je ne m'expliquai pas ; lorsqu'il fut parti, jetant par hasard les yeux sur la petite table placée auprès du fauteuil de Régina, il me sembla voir un certain désordre parmi les objets placés sur ce guéridon. La tapisserie commencée était tombée à terre, ainsi qu'un livre, et le tiroir à demi ouvert, je ne sais pourquoi. En me rappelant la surprise et l'espèce de contrariété manifestées par le prince à mon aspect, l'idée me vint que, profitant de l'absence de sa femme, il avait peut-être cherché quelque chose dans les meubles de l'appartement... Je frémis, pensant que cette indiscrétion ou cet abus de confiance, s'il se découvrait, pourrait m'être attribué.

Cette pensée m'accablait, lorsque j'entendis un roulement de voiture dans la cour de l'hôtel ; presque aussitôt après retentirent deux coups de timbre.

Fidèle aux instructions de Louis, je courus au salon d'attente ouvrir la porte à la princesse; je crus bien faire en la saluant respectueusement; mais elle me dit avec bonté, quoique en souriant un peu :

— Une fois pour toutes, vous ne me saluerez plus chez moi... n'est-ce pas?

Confus de ma maladresse, je balbutiai quelques excuses; mais Régina me dit, tout en traversant le second salon qui conduisait à son parloir :

— Vous êtes allé chez M""" Wilson?

— Oui, madame la princesse... mais je ne l'ai pas trouvée.

— Vous direz alors à la porte que, dans le cas où il viendrait pour moi une lettre de M'"^ Wilson, on me la monte à l'instant,

— Oui, madame la princesse...

— Et M'"'' Lallemand?

— Je l'ai vue, madame la princesse; elle demeure au troisième étage de la maisou dont madame m'a donné l'adresse...

— Vous l'avez prévenue que j'irais la voir demain matin?

— Oui, madame la princesse.

— Il y a là bien de la misère sans doute... — me demanda tristement Régina.

— Oui, madame... une bien cruelle misère.

— Et cette femme, j'en suis certaine, est intéressante?

— Je crois qu'elle mérite toutes les bontés de madame la princesse.

— Allons, tant mieux; car...

Puis, s'interrompant, la princesse me dit en regardant la petite table placée à côté de son fauteuil :

— Quelqu'un est donc entré ici pendant mon absence?

— Je l'ignore, madame la princesse, — répondis-je avec un embarras stupide, car je ne doutais pas de la cause de l'étounement de la princesse, et je tremblais d'être soupçonné.

— C'est singulier, — dit M"'" de Montbar, et se retournant, elle me regarda fixement.

Je m'abusais sans doute, mais il me sembla lire sur sa physionomie une expression d'étonnement et de défiance. Je me troublai tellement, que, malgré moi, je devins pourpre, et au lieu de lui dire, chose bien simple pourtant, que, devant moi, le prince était sorti du salon des tableaux, je restai muet, aussi péniblement ému que si j'avais été coupable. Sentant néanmoins le danger de ma position, j'allais faire un effort pour éloigner de moi tout soupçon, lorsque la princesse me dit sèchement :

— Vous demanderez ma voiture pour huit heures et demie...

Et la princesse, après avoir un instant chauffé ses pieds au feu de son parloir, entra dans la galerie des tableaux qui précédait sa chambre à coucher, et disparut.

Navré de ma maladresse, je descendis chez le portier alin d'exécuter les ordres de ma maîtresse; les gens d'écurie prenant leur repas chez M. Romarin, c'était le nom du maître de la loge, je pouvais remplir ma double commission.

M. Romarin, poudré à blanc et habillé en grande livrée, homme important s'il en fut, se chargea de prévenir le cocher de la princesse et me remit deux lettres, dont l'une venait d'être apportée à l'instant même de la part de M"'" Wiison; avec celte lettre, le portier me donna trois magnifiques bouquets de bal soigneusement enveloppés, et me dit :

— I/un de ces bouquets a été apporté avec ce carton de fleurs, par le garçon de la fleuriste de M'"' la princesse... les deux autres bouquets l'ont été par des commissionnaires qui n'ont pas dit de quelle part ils venaient.

Parmi ces deux bouquets sans noms que je remportai, j'en remarquai un de magnifique lilas blanc et de violettes de Parme.

En gravissant lentement Tescalier, je contemplais avec une mélancolie amère ce frais et mystérieux bouquet de fête qui exhalait un doux parfum ; car, par un étrange contraste, je me rappelais ces pauvres bouquets de perce-neige blancs et violets, mystérieux aussi, que, pendant tant d'années, j'avais, à chaque funèbre anniversaire, déposés sur la tombe de la mère de Régina sans que la jeune fille eût jamais connu la source de cette pieuse offrande... A ces souvenirs, une larme me vint aux yeux. Ces humbles et tristes fleurs dont mon dévouement ignoré ornait autrefois un tombeau, n'étaient que trop l'emblème de mon humble et triste amour.

En remontant dans l'appartement de la princesse, j'y trouvai sa femme de chambre. Elle se chargea des fleurs et des bouquets, et j'allai attendre dans la salle à manger l'heure de servir à table.

Presque aussitôt la porte s'ouvrit à deux battants ; le prince entra avec sa femme. Sur un signe du maître d'hôtel, j'allai me placer derrière la princesse.

Pour la première fois, je voyais M. de Montbar et sa femme réunis. Quoique leur entretien dût être nécessairement contenu par la présence de leurs gens, je redoublai d'attention afin de tâcher de pénétrer dans quels rapports ils se trouvaient; j'avais acquis, en l'exerçant, une telle faculté d'observation, qu'il me fallait peu de chose pour me mettre sur la voie de ce que je désirais connaître.

Le prince me parut froid, distrait, et affecter envers sa femme une politesse presque cérémonieuse ; tel fut, à peu près, leur entretien après quelques paroles insigniliantes.

— Vous sortez ce soir? — dit le i)rince à sa femme.

— Oui... je vais aux Italiens.

— Mais, ce n'est pas votre jour, il me semble?

— M"'^ Wilson me donne une place dans sa loge ; elle vient me prendre, et nous irons ensuite chez M""" de Beauménil.

— Il y a grand bal, je crois?

— Elle ouvre son nouvel hôlel... On dit que c'est merveilleux, éblouissant... n'y viendrez-vous pas un instant?

— Certes uou, — dit le priDce, — je déteste ces cohues où Ton esl. convié de venir louer en chœur un faste insolent quand il n'est pas ridicule, à moins qu'il ne soit à la fois insolent et ridicule; d'ailleurs je soupe ce soir avec quelques amis chez Véry; de là, nous partons pour Fontainebleau, oii nous allons chasser pendant plusieurs jours.

— Vous serez absent longtemps?

— Six ou huit jours au moins... le temps de faire trois ou quatre chasses, Téquipage ne pouvant chasser que tous les deux jours.

— Ce sera une partie charmante ; serez-vous nombreux ?

— Non, pas trop : le marquis d'Hervieux et son beau-frère, maître de l'équipage, Blinval, Saint-Maurice, Thionville, moi et Alfred de Dreux, le célèbre peintre de chevaux, qui peindra des sujets d'après nature... Mais, à propos de peinture, — ajouta le prince, — savez-vous que je suis jaloux de vos tableaux?

— Vous leur faites vraiment trop d'honneur.

— Il y a surtout cette nouvelle marine d'Isabey... elle ne me sort pas de devant les yeux... c'est un chef-d'(fiuvre.

— Elle est charmante, en effet.

— Si charmante... que tantôt, pendant votre absence, je suis allé encore l'admirer...

Ce disant, et à ma grande surprise, le prince leva un instant les yeux sur moi, comme si cette explication de sa présence dans l'appartement eût été donnée à mon intention, explication dont je fus d'ailleurs ravi, car elle apprenait à M™" de Montbar ce que j'avais eu la maladresse de ne pas lui dire : — que, pendant son absence, son mari s'était introduit chez elle.

Ainsi devaient tomber les soupçons qu'elle pouvait avoir sur moi dans le cas où elle se serait aperçue de quelque acte indiscret.

— Je suis très heureuse que le tableau vous plaise, — avait répondu la princesse à son mari, — seulement je regrette que vous ne veniez l'admirer que... pendant mon absence.

Je ne sais si ces mots, prononcés par la princesse avec autant de froide politesse que si elle se fût adressée à un étranger, parurent au prince renfermer un double sens, mais il arrêta sur sa femme, pendant une seconde, un regard pénétrant; puis il ajouta :

• — Lorsque vous êtes chez vous, vous êtes toujours très entourée, et, vous le savez, il n'y a rien de plus fâcheux qu'un mari dans le salon de sa femme, le matin. A propos de vos amis, le beau d'Erfeuil est-il toujours aussi sot qu'il est beau?

— Il est plus beau que jamais.

— Et d'Hervillier a-t-il toujours ses désolantes prétentions de chanteur? Supplie-t-il toujours tout bas qu'on lui demande de chanter, afin de minauder une feinte résistance?... Comme ça lui va, un homme de six pieds... avec une carrure de tambour-major et une voix de chantre de cathédrale ?

— M. d'Hervillier a fait un progrès : il chante sans qu'on le lui demande.

— C'est le cri du désespoir, — dit le prince en continuant son persiflage ; — et cet énorme Dumolard, le frère de votre amie intime, — et M. de Montbar accentua ces mots avec une extrême malveillance, — cet homme d'une grosseur irritante prête-t-il toujours sa voiture et ses loges nMxbelIes dames, généreuses complaisances qui l'ont fait appeler V omnibus ?

— M. Dumolard est toujours cité pour son obligeance énorme... — répondit la princesse, qui me parut vouloir lutter d'ironie avec son mari. Mais il y avait dans cet échange de plaisanteries quelque chose d'amer, de froid, bien éloigné de cette gaieté douce, communicative, qui naît de la confiance et de l'affection.

— Mais à propos de sa sœur, — reprit le prince presque avec aigreur, — savez-vous qu'on parle beaucoup... mais beaucoup, de votre nouvelle amie ?

— De ma nouvelle amie?

— Oui, de M""" Wilson...

— C'est tout simple, une femme à la mode... De qui et de quoi... parlerait-on sans cela?

— Est-ce qu'il y a... un M. Wilson? — demanda le prince d'un ton de raillerie presque insolente.

La princesse fronça légèrement les sourcils, puis répondit avec un sourire contraint :

— ■ Quelle singulière question me faites-vous là?

— D'abord... c'est qu'on ne le voit jamais, ce M. Wilson.

— Si l'existence des maris qui ne paraissent jamais dans le monde était mise en doute... — reprit Régina, — avouez que la vôtre serait un peu compromise...

— Je ne crois pas... ou plutôt j'espère qu'il n'y a aucune comparaison à établir entre moi et M. Wilson, — dit le prince avec hauteur et un dépit mal contenu; — car il est de ces ridicules qui...

— Monsieur de Montbar, permettez-moi donc de vous offrir de cette gelée d'ananas... Elle est parfaite, — dit la princesse en interrompant son mari, qui, comprenant que M"'" de Montbar ne voulait pas continuer cette espèce de discussion devant nous autres domestiques, accepta sans

doute par convenance le mets qui lui était offert, car il n'y toucha pas, et reprit après quelques moments de silence :

— En allant tantôt chez vous admirer un de vos tableaux, j'ai vu sur une table trois gros volumes in-folio... Qu'est-ce que c'est donc que cela? Est-ce que vous devenez femme savante?

— Ce sont des gravures... une collection de portraits historiques, que M. Just Clément a bien voulu me prêter... Je cherchais un costume pour un bal costumé, M. Just m'a conseillé de choisir parmi les gravures qui lui viennent de son père.

— Et... comment va le capitaine Just? — demanda le prince, non plus avec cet accent sardonique dont il avait accompagné ses questions sur quelques-uns des amis de sa femme, mais avec gravité et une sorte d'hésitation...

Du moment où il eut nommé le capitaine Just, je remarquai que le prince, assis à table en face de sa femme, ne la quittait pas des yeux et semblait l'observer.

Régina ne parut pas s'apercevoir de l'attention presque inquiète du prince et répondit avec une parfaite simplicité :

— M. Just Clément est toujours triste de la mort de son père... mais cette tristesse est douce et calme... Loin de craindre les occasions de parler de celui qu'il regrette, il les recherche, au contraire... et il me trouve toujours disposée à lui offrir cette consolation, car j'avais pour son père autant de vénération que d'attachement.

— Le docteur Clément était un homme des plus respectables, en effet, — répondit le prince, — et puisque nous parlons de lui, je vous dirai que son protégé et le vôtre, ce jeune médecin qu'il nous avait recommandé, est parti hier pour Montbar.

— Je le savais, il est venu prendre congé de moi, — répondit la princesse, — et je vous remercie d'avoir...

— Ne parlons plus de cela, — dit le prince en interrompant sa femme; — vous savez que je suis toujours heureux de pouvoir vous être agréable; mais, pour en revenir au capitaine Just, sa tristesse doit se trouver mal à l'aise au milieu de tous vos élégants.

— Lorsque M. Just Clément désire me voir, — répondit la princesse, — il m'écrit un mot le matin, et je le reçois d'assez bonne heure pour qu'il n'ait aucune chance de rencontrer quelqu'un.

— Je vous approuve fort; le capitaine Just a droit à être particulièrement distingué, non seulement à cause de la triste position où il se trouve, mais encore par sa valeur, par son mérite personnel; et, quoique jeune encore, c'est un homme qui, je l'avoue, commande la considération.

Ces derniers mots furent prononcés par le prince avec un accent de loyauté, de sincérité, qui me toucha. M""" de Montbar parut ressentir la même impression, car, au lieu de continuer de parler à son mari d^un ton sec et froidement poli, sa voix se détendit et s'adoucit.

— Je vous sais infiniment de gré, — reprit la princesse, — d'apprécier avec une si généreuse impartialité un homme qui n'est pas, comme on dit, de oiotre monde, et qui deviendra, je le crois, un de mes plus sûrs et de mes meilleurs amis...

Soit que le prince se reprochât le premier mouvement auquel il avait d'abord cédé en rendant justice au capitaine Just, soit que la réponse de la princesse lui eût causé quelque secret dépit, il reprit avec un sourire qui me parut ironique et forcé :

— Vous n'accorderez probablement au capitaine ces entrées privilégiées que jusqu'à la fin de son deuil?

— Pourquoi cela? — demanda gravement Régina.

— Mais, c'est que le capitaine, pour n'être pas de la même élégance que vos élégants, n'en est pas moins charmant, au contraire... — dit le prince en riant, — et s'il est aussi spirituel que savant, aussi aimable que distingué, aussi beau que brave, ce n'est pas une raison pour qu'il ne soit pas très dangereux.

— Quelle folie!... — dit la princesse.

— Vous ne savez pas ce que c'est que le capitaine Just... au point de vue de la séduction, — dit le prince en continuant de rire d'un air un peu contraint. — Il a eu des aventures fort bizarres, il a entre autres causé une passion folle... C'est un vrai roman; la pauvre femme a tout quitté pour suivre le capitaine en Algérie malgré lui, et elle a été tuée dans une rencontre avec les Arabes.

— Vous avez raison, — dit la princesse en souriant, — c'est invraisemblable et impossible comme un roman.

— Mais je vous parle très sérieusement, — dit le prince, — et je puis vous citer le nom... de l'héroïne.

— Je préfère l'ignorer... afin de croire à l'aventure, — répondit la princesse en souriant.

Puis, se levant de table, elle ajouta :

— Je vous demande pardon de vous quitter si tôt, mais je ne suis pas encore habillée; M™^ Wilson doit venir me chercher, et je ne voudrais pas la faire attendre.

Le prince quitta la table à son tour, et dit à la princesse :

— Adieu... car je ne vous verrai pas avant mon départ pour Fontainebleau.

« La princesse s'était à demi enveloppée d'un ample manteau. ., (Pa.^e „U7.,

abse^^'^'^'''' ~ "^'^ ^'' P"'"'''^''^' ~ ^*^ "^^ prolongez pas trop votre

- J'aurai toujours hâte, vous le savez, d être de retour auprès de TOUS, — dit le prince.

Et il entra dans son appartement, tandis que sa femme rentrait dans le sien.

114° LiV. E. Sue, - Enfants trouvés. - Éd. J. Rouff et C". H4« Liv.

Départ pour le bal. — Toilette de Régina et de M°>'= Wiisoa.

Quoique fort insignifiant en apparence, l'entretien de la princesse et de sou mari avait été pour moi plein de graves révélations. Il régnait évidemment une froideur contrainte entre M. de Mtotbar et sa femme. Il voyait avec peine l'intimité de la princesse et de M""^ Wilson. Il rendait loyalement hommage à la supériorité du capitaine Just, contre lequel il ressentait cependant une jalousie d'instinct... et cet instinct ne devait pas tromper le prince... car, le dirai-je... cette jalousie, je la partageais... mon cœur s'était douloureusement serré en apprenant l'espèce d'intimité qui existait déjà entre le capitaine Just et Régina, jalousie folle, basse et stupide de ma part, car, hélas! je n'espérais rien de mon amour... Mais quoique fou, bas, stupide, ce ressentiment n'en fut pas moins navrant, et j'entrevis vaguement une torture... plus cruelle encore que celle d'aimer sans espoir.

Après avoir dîné avec mes camarades, je remontai dans le salon d'attente de la princesse. J'y étais depuis peu de temps, lorsque j'entendis le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour de l'hôtel; bientôt après j'introduisis M""" Wilson dans le parloir de la princesse.

Lorsque après un quart d'heure environ ces deux charmantes femmes sortirent par une des portes du salon dans lequel j'attendais, je fus ébloui. . . Il était impossible de rencontrer deux beautés plus complètes, et pourtant plus différentes, que celles de la princesse et de son amie.

j^me ^rjisQ-Q^ blanche et rose, avec des yeux bleus et des cheveux noirs, portait une robe de velours vert pâle, garnie de flots de dentelle rattachés par des bouquets de roses-pompons ; une élégante coiffure des mêmes fleurs complétait cette charmante parure.

La princesse, d'une taille plus élevée que M""^ Wilson, mais non moins svelte, avait une robe de moire paille, recouverte d'une courte tunique de gaze blanche, garnie de feuilles de camélias naturels, attachés avec des diamants qui brillaient, au milieu de cette luisante verdure.

comme autant de gouttes de rosée cristallisées; une couronne de feuilles vertes sans fleurs, aussi constellée de diamants, ceignait le front blanc et superbe de Régina... Cette robe, très décolletée, ainsi qu'on les portait alors, laissait nus les épaules, les bras et la poitrine de la princesse, qui semblaient avoir la blancheur, le poli, la fermeté du marbre. Ses cheveux, d'un noir plus bleuâtre que ceux de M""® Wilson, au lieu d'être relevés en bandeaux comme le matin, se déroulaient en longs anneaux, qui caressaient son sein demi-nu ; plantée très bas derrière sa tête, cette magnifique chevelure se tordait à sa naissance en une tresse épaisse, nette, luisante, qui faisait valoir encore l'attache élégante d'un cou svelte et rond.

Une légère rougeur colorait les joues de Régina; ses trois petits signes noirs, veloutés, coquets, contrastaient comme autant de mouches d'ébène avec l'humide carmin de ses lèvres et le feu de ses grands yeux noirs, alors brillants et animés...

Bien plus encore que dans son négligé du matin, Régina m'apparaissait ainsi dans toute la voluptueuse splendeur d'une beauté que je ne lui soupçonnais pas...

Lorsqu'elle sortit de son parloir avec M""" Wilson, elles riaient toutes deux ; le rire de Régina était charmant, car il montrait des dents d'un émail éblouissant ; elle riait tout en approchant son bouquet de ses lèvres par un mouvement rempli de grâce, comme pour voiler cette gaieté à demi.

— Méchante... — lui disait M""® Wilson... — parmi cet arsenal de bouquets magnifiques, choisir celui... de votre fleuriste.

— Que de noms les jaloux vont lui donner, à ce pauvre bouquet marchand! — dit Régina.

— Les noms des hommes les plus à la mode de Paris y passeront, — reprit gaiement M""® Wilson.

— Avouez, ma chère, que ceci est un peu l'image de bien des choses... Si l'on savait ce que l'on envie!... — dit la princesse avec un accent singulier, — et il me sembla voir un nuage attrister un instant son front rayonnant.

En échangeant ces paroles avec M™® Wilson, la princesse s'était à demi enveloppée d'un ample manteau de satin cerise doublé d'hermine, que sa femme de chambre, qui l'avait suivie, venait de lui poser sur les épaules, après quoi Juliette me remit une paire de petits chaussons de taffetas noir ouaté, et me dit à demi-voix :

— Vous donnerez les chaussons de Madame au valet de pied de M"*® Wilson; recommandez-lui bien de ne pas les perdre.

Puis la femme de chambre rentra dans l'appartement, en me disant à voix basse :

— A tout à l'heure pour le thé.

Au moment de sortir du salon, M'"^ Wilson dit à la princesse :

— '■ Croisez bien votre manteau, ma chère amie, il fait horriblement

froid.

■ Se trouvant gênée sans doute par son bouquet et par son mouchoir

pour se bien envelopper dans son manteau très ample, très long, qu'il

lui fallait relever pour descendre l'escalier, la princesse me remit sou

bouquet et son mouchoir en me disant :

— Vous me donnerez cela dans la voiture.

En recevant de sa main dans ma main son mouchoir et son bouquet, dont le parfum monta vers moi par bouffées, je tressaillis, et je suivis lentement ma maîtresse, la voyant descendre, svelte et légère, les larges degrés de l'escalier de marbre.

M""" Wilson, qui la précédait de quelques pas, s'apercevant que le petit pied de la princesse était seulement chaussé de son soulier de satin blanc, lui dit d'un ton de reproche affectueux :

— Gomment, ma chère, par le froid qu'il fait, vous n'avez pas mis de chaussons ?

— Votre valet de pied me les donnera en sortant du bal... — répondit la princesse, — il sera temps alors.

— Et pendant toute la durée de l'Opéra, vous voulez rester les pieds glacés... et à la sortie?... attendre ainsi notre voiture pendant une heure? vous auriez un froid mortel... je ne souffrirai pas cela... vous allez mettre vos chaussons à l'instant même... et vous ne les quitterez qu'à notre arrivée au bal.

— Allons... cher tyran, — dit en souriant la princesse à M"'" Wilson, — il faut bien vous obéir.

En parlant ainsi, la princesse et son amie s'étaient arrêtées aux dernières marches de l'escalier ; Régina me dit :

— Donnez-moi mon mouchoir et mon bouquet, et mettez-moi mes chaussons.

Et prenant de mes mains le bouquet et le mouchoir, M"'^ de Montbar s'appuya sur l'un des balustres de l'escalier et me tendit sou pied.

Je me mis à genoux devant la princesse... Lorsque je pris dans ma main, oii il tenait tout entier, ce pied d'enfant chaussé de satin blanc et de bas de soie si fins, qu'à travers leur tissu diaphane je voyais la transparence rosée de la peau... d'où s'exhalait une faible senteur d'iris... lorsqu'en attachant la bride du chausson de taffetas mes doigts tremblants

LES ftlISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS. 909

rencontrèrent la cheville délicate d'une jambe déliée... lorsque enfin les plis traînants de la robe de ma maîtresse effleurèrent mon visage... je crus devenir fou... les artères de mes tempes battaient à se rompre... mes mains frémissantes brûlaient d'un tel feu, que ma maîtresse aurait dû sentir leur ardeur à travers la soie et le satin qui la chaussaient.

Heureusement elle ne s'aperçut de rien... et tandis que, éperdu, j'étais agenouillé à ses pieds, elle causait à voix basse avec M""" Wilson; quelques petits rires contenus interrompaient seuls le léger bruissement de leur causerie.

Ma tcàche accomplie, je me relevai presque étourdi, sentant mes genoux vaciller; la princesse, sans me regarder, me dit en se dirigeant vers le vestibule servant de première antichambre :

— Martin... vous m'attendrez...

— Oui, madame la princesse... — répondis-je en balbutiant.

Les valets de pied de la maison se levèrent respectueusement sur le passage de la princesse; deux d'entre eux allèrent ouvrir à deux battants la porte du perron.

A travers les vitres et à la clarté des grandes lanternes de cuivre de la voiture, je vis les deux jeunes femmes monter dans une élégante berline, que deux magnifiques chevaux gris, aux brillants harnais, entraînèrent rapidement.

Frémissant encore de l'acre et terrible volupté que je venais de goûter, je regardais cette voiture s'éloigner, plongé dans une sorte d'extase, lorsque je fus rappelé à la réalité do ma condition par la grosse voix de l'un des valets de pied de l'hôtel, qui, refermant bruyamment la porte du vestibule, après le départ de notre maîtresse, s'écria brutalement :

— Emballée!!!

En proie à un trouble indicible, à des pensées folles, ardentes, douloureuses, j'éprouvais une grande répugnance à me rendre au thé que la femme de chambre de la princesse dounait pour fêter ma bienvenue; j'aurais préféré rentrer chez moi jusqu'à l'heure de descendre au salon, pour y attendre ma maîtresse ; mais songeant à la recommandation du docteur Clément, au sujet des projets ténébreux du comte Duriveau, je crus que cette réunion domestique m'offrirait peut-être l'occasion dedécouvrir quelque chose.

D'ailleurs, ainsi que cela arrive lorsque l'on a l'esprit tendu vers

les éventualités d'un péril à la fois menaçant et inconnu, tout vous devient sujet de défiance, et l'on se livre aux suppositions les plus hasardées; ainsi, en réfléchissant à la récente et étroite intimité de la princesse et de M""^ Wilson, intimité qui semblait avoir une grande influence sur M""^ de Montbar, je me demandai dans quel but M""^ Wilson avait entraîné si soudainement Régina au milieu d'un tourbillon de fêtes et de plaisirs, elle qui vivait naguère dans une tristesse solitaire; si ce changement si brusque dans ses habitudes ne favorisait pas les projets de vengeance du comte Duriveau?

Et puis, enfin, pourquoi reculerais-je devant l'aveu de certaines pensées enfouies au plus profond des replis du cœur? Malgré moi, je me sentais presque jaloux de M™® Wilson; ses conseils avaient, sans doute, engagé Régina à s'étourdir sur ses chagrins ; et, dans l'inflexible égoïsme de mon dévouement, je n'aimais pas à la voir porter si fièrement ses souffrances. Sa fiévreuse ardeur pour le plaisir était sans doute factice; mais il me semblait, et mon cœur s'en navrait, que mon dévouement devenait moins utile à M'"^ de Montbar, du moment où elle trouvait quelque distraction au milieu des enivrements du monde. J'aurais préféré la trouver triste, abattue, comme par le passé, afin de pouvoir un jour peutêtre la tirer de cette tristesse, de cet isolement, en lui rendant les affections qu'elle devait regretter amèrement.

Ces réticences, ces jalousies, ces calculs dans le dévouement, sont puérils, quelquefois indignes; mais, hélas! c'est l'histoire de mon cœur qu'à cette heure je me raconte avec sévérité

Une autre raison m'engageait aussi à me rendre au thé de M"° Juliette, malgré ma répugnance. — Il est très possible, — m'avait dit encore le docteur Clément, — que le comte Duriveau, pour servir ses projets, ait parmi les gens de la princesse une créature à lui.

Je ne savais encore jusqu'à quel point cette crainte pouvait être fondée; n'ayant vu mes nouveaux camarades que le matin à déjeuner et le soir au dîner, repas assez court et dont ma présence, à moi nouveau venu, avait nécessairement dû bannir la confiance et la liberté habituelles, je n'avais pu rien observer.

La réunion du soir, plus animée^ plus intime, allait peut-être faciliter mes remarques ; d'ailleurs, à la première vue, mes compagnons de domesticité semblaient braver le soupçon : M"° Juliette et une autre femme de la princesse, chargée de la lingerie, toutes deux assez jeunes, et dont l'une, M"° Juliette, était fort laide, paraissaient d'honnêtes et inoffensives

créatures ; le valet de chambre du prince, vieux serviteur qui l'avait vu naître, me paraissait ne devoir pas exciter la moindre défiance, et le maître d'hôtel, homme grave, minutieux, paraissait continuellement absorbé par l'importance de ses fonctions. Quant à notre chef de cuisine (je ne parle du garçon et de la fille de cuisine que pour mémoire), il eût fallu un regard bien prévenu pour chercher un ténébreux machinateur sous son masque débonnaire, pâle et bouffi.

Parmi les gens de la maison, les personnages dont je viens de parler assistaient seuls au thé, car il régnait une sorte de démarcation entre eux, domestiques tout à fait d'intérieur, et les valets de pied, gens de livrée ou d'écurie qui ne vivent pas dans l'intimité du foyer.

Lorsque j'entrai dans la chambre de M"^ Juliette, mes compagnons et la plupart des invités étaient déjà réunis.

Je me souvins à ce moment des révélations dont l'entretien de plusieurs valets de pied, rassemblés autour du perron du Musée, avait été si prodigue; je devais entendre dans cette soirée trahir des secrets domestiques d'une bien autre importance que ceux que j'avais déjà surpris ; et la vie de bien des personnages éminents, envisagés sous ce point de vue intime, allait s'offrir à moi sous l'aspect le plus singulier.

Le thé. — Présentation. — Les domestiques du grand monde. — Un dîner diplomatique. Adresse d'un valet de cliambre.

Je fus accueilli avec beaucoup de bienveillance par la société de M"® Juliette ; celle-ci me présenta à ses invités en leur disant :

— C'est M. Martin, notre nouveau valet de chambre. — Puis, m'indiquant à mesure les personnages qu'elle me nommait, M"° Juliette ajouta :

— M"^ Isabeau, de chez M™^ Wilson.

— J'ai déjà eu le plaisir de voir mademoiselle ce matin, — dis-je en m'inclinant.

— jyjmo Lambert, de chez M""® la marquise d'Hervieux, — ajouta M'"' Juliette, en me signalant une jeune femme d'une figure très agréable, coiffée en cheveux et mise avec goût.

Je lie rappelai qu'à dîner, le prince avait annoncé à sa femme qu'il chassait avec le marquis d'Hervieux. M. d'Hervieux était le mari de cette jeune et charmante femme que j'avais vue sur le perron du Musée, si cruellement exposée aux lazzi effrontés des domestiques.

M"*" Juliette termina sa nomenclature féminine en me disant en souriant :

— M"^ Astarté, de chez M""* la ministre de la justice.

Je saluai M"" Astarté, dont le nom était si prétentieux; la physionomie de cette fille me parut impertinente et moqueuse. Astarté avait environ trente-six ans. Elle devait avoir été remarquablement jolie; ses cheveux étaient beaux et très noirs, ses dents charmantes, sa taille d'une élégance parfaite ; la plus grande dame n'eût pas été mise avec plus de goût et de simplicité que M'"' Astarté. Elle portait, sur ses cheveux lissés en bandeaux, un charmant bonnet de soirée en tulle garni de petites grappes de fleurs cerises ; sa robe de velours noir était montante, et son pied, cambré et chaussé de satin noir, me rappelait celui de la princesse.

— Nous attendions M""^ Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau, — me dit M"° Juliette, — • mais son maître est un si affreux tyran, qu'on ne sait jamais sur quoi compter avec lui.

|]il7!|||i|j|||||j||j|||

« Je vous demande pardon de me présenter en uniforme. » (Pa,i,'e 918.)

A ces mots, je me félicitai doublement d'assister à cette soirée.

Le personnel masculin de la société était moins nombreux; il se réduisait à deux de mes confrères; M"'' Juliette me les présenta de la sorte :

— M. Benard, homme de confiance de M. Lebouffi, le fameux député; M. Charles, dit Leforello, valet de chambre de M. le baron de Saint-Maurice, le lion des lions, surnommé don Juan.

115® LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Ed. J. Kouff et C'«. 115" LiV.

Il y avait entre les dehors, la mise, la figure de ces deux serviteurs, la même différence qui devait exister entre leurs maîtres. L'homme de confiance de M. Lebouffi, le célèbre député, était un grand homme, de noir vêtu, grave, composé, satisfait de soi, à cheveux gris et rares. Il me rendit mon salut avec une suffisance toute parlementaire.

Leporello (surnom qui me prouvait que l'antichambre n'était pas sans quelque littérature), loin de ressembler du reste au type du valet trembleur de don Juan, était un jeune et joli garçon, à la figure éveillée, hardie, à la tournure leste, aux manières cavalières; il portait assez élégamment des habits ayant sans doute appartenu à son maître; il me parut être la coqueluche de ces dames, et se montrer fort assidu auprès de M"'' Astarté, la reine de la soirée.

— Nous attendions bien encore le heau Fœdor, — me dit M"" Juhette après cette présentation en forme, — ■ mais il ne faut pas plus compter sur lui que sur M""" Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau.

— Son maître, — dis-je à Juliette, tâchant de me mettre au ton médisant de notre réunion, — son maître est-il donc aussi tyran que le comte Duriveau?

Ma question fut accueillie par un éclat de rire général. Me voyant un peu déconcerté, l'homme de confiance du député vint officieusement à mon secours, et dit d'un air capable :

— Notre lionoraUe collègue, ignorant sans doute quelle est la personne que sert le beau Fœdor, sa question est toute naturelle.

— ■ C'est vrai, c'est vrai, — dirent plusieurs voix.

— Mon cher, — me dit Leporello d'un air dégagé, — le beau Fœdor n'a pas de maître, mais il a une maîtresse... qui est la sienne... Gom- ]irenez-vous?

— Ah!... Leporello! Leporello! — s'écrièrent plusieurs voix d'un ton de reproche, — êtes-vous mauvaise langue!

— Dire cela... tout de suite à M. Martin...

— Voyez, vous le confusionnez.

En effet, par un rapprochement stupide, j'avais involontairement songé à Régina... le rouge m'était monté au front, et, malgré mes efforts pour répondre d'une voix assurée à Leporello, je balbutiai :

— Eu effet... je... ne... je ne comprends pas bien.

— Voilà la chose, mon cher, reprit Leporello avec un aplomb insolent, — le beau Fœdor est au service de M™° la marquise Gorbinelli ; il a cinq pieds sept pouces... vingt-cinq ans; il est frais comme une rose et a de superbes favoris aussi noirs que les cheveux d' Astarté. Maintenant,

surmontez-moi ce physique de sa "vieille marquise italienne de cinquante ans, qui porte des diamants dans le jour, du rouge comme en carnaval, une perruque brune à raies de chair, et vous comprendrez, mon cher, pourquoi je dis que la maîtresse du beau Fœdor... est la sienne. Ah çà! vrai? est-ce que cela vous étonne?

— Ma foi, oui, ça m'étonne, — repris-je en surmontant mon trouble, — et il me semble que cela doit paraître fort étonnant à tout le monde! N'est-ce pas, mesdames? — ajoutai -je, espérant généraliser la conversation et échappera l'attention dont j'étais l'objet.

— ■ Étonnant? mais non... pas si étonnant, — dit Astarté, — ça n'est peut-être pas si commun que de voir des maîtres avoir pour maîtresses nous autres femmes de chambre de leur légitime... mais ça se rencontre... et sans aller plus loin, quand j'étais chez la duchesse de Rullecourt, il y a eu la fameuse histoire de la baronne de Surville avec le grand Laforêt, le piqueur de son mari; mais il faut dire aussi que la baronne aimait beaucoup la chasse.

— Du reste, — reprit le vieux Louis, valet de chambre du prince de Montbar, — je me suis laissé dire par mon père, qui avait été élevé dans la maison de Soubise, que sous l'ancien régime bien des dames de la cour avaient des valets de chambre coiffeurs, et que les gaillards... enfin... suffit.

— Sous l'ancien régime... je crois bien, — dit l'homme de confiance du député en gonflant ses joues, — il n'y avait pas de mœurs, c'était le temps du droit du seigneur, du Parc-aux-Bœufs et de l'Œil-de... Cerf, non... du Parc-aux-Gerfs, de l'Œil-de-Bœuf et des talons rouges...

— Bon, — dit Leporello en riant, — voilà le vieux Benard parti... comme son maître...

— A propos de ça, — dit Benard, — ma belle Astarté, vous pouvez prévenir la femme de votre ministre que demain son époux n'a qu'à se tenir ferme...

— Comment ça?

— monsieur a péroré et gesticulé aujourd'hui pendant plus de deux heures dans le cabinet de toilette de Madame, devant sa psyché.

— Ah! la bonne farce! — dit Astarté.

— Une vraie comédie, — reprit l'homme de confiance de l'homme politique. — Pour figurer la tribune, il avait mis la baignoire de Madame en travers, et il était là à taper sur le couvercle en faisant les grands bras devant la glace comme un imbécile, se lançant à lui-niènie des regards foudroyants, se montrant le poing, ayant l'air de se traiter comme le dernier des derniers. ^

— 11 répétait donc sa parade? — dit Astarté, — la scène qu'il doit faire demain à notre ministre?

— Certainement, — reprit Benard, — d'autant plus qu^il parlait avec son organe de tribune, comme il dit... 11 a répété plus de vingt fois... et même c'en était embêtant à la fin, car je l'entendais de l'antichambre : C'est sous V empire cV une éniotion soudaine que j'accours à cette tribune... La France est là... je veux qiCélle m'entende... Il paraît que c'est surtout les mots : Émotion soudaine q\i' 'A ne pouvait pas arracher au naturel... A la fin... il les a tirés...

— Parole d'honneur, — dit Leporello, — ça serait à payer sa place.

— Et quand il disait : Za France est là!... il faisait un grand geste en montrant la porte de la garde-robe de Madame, — ajouta l'homme de confiance de l'homme politique, en partageant l'hilarité que causait ce récit.

— Et dire.. . — reprit Astarté en riant aux éclats, — que votre maître travaille comme ça pour rien... pour le ridicule... voilà tout... C'est pas comme tant d'autres ; car j'ai entendu dire à mon ministre qu'on trouvait pour mille écus par an... de très bons petits députés, qui ne parlaient pas encore trop mal...

^ Et à ta ministresse, lui rends-tu toujours la vie dure? — demanda M'"" Juliette à Astarté.

— Tiens, je crois bien... Ainsi, ce soir, elle ne voulait sortir qu'à dix heures pour aller au bal de l'intérieur. Ah! bien oui, moi qui voulais être ici à huit, je lui ai dit que j'avais à sortir, et je vous l'ai fait s'habiller en sortant de table, et plus vite (jue ça... C'était pour en crever, car elle mange comme un ogre... Et maintenant, parée comme une châsse, elle est à attendre devant sa pendule l'heure d'aller au bal... Et quelle toilette! quel paquet! comme c'est fagoté!...

— Vous avez donc un talisman, mademoiselle, — • dis-je à Astarté, - — pour faire ainsi ce que vous voulez de votre maîtresse?

— Son talisman, — dit Juliette en riant, — c'est qu'elle a été pendant quinze ans première femme de M"'" la duchesse de Rullecourt, la beauté la plus à la mode de la Restauration, et que M'""^ Poliveau, c'est le nom de la ministresse d'Astarté, se trouve si fière, si honorée d'avoir à son service une première femme de chambre de duchesse, que Astarté fait tout ce qu'elle veut dans cette maison, où on est trop heureuse de l'avoir.

— • Ah! maintenant je comprends, — dis-je à Astarté.

— Voilà tout mon secret, — me répondit-elle ; — mais ces gens-là c'est si bourgeois, si bêle, si encrassé!... Il n'y a rien à faire... Du reste, c'est très drôle : quand il vient une des collègues de ma ministresse la

voir, comme qui dirait M''^^ Galinard de la justice, ou M™' la miuistresse de l'iutérieur, dont le grand-père du côté maternel était portier, ma maîtresse me sonne sous prétexte de me donner un ordre, et puis elle dit à demi-voix à ses collègues, en se rengorgeant et en me montrant du coin de l'œil :

— C'est ma femme de chamlre; elle a été fendant quinze ans chez la fameuse duchesse de Rullecourt, et ma ministresse fait la roue pendant que les autres enragent.

— Oh! comme c'est ça! — s'écria Leporello en éclatant de rire. — Je connais un imbécile de maître qui salue toujours son cocher le premier, parce que cet Anglais a servi chez le fameux lord Ghesterfield.

— Autre comédie, — reprit Astarté. — Du matin au soir, ma maîtresse est à me dire : Ma chère petite [elle est familière... — dit Astarté en manière de parenthèse avec une incroyable insolence), ma chère petite, comment s'habillait M""= la duchesse? comment se coiffait M""* la duchesse? quel linge portait M""^ la duchesse? quels bonnets de nuit portait M""^ la duchesse?... Je crois. Dieu me pardonne! qu'un jour elle me demandera comment M™^ la duchesse...

Un éclat de rire général interrompit à propos la verve dMstarté, qui reprit :

— Et le ministre donc! c'est la même chanson sur un autre air. Gomme ce bourgeois est aussi vaniteux qu'ignorant du savoir-vivre, il est toujours à me dire : — Ma lionne (épicier, va!!!), ma bonne, est-ce que ça se faisait comme ça, chez M. le duc?... Ma bonne, comment s'habillait M. le duc, le soir? Ma bonne, comment servait-on à table chez M. le duc?

— Vous ne dites pas tout, belle Astarté, — dit galamment l'homme de confiance de l'homme politique. — Je suis sûr que votre ministre vous a dit : Ma bonne, est-ce que M. le duc ne vous faisait pas la cour?

— Il n'y a pas de doute, — reprit Astarté; — ■ il a un jour voulu batifoler, et m'a dit : Ma bonne, je suis sûr que M. le duc vous trouvait charmante, et qu'il vous le prouvait.

— Non, monsieur, — ai-je répondu à ce gros homme, — car, pour le prouver, M. le duc aurait commencé par me meubler un appartement et me donner une centaine de mille francs pour m'établir. — Là-dessus, le ministre est resté coi, a fait hum! hum! et s'est esquivé; pourtant ça aurait été drôle de faire l'éducation d'un ministre de la justice et de lui apprendre les belles manières; mais il est si laid, si crasseux, si avare, que je l'ai menacé de tout dire à sa femme s'il insistait, et même s'il n'insistait pas. Aussi, grâce à ma vertu, je fais du ménage ce que je veux,

918 LES MISÈRES DES ENFANTS TllOUVÉS.

je donne des places de garrons de bureau et d'huissiers comme s'il en pleuvait. Qui est-ce qui en veut?

— Ma foi! ça n'est pas de refus dans l'occasion pour un intime, —

dit Leporello.

— J'avais même une de mes amies qui servait une femme dont le mari était sous-chef dans nos bureaux; je l'ai fait nommer chef par une injustice atroce... Et voilà!

— Je réclame ta protection pour le frère d'une de mes camarades, — dit la femme de chambre de la marquise d'Hervieux. — Je te reparlerai de cela, Astarté.

— Tu n'as qu'à demander... je n'aurai qu'à dire à mon ministre : — M. le duc, qui était gentilhomme de la chambre de Charles X, n'aurait jamais refusé une grâce à quelqu'un de sa maison. — Je vous dis qu'il n'y a rien de plus orgueilleux que ces parvenus.

— Et quand je pense, — reprit notre maître d'hôtel, — que j'avais un cousin, brave et digne garçon, commis-marchand de son état, qui, avant la révolution de juillet, était d'une société secrète oii l'on jurait sur des poignards haine aux rois, aux nobles et aux iwêtres... et qu'il a vu cent fois votre ministre, Astarté, qui était alors M. Poliveau tout court, jurer et rejurer, comme un enragé, haine aux rois, aux nobles et aux prêtres !

— C'est donc pour ça, — reprit Astarté, — qu'il est à plat ventre devant la moindre robe noire, et qu'hier encore il me disait en roulant des ye^ix : — Ma bonne, M. le duc allait tous les dimanches à la messe, n'est-ce pas? — Oui, monsieur, il allait à la messe, mais il faisait tous les ans pour vingt-cinq mille francs d'aumônes dans ses terres. — A cela le crasseux bourgeois a encore fait 1mm! et a rentré sa grosse tête dans ses épaules rondes comme un colimaçon borgne dans sa coquille.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée de notre cuisinier : ce personnage fit une entrée magistrale, suivi de son aide de cuisine, portant sur un plateau cinq ou six assiettes de petits gâteaux sortant du four. L'assemblée accueillit cette galanterie culinaire avec une faveur marquée. Les gâteaux furent placés sur une table, à côté d'un service de thé en fort jolie porcelaine anglaise; l'aide de cuisine, soumis aux lois de la hiérarchie, sortit en jetant un regard de convoitise sur les gâteaux et sur les incitées de M"'= Juliette.

— Je vous demande pardon, messieurs et mesdames, — dit le cuisinier, — de me présenter en uniforme, — et il montra sa veste blanche et son bonnet de coton; il était resté fidèle à ce bonnet traditionnel et classique, méprisant la toqiie de percaline blanche des novateurs, des

, romani i que s, — disait-il.

— Vous excuserez donc la tenue d'un soldat qui sort du feu... — ajouta-t-il.

— Voilà votre meilleure excuse, monsieur le chef, — dit gracieusement Astarté, eu montrant les petits gâteaux élégamment montés sur les assiettes.

— Je crois, en effet, que les dames la goûteront, mon excuse, — riposta le cuisinier; — je vous recommande... vanité à part... ces liergères à la crème, piriuées aux fraises; c'est un entremets de primeur. Le grand Carême, sous les ordres duquel j'avais l'honneur de servir au congrès de Vienne, les avait inaugurées sur la table de S. E. M. l'ambassadeur de France... la veille de ce fatal dîner...

— Voyons, chef, en faveur de M. Martin, qui ne connaît pas l'histoire,— dit Juliette en riant, — nous l'écouterons encore une fois,

— Quelle histoire? — dit Leporello.

— Ça fait deux qui ne la connaissent pas, — reprit Astarté en riant; — allez, monsieur le chef, allez de confiance.

— J'ai le plus grand désir pour ma part d'entendre ce récit, lui dis-je.

— Si je reviens si souvent sur cette histoire, — reprit le cuisinier d'un ton pénétré. — c'est pour protester toujours, protester sans cesse, contre une lâcheté, une trahison dont je maintiens un cuisinier français absolument incapable.

— Diable! c'est grave. — dit Leporello.

— Il y allait de notre honneur, monsieur! — s'écria ce cuisinier formaliste, qui savait, d'ailleurs, parfaitement son monde; — en deux mots, voici le lait. Nous étions à Vienne, j'avais l'honneur de servir sous les ordres du grand Carême, chez M. l'ambassadeur de France; MM. les membres du corps diplomatique dînaient alternativement les uns chez les autres; ils avaient la bonté d'appeler cela dîner en France, en Angleterre, en Russie, etc., etc.; et vous concevez quelle rivalité existait entre MM. les chefs de cuisine... La veille de la signature des traités, on dînait chez monseigneur le prince de Metternich : c'était conséquemment la séance, c'est-à-dire le dîner le plus important du congrès... si important que monseigneur le prince de Metternich avait daigné corriger le menu de sa main, et ajouter au bas : Traiter ce diner comme un diner de têtes couronnées... J'ai vu l'autographe... j'en ai une copie dans mes papiers.

— Cela devient très intéressant, — dis-je au cuisinier; — on dirait qu'il s'agit d'une affaire d'Llat.

— 11 s'agissait d'une affaire d'Europe, monsieur!... — s'écria le cui-<j

sinier dip.omatique, — et vous allez voir pourquoi : il y avait eu jusqu'alors, comme je l'ai dit, une rivalité terrible entre MM. les ambassadeurs, mais une rivalité loyale... Malheureusement cette loyauté eut son terme; le jour de ce dîner solennel... un lâche, un infâme, au lieu de combattre à ciel... ou plutôt à fourneau découvert, soudoie à prix d'or un des aides du chef des cuisines de monseigneur le prince de Metternich. . . je ne sais quelle abominable drogue fut mélangée à la plupart des mets de ce dîner royal... traité avec tant d'amour, tant de respect par le chef des cuisines du prince... et...

— Ohl oh!... je devine la chose, — dit Leporello en riant.

— On n'était pas au dessert, — s'écria le cuisinier dans son indignation généreuse contre un si indigne procédé, — que déjà plusieurs de MM. les membres du corps diplomatique, ressentant de graves incommodités, étaient obligés de quitter la table... Quelques légères indispositions s'en suivirent, la signature des traités fut reculée de plusieurs jours... et Dieu sait les intrigues qui se croisèrent pendant ces trois jours ! — ajouta le cuisinier d'un ton mystérieux et diplomatique.

— Le fait est que c'était faire aller un peu drôlement la diplomatie, — dit Leporello.

— Le pis de l'affaire... — ajouta tristement le cuisinier, — c'est que l'auteur de cette infamie n'ayant jamais été connu, les soupçons ont tour à tour plané sur l'Angleterre, sur la Russie, sur la France!!... Sur la France!... oh! jamais, je proteste... je protesterai toujours... Si je me permettais d'accuser quelqu'un, j'accuserais la Prusse, car son chef de ci^isine était un malheureux fouille-au-pot... digne à peine de fricoter... c'est le mot, pour un de vos ministres, mademoiselle Astarté.

— Je crois bien... dîner de ministre, c'est tout dire, — reprit Astarté.

— Sauf un... — reprit le cuisinier, — car il faut être juste... S. E. monseigneur le comte M*** a été le seul ministre, lorsqu'il avait l'honneur de diriger les affaires étrangères, chez qui on ait jamais mangé un dîner de cinquante couverts chaud à point et exquis; mais cela s'explique : M. le comte M*^* est un grand seigneur qui a conservé les bonnes traditions.

Du reste, après les dîners de ministre, ce que j'ai vu de plus atroce..., ce sont les diners de famille d'un Américain colossalement riche, chez qui je me suis fourvoyé pendant trois mois... Gigot aux haricots, pièce de bœuf aux choux, flan aux pommes de terre, tel était le menu de tous les jours... mais six fois i)ar mois des dîners... oh! des dîners dignes du grand Carême... Il est vrai que le lendemain on vendait la desserte aux restaurateurs de moyen ordre... Ces extrêmes n'allaient

<" Le matin au bain. <• (PuLa- 'J27.

Liv. 116.

pas cà ma manière de travailler, et j'ai déserté... Il y a, du reste, beaucoup de maisons pareilles... — ajouta philosophiquement le cuisinier; — tout pour paraître... rien pour être...

— C'est comme beaucoup de nos élégants, — reprit Leporello, — je dis élégants, — ajouta-t-il avec suffisance, — parce qu'il n'y a plus que les femmes de notaire ou de ministre qui disent lions; ces gaillards-là ont un compte de cent francs chez la lingère et de deux mille chez le tailleur... je ne dis pas ça pour mon maître, car après M. le maréchal S***, mon maître est la 'plus grand homme de linge qui existe. A propos de mon maître, je vous dirai que je lui ai tout bonnement sauvé la vie ce matin... car, sans moi, demain il se battait à mort avec M. de Blinval... et il était tué... aussi vrai que vous avez les plus beaux yeux du monde, Astarté...

— Ah ! mon Dieu ! contez-nous donc ça, Leporello, — dit Juliette.

— Ah çà!... c'est bien entre nous... comme toujours? — dit Leporello avant de commencer son récit, et se posant carrément devant la cheminée, les deux pouces passés dans les entournures d'un gilet flamboyant, — c'est tout à fait entre nous?...

— Parbleu ! — lui fut-il répondu tout d'une voix.

— Mon maître. — reprit Leporello, — est, comme vous savez, l'amant de M"'^^ de Beaupréau et de Blinval, mais plus communément de M™" de Blinval...

— Tiens, de M""" de Beaupréau aussi? — dit la femme de chambre de la marquise d'Hervieux, — c'est donc du fruit nouveau?

— Du 17 novembre, dans l'après-midi, — répondit Leporello. — J'ai été faire du feu le matin de ce jour-là dans un second petit appartement que mon maître a été obligé de louer à cause de l'augmentation de sa clientèle.

Mais, pour en revenir à M. de Blinval, il est nécessairement l'ami intime de mon maître, vu que mon maître est l'amant de sa femme.

— Ce n'est pas comme chez nous, — dit la femme de chambre de la marquise d'Hervieux, cette charmante jeune femme blonde que j'avais remarquée sur le perron du Musée. — M. le marquis ne peut pas souffrir M. de Bellerive.

— A propos de ta maîtresse, — dit Juliette à sa compagne, — quand Leporello aura fini sou histoire, fais-moi penser à te dire quelque chose qui lui fera plaisir...

— Bon... continuez, Leporello.

— Ce matin donc j'avais quitté l'appartement de mon maître pour aller donner un ordre à l'écurie; le frotteur était resté en haut pendant

IIG*^ LlV. E. Sue. — Enfa.nts trouvés. — Éd. J. Rouff ex C'". 116° LiV.

924 LES MISÈUES DES ENFA.MS TUOUVÉS.

mon absence. M. de Blinval arrive, on lui ouvre et il entre chez mon maître; je rentre, l'imbécile de frotteur ne me dit rien, et voilcà qu'au bout de dix minutes arrive un commissionnaire avec une lettre de M°'°de Blinval. C'est très pressé, me dit le commissionnaire, il faut tout de suite une réponse.

Ne me doutant pas le moins du monde que M. de Blinval fût là, j'entre avec ma lettre, et je vois le mari fumant tranquillement son cigare avec mon maître, et riant comme un... bossu.

— Ah ! mon Dieu !

— Comment vous êtes-vous tiré de là, Leporello? — s'écrièrent les femmes avec intérêt.

— Mais pas trop mal... — dit Leporello avec fatuité, — pas trop mal... Mon maître, me voyant entrer avec la lettre sur mon plateau, tend la main pour la prendre, en me disant : — De qui est cette lettre? — Le mari était si près, qu'il devait nécessairement reconnaître l'écriture... très reconuaissable... des jambages longs de ça...

— Mais achevez-donc, Leporello; comme vous nous faites languir! Moi, je suis toute saisie, — dit Juliette.

— Donner un faux nom... ne m'avançait à rien, — reprit Leporello,

— la diable d'écriture était toujours là.

— Mais achevez donc^ au nom du ciel !

— Reculant alors le plateau hors de la portée de mon maître, et conséquemment hors de la vue du mari, je dis à mon maître en riant : — Je ne peux pas donner cette lettre à M. le baron... devant M. le vicomte.

— Pourquoi cela? — me dit mon maître tout bêtement. — Parce que M. le vicomte connaît l'écriture de cette lettre, — ai-je répondu en souriant. — Voyez-vous ce drôle de Leporello? quel aplomb de Frontin! — dit le mari en riant aux éclats, tandis que mon maître, averti par un coup d'œil de moi, se lève, prend la lettre et la met dans sa poche, après l'avoir parcourue.

— Bravo! Leporello, — fut-il crié tout d'une voix.

— Pendant le temps que mon maître lisait, — reprit-il, — le mari disait en levant le nez en l'air et en se frottant les jambes devant le feu. Voyons... je connais l'écriture?... De qui diable ça peut-il être? — Puis tout à coup il s'écrie : — Je parie que c'est une lettre de Fl/iae?... — Fifine est un rat de l'Opéra, drôle de petit corps, qui est un peu la maîtresse de tous ces messieurs du club. — Tu devines tout, Blinval ! on ne peut rien te cacher, — répondit mon pauvre maître, dont le front était couvert de gouttes de sueur. — Eh bien! — ajoute Leporello, — avouez que, sans mon aplomb, et j'ose dire sans mon intelligence, il arrivait de beaux

malheurs, car M. de Blinval est brave comme un lion; il tire le pistolet comme un dieu, et demain mon maître était mort... si le mari avait vu cette lettre; ce qui n'empêche pas qu'on dit de nous : Ces canailles de domestiques !

— Ça me rappelle un admirable trait de sang-froid du dernier amant de la duchesse de Rullecourt, — dit Astarté, — et vous pourrez donner, dans l'occasion, la recette à votre maître, Leporello. Cet amant reçoit une lettre de la duchesse dans des circonstances absolument pareilles... sauf qu'il n'avait pas un intelligent Leporello pour le servir... L'imbécile de valet de chambre apporte donc la lettre de la duchesse. — Tiens.., — dit le duc à l'amant, — une lettre de ma femme? Elle t'écrit donc ? — L'amant ne répond rien, lit la lettre avec un sang-froid superbe, et répond ensuite au duc. — Que le diable l'emporte, va ! ta femme ! — Comment ! — Tiens, tu feras la commission. — Et l'amant prend sur sa cheminée deux louis qu'il donne au mari. — Pourquoi ces deux louis? — dit celui-ci. — Et, pardieu, pour une de ces insupportables quêtes dont toutes les dames patronesses nous poursuivent, et ta femme ne m'a pas manqué. — Ce disant, l'amant jette la lettre au feu...

— Bravo...

— C'est très fort, — dirent plusieurs voix.

Le thé (suite'. — Cancans de domestiques. Inquiétude de Martin causée par la joie de M. Duriveau. — Retour du bal.

Plus j'entrais avant dans le milieu de ma condition, plus j'appréciais la justesse de la réflexion de Leporello. Evidemment, la plupart des invités de M"^ Juliette possédaient des seci^ets effrayants pour le repos et l'honneur de bien des familles. Cette pensée fut justifiée prcsr[ue aussitôt par M""^ Lambert, femme de chambre de la marquise d'Hervieux.

— Leporello a bien raison, — dit-elle; — le plus souvent les maîtres nous traitent mal, et pourtant bien des fois il ne tiendrait qu'à nous de mettre le feu dans je ne sais combien de ménages, de causer des séparations, des procès, des duels à mort...

— C'est pourtant vrai, — dirent plusieurs voix.

— Pour ma part, — reprit M""" Lambert., — je connais queïquîin qui pourrait faire aller... au criminel, et même, je crois, aux galères, c'est comme je vous le dis, un des personnages les plus huppés de ce temps-ci... et sa femme aussi, qui est toute la journée dans les églises, et qui fait sa grande dame.

— Ah bah! — dirent plusieurs voix avec surprise.

— Et de plus, — poursuivit M'"*" Lambert, — ruiner complètement le ménage, qui est encore plus avare qu'hypocrite, et qui a plus de trois cent mille livres de rentes.

— Dis donc comment !

— Il fallait, pour que le ménage dont je vous parle héritât d'un oncle immensément riche, que la femme eût un enfant. Voyant qu'elle ne pouvait pas parvenir à être grosse, elle est convenue, d'accord avec son mari, de simuler une grossesse. Il a bien fallu que ma maîtresse, car, après tout, c'est de moi que je parle, il a bien fallu que ma maîtresse me mît dans la confidence, moi, sa femme de chambre. Je me suis occupée de trouver une femme grosse, je l'ai logée dans une maison isolée. Ça se passait à la campagne; ma maîtresse a feint d'être en mal d'enfant dès que l'autre femme a été sur le point d'accoucher ; et c'est moi qui ai reçu Leufant... un beau garçon, ma foi... Je l'ai apporté dans un carton à

chapeau, et quand une bête de sage-femme de campagne, qu'on est allé exprès chercher trop tard, est arrivée, elle a trouvé un gros poupon criant comme un brûlé pour teter la nourrice dont on s'était précautionné.

— En voilà des roués ! — dit Leporello.

— Eh bien ! — reprit M""" Lambert, — vous me croirez si vous voulez, on m'a renvoyée de la maison pour cause... de moralité, parce qu'on avait surpris le cocher dans ma chambre; ça m'a outrée... J'ai menacé ma maîtresse; je lui ai dit que je pouvais parler sur bien des choses... Savez-vous ce qu'elle m'a répondu ?

— Quoi donc?

— Parlez si vous voulez, ma chère... les coni'plices sont autant punis que les coicjmbles.

— La coquine ! — dit Astarté.

— Et ça ne quitte pas les églises! — reprit Juliette.

— Elle avait raison, — reprit M"'^ Lambert ; — je la perdrais et moi aussi. Après cela, je me fais plus méchante que je n'en ai l'air; j'aurais pu me venger sans me perdre, que je ne l'aurais pas fait... Mais à propos, — reprit la femme de chambre de la marquise d'Hervieux en s'adressant à Juliette, — tu m'avais dit que tu savais quelque chose qui ferait plaisir à ma maîtresse.

— Elle le sait peut-être déjà ; mais enfin voilà ce que c'est : le prince part cette nuit pour Fontainebleau; il va chasser cinq ou six jours avec le mari de ta maîtresse.

— Cet homme-là est-il sournois! — s'écria ^P" Lambert. — On n'en savait rien ce soir chez nous; mais il n'en fait jamais d'autres. Quand le marquis s'en va, il ne veut qu'on soit content qu'au dernier moment. Ah ! pour ça, oui, Madame va être contente. Pendant cette absence-là, voilà sa vie de presque tous les jours : Le matin son bain, après ça son déjeuner, et puis vite un petit fiacre, et en voilà jusqu'à six heures, oiî elle rentrera à l'hôtel pour dîner; après dîner elle écrira une lettre de huit pages, que je porterai le lendemain matin (M. de Surville y répondra par un billet de deux lignes), et, la lettre écrite, elle s'habillera pour aller dans le monde revoir son trésor. Ses plus jolies, ses plus fraîches toilettes sont pour ce soir-là.

— Je les croyais brouillés ? — dit Juliette.

— Oui, pendant six mois, cette pauvre Madame... (elle est si bonne!) a manqué d en mourir; elle se fanait que c'était pitié... mais, maintenant, elle est redevenue charmante; son amant lui va si bien !

— C'est bien fait, — dit Astarté, — un mari si bête !

— Et si sale! —dit M"'" Lambert. — Nous voyons cela, nous autres...

Tenez, si le monde savait ce que nous savons, ou excuserait les trois quarts des femmes qui ont des amants.

— Je les excuse toujours, moi d^abord, — dit Astarté; — ce sont les meilleures maîtresses à servir... ça vous les rend d'une douceur... d'un onctueux !... Et chez vous, Isabeau, y a-t-il du nouveau?

— Oh ! chez nous. — reprit la femme de chambre de M""^ Wilson, — on est toujours gaie, toujours folle; on dit bonjour et bonsoir au père Wilson, qui ne met pas le nez hors de ses bureaux... et on adore un ange de petite fille... voilà tout.

— C'est drôle, — dit Astarté.

— Le fait est, — reprit Leporello, — que je n'ai jamais entendu rien dire sur M"'° Wilson chez mon maître; et Dieu sait comment on y habille les femmes du monde.

— C'est peut-être aussi parce que ces messieurs en déshabillent beaucoup, — dit Astarté.

— Bravo, — fit Leporello.

— Et ici ? — dit Astarté en interrompant du regard la femme de chambre de Régina.

J'éprouvais une angoisse singulière en attendant la réponse de Juliette, qui dit tout à coup :

— Tiens, où est donc le père Louis ?

C'était le vieux valet de chambre du prince; tous les yeux se tournèrent vers la place que cet ancien serviteur avait occupée; il avait discrètement disparu, sans que l'on eût remarqué son départ.

— Il aura filé, bien sûr, — reprit Juliette, — quand il a vu la soirée tourner aux cancans; il les déteste... Après tout, tant mieux, il est gênant, et puis on ne peut rien tirer de lui... sur notre maître.

Je fus en effet frappé de la discrétion de ce domestique, le seul qui fût sans doute dans le secret des excursions nocturnes du prince de Montbar; je me demandai par quel prodige d'adresse il avait pu cacher jusqu'alors aux autres domestiques de la maison les absences de son maître, qui, je l'ai su depuis, se renouvelaient assez fréquemment.

— Vous avez raison, Juliette, — reprit la femme de chambre de ^mo ^^iisou, — le vieux Louis nous aurait gênées... Eh bien! je vous disais : Et ici, depuis que la princesse court les bals et les fêtes avec ma maîtresse?...

— Voilà tout? rien de nouveau? — dit Astarté.

— Ma foi non ; Madame reçoit le matin la fleur des pois des élégants, comme dit Leporello ; elle fait toujours de superbes toilettes; on lui envoie des bouquets sans nom, comme ce soir ; elle porte de préférence celui de

« — Melchior... quel est cet homme? » (Page 93G.)

sa fleuriste. Je n'en sais ni plus ni moins. Après cela, si les femmes de chambre, pour bien des raisons... savent souvent la fin des choses, elles en ignorent les commencements... ça regarde les valets de chambre. Dame ! ils annoncent les visites, ils peuvent donc remarquer celles qui sont plus ou moins longues... selon que Madame est seule ou avec du monde... Ils peuvent encore observer la figure triste ou gaie que les assidus font en sortant... s'ils sont rouges ou s'ils sont pâles, et surtout

117^ LiV. E. Sue. — E.nfants Tuouviis. — Éd. J. Rolff t.t C'«. 117<= LlV

si, ayant leurs gants en entrant, ils les ont encore en sortant... C'est très important... J'ai entendu dire au vieux Lapierre, qui a été longtemps au service de la fameuse princesse Romanof, que presque toujours on se dégantait chez elle au cinquième ou sixième tête-à-tête .

— C'est très vrai d'observation, — dit Astarté. — Allez donc prendre la main d'une femme avec des gants !

— Aussi, — ajouta Juliette, — quant au nouveau qu'il pourrait y avoir ici, je vous dirais : Adressez-vous à M. Martin que voilà; mais il n'est valet de chambre de Madame que d'aujourd'hui.

— Ma foi, mademoiselle, — dis-je à Juliette, — je vous assure qu'il faudrait que les choses me crèvent les yeux ; je ne suis pas fort pour l'observation.

— Bah ! bah ! — me dit Juliette en riant, — on voit ça malgré soi. Honoré, qui était ici avant vous, monsieur Martin, n'était pas malin, ça n'empêche pas qu'il avait remarqué que M. le capitaine Just, ce beau grand jeune homme, était venu trois fois à l'heure oii Madame ne reçoit habituellement personne.

— Ah! ah! voyez-vous ça! • — dit Astarté en éclatant de rire, — et vous nous disiez, Juliette, qu'il n'y avait rien de nouveau ici.

■ — Je suis de l'avis de M'"" Juliette, — dis-je à Astarté, — il y a peu de temps que M. le capitaine Just a perdu son père, qui était l'ami de Madame, et elle disait au prince, aujourd'hui même à dîner, que le capitaine Just était encore si triste qu'il craignait de rencontrer du monde chez elle ; voilà sans doute pourquoi Madame le reçoit à une heure différente de ses autres visites.

— C'est égal, — dit en riant Astarté, — il n'y a rien de plus traître que les beaux grands garçons mélancoliques ; je vous recommande ce jeune homme-là, monsieur Martin, et lorsque vous me ferez le plaisir de venir prendre une tasse de thé au ministère de la justice, vous aurez aussi votre petit cancan à faire; écoutez donc, chacun son écot.

■ — Et ce sont nos maîtres qui payent, — dis-je en riant à Astarté, afin de cacher la pénible émotion que me causaient ces malignes remarques.

— Après ça, — reprit Astarté, — c'est, vous le voyez, en tout bien tout honneur. Entre nous, tout se dit, mais rien ne se sait au dehors. Tous, tant que nous sommes ici, nous pourrions être des domestiques terribles, comme dirait M. Gavarni... Eh bien ! je suis sûre que parmi nous personne n'a à se reprocher d'avoir al)asé d'un secret contre un maître.

— C'est vrai, — dit l'homme do coudance du d'''puLé. — Pourtant... si l'on voulait !

— Ah! bah? — dit Leporello, en éclatant de rire, — votre crâne de

député a donc des fûmes... vous pourriez donc le livrer à une foule de maris furieux?

— Non, farceur... mais à la rage de ses électeurs, qui sont aussi venimeux... que des maris. Tenez, ce matin, j'annonce à Monsieur le plus fort d'entre ses électeurs, le lélier du troupeau, comme dit mon maître, il l'appelle toujours comme ça avec Madame... le lélier ; en apprenant donc que le lélier était là : — Que le diable vous emporte ! — me dit mon maître en fureur, — je vous ai dit que je ne recevais jamais ces gens-là qu'une fois sur cinq ; mon Dieu ! que c'est assommant ! Allons, puisque vous avez dit que j'y étais, faites entrer. — Et une fois que le bélier est entré, il fallait voir les poignées de main, et entendre les : Comme 'cous êtes rare, mon cher monsieur! on ne vous voit jamais ! etc.; ce qui n'a pas empêché Monsieur de me dire, une fois que le lélier a eu les talons tournés : — Si vous avez le malheur de recevoir ce monsieur-là avant quinze jours d'ici... ^e vous laisse avec lui... Et vrai, ça m'a fait peur... seul avec le lélier!!

— Ah! fameux, le lélier! — s'écria Leporello en éclatant de rire. — Fameux ! le mot restera ! Ça me rappelle qu'il y a un an je cherchais un petit appartement pour les rendez-vous de mon maître; j'entre dans une maison superbe... trop superbe pour la chose; c'est égal, je parle au portier. — Avant tout, mon garçon, — me dit cet animal de loge, — je dois vous prévenir que le propriétaire tient à ce que sa maison soit parfaitement propre. — Après ? — Votre maître a-t-il des chiens ? — Non. — Des enfants ? — Il en fait, mais il n^en a pas, vu qu'il y en a qui en ont et qui n'en font pas. — Est-il député'^ — Non plus : mais pourquoi, diable! cette question? — dis-je au portier. — Parce que nous avons logé un député au cinquième, — me répondit le cerbère, — et en deux mois ses gredins d'électeurs limousins ont fait une telle procession avec leurs souliers crottés, qu'ils nous ont perdu l'escalier ; c'était une boue comme dans la rue.

La gaieté causée par le récit de Leporello fut interrompue par l'arrivée de M™^ Gabrielle, femme de charge du comte Duriveau.

La venue de cette femme excita au plus haut degré mon inquiétude et mon attention. Ses moindres paroles, sa physionomie, furent pour moi l'objet d'un examen pénétrant.

— Ah ! bonsoir, ma chère ; comme vous venez tard ! — ■ lui dit Juliette. — Les gâteaux sont tout froids, et le thé aussi.

— • Je suis encore bien heureuse d'avoir pu venir, allez ! — répondit cette femme assez âgée, grande, forte, à la figure virile, — je n'y comptais plus... Monsieur est un si fameux tyran! !

— C'est ce que je disais à ces dames, — reprit Julielte; — mais par quel heureux hasard avez-Yous pu vous échapper?

— Hasard est le mot, un vrai hasard : Figurez-vous que, depuis quelques jours, — reprit la femme de charge du comte Duriveau, — Monsieur était d'une humeur de dogue, à peu près comme k son ordinaire; il a par là-dessus la manie, vous le savez, de ne pas vouloir souffrir qu'on mette le pied hors de l'hôtel sans lui en demander la permission, toujours pour la chose d'exercer sa tyrannie.

— Quel homme !,.. quel homme ! — dit Astarté.

— Quant à ça, JuUette, — dit la femme de charge du comte Duriveau, — votre maîtresse peut brûler une fière chandelle à je ne sais quel saint, de n'avoir pas épousé mon maître...

— Je crois bien, on dit qu'elle ne pouvait pas le voir, — reprit Juliette, — et, depuis le mariage de Madame, il n'a pas mis les pieds ici.

— Et il enrage, j'en suis sûre. Enfin, pour en revenir à mon affaire, je lui demande donc ce matin à sortir ce soir : — Non ! — me repondit-il durement, et avec une figure... une figure noire comme l'enfer. Bien obligé, que je me dis, et je remonte chez moi quatre à quatre; car, avec lui, non, c'est non. Ce soir, après dîner, comme il allait chez son fils, il me rencontre dans l'escalier... ce n'était plus le même homme, il était rayonnant ; je ne lui ai jamais vu qu'une fois l'air aussi gai, c'était le lendemain du duel où il avait cassé la cuisse à ce pauvre marquis de Saint-Hilaire, qui en est mort.

— Ah! oui... un duel dans le parc du marquis, — dit Astarté. — J'ai entendu parler de cela dans le temps... M. Duriveau était alors l'amant de la marquise.

— Justement, — dit la femme de charge, — ça se passait à la campagne. Celui-ci les a surpris. Ils se sont battus, et Monsieur, qui met à soixante pas une balle dans une carte, lui a flanqué son affaire, à ce pauvre marquis. Finalement, ce soir, Monsieur avait la même figure de jubilation que le lendemain de ce duel-là, il avait l'air d'être d'une joie... d'une joie atroce... quoi !... — Vous m'avez demandé à sortir et je vous ai refusé, ma chère madame Gabrielle, — m'a-t-il dit. — Oui, monsieur le comte. — Eh bien ! sortez si vous voulez, je suis content, je veux qu'on soit coulent. — Et il a continué de monter l'escalier.

— Et qu'est-ce qui pouvait donc le rendre si content? — demanda Juliette.

— C'est ce que je me suis dit, — reprit M'"® Gabrielle. — H y a donc du nouveau dans Landerneau ; il faut que je tâche de le savoir, ça fera ïnoji écot pour le thé de chez Juliette; je cours dare dare chez le valet de

chambre de Monsieur; nous sommes très hien ensemble parce que je lui fournis du linge de l'hôtel pour sa famille qui loge dehors. — Eh bien ! Balard, — que je lui dis, — qu'est-ce qu'il y a donc ? Monsieur avait tantôt l'air méchant comme un diable, et ce soir, il est gai comme un chat-huant qui va croquer une souris ! — Je ne sais pas, — me répond Balard. — Il avait l'air aussi fou de joie à dîner. — Mais à propos de quoi cette joielà? — Je n'en sais rien de rien... parole d'honneur. — Voyons, Balard, entre amis? — Je vous jure, ma chère, que tout ce que je sais, c'est qu'au moment où Monsieur allait se mettre à table, un commissionnaire a apporté une lettre, vilain papier, vilaine écriture, et je crois même cachetée avec du pain mâché. Je remets cette lettre à Monsieur ; il la lit et s'écrie : Enfin ! d'un air aussi content que si tous ceux qu'il déteste avaient la corde au cou, et qu'il n'ait plus qu^à la tirer ; enfin après avoir jeté la lettre au feu et l'avoir vue brûler, il s'est mis à marcher ou plutôt à sauter dans sa chambre, en se frottant les mains et le menton, en riant... en riant, mais tout de même d'un drôle de rire... — Et voilà tout ce que vous savez? — dis-je à Balard. — Voilà tout, ma chère madame Gabrielle, je vous jure... par la dernière douzaine de taies d'oreiller en batiste de rebut que vous m'avez délicatement donnée pour mon épouse, — m'a répondu Balard. — Il fallait bien le croire... Et voilà, pour ce qui est de chez nous, tout ce que j'ai de plus frais à vous servir... Là-dessus, donnez-moi une tasse de thé avec un peu de rhum, ma petite Juliette, car j'étrangle de soif.

Étrange pressentiment. . . je fus effrayé de ce que je venais d'apprendre par la femme de charge du comte Duriveau. Je ne sais quel instinct me disait que la joie atroce de cet homme, ainsi qu'avait dit M""" Gabrielle, avait pour cause la réussite de quelque détestable projet ; que peut-être il se voyait sûr de sa vengeance contre Régina. Cette lettre, qui avait causé une joie folle au comte Duriveau ; cette lettre écrite et cachetée d'une manière si vulgaire, et ensuite soigneusement brûlée par lui... me semblait significative ; ne trahissait-elle pas des relations complètement en dehors des relations habituelles de M. Duriveau? Et s'il machinait une basse vengeance contre Régina, n'était-ce pas dans quelque milieu ténébreux qu'il devait chercher ses complices, ainsi que l'avait redouté le docteur Clément?... Enfin, l'espérance ou même la certitude d'une vengeance éloignée n'eût pas causé une joie si vive à M. Duriveau. Sans doute, il croyait toucher au but qu'il poursuivait depuis longtemps ; mais si mon pressentiment ne me trompait pas, ce but, quel était-il? cette vengeance, où et comment devait-elle s'accomplir ?

— Prévenir directement la princesse de se tenir sur ses gardes

m'était impossible; ma position envers Régina m'imposait la réserve la plus absolue; je compromettais tout en laissant voir à la princesse l'intérêt extraordinaire, inexplicable pour elle, que je portais à tout ce qui la touchait... Sa défiance s'éveillait alors, et la moindre imprudence me faisait à l'instant chasser de la maison. J'aurais pu lui écrire d'être en défiance, mais contre quoi? et puis quelle créance accorderait-elle à un écrit anonyme, alors qu'elle n'avait tenu compte des vives appréhensions du docteur Clément, se plaisant, au contraire, — disait-elle, — à braver les ressentiments de M. Duriveau. Si j'avais eu quelque renseignement positif, précis, j'aurais pu à la rigueur, et dans une si grave conjoncture, écrire anonymement au prince, le défenseur naturel de sa femme ; mais il était malheureusement parti dans la soirée pour Fontainebleau.

Ces pensées m'effrayèrent tellement, qu'un moment je voulus croire à la vanité de mes craintes, et je continuai d'écouter attentivement, sans avoir le courage d'y prendre part, l'entretien des invités de M"^ Juliette, tâchant de pénétrer si la femme de chambre du comte Duriveau n'était pas envoyée par lui, enfin si les récriminations de cette femme au sujet de la dureté de son maître n'étaient pas une feinte adroite ; malgré m.on attention, il me fut impossible de rien découvrir à ce sujet. Les invités de M"® Juliette quittèrent l'hôtel vers une heure du matin sans que le beau Fœdor, l'amant de la marquise italienne, eût paru.

La princesse m'avait ordonné d'attendre son retour. Je venais de descendre à son appartement, d'aviver le feu de son parloir, et d'allumer ses bougies, lorsque le bruit d'une voiture entrant dans la cour m'annonça le retour de Régina.

Lorsque je lui ouvris la porte de l'antichambre, je fus saisi de l'expression de sa physionomie.

J'avais vu la princesse partir avec M°'° Wilson, riante, la joue animée, l'œil brillant, le front superbe; je la voyais rentrer morne, pâle, la fatigue et l'ennui peints sur tous les traits...

Le docteur Clément ne se trompait donc pas? Cette ardeur de plaisir, qui entraînait la princesse au milieu des fêtes, était donc véritablement factice? En présence de M""" Wilson, comme en présence du monde, Régina avait donc, ainsi qu'on le dit vulgairement, fait la drave. Et à cette heure que, rentrant chez elle, il lui était inutile de feindre, elle retombait dans son douloureux abattement... Ou bien avait-elle déjà été atteinte par la vengeance du comte Duriveau ?

Ces pensées me vinrent si rapides, qu'elle s'étaient présentées à mon esprit pendant le temps que mit Régina à gagner son parloir. Après avoir jeté son manteau sur un fauteuil, elle me dit :

— Vous n'oublierez pas, ainsi que je vous l'ai recommandé, d'aller demain matin, à huit heures, vous informer des nouvelles de mon père...

— Je ne l'oublierai pas, madame la princesse.

Régina ne me donnant pas d'autre ordre, je m'éloignai; elle me rappela et me dit :

— Comme vous ne serez peut-être pas revenu à l'heure oi^i je voudrai sortir, vous recommanderez à la porte que Fon me fasse avancer un fiacre pour huit heures et demie...

— Alors, madame la princesse ira chez la femme Lallcmand? — dis-je à Réi:ina.

Elle était debout devant la cheminée, lorsque je lui fis cette question; elle se retourna vers moi d'un air à la fois si étonné, si altier, que je compris l'indiscrète familiarité de ma demande ; je baissai les yeux tout interdit. Probablement la princesse s'aperçut de ma confusion, car elle me dit avec bonté :

— N'oubliez pas d'aller chez mon père ; à votre retour, vous vous occuperez de soigner cet appartement et mes fleurs, ainsi que je vous l'ai dit ce matin.

Je sortis après avoir laissé retomber la portière du parloir.

Je restai involontairement une seconde à peine; ce temps me suffit pour entendre Régina, tombant dans un fauteuil, s'écrier avec un accent de lassitude, d'ennui, de douleur inexprimable :

— Seule... mon Dieu!... toujours seule... oh! quelle vie !... quelle vie ! . . .

Effrayé de l'espèce de secret que je venais de surprendre, je me hâtai de quitter l'appartement de la princesse, je fermai soigneusement la porte extérieure, et je remontai dans ma chambre, oserai-je me l'avouer à moimême? avec des pensées moins amères que lorsque j'avais vu Régina partir pour le bal dans tout l'éblouissant éclat de sa parure et de sa beauté.

La découverte. — Jérôme le cocher. — La journée aux flacres.

Après une nuit presque entièrement passée dans l'insomnie, occupé de chercher vainement le moyen de deviner et de conjurer le péril qui, je le pressentais, menaçait Régina, je me levai, ne comptant plus que sur le hasard d'une heureuse inspiration; je me rendis chez le baron de Noirlieu, où je n'étais pas retourné depuis la commission que j'avais faite auprès de Melchior, le mulâtre, pour Robert de Mareuil ; j'étais préparé à l'inconvénient de me voir reconnu par Melchior, il n'en fut rien.

— Je viens, monsieur, — lui dis-je, — de la part de M""" la princesse de Montbar, au service de qui je suis entré depuis hier, savoir des nouvelles de M. le baron de Noirlieu.

— M. le baron est toujours dans le même état, — me répondit brusquement le mulâtre ; — vous ferez part de cela à M"'^ la princesse.

Melchior avait l'air si rogue, si peu communicatif, qu'il me paraissait difficile d'engager quelque conversation avec lui ; néanmoins je repris :

— Je porterai cette réponse à M'"'' la princesse, qui en sera sans doute affligée.

— C'est probable, — me dit brusquement le mulâtre en me tournant le dos, après m' avoir du geste montré la porte cochère, car ceci se passait sur le perron du vestibule.

J'allais me retirer lorsque je vis venir le baron du fond de l'antichambre ; il portait une robe de chambre de flanelle grise et s'appuyait sur une canne ; il me parut encore plus 'abattu, plus cassé, que lorsque je l'avais vu une année auparavant à la porte du Musée. La même farouche expression de tristesse contractait les traits du vieillard.

En entendant les pas traînants de son maître, Melchior parut vivement contrarié. Aussi, quoiqu'il m'eût impérieusement répété à voix basse : — Allez-vous-en... allez-vous-en! — je restai, et j'entendis le baron dire à Melchior en m'apercevant :

— Melchior... quel est cet homme?

«J'y vis deux voilures... >. (Page 941.)

— Allez-vous-en donc, — me répéta encore tout bas le mulâtre. Puis se retournant vers son maître, il lui dit d'un ton de reproche

affectueux :

— Rentrez donc, monsieur le baruu... il fait très froid ce malin... Venez, venez.

Et il fit un pas pour emmener le baron, qui lui obéissait maciiinalement, lorsque, m'approcliant, je dis à haute voix à M. de Noirheu :

118° LlV. E. Sue. — E.nfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'^ 118° LiV.

— Je viens de la part de M""^ la princesse de Montbar m'informer des nouvelles de monsieur le baron.

Le père de Régina tressaillit. Son visage me parut trahir le pénible effort d'une lutte intérieure; puis, revenant sur ses pas, tandis que le mulâtre me lançait des regards courroucés :

— Gomment se porte ma fille? — me dit le vieillard avec une émotion qu'il voulait en vain dissimuler.

— M""" la princesse est toujours souffrante, monsieur le baron.

— Souffrante ! Régina? — s'écria le vieillard.

Et regardant Melchior d'un air surpris et défiant, il ajouta :

— On ne m^avait pas dit cela!

Puis s'adressant à moi de nouveau, il me demanda avec empressement :

— Depuis quand ma fille est-elle malade? QuVt-elle? Est-elle alitée? Répondez... répondez donc.

Melchior me coupa la parole, et dit à son maître avec un sourire sardonique :

— Je peux rassurer monsieur le baron : hier encore M™® la princesse est allée au bal ; son indisposition n'est donc, heureusement, que fort légère.

— M""^ de Montbar est allée hier au bal? — me demanda le vieillard. — ■ Oui, monsieur le baron, — lui dis-je; — mais, au retour. M""® la

princesse semblait bien abattue... bien fatiguée.

— Fatiguée?... d'avoir dansé?... — reprit le baron; et une ironie amère remplaça sur ses traits l'expression d'intérêt dont ils avaient été empreints en parlant de sa fille. Le mulâtre offrit son bras à son maître d'un air triomphant, et tous deux rentrèrent dans l'intérieur de la maison.

Malgré la mauvaise issue de mon entrevue avec le père de la princesse, je m'applaudis d'avoir découvert que le baron, quoique malheureusement persuadé que Régina n'était pas sa fille, avait conservé pour elle un attachement qui devait souvent lutter dans son cœur contre l'aversion qu'il s'efforçait de lui témoigner; de plus, je remarquai que Melchior paraissait haïr Régina et user de l'influence qu'il devait avoir sur le baron pour l'irriter contre sa fille.

Je quittai la maison de M. de Noirlieu, heureux de penser que peutêtre le récit du petit incident dont j'avais été témoin ferait plaisir à Régina, en lui prouvant que le baron conservait toujours un fonds d'affection pour elle.

A cette bonne espérance, j'avais presque oublié mes préoccupations

au sujet du comte Duriveau, lorsqu'un incident imprévu, insignifiant en apparence, vint changer mes soupçons en une certitude effrayante.

Le baron de Noirlieu demeurait faubourg du Roule ; j'étais revenu au faubourg Saint-Germain par le pont Louis XV et le quai d'Orsay; j'atteignais le milieu de la rue de Beaune, lorsque je vis venir à moi, marchant très vite, M""® Gabrielle, la femme de charge du comte Duriveau; celui-ci demeurait rue de l'Université, l'hôtel de Montbar était situé rue Saint-Dominique. Je n'attachai d"abord aucune importance à ma rencontre avec M""" Gabrielle ; seulement, me trouvant bientôt en face de cette femme que j'avais vue la veille, je pus d'autant moins me dispenser de l'aborder, qu'elle me reconnut et me dit :

— Ah! monsieur Martin, bien le bonjour; je ne m'attendais pas à vous rencontrer si tôt, et surtout de si matin...

— • En effet, madame, il est à peine neuf heures.

— C'est ce qui me désole, car il faudra que j'aille au diable vert pour trouver un fiacre; dans cette saison, ils n'arrivent sur place que fort tard, et Monsieur en attend un avec une impatience de damné.

— Comment! lui qui a tant de chevaux, il sort en fiacre? et c'est vous qu'il envoie chercher une voiture, tandis qu'il a tant de domestiques !

— Je ne suis pas non plus la seule à le chercher, ce maudit fiacre ! le maître d'hôtel et le valet de chambre sont à la recherche de leur côté. Dame... c'est qu'un fiacre, dans notre quartier, à cette heure, et le lendemain d'un dimanche encore, c'est aussi rare qu'un merle blanc.

— Si votre maître est si pressé, que ne fait-il atteler une de ses voitures ?

— Il a ses raisons, sans doute, pour préférer un fiacre... il y a quelque chose là-dessous... Balard m'a dit qu'une lettre sur gros papier, pareille à la lettre d'hier soir, vous savez...

— Parfaitement; c'était très drôle... cette grosse lettre cachetée avec du pain mâché, et qui a rendu votre maître si content.

— Eh bien ! il en est arrivé une autre toute pareille, ce matin, à huit heures, avec recommandation au commissionnaire d'éveiller tout de suite Monsieur ; alors, carillon d'enfer, et ordre de lui trouver un fiacre à tout prix... sans compter que Balard m'a dit que la joie d'hier continuait ce matin... en augmentant, si c'est possible.

Une idée qui me donna presque le vertige me traversa l'esprit. Mon émotion fut si visible, que la femme de charge me dit :

— Qu'avez-vous donc, monsieur Martin?

Ces mots me rappelèrent à moi ; je répondis à cette femme, qui répétait avec une surprise croissante :

— Mais, qu'avez-vous donc?

— Mon Dieu ! madame Gabrielle^ je réfléchis qu'au lieu de vous faire perdre là votre temps, je peux vous épargner une corvée. J'ai passé tout à l'heure sur le quai Voltaire, j'ai vu deux ou trois fiacres sur la place... je vais y courir et en amener un pour vous à la porte de l'hôtel Duriveau.

— Ah! par exemple, monsieur Martin, vous êtes trop aimable... vous déranger ainsi... '

— Gela ne me dérange pas, — lui dis-je en ni'éloignant ; — nous sommes voisins... dans dix minutes, le fiacre sera à votre porte.

Et je m'élançai dans la direction du quai Voltaire pendant que M""" Gabrielle me criait de loin :

— Merci, monsieur Martin.

Cette idée qui m'avait presque donné le vertige était celle-ci :

— Un piège horrible est tendu à Régiua, rue du Marché-Vieux ; on s'est adressé à la bienfaisance de la princesse pour fattirer dans un guetapens ; dans cette maison, située au fond d'un quartier perdu, il n'y a pas de portier, il n'y a d'autres locataires que cette femme prétendue paralytique. Une des deux lettres reçues par le comte Duriveau a dû lui annoncer que Régina allait se rendre le matin même dans cette maison, oii il comptait surprendre la princesse. Que se passerait-il ensuite entre elle et cet homme d'un caractère impitoyable, d'une volonté de fer, et... capable de tout sacrifier à sa haine et à ses passions?... Je frémissais d'y songer.

Comment d'inductions en inductions, basées sur les plus vagues probabilités, en étais-je arrivé à une certitude absolue ? je ne puis encore m'en rendre compte, mais je savais... mais je sentais que je ne me trompais pas.

En proposant mes services à la femme de charge du comte Duriveau, j'avais eu deux motifs : ôter au comte une des chances de trouver une voiture, et profiter moi-même de cette voiture, car en effet j'avais par hasard, en revenant, remarqué un fiacre sur le quai Voltaire.

Avertir Régina qu'elle allait tomber dans un piège, je n'y pouvais songer. D'ailleurs, elle était sans doute déjà partie pour la rue du Marché- Vieux, puis c'était me trahir; à l'appui de mes craintes, je n'avais d'autres preuves à lui donner que mes pressentiments. Aller moi-même rue du Marché-Vieux, c'était risquer de m'y rencontrer avec la princesse, et cette démarche, dont il m'aurait fallu expliquer l'origine, le but, compromettait pour jamais ma position envers Régina : je ne devais lui rendre en apparence aucun de ces services éclatants qui attirent l'attention, et souvent une reconnaissance trop grande; car alors, par gène ou

par respect Immain, on n'ose garder comme domestique un Jiomme à qui l'on doit tant.

Ceci explique mon embarras à l'endroit de trouver un moyen de secourir la princesse; malheureusement encore le prince était absent... lui, le défenseur naturel de sa femme. A qui donc m'adresser ?

Une étreinte de jalousie involontaire me brisa le cœur... je venais de songer au capitaine Just,

Donner à un autre... à un autre... jeune, beau... brave et généreux, le moyen de sauver la femme que l'on aime avec la plus folle passion... il faut pour cela plus que du courage... J'eus ce courage.

En réfléchissant ainsi, j'étais arrivé à la place de fiacres du quai Voltaire; je ne m'étais pas trompé, j'y vis deux voitures... et le cocher de l'une d'elles était... Providence inespérée!... l'excellent homme qui m'avait autrefois empêché de mourir de faim, et qui avait reconduit Régina chez elle, après la scène du faux mariage.

— Bonne journée pour moi... puisque je vous rencontre ce matin, mon brave, — me dit joyeusement Jérôme en me tendant la main, — voilà du temps que...

— Il y va de la vie de quelqu'un que j'aime comme ma mère, — disje à Jérôme en l'interrompant et m'élançant dans sa voiture; — je n'ai pas le temps à présent de vous dire un seul mot... Avez-vous sur vous un crayon, du papier ?

— Voilà le portefeuille où j'inscris jnes courses, — me dit Jérôme en me remettant cet objet.

— Maintenant, — reprit-il, — où allons-nous ?

— Rue Saint-Louis-en-l'île... au coin du quai. Ventre à terre !

— Vitesse de chemin de fer ! — reprit Jérôme en sautant sur son siège ; et ses chevaux, heureusement frais, partirent comme la foudre.

Pendant le trajet, enlevant un feuillet du portefeuille de Jérôme, j'écrivis au crayon ce qui suit :

Uoi grand danger menace la 'princesse de Montlar; le comte Buriveau Va fait tomber dans un piège infâme. Allez, sans perdre wie seconde, rue du Marc/lé- Vieux y IL Montez au troisième, demandez J/""^ Lallemand; si Von ne vous répond pas. Irisez la porte, armez-vous au besoin. La princesse doit être retenue dans cette demeure ; il y a sans doute quelque ]}orte masquée communiquant à d'autres chambres que celles occupées par la femme Lallemand. Un fiacre vous attend, le cocher est un homme sûr.

Un ami inconnu.

Le fiacre s'arrêta au coin du quai; je descendis de voiture;, je remis à Jérôme le billet que je Tenais d'écrire et lui dis :

— Allez au numéro 17 de cette rue.

— Bon.

— Demandez le capitaine Just.

— Bon. ^

— Dites qu'on lui porte à l'instant ce billet.

— Bon.

— Car c'est une question de vie ou de mort.

— Diable !

— Si le capitaine vous demande qui vous a envoyé avec ce billet, vous direz... vous direz... un homme âgé, à cheveux blancs.

— Très bien !

— Vous conduirez le capitaine rue du Marché-Vieux, près la rue d'Enfer, numéro 11.

— Je vois ça d'ici.

— Repasserez-vous par le quai?

— Oui, c'est mon chemin.

— Si vous ramenez le capitaine, ne vous arrêtez pas; mais ne vous étonnez pas si je monte derrière votre voiture.

— C'est entendu...

— Et ensuite, rue du Marché- Vieux... bride abattue.

— Vitesse de chemin de fer; j'ai Lolo et Lolotte, soyez calme. Et Jérôme allait fouetter ses chevaux; mais se ravisant :

— Et si le capitaine n'y est pas?

— Revenez toujours par ici... alors je remonterai dans votre voiture.

— En route ! — dit Jérôme.

Et il détourna la rue au grand trot de ses chevaux.

J'attendis avec angoisse le retour de Jérôme. En cas d'absence du capitaine Just, je me serais décidé à aller rue du Marché-Vieux et à agir malgré les funestes conséquences que mon intervention pouvait avoir pour mes projets.

Caché dans l'ombre d'une porte cochère ouverte, de crainte d'être reconnu par le capitaine, j'écoutais si je n'entendais pas revenir la voilure...

Neuf heures sonnèrent lentement à Notre-Dame... Régina, partie de chez elle à huit heures et demie sans doute, devait alors être bien près de la rue du Marché-Vieux; si l'un des domestiques du comte Duriveau avait trouvé un fiacre plus tôt que sa femme de charge, le comte était

aussi sur le point d'arriver dans cette maison où devait se dénouer cette scène redoutable.

Enfin le roulement rapide d'une voiture se rapprocha de ma cachette, j'avançai la tète avec précaution... Bonheur du ciel! le capitaine était dans le fiacre, ses habits de deuil rendaient plus frappante encore la pâleur de ses beaux traits altérés par une violente émotion.

Lorsque la voiture qui emmenait le capitaine eut dépassé la porte où je me tenais, je m'élançai afin de rejoindre le fiacre et de monter derrière... Alors, il m' arriva une chose à la fois cruelle et ridicule... la palette où je comptais me tenir debout était défendue, ainsi que cela se voit souvent, par un demi-cercle de fer hérissé de pointes aiguës. Le fiacre, lancé sur une descente, marchait si rapidement, que je ne pouvais espérer de le suivre longtemps en courant, ainsi que je faisais en m'attachant des deux mains aux ressorts de derrière... Je pris une résolution désespérée : appelant à mon aide mon ancienne agilité de saltimbanque et à mon souvenir le saut des iaïonnettes, souvent exécuté dans mon enfance, au risque de retomber sur les pointes aiguës du demi-cercle de fer... je tentai de le franchir... Par un bonheur inespéré, je réussis... à peu près, car un cahot de la voiture me faisant trébucher au moment où je retombais sur la palette, après avoir sauté par-dessus les pointes de fer, une d'elles me laboura profondément la jambe; ne trouvant pas de courroie pour me soutenir, je me cramponnai, comme je le pus, à l'impériale, les genoux collés à la caisse, et comprenant parfaitement que le manque d'équilibre pouvait me faire tomber à la renverse sur les piquants de fer.

Soudain le fiacre s'arrêta. Jérôme se rappelant sans doute alors le danger ou l'impossibilité qu'il y avait pour moi à monter derrière sa voiture, se dressa sur son siège, et sa loyale et bonne figure se tourna vers moi avec inquiétude.

Je lui fis de la main signe de continuer sa route ; au même instant, j'entendis la voix du capitaine Just lui crier... — Cocher, qu'y a-t-il?... Marchez donc, sacredieu... Quarante francs pour votre course... ventre à terre.

— En route ! — cria Jérôme.

Mais tout en activant ses chevaux de la voix, le brave homme trouva moyen de se retourner, d'attacher au dossier de son siège une des longes de rechange de ses chevaux et de me jeter l'autre bout en me disant :

— Tenez-vous à cela... il y aura moins de danger.

Le bruit des roues couvrant la voix de Jérôme, le capitaine ne l'en-

tendit pas, sans doute, et je me maintins sans tomber, grâce à l'ingénieux secours du cocher, secours d'autant plus urgent pour moi que ma blessure me faisait cruellement souffrir, je ne pouvais m' appuyer sur ma jambe; je sentais mon sang couler sous mes vêtements.

Lorsque je vis la voiture à peu de distance de la rue du Marché-Vieux, de crainte d'être aperçu par le capitaine Just, je voulus descendre : calculant alors ma distance et mon élan, je me retournai; d'un bond je franchis de nouveau le cercle hérissé de pointes de fer, je tombai d'aplomb. La voiture continua sa route pendant quelques secondes, puis détourna à l'angle de la rue du Marché- Vieux. Je pris mon mouchoir, je le nouai très serré autour de ma jambe, ce qui me causa, momentanément du moins, un très grand soulagement.

J'allais entrer dans la petite rue, lorsque, arrêté à quelques pas de son tournant, je remarquai un fiacre dont les chevaux ruisselaient d'écume.

— Cocher, — dis-je à cet homme, — n'avez- vous pas amené ici un monsieur... grand et brun, que vous avez pris rue de l'Uniyersité?

— Oui, mon garçon, une fameuse course, mes chevaux n'en peuvent plus... Mais dix francs de pourboire... ça en valait la peine. Je laisse souffler mes bêtes avant de m'en retourner... et...

— Y a-t-il longtemps que vous êtes là?

— Un quart d'heure au plus.

— N'avez-vous pas vu entrer dans cette rue un autre fiacre?

— Oui... il y a cinq minutes... Il paraît que c'est le jour, et...

— Mais avant, n'en avez- vous pas vu entrer un autre dans cette petite rue?

— Ah ! oui, il y a peut-être dix minutes; une citadine bleue avec un cheval blanc... Mais il n'avait pas le mors aux dents, celui-là... Il y avait une femme dedans.

Plus de doute, le comte Duriveau avait précédé Régina dans cette maison déserte...

Heureusement le capitaine Just arrivait presque sur les pas de la princesse.

J'entrai précipitamment dans la rue du Marché- Vieux ; je vis Jérôme arrêté à la porte du numéro 11.

Vous êtes blessé, mille dieux! — me dit-il en voyant ma jambe bandée.

— Et le capitaine ? — lui dis-je.

— 11 a sauté de ma voiture sans attendre que je lui baisse le marchepied.

« Elle criait : Au secours! .. au secours!... » (Pajc 946.)

— Il ne vous a pas dit de l'accompagner?

— Non... mais il paraît que ça va chauffer, j^ai vu la crosse d'un pistolet sortir de la poche de sa redingote.

— Attendez là, mon bon Jérôme, — lui dis-je en m'élançant dans Tallée. — et pas un mot de moi au capitaine.

— Soyez calme, — dit Jérôme en flallont ses chevaux de la main, — je serai muet comme Lolo et Ldolie.

119" LlV. E. Sui:. — Enfants trouvés. — En. J. Rouff et C»". 119° LiV.

La rue du Marché-Vieux.— Guet-apens. M. Duriveau et le capitaine Just en présence. — Provocations. — Préliminaires

d'une rencontre.

Montant rapidement l'escalier, j'arrivai sur le palier du troisième étage, où demeurait la femme Lallemand; je trouvai la porte de la première pièce ouverte, et j'entendis la voix éclatante du capitaine Just s'adressant à la fausse malade :

— Je vous dis que la princesse de Montbar est ici...

— Hélas! mon bon monsieur, — disait cette femme d'une voix lamentable, — je vous assure que non...

— Elle est ici... vous l'avez attirée dans un piège... misérable que vous êtes!

— Que le ciel écrase mon enfant que voilà, si je sais ce que vous voulez dire, mon bon monsieui'.

— Ne faites pas de mal à ma pauvre maman, mon bon monsieur, — s'écria l'enfant enjoignant ses gémissements à ceux de sa mère.

— Où est la princesse? — s'écria le capitaine Just d'une voix terrible, en portant sans doute la main sur cette créature, car elle re})rit avec effroi :

• — Grâce, monsieur... vous me brisez le bras!

— Maman... oh! maman! — cria l'enfant.

— Hélas! monsieur, vous voyez bien que nous n'avons que ces deux chambres... — dit la femme, — où voulez-vous que soit la princesse?...

Soudain des cris éloignés arrivèrent jusqu'à moi, sourds, étouffés, comme s'ils fussent sortis d'une pièce contiguë à celle où était couchée la fausse malade, chambre masquée sans doute, ainsi que je l'avais soupçonné.

Cette voix était celle de Régina; elle criait :

— Au secours!... au secours!...

J'entendis un grand bruit, comme celui d'un placard enfoncé par un choc violent... aussitôt les cris de Régina arrivèrent jusqu'à moi, aussi éclatants qu'ils avaient été jusque-là voilés...

A ces cris succéda un moment de silence, puis le piétinement sourd qui accompagne une lutte violente.

Ce bruit se rapprocha tout à coup, comme si cette lutte se fût poursuivie dans la pièce à la porte de laquelle j'écoutais.

Malgré mon ardente curiosité, craignant d'être surpris, j'allais m'éloigner précipitamment, lorsque j'avisai dans la pièce oii je me trouvais un petit escalier qui me parut conduire à une sorte de soupente pratiquée au-dessus de la pièce voisine; je m'y élançai, j'arrivai à un grenier éclairé par une lucarne, et seulement planchéié; en collant mon oreille sur le plancher formant le plafond de la pièce oii se tenait la fausse paralytique, j'entendis très distinctement continuer le bruit de la lutte, et les exclamations suivantes :

— Monsieur, — disait le comte Duriveau d'une voix sourde, haletante, — un galant homme n'en frappe pas un autre!...

— Vous, un galant homme? — répondit le capitaine Just, qui semblait ne plus se posséder.

— Monsieur ! — disait le comte en balbutiant de rage, — monsieur... c'est une... lutte de crocheteurs...

Le bruit dura encore une seconde à peine; puis j'entendis la voix du capitaine Just s'adresser à Régina.

— Pardon, madame, d'avoir châtié cet homme devant vous... je n'ai pas été maître de mon indignation... Maintenant, madame...

— Oh ! — murmura M. Duriveau, alors dégagé des mains du capitaine, — ce sera un duel à mort... entendez-vous?... à mort!...

— Mon Dieu! elle se trouve mal! — s'écria le capitaine. — Madame! revenez à vous... Madame...

Puis, sans doute aussi indigné que stupéfait de l'audace de M. Duriveau, qui ne s'éloignait pas, le capitaine s'écriait :

— Mais vous voyez bien que votre vue la tue!... misérable! Faut-il que je vous jette du haut en bas de l'escalier?

— Occupez-vous donc de cette chère princesse, — répondit le comte Duriveau avec une rage sardonique, — délacez-la donc!... c'est une belle occasion...

— Et rien... rien... pas de secours... Elle s'évanouit!... cette femme et sa fille se sont enfuies... — disait le capitaine, soutenant sans doute Régina entre ses bras, — mon Dieu ! que faire?

— Cinq minutes plus lard... j'élais vengé! — dit le comte Duriveau avec une indomptable audace. — Allons... c'est à refaire... Je serais jaloux de vous... si je ne devais pas vous tuer tantôt, beau capitaine paladin : car c'est tantôt que je me bats, enteudez-vous?... au pistolet...

Je tirerai le premier... c'est mon droit... et je vous toucherai au cœur... allez, j'ai la main sûre... le marquis de Saint-Hilaire vous dira ça ce, soir...' chez les morts...

— Dieu soit loue!... elle revient à elle... s'écria Just. Madame, ne^ craignez plus ri^n, je suis là... courage... venez !

'' — Ah ça! — reprit insolemment le comte Duriveau, — n'allez pas, chère princesse, vous amuser à dire que vous avez été attirée dans un guet-apens... on ne vous croirait pas... Mes précautions sont prises.... Le monde croira... et dira que vous êtes venue ici volontairement... que ce n'était pas la première fois... et que le capitaine que voilà a été amené ici par sa fureur jalouse... Il ne me démentira pas, je le tuerai tantôt... J'aurai ainsi le beau rôle et vous le mauvais, chère princesse. Ça sera, toujours ça en attendant mieux.

— Appuyez-vous sur moi, madame... — dit le capitaine Just à; Régiua, sans doute alors remise de sa faiblesse...

Un bruit de pas assez lents m'annonça que Régina quittait la chambre; appuyée sur le bras du capitaine Just.

— Au revoir, chère princesse, — dit la voix insolente du comte Durîvëau.

Puis il ajouta avec un accent de haine concentrée :

— Dcins trois heures je serai à votre porte avec mes témoins, monsieur Just Clément... Attendez-moi.

Le capitaine, sans répondre à cette dernière provocation, emmena Régina. •■■ . '

Les pas s'éloignèrent tout à fait ; je n'entendis bientôt plus dans la chambre que la marche saccadée du comte Duriveau.

• Alors il s'écria; donnant un libre cours à sa rage jusque-là contenue :

— Frappé à la figure... crosse à coups de pied devant cette femme orgueilleuse... Oh! cet homme... je le tuerai... J'ai l'enfer dans l'âme... Sans lui, j'étais vengé. Par fierté, la princesse serait morte plutôt que de rien révéler, et par intimidation, peut-être, elle fût revenue ici une autre fois... Oh! cet homme... cet homme! et attendre encore trois heures ! !

Le comte Duriveau sortit en disant : — La Lallemand s'est sauvée... elle a bien fait... Mais je suis sûr d'elle... Tâchons de refermer à peu près cette porte... dont ce capitaine à demi défunt a fait sauter la serrure.

Lorsque je supposai le comte éloigné, je descendis de ma cachette, je ne voulus pas quitter cette maison sans examiner le lieu de la lutte.

Le placard défoncé ne masquait plus l'entrée de deux chambres voisines de celle de la fausse malade. Ces chambres, garnies de tapis, étaient

ornées avec un certain luxe; au désordre des meubles, je reconnus les traces d'une lutte violente.

En songeant qu'une seconde fois, du fond de mon obscurité, je venais de rendre un ser'^'ice signalé à Régina, j'eus un moment de joie profonde... puis à la pensée du danger auquel allait être exposé le capitaine Just, je croyais un duel inévitable, et le courage, l'adresse de M. Duriveau étaient connus, j'eus un cruel remords de ma conduite... elle me sembla lâche...

Et pourtant à qui m'adresser, en l'absence du prince ? S'il ne se fût agi que de m'exposer au péril qu'allait courir le capitaine Just, je l'aurais bravé avec joie; mais, hélas! l'espèce même de ma condition et de mon dévouement m'interdisait toute action éclatante, chevaleresque... La crainte des suites de ce malheureux duel, où pouvait succomber le fils de mon bienfaiteur, empoisonna donc la seule joie qu'il m'était permis de goûter.

En sortant de la maison, je ne vis plus le fiacre de Jérôme; il avait sans doute reconduit la princesse. Ma blessure, oubliée pendant cette scène émouvante, me faisait beaucoup souffrir, j'avais hâte d'être de retour à l'hôtel de Montbar, pour accomplir mon service, complètement négligé ; je ne voulais pas encourir les reproches de la princesse, et il m'eût été difficile de lui expliquer la cause de mon absence pendant toute la matinée.

Au bout d'un quart d'heure de marche, je rencontrai un fiacre, j'y montai ; m'étant prudemment fait descendre à l'extrémité de notre rue, j'arrivai à l'hôtel de Montbar vers midi.

Mon premier soin fut de monter à ma chambre, afin de quitter mes vêtements tachés de sang; je rencontrai M"^ Juliette dans l'escalier; dès qu'elle m'aperçut elle s'écria :

— Ah ! mon Dieu, monsieur Martin, d'oii venez-vous donc si tard!... depuis que Madame est rentrée, elle vous a fait demander plus de dix fois... Il fallait me prévenir, je me serais chargée de votre service pour ce matin... En arrivant, Madame n'a trouvé de feu nulle part... Avec cela, elle a éprouvé en voiture une espèce de faiblesse... car, en revenant, elle était comme une morte et tremblait comme la feuille... Je l'ai engagée à se coucher... elle n'a pas voulu; depuis lors elle n'a fait que sonner afin de savoir si vous étiez rentré...

— Je suis désolé de ce retard, mademoiselle Juliette, — lui dis-je ; — mais, tenez... voilà mon excuse...

— Ah! mon Dieu, du sang... à votre pantalon... et ce mouchoir à votre jambe...

9o0 LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS.

— Il fait si glissant! je courais, j'ai trébuché sur un de ces tas de débris que l'on dépose le matin au long des trottoirs, et je suis tombé sur des tessons de bouteille...

— Pauvre garçon... vous souffrez?

— Moins maintenant; mais d'abord j'ai tant souffert qu'il m'a été impossible de marcher: ce ne sera rien, je l'espère, je monte vite chez moi pour changer et je redescends chez M"'*" la princesse.

Dix minutes après, j'entrais dans le salon d'attente oii je me tenais habituellement, lorsque j'entendis un violent coup de sonnette.

Je courus au parloir de la princesse, j'en soulevai timidement la portière. Je vis Régiiia affreusement pâle, les traits bouleversés, mais le maintien ferme, contenu.

— Voilà dix fois que je vous sonne ! — me dit-elle durement. — Vous devriez être ici depuis huit heures... et il est midi et demi... Ea vérité, c'est incroyable... vous inaugurez singulièrement votre service chez moi...

— Que madame la princesse veuille bien m'excuser pour aujourd'hui... Mais...

' — L'on n'a pas d'idée d'une pareille négligence!... J'attendais autre chose et mieux de votre zèle... et justement... lorsque j'aurais eu tant besoin de...

Puis, s'interrompant, elle me dit brusquement :

— Il suflit... je sais que vous êtes là... Je vous sonnerai si j'ai besoia de vous...

Je sortis le cœur navré de la dureté de la princesse ; mais je l'excusai bientôt... x\près tout, elle ignorait la cause de mon inexplicableabsence.

Dix minutes s'étaient écoulées, que la sonnette de la princese retentit de nouveau. Régina était toujours pâle, ses traits révélaient encore un& cruelle anxiété douloureusement contenue; mais, en me parlant, soii accent, au lieu d'être brusque et dur, fut doux et bienveillant.

— M"" Juliette vient de m'apprendre que vous êtes grièvement blessé, — me dit-elle. — et que telle est la cause de votre manque àeservice... Pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela tout de suite?

— Madame...

— Au fait, — reprit Régina avec bonté, — je ne vous en ai paslaissé le temps... Souffrez-vous beaucoup?

— Un peu... madame la princesse.

— Pourriez-vous faire quelques courses en voiture... sans trop de douleur ?

LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS. 9ol

— Certainement, madame la princesse...

Et comme Régina, dont l'angoisse était yisible, hésitait à continuer, je lui dis :

— Je n'ai pu apprendre à madame la princesse que j'avais vu ce matin M. le baron de Noirlieu.

— Vous avez vu mon père ? — s'écria-t-elle, surprise. — Vous l'avez

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