‹ Les misères des enfants trouvésChapitre 5 sur 11 · TU · texte numérisé non relu

TU

— Oui, madame la princesse.

Et je lui racontai mon entrevue avec le baron et Melchior.

Quoique Régina cachât l'émotion qu'elle ressentait, en apprenant avec quel intérêt son père s'était d'abord informé d'elle, je vis une larme, de bonheur sans doute, briller dans ses yeux ; son visage, contracté, se détendit pendant un instant ; puis, la pendule ayant sonné une heure, la princesse tressaillit, redevint sombre, inquiète, et dit vivement :

— TTne heure... mon Dieu!... déjà...

Elle pensait au duel du capitaine Just.

Alors, d'une voix brève, elle me dit, non sans embarras, et en accentuant chacune de ses paroles rapides et saccadées :

— Le docteur Clément vous a placé chez moi... je le vénérais comme un père...

Et la malheureuse femme faisait tous ses efforts pour paraître calme et dissimuler l'altération de sa voix.

— Madame la princesse sait toute ma reconnaissance pour M. le docteur Clément, — lui dis-jc.

— Et c'est parce que je le sais, — repric-elle en accueillant mes paroles avec empressement, — que je suis sûre d'avance du zèle... de la discrétion que vous mettrez dans une commission qui regarde M. le capitaine Just.

Et malgré ses efforts, Régina ne put cacher sa terrible anxiété et l'espèce de honte causée sans doute par le mensonge qu'elle se voyait obligée de me faire.

— Ce matin... — reprit-elle, — j'ai appris... par hasard... chez une personne... de nos amies... qu'ensuite de je ne sais quelle querelle... M. Just Clément... devait se battre en duel.

— Lui, madame... oh ! mon Dieu! — m'écriai-je en feignant la surprise et la crainte.

— Ce duel, — reprit la princesse, — doit avoir lieu... m'a-t-on dit, aujourd'hui... M. Just Clément est le fils... d'un homme qui m'a toujours témoigné une affection paternelle; je suis tellement inquiète, que je voudrais savoir... s'il y a quelque chose de fondé dans ce bruit de duel...

J'eus pitié de Régina,; ses forces étaient à bout; elle s'appuya sur le marbre de sa cheminée.

— Rien de plus facile, madame la princesse, — lui dis-je. — Je vais aller chez M. le capitaine Just : il occupe la maison de M. le docteur... je verrai Suzon, qui a élevé M. Just... par elle, bien certainement... je saurai quelque chose.

— C'est cela... — dit vivement la princesse, — et si, par hasard:., ce que je ne veux pas croire, ce malheureux duel... avait lieu... aujourd'hui... tantôt...

Et les lèvres de Régina tremblaient convulsivement.

— Vous ne reviendriez ici...

— ■ (Jue pour annoncer à madame la princesse que M. Just n'est pas blessé, car, Dieu merci, souvent j'ai entendu dire à feu M. le docteur que son fils était un des meilleurs tireurs de son régiment.

— Vrai? — s'écria Régina avec un ineffable ravissement d'espérance. Puis elle ajouta précipitamment :

— Mais vite... l'heure se passe... prenez une voiture... partez... partez...

Une demi-heure après avoir quitté la princesse, j'étais chez le capitaine.

J'appris plus tard les préliminaires du duel qui devait avoir lieu, préliminaires étranges, qui prouvaient d'ailleurs l'énergie, le sang-froid du capitaine, sa prévoyante sollicitude pour le repos de Régina, et la connaissance qu'il avait de l'infernal caractère du comte Duriveau.

Voici ce qui se passa.

Avant de rentrer chez lui, Just était allé chez deux de ses anciens camarades de l'École polytechnique : il eut l'heureuse chance de les rencontrer ; l'un était officier d'artillerie, l'autre officier du génie. Assuré de ces deux témoins, car il s'attendait à la visite du comte Duriveau, il alla chez un autre de ses amis, un avocat, légiste fort distingué ; il le trouva aussi, et ramena ces trois personnes chez lui, les ayant prévenues de ce dont il s'agissait.

A deux heures, une voiture s'arrêta à la porte de la maison du docteur. Deux hommes de fort bonnes façons descendirent et demandèrent M. le capitaine Clément.

Suzon les introduisit.

Ces deux personnages, témoins du comte Duriveau, trouvèrent le capitaine Just avec les deux officiers et l'avocat; on se salua avec la plus parfaite politesse, et l'un des témoins de M. Duriveau dit au capitaine :

« Le eombaL fut acliatué. " (Page OiiO.)

— M. le comte Diiriveau, mou ami. a été offensé par vous, monsieur, de la mauicre la plus grave : il vous en demande réparation; en sa qualité d'offensé, il choisit le pistolet. Nous allons régler avec ces messieurs... vos témoins, sans doute, les autres conditions du combat.

Monsieur, — répondit le capitaine, — ayez la bonté de répondre

à une seule question... Savcz-vous la cause de la provocation que me fait l'honneur de m'adresser M. le comte Duriveau?

120° LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rovvs et Gi<=. 120® LiV.

9o4 LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVES.

— Parfaitement, monsieur, M. le comte Duriveau nous a dit qu'il s'agissait d'une malheureuse collision amenée par suite d'une rivalité dans les soins que vous rendiez à la même personne. M. le comte Duriveau a eu même la délicatesse de nous cacher le nom de la femme, cause première de cette déplorable querelle... remettant à nous la faire connaître après l'issue du duel.

— C'est cela, je m'y attendais, — dit le capitaine en échangeant un regard avec ses amis.

Puis il ajouta !

— Messieurs, M. le comte Duriveau est à ma porte, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur.

— Auriez-vous l'obligeance de le prier de se donner la peine de monter ici?

— Mais, monsieur... une telle entrevue...

— Ce n'est pas moi qui aurai l'honneur de m'entretenir avec M. le comte Duriveau, — répondit le capitaine.

— Et qui donc, monsieur?

— Monsieur... — dit le capitaine en montrant le légiste.

— Monsieur est un de vos témoins?

— Monsieur est mon ami...

— Alors je ne vois pas, monsieur, — dit le témoin du comte Duriveau, très surpris, — à quoi bon...

— Monsieur, — reprit le capitaine Just, — je déclare que je me retire à l'instant, et que je refuse toute satisfaction à M. le comte Duriveau, s'il ne consent pas à l'entrevue que je désire qu'il ait avec Monsieur.

— Mais, monsieur...

— Mais, monsieur, — reprit le capitaine Just avec fermeté... — veuillez du moins vous consulter avec M. Duriveau sur la condition que je pose.

— C'est juste, monsieur, — dirent les témoins. Et ils sortirent.

Cinq minutes après ils rentraient avec le comte Duriveau.

— Monsieur consent? — demanda le capitaine.

— Monsieur consent, — répondit affirmativement un des témoins.

— Messieurs, donnez-vous la peine de passer par ici, — dit le capitaine aux témoins du comte, ainsi qu'aux siens.

M. Duriveau resta seul avec l'avocat.

L'avocat était un petit homme, à l'air calme et sardonique ; il portiat des lunettes bleues et tenait sous le bras un gros volume aux tranches

bariolées de diverses couleurs ; il fit très poliment signe à M. Duriveau de s'asseoir.

— A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? — demanda celui-ci.

— A M. Dupont... avocat.

— A M. Dupont... avocat? — dit M. Duriveau avec surprise et hauteur, — qu'est-ce que ça veut dire? pourquoi faire, un avocat?

— Pour qu'il fasse son petit métier, monsieur.

— Votre métier? Ah çà! c'est une plaisanterie.

— Monsieur connaît-il l'article 322 du Code criminel? — demanda le légiste.

— Comment! monsieur? — s'écria le comte Duriveau en regardant l'avocat avec un étonnement croissant.

— Voici cet article, — reprit l'avocat. Et il lut :

— Quiconque aura commis wi attentat à la imdeiir consommé ou TENTÉ avec violences sera puni de la réclusion.

— Monsieur? — s'écria M. Duriveau.

— Monsieur sait-il ce que c'est que la réclusion? — poursuivit le légiste.

— Mais enfin...

— Voici, — dit l'avocat, en interrompant M. Duriveau. Et il lut ce qui suit :

— Tout individu condamné à la réclusion sera enfermé dans une maison de force, et em]}loyé à des travaux dont le produit pourra être en partie employé à son profit.

Puis, regardant d'un air sardonique le comte qui pâlit, l'avocat ajouta :

— Vous me paraissez réunir toutes les vertus requises pour vous livrer à la confection des chaussons de lisière, monsieur le comte, et à augmenter ainsi vos trois ou quatre cent mille livres de rentes de trois ou quatre sous que vous gagnerez par jour en charmant ainsi vos loisirs, soit à Melun, Poissy ou autres lieux de force.

Le comte Duriveau, stupéfait, abasourdi, ne trouvait pas une parole.

L'avocat continua avec un sang-froid imperturbable :

— Vous avez tendu un horrible guet-apens à la plus honorable des femmes, vous avez voulu vous porter sur elle à d'infâmes violences...

— Monsieur! — s'écria le comte blême de fureur, — prenez garde...

— Chut... pas si haut... du calme... ou c'est moi qui vais élever la voix, — dit l'avocat toujours de sang-froid, — et dire à vos témoins... ce

que vous leur avez jDrudemment caché... A savoir : l'infamie de votre conduite, qui seule a motivé les voies de fait du capitaine Just.

A cette menace que fit l'avocat, M. Duriveau resta de nouveau muet, interdit.

L'avocat continua :

— Le crime dont vous vous êtes rendu coupable vous rend passible des peines ci-dessus; dès tout à l'heure je vais m'occuper de rassembler tout ce qui sera nécessaire à Finstruction de cette indigne affaire... Ce sera au besoin de la besogne toute taillée pour le juge instructeur.

— Un crime? le juge d'instruction?... Allons donc, monsieur, vous me prenez pour un enfant, — dit M. Duriveau en retrouvant son insolente audace. — Vous ignorez donc qu'à ce compte il n'y a pas un homme du monde qui n'ait plusieurs fois dans sa vie voulu attenter, et avec violence encore, à la pudeur des femmes auxquelles il faisait la cour. Eh ! pardieu... monsieur l'avocat, on ne fait la cour aux femmes que dans cette inlention-là. Vous ignorez donc ces choses au Palais?

— Ah! mais c'est que... c'est très joli au moins, mais très joli, ce que vous dites là... au point de vue Régence; seulement au point de vue du Code criminel, c'est stupide... Le procureur du roi nafas a connaître (nous disons comme cela au Palais), le procureur du roi n'a pas à connaître des attentats à la pudeur... dont les femmes ne se plaignent pas... au contraire... mais il décerne immédiatement un mandat cC amener (nous appelons cela... un mandat d'amener, au Palais) contre un misérable qui a attiré une honnête femme dans un guet-apens, afin de se porter sur elle à d'infâmes violences, malgré ses larmes et ses cris... Le crime démontré, et le vôtre ne l'est que trop, le criminel est condamné à une peine infamante... Ceci vous démonte un peu? vous n'aviez pas envisagé votre indignité sous ce point de vue-là... ça m'étonne... vous aviez pourtant si bien la conscience d'avoir commis une révoltante lâcheté, que vous n'avez pas osé dire à vos témoins la cause de ce duel... C'était sagement fait... car je vous défie de trouver un homme d'honneur qui consente à vous assister... s'il sait toute la vérité.

— Le capitaine Just... ne veut pas se battre, et il cherche des prétextes pour sa lâcheté, n'est-ce pas? — dit M. Duriveau avec amertume.

— M. le capitaine Just devrait, à mon sens, refuser de croiser sa loyale épée de soldat avec un homme qu'il peut envoyer demain en cour d'assises. Mais M. le capitaine Just, pour des raisons particulières, daigne se battre, mais à certaines conditions...

— Voyons-les... monsieur, et finissons, — dit le comte Duriveau les dents serrées de rage, — que propose-t-il ?

LES iMISERES DES ENFANTS TROUVÉS. 9!)7

— M. le capitaine Just ne propose pas de conditions... il impose...

— Vraiment ?

— Positivement ; et les voici : D'abord il trouverait très ridicule, lorsqu'il condescend à un combat qu'il peut refuser, de s'exposer à être tué sûrement par votre balle... vu votre prétention de tirer le premier, probablement?

— C'est mon droit, j'en use.

— Laissez-moi donc tranquille avec votre droit d'assassiner les gens, sans courir aucun risque... vous vous moquez du monde... Ce n'est pas ça du tout; voici ce qui aura lieu : vous êtes de première force sur l'épée... c'est connu; le capitaine tire aussi parfaitement bien... ses amis s'en gaudissent fort; la chance sera donc égale : vous vous battrez à l'épée.

— Non... car je maintiens mon droit.

— Vous refusez l'épée ?

— Oui.

— Soit, — dit l'avocat en se levant; — je vais de ce pas déclarer à vos témoins la vraie cause du duel... et ce soir même une plainte au criminel est déposée entre les mains du procureur du roi...

— Va donc pour l'épée! — s'écria M. Duriveau, exaspéré, en se levant.

— • Un instant, ce n'est pas tout.

— Gomment?... encore?

— Je crois bien, — dit l'avocat; — vous êtes prévenu que si vous avez l'audace de prononcer un mot, un seul mot, qui puisse porter la moindre atteinte à la considération d^une femme dont il vous est défendu de prononcer désormais le nom... la plainte au criminel sera déposée à l'instant au parquet.

— Monsieur. . .

— On prend cette précaution pour vous empêcher de répandre les calomnies dont vous avez menacé; ainsi songez-y bien, cette horrible affaire sera ensevelie dans le plus profond secret... ou elle aura le plus immense retentissement... Le capitaine n'agit pas ainsi par ménagement pour vous, bien entendu, mais pour épargner à la plus noble femme du monde un éclat toujours pénible... qu'elle bravera d'ailleurs, d'autant plus fièrement, si vous l'y forcez par vos calomnies, que la conséquence de cet éclat serait pour vous la prison, l'infamie... pour elle... un redoublement d'intérêt et d'estime.

— C'est tout... je suppose, — dit le comte Duriveau, se voyant avec une rage impuissante réduit à l'impossibilité de faire le mal qu'il s'était promis. — J'ai accepté l'épée... Il se fait tard...

— Deux mots encore; aux derniers... les bons... — reprit le légiste. — Vous allez dire à vos témoins, en présence de ceux de M. le capitaine Just, à peu près ceci : — « J'ai prétendu, messieurs, que ce duel avait pour cause une rivalité jalouse, cela n'est pas exact. »

— Me rétracter?... jamais.

— Voyez donc... ce scrupuleux! — dit l'avocat en haussant les épaules. — Vous ajouterez : « Je jure sur l'honneur que la cause de ce duel est la suite... d'une discussion... politique (ou autre à votre choix, si vous trouvez mieux). »

— Un faux serment ! me déshonorer ! — s'écria M. Duriveau, — m'exposer à être traité d'infâme! Ah çà! mais vous êtes fou'

— Ne faites donc pas comme cela le délicat.

— Monsieur l'avocat ! ! ! — s'écria M. Duriveau furieux.

— Chut... du calme... ou je conte à vos témoins... vous savez... Je reprends : Vous jurerez donc sur Vhonneur que toute espèce de rivalité est étrangère à ce duel. Voici tout bonnement pourquoi nous exigeons cela : de la sorte, le capitaine Just aura pour garantie de votre silence : 1» votre peur d'un procès criminel; 2° votre peur de vous déshonorer... publiquement, ce qui arriverait si, après avoir juré sur l'honneur^ en face d'hommes d'honneur, que ce duel avait une cause étrangère à une rivalité jalouse... vous tentiez quelque insinuation calomnieuse contre la personne que vous savez.

— Jamais... je ne me rétracterai.

— Alors, monsieur, — dit l'avocat en se levant, — vos témoins vont tout savoir...

— Eh! qu'est-ce que ça me fait! j'en trouverai d'autres... — s'écria le comte Duriveau dans un paroxysme de fureur; — je vais souffleter le capitaine Just, il faudra bien alors qu'il m'aide à en trouver... des témoins...

— Ne jouez pas ce jeu-là, — dit l'avocat en ricanant, — vous avez pu vous apercevoir ce matin que le capitaine Just a la poigne solide... Or, si vous aviez le malheur de lever la main sur lui, il aurait l'honneur de vous rouer de coups une seconde fois, et en avant le procès criminel.

— Je consens à tout... — s'écria le comte poussé à bout. — Mais que je me batte au moins.

— Vous allez être immédiatement satisfait. M. le capitaine Just a pensé que, vu la difficulté de trouver un coin convenable pour se couper tranquillement la gorge, le jardin de sa maison... vous pouvez l'apercevoir d'ici... serait heureusement choisi... Tenez, voyez par cette fenêtre. Quant aux armes, nos témoins ont apporté deux paires d'épées de combat...

— Il suffit, monsieur, — dit le comte Duriveau, reprenant son sangfroid, j'accepte tout, je consens à tout, pourvu que j'aie enfin une épée à la main... et cet homme devant moi.

Le comte Duriveau fit la rétractation convenue, jura sur Thonneur que toute rivalité jalouse était étrangère à la cause de ce duel, amené par suite d'une discussion politique.

La rencontre eut lieu dans le jardin de la maison du docteur.

Le combat fut acharné.

Le comte Duriveau montra une grande bravoure; quoique blessé d'un coup d'épée à la cuisse, il voulut continuer, et après avoir traversé le bras du capitaine Just, il reçut un second coup d'épée dans le flanc droit, qui le mit hors de combat.

Une demi-heure après l'issue de ce duel, je revenais apprendre à Régina que la blessure du capitaine Just était légère.

Le courage de la malheureuse femme Tavait soutenue jusque-là...

Mais bientôt ses genoux se dérobèrent sous elle... je n'eus que le temps d'appeler M"*" Juliette, que je laissai avec la princesse.

Un esclave n'est pas un homme.

Suite du duel du capitaine Just avec le comte Duriveau. - Régina au bain Guérison du capitaine. — Sa première visite à la princesse de Montbar.

Il quitte Paris.

Je retrouve, parmi mes papiers, les fragments d'un journal écrit çà et là, au bout de quelque temps de séjour dans l'hôtel de Montbar.

Ces lignes, tracées sans suite, au jour le jour, rendent cependant un compte sincère de ce que j'ai ressenti de plus poignant, dans la position étrange que j'avais acceptée.

Ce journal, embrassant en peu de pages les particularités saillantes de ma première année de service auprès de Régina, conduit ainsi jusqu'à l'accomplissement de grands événements domestiques dans la famille de Montbar, événements qui signalèrent l'époque la plus décisive de ma vie, et se passèrent quatorze mois environ après mon entrée chez la princesse.

Aujourd'hui, j'ai relu ces pages avec le calme d'une froide raison; plusieurs d'entre elles sont empreintes de cette espèce de volupté acre, brûlante, ténébreuse comme toutes les voluptés coupables et cachées... Il ressort pour moi de cette lecture même un grave enseignement : c'est qu'il n'y a rien de plus imprudent, de plus téméraire, pour une femme chaste, que d' accepter les services cVun homme dans son intimité domestique.

Ce fait annonce, de la part des femmes, une confiance aveugle dans leur honnêteté, ou un mépris tout aussi aveugle pour ces hommes (ayant après tout, comme hommes, des passions, des instincts, des désirs), qu'elles exposent à toutes les familiarités d'une servitude bien dangereuse pour eux.

Il y a là un vague ressouvenir de cet axiome des dames romaines :

Un esclave n'est lias un homme.

Gela est faux.

Un homme est toujours un homme, et plus vous le supposerez dénué d'éducation, plus, en de tels rapports, sa sensation sera grossière, plus elle sera insolemment libertine, audacieusement lascive.

Dans sa pudeur si exquise, si délicatement ombrageuse, la femme

J'ai porté rolleinent mes lèvres ardentes... sur ce satin uù avaient reposé ses cheveux. >' (P. 968.^

Liv. 121.

doit à ce sujet s'inquiéter bien plus des pensées que des actes : sa dignité la défend contre toutes tentatives, mais sa dignité est impuissante à arrêter l'essor des pensées sensuelles, qu'à son insu elle provoque elle-même, qu'elle irrite elle-même, et cela matériellement, par mille incidents, involontaires, imprévus, de la familiarité domestique.

Et plus une femme sera pure, plus elle sera digne, plus elle aura conscience de l'abîme infmi, de Yi?npossiMe qui la sépare de son valet, moins elle se tiendra en garde contre une liberté d'être qui pourtant lui semblerait révoltante, s'il s'agissait d'être ainsi avec un Jiomme de sa société.

Voici ces fragments de journal :

7 février 18. . .

Il y a aujourd'hui un mois que le capitaine Just a été grièvement blessé, il n'a pas encore pu sortir. Je suis allé, comme toujours, ra'iuformer de ses nouvelles.

Quel regard de reconnaissance involontaire Régina m'a jeté lorsque, le lendemain du duel, je lui ai dit :

— Madame veut-elle me permettre de lui demander une grâce?

— Parlez... Martin.

— Madame sait tout ce que je dois à M. le docteur Clément; j'ai pour M. le capitaine Just un respectueux attachement, et quoique sa blessure soit loin, dit-on, de mettre sa vie en danger, je serais toujours bien inquiet... si je n'avais presque chaque jour de ses nouvelles. Je voudrais donc demander à Madame la permission d'aller tous les matins m'en informer. Gela ne nuira en rien à mon service... je partirai avant le jour...

— Ce sentiment de reconnaissance est trop louable pour que je ne l'encourage paS;, — m'a répondu la princesse en me cachant sa joie. — Je trouve très bien que vous alliez savoir chaque jour des nouvelles du lils de votre protectear...

Pauvre femme!... Combien ma prière a dû la rendre heureuse... si elle l'aime déjà!...

Jamais elle n'aurait osé me donner l'ordre d'aller chez lui tous les matins.

Ce n'est pas tout, j'ai voulu épargner à Régina jusqu'à l'embarras de me dire :

— ■ Eh bien ! comment va-t-il ?

121'^ LlV. E. ScE. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C". 121'= LiV.

Je lui donne de ses nouvelles tous les matins, sans qu'elle m'en demande.

Dès son retour de la chasse, le prince, quoiqu'il iguorât, bien entendu, la cause du duel, est allé en 'personne s'informer de l'état du capitaine Just, et il n'est guère resté que quatre ou cinq jours sans aller se faire inscrire chez le fils du docteur.

8 février 18...

Oh ! comme Régina a été sensiblement touchée de toutes mes délicates prévenances!... Gomme elle a senti tout ce que je mets de cœur, de dévouement et d'intelligence à épargner le moindre embarras à sa réserve, à sa fierté, lorsqu'il s^agit du capitaine Just ! comme elle m'en a noblement récompensé !

Ce matin, je lui ai apporté mon livre de dépenses pour les fleurs ; le compte s'élevait à 123 fr. Ma maîtresse m'a donné quatre doubles louis en me disant :

— Le surplus sera pour vous... Blartin...

Avec de V argent... la voilà quitte.

> 9 février 18. ..

Ma douloureuse am.ertume d'hier était stupide, et encore plus injuste que stupide...

Que suis-je donc aux yeux de Régina? un serviteur fidèle, zélé... soit; mais, après tout, je suis pour elle un homme h gages, un homme qui se loue pour de l'argent !

Mon seul but n'a-t-il pas été de ne paraître, de n'être jamais autre chose à ses yeux? De quel droit me suis-je donc offensé de ce que ma maîtresse me témoignait sa gratitude d'une façon parfaitement convenable et généreuse au point de vue de nos positions réciproques? Saitelle, peut-elle savoir, supposer même... ce qu'il y a de dévouement de toute sorte dans ma conduite envers elle? Ne me suis-je pas toujours dit : — Dès que Régina soupçonnera le sentiment qui m'attache ici... ce jour-là, je serai chassé de sa maison avec ignominie?

LES MISHllKS DES ENFANTS TROUVÉS. 96S

Ce matin, en revenant de chez le capitaine Just, j'ai rencontré Leporello ; je Tai fait causer pour savoir ce que l'on disait dans le monde du duel dans lequel M. Duriveau a été si grièvement blessé, qu'à celte heure encore l'on ne sait s'il survivra ; on s'accorde à donner à cette rencontre, selon Leporello, une cause politique, le capitaine professant, dit-on, des idées républicaines.

J'avais déjà, au sujet de ce duel, interrogé Astarté, ainsi que la femme de chambre de la marquise d'Hervieux, toutes deux, par leurs maîtresses, appartenant à des mondes différents... Leurs réponses m'ont prouvé que l'on avait la même créance sur ce duel, et que le nom de la princesse n'avait jamais été prononcé à cette occasion.

Les précautions du capitaine Just envers M. Duriveau étaient donc excellentes ; elles annonçaient un homme de beaucoup de cœur, de beaucoup de tact et de beaucoup d'esprit.

Ce soir, à dîner, le prince a été d'une humeur aigre et agressive à l'égard de sa femme; chose singulière, à son retour de la chasse, il avait paru et il avait été, j'en suis certain, sincèrement affecté en apprenant la blessure du capitaine Just. Son premier mouvement avait été loyal, généreux; mais à mesure que l'état du capitaine s'est amélioré, le prince s'est mis à persifler les gens atteints de la manie des duels politiques, disant, avec assez de raison d'ailleurs, que couper la gorge à un homme n'était pas précisément la meilleure preuve que l'on ])ût donner de la supériorité de son opinion, etc.

Ces railleries, visiblement à l'adresse du capitaine Just, devaient être doublement cruelles pour M""^ de Montbar, elle... la seule cause de cette rencontre, dans laquelle le capitaine Just avait si vaillamment exposé sa vie...

Il est des fatalités qui poussent les maris à dire, à faire justement ce qui peut les rendre désagréables et souvent odieux à leurs femmes; ainsi, ce soir, le texte des railleries du prince a été la première visite que ferait sans doute à sa femme le capitaine Just.

— Relever d'un coup d'épée, ça a toujours fort bon air, — a dit le prince en ricanant ; — on ne perd pas une si belle occasion de se montrer intéressant. On a le bras en écharpe, le visage encore un peu pâle, et après s'être fait modestement presser... on raconte les furieux coups d'estramaçou qu'on a donnés et reçus... alors, les pauvres femmes de trembler à ces récits dignes de l'Arioste..., etc.

Régina souffrait évidemment de ces méchantes plaisanteries; elle

en souffrait d'autant plus, qu'elle était obligée de se contenir et d'éteindre la verve sardonique de son mari à force de froideur et d'indifférence affectées.

Enfin, poussée à bout^ elle a quitté la salle à manger, prétextant une migraine; le prince est resté à table; j^avais été pour tant de raisons si préoccupé de la pénible position de Régina, que M. de Montbar m'ayant demandé une cuiller, j'ai oublié de la lui présenter, ainsi qu'il convenait, sur une assiette; j'ai commis l'énormité de lui offrir celte cuiller de la main à la main.

Au lieu de la prendre, le prince, me toisant d'un air sardonique, m'a dit :

— C'est chez M. le docteur Clément que vous avez appris à servir? Et comme je le regardais tout abasourdi, il a ajouté :

— Une cuiller s'offre ainsi sans façons chez les médecins... probablement?

Le valet de chambre du prince, le pauvre vieux Louis, est venu à mon secours; il s'est approché de moi et m'a dit bien bas, d'un ton lamentable :

— Sur une assiette donc... sur une assiette!

— Pardon, prince... — ai-je dit à mon maître en voulant réparer mon oubli ; — mais il s'est tourné vers son valet de chambre et lui a dit :

— Louis, donne-moi une cuiller.

Ce qu'a fait le bon vieux serviteur, en me regardant avec contrition.

Je ne puis d'ailleurs en douter plus longtemps, je suis désagréable à M. de Montbar; le fait de ce soir, très insignifiant en apparence, rapproché d'autres puérilités non moins significatives, me donne cette conviction.

Cela m'effraye... non à cause des hauteurs, des duretés dont le prince peut m'accabler; M. de Montbar, que j'ai vu sortir ivre d'un bouge ignoble, où il avait passé la nuit, ne peut pas m'humilier. J'ai toujours été par le cœur au-dessus de ma condition, si malheureuse qu'elle fût... et j'ai vu ce grand seigneur, mon maître... crapuleusement tomber au-dessous de la sienne...

Mais il ne s'agit pas ici de supériorité morale... je suis le valet de cet homme... il peut me renvoyer de chez lui.

Il me faudra donc, à force de prévenance, de zèle, de soumission, tâcher de vaincre l'espèce d'antipathie que j'inspire à M. de Montbar, afin qu'il me garde à son service.

Le calice est souvent bien amer.

10 février 18. . .

Quelle matinée!... j'ai cru devenir fou.

Il ^t onze heures du soir... je viens de rentrer; je ne saurais dire quels quartiers j'ai parcourus... Cette course folle m'a harassé; je suis brisé de fatigue, mais plus calme.

Souvenons-nous... si je l'ose.

Je me suis levé de bonne heure, je suis allé chez le baron de Noirlieu. — Mon maître est toujours dans le même état, — m'a répondu Melchior. — Je suis rentré, et, ainsi que nous disons, nous autres domestiques, je me suis occupé de faire V a]}i^artement de ma maîtresse.

Je commence toujours par le salon d'attente, puis par l'autre salon, me réservant pour la fin le parloir où ma maîtresse se tient toujours, et la petite galerie de tableaux, dont une des portes donne dans la chambre à coucher de la princesse...

Je me suis d'abord occupé du parloir : ces soins domestiques, ordinairement accomplis par mes confrères avec ennui ou insouciance, ont pour moi un indicible attrait, ils sont la source d'une foule de jouissances. Mettre en ordre et à l'abri du plus léger grain de poussière ces objets élégants, ces meubles somptueux dont s'entoure ou se sert ma belle maîtresse ; entretenir le transparent éclat de cette glace qui réfléchit si souvent ses traits, ne pas laisser ternir par incurie le coloris de ces tableaux où s'arrêtent parfois si longtemps ses yeux, rendre d'un lustre toujours égal l'émail diapré de ces porcelaines où l'or se mêle aux plus vives couleurs, vases splendides que de sa main elle aime tant à rempHr de fleurs ; et ces mille objets d'art, petits chefs-d'œuvre de ciselure et de sculpture, statuettes, reliquaires, figurines, bas-reliefs en argent, en ivoire, en vermeil; avec quel plaisir, avec quel amour je les touche!... Ma maîtresse les a touchés !... les touchera encore pour admirer leur délicatesse et leur fini précieux...

Et les choses dont elle se sert journellement : sa plume d'or terminée par un cachet en cornaline que je lui ai vu porter si souvent à ses lèvres, alors que, pensive... elle s'arrêtait au moment d'écrire!... et son flacon de cristal, qu'elle garde parfois si longtemps dans sa petite main, et son guéridon de bois de rose où elle s'accoude si fréquemment, son beau front mélancoliquement penché sur sa main... oh! avec quel bonheur, avec quelle idolâtrie, et souvent, hélas ! avec quelle ivresse je porte mes mains sur ces reliques sacrées de mon culte amoureux !

Que de fois je me dis :

— L'amant le plus épris n'envierait-il pas mon sort? Vivre dans le sanctuaire de la femme adorée ; être oii elle est, respirer l'air qu'elle respire, Voir ce qu'elle voit, toucher ce qu'elle touche, ramasser son mouchoir, son gant, son bouquet; lui donner le livre qu'elle désire, lui verser l'eau pure où elle trempe ses lèvres, lui offrir la coupe de cristal où elle plonge ses doigls roses, la protéger contre un rayon de soleil, en baissant un store; raviver le feu oii elle se chauffe, mettre un coussin sous ses petits pieds, un manteau de satin sur ses blanches épaules; enfin, le regard attentif, prévenir ses moindres désirs, s'ingénier à lui épargner même la peine de demander; obéir à ses ordres, la servir, en un mot. N'est-ce pas un bonheur idéal?

L'amant le plus fier, le plus orgueilleux, fût-il prince, fût-il roi... ne rend-il pas avec amour, avec délices, à sa maîtresse, tous ces services que je rends à la mienne? Ne disons-nous pas tous deux : ma maîtresse'? Je suis valet, homme à gages... qu'importe!... Je sers ma maîtresse eu amoureux ; aucune puissance humaine ne peut m'enlever ce bonheur de tous les instants

Oui, le bonheur est grand; mais il est aussi de terribles conséquences de cette intimité domestique...

J'en ai fait aujourd'hui la fatale épreuve.

C'était le jour de changer les fleurs, .un de mes bons jours... JÎ^Ile aime tant les fleurs fraîches! puis très souvent elle ne se fie qu'à ellemême du soin de les arranger, de nuancer les couleurs et les feuillages; alors, je l'aide dans cette tâche... que tous deux nous accomplissons seuls.

J'ai donc disposé sur le tapis, et toute prête à être placée dans la jardinière et dans les vases, une grande quantité de fleurs.

Il ne me restait plus dans le parloir qu'à épousseter le fauteuil oii ma maîtresse se tient habituellement... à demi étendue.

La molle épaisseur de ce meuble a pres([ue gardé l'empreinte du corps charmant de Régina, le satin est un peu lustré à l'endroit oii elle appuie sa tête;... partout il exhale cette suave senteur d'iris mélangé de fraîche verveine, particulière aux vêtements de ma maîtresse.

J'étais seul... j'ai porté follement mes lèvres ardentes... sur ce satin où avaient reposé ses cheveux, sa joue, sa main, son corps... J'ai aspiré avec passion le voluptueux parfum qu'elle laisse après elle... J'ai baisé le carreau de velours où elle croise ses petits pieds... ses petits pieds que j'ai tenus dans ma main...

C'est un délire... mais pour moi ces traces de sa présence vivent,

« ... Tirait sur sa jambe fine et ronde un bas de soie. « (Page 971.)

respirent, palpitent; c'est sa chevelure, c'est sa joue, c'est sa main, c'est son corps, c'est elle.

Je suis allé ensuite dans le salon de tableaux qui communique d'un côté à son parloir, de l'autre à sa chambre à coucher.

En outre des tableaux, il y a quelques meubles anciens dans celte

122° LlV. E. Sue. — Enfanta trouvés. — Éd. J. Uol'ff et O' . 122» LlV.

pièce : à l'uue de ses extrémités, au-dessus d'un très beau bahut d'ébène de la Renaissance, se trouve un miroir de Venise entouré d'un cadre admirablement sculpté; ce miroir fait face à la porte de la chambre à coucher de Régina.

J'étais, tout près de cette porte, occupé à frotter un autre meuble d'ébène avec un morceau de serge, lorsque j'entendis la voix de Régina disant à sa femme de chambre :

— Mademoiselle, puis-je me lever? mon bain est-il prêt?

— Dans l'instant, madame la princesse, — répondit Juliette du fond du cabinet de toilette où elle était sans doute occupée, — je n'ai plus qu'à verser dans l'eau l'essence de verveine.

Son bain!...

— C'est prêt... Madame peut se lever maintenant... — dit bientôt la voix de Juliette.

Et j'ai entendu le léger frôlement des couvertures de soie rejetées sans doute sur le pied du lit.

Elle se levait!...

Elle se mettait au bain!...

Au bout d'un instant, elle a dit à sa femme de chambre :

— Réchauffez un peu ce bain... je le trouve froid... veillez à ce que mon peignoir soit bien chaud.

— Oui, madame.

Je suis resté immobile, en proie à un trouble indicible... écoutant... si cela se peut dire, ce que je n'avais pu voir, ou plutôt suivant des yeux de la pensée tous les mouvements de ma belle maîtresse...

A ces pensées dévorantes... les artères de mes tempes ont battu si violemment, que je distinguais leur bruit sourd au milieu du profond silence qui régnait dans cet appartement reculé.

Ma tête se perdait... j'ai voulu fuir... je ne l'ai pas pu, mes genoux ont tremblé, je me suis appuyé au meuble que j'essuyais, un douloureux éblouissement, troublait ma vue... Je suis resté quelques instants incapable de voir, de sentir.

La voix de la princesse m'a rappelé à moi-même ; elle disait à Juliette :

— Je ne resterai pas plus longtemps dans le bain ; donnez-moi mon peignoir.

Au bout d'une seconde, Juliette dit :

— Le voici, madame.

— Donnez... — a répondu ma maîtresse.

Puis, presque au même instant, elle s'est écriée d'un air contrarié :

— Allons, voilà mes cheveux dénoués... laissez là ce peignoir... et relevez-les... vous voyez bien qu'ils trempent dans l'eau...

Et sans doute alors, à demi voilée par sa magnifique chevelure noire, Régina était, comme la nymphe antique, debout dans sa conque de marbre blanc.

Un quart d'heure après environ, j'étais à l'extrémité de la -galerie, nettoyant avec un pinceau sec les sculptures profondément fouillées de la bordure du grand miroir de Venise, dont le couronnement, au lieu d'être appuyé au long de la muraille, s'inclinait en avant.

Soudain cette glace, sombre jusqu'alors, car elle ne réfléchissait qu'une porte de bois sculptée, placée à l'extrémité de la galerie, porte de la chambre à coucher de la princesse, soudain cette glace s'est éclairée... Voici le tableau qui s'y est reflété devant moi, pendant une Seconde à peine...

Ma maîtresse... ses magnifiques cheveux encore un peu en désordre, les épaules et les bras nus... son sein de neige à peine caché par la batiste garni de dentelle, que deux petits boutons d'émeraude ne fermaient plus... ma maîtresse, assise au coin de sa cheminée sur une petite chaise de tapisserie bleue, se courbant à demi, tirait sur sa jambe fine et ronde un bas de soie d'un gris perle, et l'attachait au-dessus de son genou avec une jarretière de satin cramoisi à fermoir d'or, tandis que sa jambe droite, encore nue, polie comme de l'ivoire, luttait de blancheur avec le tapis d'hermine où s'appuyait son petit pied aux veines bleuâtres et aux doigts roses.

J'entendis le bruit d'une porte qui se fermait; aussitôt, la glace devint sombre, l'étincelante et voluptueuse vision avait disparu.

Je me croyais sous l'obsession d'un rêve, un léger coup frappé familièrement sur mon épaule me fit tressaillir. Je me retournai; c'était M"« Juliette.

— J'espère, mon cher Martin, — m'a-t-elle dit en riant, — que vous êtes joliment attentionné à ce que vous faites... je sors de la chambre de Madame, et vous ne m'entendez pas seulement venir...

— Je... je... nettoyais cette glace, — ai-je répondu en balbutiant.

— Je le sais bien, rien ne vous dérange de ce que vous faites, vous êtes bien heureux... vous. Mais, dites-moi, les fleurs de Madame sontelles arrivées?

— Elles sont dans le parloir, mademoiselle, — dis-je en reprenant mon sang-froid.

— Bon, — me dit M"" Juliette, — je vais en prévenir Madame; elle vous fait dire de l'attendre pour arranger les fleurs dans les jardinières... vous savez que souvent c'est sa manie...

— Très bien, mademoiselle... j'attendrai Madame.

— Ça ne sera pas lonp; ; le temps de la peigner et de la coiffer, et elle sera ici, car je ne la lacerai qu'après déjeuner.

Et Juliette m'a quitté.

Lorsqu'elle a ouvert la porte de la chambre de la princesse, la glace de Venise, où j'ai jeté les yeux... malgré moi, s'était éclairée de nouveau... je n'ai vu que la petite chaise bleue au coin de la cheminée de marbre blanc.

Bientôt Régiua est entrée dans son parloir, où je l'attendais avec les fleurs toutes préparées.

Jamais la princesse ne m'a paru d'une beauté plus radieuse, d'une fraîcheur plus juvénile. Je ne sais pourquoi il m'a semblé qu'elle devait être dans l'un de ces moments où les femmes les plus modestes se savent... se sentent par instinct sensuellement belles. On eût dit qu'elle se grandissait en marchant, ses petites narines roses se dilataient, son sein palpitait légèrement, tandis que, encore moites de la tiédeur du bain parfumé, ses beaux bras sortaient à demi des manches flottantes de sa robe de chambre de cachemire blanc, dont les plis moelleux semblaient caresser ce corps divin avec amour.

Ainsi que me l'avait dit étourdimeht sa femme de chambre, ma maîtresse n'était pas encore lacée. Telle était la naturelle élégance de son corsage arrondi, qu'on l'eût dit sculpté dans le marbre; telle était la svelte souplesse de sa taille, qu'elle paraissait d'une finesse presque exagérée, étroitement ceinte qu'elle était d'une cordelière de soie pourpre.

Ma maîtresse se trouvait sans doute sous l'impression d'une pensée riante et heureuse... peut-être amoureuse... car ses traits charmants étaient doucement épanouis; puis, contemplant la masse de fleurs au milieu desquelles elle s'avança avec un lent ravissement, elle s'écria :

— Mon Dieu ! les beaux camélias, les belles primevères, les belles roses... Que tout cela est frais et brillant !...

Je l'ai aidée à arranger les fleurs; je les lui apportais, et elle les plaçait ensuite elle-même dans les vases, mélangeant, nuançant avec un goût exquis les feuillages et les couleurs.

La jardinière qui entourait sa table à écrire était presque au niveau du lapis ; pour la garnir, il a fallu que ma maîtresse se mît à genoux.

tandis que, debout, me courbant vers elle, je lui apportais les fleurs à mesure qu'elle les demandait; j'étais alors si près d'elle que le suave mélange de fraîche verveine et d'iris qui s'exhalait d'elle me montait au cerveau comme un philtre enivrant... enfin, lorsque, toujours agenouillée sous mes yeux, elle s'avançait ou se penchait de çà, de là, pour redresser la branche d'un arbuste... mettre en lumière quelques fleurs cachées sous des feuilles... je suivais malgré moi, d'un regard troublé, les ondulations de cette taille fine et cambrée, dont les trésors se trahissaient à chaque mouvement nouveau

J'ai failli me trahir ; le ridicule m'a sauvé.

Il ne restait plus à garnir qu'un grand et magnifique vase de porcelaine de Saxe, émaillé de grosses fleurs en relief, et dont les anses, aussi de porcelaine, figuraient des ceps de vigne d'une délicatesse incroyable ; cette ornementation rendait le vase si fragile, et ma maîtresse y tenait tant d'ailleurs (il avait appartenu à sa mère) qu'elle voulut y placer elle-même un très beau crinum en pot, fleur à corymbe pourpre de la plus agréable odeur, et dont les longues feuilles retombent gracieusement en gerbe.

Tenant le pot de fleurs entre mes deux mains, je le présentai à ma maîtresse. Le hasard voulut qu'en cherchant à le prendre, une des petites mains de Régina, si fraîches, si douces, effleura la mienne... Cette sensation fut foudroyante, mon sang reflua vers mon cœur, et, par un mouvement machinal de respect ou d'eâ"roi, je retirai si brusquement mes deux mains, que je laissai tomber le crinum au moment où la princesse s'apprêtait à le recevoir, et le pot se brisa sur le tapis.

— Mon Dieu ! que vous êtes maladroit ! — s'écria ma maîtresse avec dépit, en voyant cette magnifique fleur cassée sur sa tige.

— Je demande bien pardon à madame 2a princesse... je croyais que Madame tenait tout... alors j'ai...

— Alors vous avez fait une sottise... — reprit impatiemment la princesse; — une si belle fleur... et si rare...

Et comme je restais là confus... ou plutôt mille fois satisfait de ma maladresse, qui donnait ainsi le change à Régina sur la cause de mon trouble, elle ajouta avec humeur :

— Ramassez donc ces débris, cette terre, que voilà sur le tapis.

— Si madame la princesse veut le permettre, — ai-je dit, — je replacerai la plante dans un autre pot... en voici un assez grand.

— Il le faut bien... Quoique la fleur soit brisée, le feuillage est si beau, que cela garnira toujours ce vase.

Et pendant que je replaçais la bulbe de cette belle plante dans un autre pot :

— Cette fuis placez-le sur la table, — me dit la princesse, — et je le prendrai moi-même pour le mettre dans mon vase de porcelaine... il n'y aura pas ainsi de maladresse à craindre

Heureusement pour moi la princesse, après être allée, selon sa coutume, vers les trois heures, savoir si son père pouvait la recevoir, a fini la journée chez M""^ Wilson, où elle a dîné.

Le prince, de son côté, dînait au club.

Je suis sorti de l'hôtel, marchant comme un fou devant moi, sans savoir oii j'allais, poursuivi par les voluptueuses et ardentes visions de cette matinée maudite...

Régina, les cheveux dénoués et debout dans sa baignoire de marbre... Régina assise au coin de sa cheminée...

Je ne peux pas achever... ces souvenirs me brûlent, me tuent...

Oh! mourir... mourir, ou plutôt fuir ces tortures sans nom que je ne soupçonnais pas.

Non, je ne resterai pas dans cette maison fatale... la trame du comte Duriveau est déjouée... Régina n'a plus besoin de moi... je veux fuir... je deviendrais fou

11 février 18. ..

Non, il ne faut pas fuir... ce serait lâche, ce serait indigne.

Régina a besoin de moi... plus encore peut-être que par le passé... mes pressentiments ne me trompent pas... ils sont trop douloureux pour cela... Régina aime... ou aimera le capitaine Jiist...

En présence de Tinfluence effrayante qu'un tel amour peut avoir sur le repos... sur la destinée de Réc^ina... il ne m'est pas permis de fuir; mon dévouement peut lui être utile encore

Mais que faire, mon Dieu ! que faire? Je suis homme... je suis jeune, j'aime éperdument, et elle est toujours là!

— Que faire? Dompte-toi, brise-toi !... ferme les yeux à ce qu'il y a de rayonnant dans la beauté de ta maîtresse, ferme tes oreilles à ce qu'il y a de trop séduisant dans sa voix, étouffe les palpitations de ton cœur, éteins l'ardeur de ces désirs qu'enflamment un mot, un regard, un mouvement de cette femme que tu dois vénérer... et que tu outrages... par de coupables imaginations; noie ce honteux amour dans le ridicule amer, sanglant, atroce, qui doit jaillir pour toi de cette pensée :

— Un valet amoureux de sa maîtresse... et surtout lorsque cette maitresse est la fière princesse de Monthar.

Fais mieux... souviens-toi des austères enseignements de Claude Gérard, médite sur ces deux mobiles de toute âme virile et généreuse :

— Le devoir, le sacrifice

Je me dévouerai... je me sacrifierai... je reste.

13 février 18...

Hier, je suis allé savoir des nouvelles du capitaine Just ; il est complètement guéri, la veille il était sorti en voiture; à mon retour j'ai dit à Régina, et, comme toujours, sans attendre sa demande :

— Madame la princesse, M. le capitaine Just est tellement bien, qu'il est sorti hier en voiture.

— Ah! tant mieux, — m'a-t-elle répondu; — alors j'espère avoir le plaisir de le voir sous peu de jours.

Régina a dit cela, non pas précisément en affectant de Tindifférence, mais d'un ton assez réservé pour cacher l'émotion que lui causait la pensée de revoir de plus en plus prochainement le capitaine Just. Ainsi hier, je l'ai remarqué, elle a été distraite, préoccupée, inquiète; une fois elle m'a sonné, je suis venu, puis ayant sans doute oublié l'ordre qu'elle devait me donner, elle s'est dit à elle-même :

— Que voulais-je donc?... — elle a ajouté : — Ah! vous direz à la porte que je reçois ce matin...

Cet ordre m'a surpris. Régina devait être certaine que, par convenance, le capitaine Just ne viendrait la voir ni lors de sa première ni même lors de sa seconde sortie. Aux yeux du monde qui ignorait la vraie cause du duel, cet empressement eût marqué une intimité trop grande, tandis que, dans l'empressement de cette visite, Régina pouvait aussi voir une sorte de hâte peu délicate de la part de Just à venir recevoir l'expression de la gratitude qu'il méritait.

Néanmoins, j'ai été surpris de ce que, n'attendant pas Just ce jour-là, Régina ouvrit sa porte à des indifférents dont la présence devait lui être insupportable au milieu de ses préoccupations.

J'ai, d'ailleurs, exécuté ses ordres, et successivement annoncé chez la princesse : M. le baron d'Erfeuil, que le prince trouvait aussi beau que bête; le comte d'HervilHer, espèce de colosse à voix d'airain, qui se fait prier de chanter des bergerades, et enfin M. Dumolard, l'énorme frère de M""^ Wilson.

La princesse m'a sonné pour m'ordonner d'apporter du bois, peu de temps après l'arrivée du dernier visiteur; j'ai été étonné de trouver la conversation fort animée, et de voir Régina, la joue légèrement colorée,

parler avec animation d'une chose parfaitement futile, autant que j'en ai pu juger.

Redoutant sans doute la solitude, elle voulait s'étourdir ou tuer le tewps jusqu'au lendemain, jour oii elle croyait avoir une entrevue, si grave pour elle, avec le capitaine Just. Je ne me trompais pas : au bout de six minutes, je fus appelé de nouveau par la sonnette de la princesse; j'allais entr'ouvrir les portières, lorsque j'ai entendu le beau d'Erfeuil dire, du bout des lèvres :

— En vérité, princesse, vous êtes charmante d'accepter si gracieusement cet impromptu de petit spectacle et de souper.

— J'accepte, — dit la princesse, — mais à condition que M""® Wilson pourra venir avec moi, car M. de Montbar ne dîne pas ici ce soir.

Au moment où j'entrai, M. Dumolard s'écriait :

— Je réponds de ma sœur, elle n'a rien à faire ce soir... je vais la prévenir, elle vous attendra, madame la princesse, et moi aussi, je serai votre chaperon... à toutes deux. Ah çà! vous ne voulez donc pas de ma voiture? J'adore prêter ma voiture, c'est ma spécialité... eh!... eh!...

— Vous êtes trop obligeant, — répondit la princesse en souriant, — et elle me dit :

— Vous demanderez ma voiture pour six heures et demie.

Au moment où je sortais, le beau d'Erfeuil disait à la princesse :

— C'est bête comme je ne sais quoi, les mélodrames; mais c'est égal, j'aime à tout voir... moi.

Et le beau jeune homme sourit d'un air malicieux.

— Moi, j'aime, au contraire, à arriver à la moitié, c'est bien plus drôle, — dit le gros M. Dumolard; — ça fait l'effet d'une charade, on cherche le mot jusqu'à la fin, et...

Malheureusement, m'éloignant de plus en plus, je perdis la fin de cette belle réflexion.

— C'est singulier, ai-je pensé en me retirant, — il me semble que je trouverais autre chose à dire, si j'avais l'honneur d'être admis dans le salon de M""" de Montbar.

La princesse est rentrée vers une heure du matin; sa physionomie n'était pas triste, abattue, ainsi que je l'avais vue plusieurs fois au retour du bal; elle était pensive, réfléchie, presque austère.

Plus de doute : en acceptant cette partie de spectacle, ce souper improvisé, Régina avait cherché une distraction forcée à des pensées graves, alarmantes peut-être pour elle.

" J'ai cherché dans ma poche une pièce de monnaie. » (Page 981.)

Un pressentiment m'avait dit hier que le capitaine Just viendrait, aujourd'hui, je ne me suis pas trompé. Ce matin, après que je lui ai eu servi le thé, Régina m'a dit, de l'air le plus naturel du monde :

— Vous avertirez à la porte que je ne suis chez moi que pour M. d'Erfeuil... M. Dumolard... ou M. d'Ilervillier, s'ils se présentaient.

J'étais stupéfait de cet ordre; au moment oii je me retirais, la princesse ajouta :

123° LiV. E. Sue. — Enk.vnt5 trouvés. — Éd. J. Uouit ut 0'=. 123'^ LiV.

— J'y serai aussi pour M. Just Clément... si... par hasard il venait. Alors je compris tout.

Régina a eu la môme pensée que moi, elle est sitre que Just viendra; et afm de le voir seule à seul, elle a fait fermer sa porte à tout le monde, sauf à trois personnes qui, étant venues hier, ne doivent certainement pas revenir aujourd'hui.

Je deviuai enfin que Just, par un scrupule d'une délicatesse exquise, n'avait pas voulu demander à Régina de le recevoir, comme par le passé, à une heure particulière... Par cela même que Régina lui devait beaucoup, depuis le duel, il craignait sans doute de solliciter d'elle la moindre préférence...

Vers les deux heures, j'ai entendu s'arrêter extérieurement à la porte de l'hôtel un modeste liacre, probablement, car les carrosses bourgeois entraient seuls dans la cour, M. Romarin, le portier, se montrant inflexible sur cette consigne.

Je me suis rapproché de l'une des fenêtres du salon d'attente, et, soulevant un peu les rideaux, j'ai vu le capitaine traverser la cour, après s'être informé sans doute à la loge si la princesse était chez elle.

— Bonjour, Martin, — m'a-t-il dit cordialement en entrant. — Bonjour, mon ami... M"'" la princesse peut-elle me recevoir?

— Oui, monsieur...

Eu je l'ai précédé dans le salon qui sépare la pièce où je me tiens d'habitude du parloir de Régina. J'ai ouvert l'un des rideaux de la portière, et j'ai annoncé à ma maîtresse :

— M. le capitaine Just!

Régina était assise... Elle a rougi un peu, s'est tournée vers Just à qui elle a tendu vivement la main en lui disant d'une voix pénétrée : — Je suis heureuse de vous revoir, M. Just.

Laissant retomber le pan de la portière... je me suis éloigné, le cœur brisé, traversant lentement le salon d'oii j'aurais pu écouter... mais je n'en ai pas eu la pensée... j'aurais trop soullért... '

Je suis allé tristement m'asseoir devant la table oi^i je reste ordinairement et j'ai caché ma figure dans mes mains.

— Que se disent-ils? pensai-je avec amertume.

Just, avec un tact parfait, avait évité l'écueil du hms e)i écharpe^ ridicule présumé sur lequel le prince s'était si fort égayé d'avance; un peu de gêne dans l'articulation, qui se trahit à la manière dont le capitaine tenait son chapeau à la main, telle était la seule trace apparente de sa blessure; il ne m'a jamais paru plus beau qu'aujourd'hui;, de cette

beauté à la fois mâle et douce qui le distingue; ses cheveux courts et châtains comme ses sourcils, ses yeux bleus, grands et bien fendus, son front large, intelligent, glorieusement cicatrisé, son teint hàlé,.sa moustache presque blonde, sou sourire gracieux et fin, son menton prononcé, donnent à ses traits un rare caractère de franchise et d'énergie; beaucoup plus grand que le prince, sa démarche, sans avoir la roideur militaire, a ce je ne sais quoi de ferme, de contenu, que donne l'habitude de porter l'uniforme, contraste frappant avec l'espèce de laisser-aller, non sans élégance d'ailleurs, particulier à la tournure de M. de Montbar et des hommes à la mode que reçoit Régina; le même contraste existait entre la mise luxueuse, recherchée du prince, et la sévérité de rhabillement de Just. Cette sévérité néanmoins n'excluait pas l'élégance; sa redingote noire, croisée et boutonnée jusqu'au ruban rouge qu'il porte, était courte et avantageait parfaitement sa taille, que la robuste ampleur des épaules faisait paraître plus mince et plus élégante encore ; son pantalon, d'un gris de deuil, s'arrondissait sur un pied aussi remarquablement petit pour la haute stature du capitaine, que l'était sa main soigneusement gantée de noir.

En un mot, le prince et lui, jeunes tous deux, beaux tous deux, différaient aussi bien moralement que physiquement. Aussi, à la physionomie de M. de Montbar, calme, reposée, presque indolente, quoique un peu hautaine, à son attitude aisée, insoucieuse, l'on devinait l'élégant oisif, dont la vie se passe facile, heureuse, indépendante, sans lutte, sans soucis, sans devoirs austères, tandis que l'attitude presque rigide du capitaine Just, ses traits virils, déjà fortement accentués par les fatigues et les dangers de la guerre, par de profondes méditations, annonçaient au contraire des habitudes de travail et de subordination, et par cela même de sévère autorité

Chose étrange... une comparaison étudiée entre l'extérieur et le mérite de Just et du prince... telles ont été pourtant les idées qui d'abord m'ont absorbé durant l'entrevue de Pvégina et de Just; puis elles ont amené la comparaison la plus humiliante, la plus jalouse, la plus douloureuse entre moi et ces deux hommes qui, à tant de titres, allaient peut-être se disputer le cœur de Régina, tandis que moi

— Que j'ai souffert, mon Dieu! pendant cette entrevue! A trois heures et demie ils se sont séparés.

Je m'étais préparé à de grands efforts d'observation, de perspicacité, afin de tâcher de deviner sous quelle impression Just se trouverait en

980 hES MISÈRES DES ENFANTS TROUVES.

quittant Régiua... J'aurais dû m'éparguer ces préparatifs de pénétration : les hommes de la trempe du capitaine cherchent ou parviennent rarement à cacher leur émotion... Lorsqu'il sortit de chez Régina, ses traits étaient altérés; il semblait encore sous l'empire d'une commisération profonde, douloureuse, et il ne put retenir un soupir en me disant :

— Adieu... Martin.

Il accentua si particulièrement ce mot adieu, que je ne pus m'empêcher de lui répondre avec l'espèce de familiarité qu'autorisait mon séjour d'autrefois dans la maison de son père :

— Mais, au moins, à bientijt^ je l'espère, monsieur Just. Il secoua tristement la tête et me répondit :

— Xon, pas à bientôt...

— Comment donc, monsieur Just?

— Je pars demain pour rejoindre mon régiment à -^fetz.

— Quoi !. . . sitôt, monsieur Just ?

— Oui... Mais, dites-moi, Martin; vous savez que vous pouvez compter sur moi comme vous pouviez compter sur mon pauvre père dans quelque position oià vous vous trouviez ; n'oubliez pas cela.

— Je me rappellerai toujours les bontés de monsieur votre père et les vôtres, monsieur Just.

— D'ailleurs, vous vous trouvez à merveille ici, n'est-ce jjas, — me demanda- t-il.

— Oui, monsieur Just... je me trouve très bien.

— Je le crois, vous avez d'excellents maîtres. — A propos, — repritil, — savez-vous si M. de Montbar est chez lui?

— Non, monsieur Just, je l'ai vu sortir en voiture.

— Eh bien, — me dit-il en tirant péniblement un polit portefeuille de sa poche, sa blessure lui étant sans doute encore douloureuse, — vous remettrez, je vous prie, chez M. de Montbar, cette carte, — et il corna un de ses angles, — en lui faisant dire que j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas pu avoir Thonneur de prendre congé de lui.

— Je n'y manquerai pas, monsieur Just, — lui dis-je en prenant la carte.

— Allons, Martin, — me dit affectueusement le capitaine, — adieu, mon ami...

Je me suis approché de la- fenêtre, je bai vu traverser lentement la cour, et, pendant un moment oii il attendit qu'on lui tirât le cordon, il s'est retourné, cherchant sans doute du regard la fenêtre de Régina, puis... la porte s'est ouverte et refermée sur lui. Je suis certain que le retentissement sonore de cette porte a eu un douloureux écho dans le cœur de Réîiina.

LES RIISÈRES DES EiNFAiMS TROUVÉS. 981

Ma première impression, en apprenant le départ de Just, a été une joie égoïste, cruelle... Le jour était très sombre : quatre heures allaient sonner, l'heure à laquelle je portais ordinairement de la lumière chez la princesse... D'abord j'ai hésité, sentant que Régina devait avoir besoin d'être seule, que cette demi-obscurité devait être d'accord avec la mélancolie de ses pensées... j'étais certain, qu'en ce moment, ma présence lui serait aussi importune qu'une soudaine clarté... mais, cédant à ma curiosité méchante, que je voulus me déguiser à moi-même en l'attribuant cà l'intérêt que m'inspirait Régina, j'allai prendre la lampe de porcelaine que je lui portais habituellement, j'ouvris avec précaution la porte du premier salon, dont le bruit eût attiré son attention, et mes pas s"amortissant sur le tapis, j'avais soulevé la portière avant que Régina se fût doutée de mon approche.

A l'éblouissante clarté qui pénétra subitement dans son parloir... je vis Régina étendue dans son fauteuil, la figure inondée de larmes. Mais aussitôt elle se retourna brusquement du coté de la cheminée, afin sans doute de me cacher ses pleurs, et elle me dit d'une voix irritée :

— Cette lumière est insupportable... Qui vous a sonné?...

— Il est l'heure oii j'apporte toujours la lampe de madame la princesse, et...

— Il suffit... Remportez-la... Vous l'apporterez quand je la demanderai.

Régina va visiter la tombe de sa mère.

.Martin retrouve Léonidas Requin. — Notice sur le capitaine Just. — Succès de Basquine

Changement d'habitudes du prince de Montbar. — Retour du capitaine Just. —La chambre

à coucher de Régina. — Mauvaises pensées.

3 mars 18...

Me voici de retour de ce court voyage entrepris par

Régina pour se rendre, selon sa coutume, au tombeau de sa mère, le jour anniversaire de sa mort.

Juliette et moi nous avons accompagné la princesse. La voiture a passé devant la croix de pierre où autrefois je retrouvai le petit châle ensanglanté de Basquine après notre séparation.

Quelle émotion, en rentrant dans ce village où s'était passée ma première jeunesse, auprès de Claude Gérard!... Que de souvenirs à la vue de cet humble cimetière où, pour la première fois, j'ai vu Régina tout enfant !

Quelle destinée est la mienne! Revenir là... avec elle... après tant d'années ! !

Les herbes parasites avaient envahi la pierre tumulaire ; le vent avait renversé le petit abri jadis élevé par moi, afin de préserver Régina des injures du temps, lorsqu'elle venait prier... Elle s'est montrée douloureusement affligée de tant d'incurie, et aussi surprise qu'irritée de voir ses intentions si mal exécutées depuis trois ans, tandis qu'auparavant, a-t-elle dit, la tombe de sa mère avait été toujours entourée de soins pieux, garnie de fleurs et d'arbustes.

Hélas! Régina devait toujours ignorer qu'auparavant... c'était moi qui me chargeais avec amour de ce religieux devoir...

Elle m"a envoyé chez le curé porter ses plaintes, car elle avait accepté toutes les conditions relatives à l'entretien du tombeau de sa mère. L'ancien ennemi acharné de Claude Gérard ne m'a pas reconnu ; il s'est mal excusé, me donnant cette singulière raison : « — qu'il n'avait plus, comme par le passé, cVinstituteur à ses ordres pour soigner le cimetière,

ime école de frères ayant remplacé l'école commimale depuis dix-huit mois. »

Le prêtre en était arrivé à ses fins... l'instituteur du pays, l'homme de la France, avait été chassé... les m^-stérieux instruments de Rome s'étaient aussi emparés de l'éducation de cette pauvre commune.

Régina m'avait ordonné d'offrir de doubler, de quadrupler la somme qu'elle payait annuellement, à condition que cette tombe serait désormais entretenue avec le plus grand soin; le curé y a mis de la conscience : il s"est fait payer le double de la somme ordinaire... et d'avance; les plus belles promesses ne lui ont pas coûté... Elles seront vaines... une main mercenaire ne fera jamais ce que j'ai fait pendant tant d'années.

Nous voici de retour. Deux lettres du capitaine Just attendaient la princesse, car ils entretiennent une correspondance suivie...

20 avril 18..

Joies du ciel!... je .suis, je l'espère, sur la voie de la réhabilitation de la mère de Régina...

Ces lettres soustraites à la tombe, j'ai pu enfin les lire en partie, grâce à mes études solitaires de la langue allemande, que j'ai reprises avec ardeur depuis mon entrée à l'hôtel de Montbar... Je devine, je pressens une partie de la vérité, encore à demi enveloppée de mystère...

Si je ne 'me trompe pas, de quel héroïijue, de quel sublime dévouement à l'amitié a été capable la courageuse mère de Régina !...

12 mai IS...

Les absences nocturnes du prince deviennent de plus en plus fréquentes; après bien des nuits entièrement et vainement passées à la fenêtre d'une pièce inhabitée d'où l'on découvre l'allée qui conduit à la petite porte du jardin, deux fois j'ai vu rentrer le prince, enveloppé d'un manteau ; lo bon vieux Louis, qui va sans doute l'attendre à un endroit convenu, le soutenait. M. de Montbar gagne ensuite son appartement par une orangerie et un couloir où aboutit un escalier dérobé qui monte à la chambre de Louis, chambre contiguë au cabinet de son maître.

Depuis deux mois, la santé de M. de Montbar semble s'altérer, peutêtre par suite de ses dégradants excès ; il dîne maintenant rarement avec la princesse, prétextant d'indispositions assez fréquentes pour se faire

servir chez lui; il est sombre, taciturne, il se néglige... lui naguère si recherché dans sa toilette.

La correspondance de la princesse et du capitaine Just continue toujours. Ce matin encore, j'ai porté une lettre de Régina, qu'elle lui adressait à son régiment.

Longtemps j'ai tenu cette lettre entre mes mains, la contemplant avec un douloureux serrement de cœur et une amère curiosité. Un moment j'ai été sur le point de commettre un infâme abus de confiance... Heureusement j'ai résisté.

Il n'importe... je sais qu'ils s'aiment... ils s'aiment... Oh! que j'ai souffert. . . oh ! que je souffre à cette pensée ! . . .

... Allons ! courage, courage, pauvre cœur endolori ! le dénouement de la passion de Régina approche ; quel qu'il soit, cet événement sera décisif pour l'avenir de la princesse. Lors de cette crise... la plus grave de sa vie peut-être... je pourrai peut-être lui être utile encore; une fois sa destinée fixée, j'aurai accompli mon devoir.

10 juin 18...

J'ai fait ce matin une rencontre qui m'a bien ému, car elle m'a rejeté loin dans le passé...

Je longeais le quai d'Orsay, assez désert à ce momeul ; un homme pâle, maigre, à barbe inculte et d'une laideur singulière, vêtu de guenilles, mais ayant l'air doux et craintif, m'a tendu la main en tremblant; il avait de grosses larmes dans les yeux, et il m'a dit tout bas d'une voix étouffée :

— Monsieur... monsieur... pitié, s'il vous plaît...

Depuis que j'ai éprouvé les angoisses de l'homme timide et honnête réduit à tendre la main, je ne suis jamais indifférent à ces tristes requêtes : j'ai cherché dans ma poche une pièce de monnaie, et comme je la mettais dans la main de ce pauvre homme, en le regardant de plus près, sa laideur remarquable, et surtout ridicule, m'a fait tressaillir... Mille souvenirs se sont éveillés dans mon esprit... et je me suis écrié :

— Léoniclas Requin...

C'était lui... Pauvre Léonidas! quelle joie! lia vu en moi un sauveur; je lui ai donné bien peu, mais du moins de quoi payer une huitaine d'un petit cabinet garni et être à l'abri de la faim durant ce temps; j'ai quel- ({ues bardes qui le vêtiront convenablement, et je tacherai d'intéresser à

LES i\iiSEnr:s des enfants trouvés.

« Ses excursions noclunics redeviennent plus fréquentes. » (Pa^-e 900.)

son sort M''" Aslailé, la t.oulc-puissaiitc femme de chambre de la mhiistresse.

— Après avoir été homvie-poisso)i , et vécu aussi misérablement que je viens de te le raconter brièvement, mon bon Martin, — m'a dit Léonidas, après un assez long entretien, — tu sens que j'accepterai quelque position que ce soit, pourvu qu'elle me donne un toit, un habit et du pain.

124® LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rolff et C'<=. 124° Liv.

Et quand je lui ai parlé d'uue place de garço7i de bureaic, peut-être même à'/missie?% le digne lauréat universitaire a souri mélancoliquement d'un air de doute et m'a dit :

— Pourquoi pas grand maître de Vuniversité, tout de suite...

Je suis allé au ministère de la justice, Astarté n'y était pas ; j'y retournerai; il faut absolument qu'elle place Léonidas.

17 juin 18...

Parmi les journaux que l'on reçoit à l'hôtel, la princesse lit communément le Journal des Débats. Tantôt, après le départ de Régina, j'ai trouvé cette feuille chez elle ; une demi-colonne environ, enlevée au moyen de ciseaux, manquait au journal. Assez surpris de cette circonstance, je suis entré dans un cabinet de lecture, j'ai demandé les Délats du jour^ et voici ce que j'ai lu et copié à l'endroit que Régina avait enlevé de l'exemplaire de l'hôtel :

« On lit. dans un journal cette notice, que nous nous empressons de reproduire :

« On n'a pas oublié cet héroïque fait d'armes, qui, en 1831, a eu tant de retentissement dans notre armée d'Afrique : un lieutenant du 1®'' régiment du génie, détaché avec vingt-cinq soldats dans un marabout, a résisté avec une incroyable intrépidité pendant deux jours et une nuit à l'attaque de deux ou trois cents Kabyles : deux fois l'assaut a été tenté, deux fois il a été repoussé par l'héroïque lieutenant, à la tête de sa petite troupe, électrisée par son audace et par son exemple ; quoique blessé d'un coup de sabre au front et d'une balle à l'épaule, l'intrépide officier s'est retiré le dernier de la muraille, comme il s'y était élancé le premier. Lors, de cet engagement, six soldats furent tués, trois autres assez grièvement blessés; le soir du second jour, munitions et vivres manquaient aux assiégés; la nuit venue, les Arabes allumèrent leurs feux, et campèrent ainsi que la veille autour du marabout, comptant réduire cette poignée de soldats par la famine. Le lieutenant, décidé à faire une sortie et à tenter une trouée à travers les Arabes, réunit ses soldats, leur fait jurer de ne pas abandonner les trois blessés qui eussent été impitoyablement massacrés ; il électrise enfin tellement sa petite troupe, que, vers minuit, la sortie eut lieu : ce fut un terrible engagement à l'arme blanche; mais grâce à l'épaisseur des ténèbres, au courage prodigieux des soldats du génie dont cinq tombèrent encore, les onze soldats restants et leur officier traversèrent le camp, et sauvèrent deux blessés sur trois qu'ils avaient emportés; pendant la nuit qui protégea leur fuite, le lieutenant se relaya

avec les soldats pour porter un sergent auquel il était fort attaché... Au point du jour, la petite troupe se rallia, s'attendant à être poursuivie et entourée ; heureusement elle rencontra deux bataillons d'infanterie, se rendant à Oran. Cet intrépide officier se nommait Just Clément; déjà décoré sur le champ de bataille, pour une action d'éclat, il a été nommé capitaine pour ce nouveau fait d'armes.

« Mais M. le capitaine Just Clément, fils de l'illustre docteur Clément, n'est pas seulement un soldat intrépide, c'est encore un savant de premier ordre. Il a été nommé l'an passé membre de l'Académie des sciences à la majorité, dans la section de mathématiques; il vient, nous assuret-on, de faire une magnifique découverte, qui mettrait désormais les ouvriers des mines cà l'abri de l'un des plus grands dangers qu'ils puissent courir dans leurs périlleux travaux ; il est, on le voit, bien peu de carrières aussi noblement remplies que celle de M. le capitaine Clément. Non content d'avoir plusieurs fois versé son sang sur le champ de bataille, d'être, quoique bien jeune encore, un des plus illustres représentants de la science, il vient de gagner un nouveau titre à l'intérêt public par une découverte qui doit préserver d'un danger redoutable des milliers d'ouvriers déjà voués à l'existence la plus dure et la plus laborieuse, »

Je compris avec quelle joie, avec quel orgueil, Régina avait dû lire ces lignes si flatteuses pour Just

En parcourant machinalement un autre journal, mes yeux tombèrent sur ces lignes, que j'ai aussi transcrites :

« On nous écrit de *** {capitale d'un des États du Nord) :

« Le 8 de ce mois a eu lieu, sur le théâtre de la cour, une représentation dont le souvenir ne s'effacera pas de longtemps de la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur d'assister à cette solennité dramatique.

« La célèbre Basquine, cette admirable tragédienne lyrique que nous avons eu le bonheur de pouvoir engager à notre Opéra royal, lorsqu'elle est arrivée d'Italie, la célèbre Basquine vient d'obtenir dans YArmide, de Gluk, qu'elle a joué en présence de Leurs Majestés, de la famille royale et de toute la cour, un de ces triomphes étourdissants qui font époque. Jamais dans ce pays aucun artiste national ou étranger n'a excité une admiration aussi universelle.

c( Le roi, pendant la durée de la représentation, a daigné quitter plusieurs fois sa loge pour aller témoigner à la grande artiste l'admiration qu'elle lui inspirait, et, après le dernier morceau du deuxième acte, notre gracieuse souveraine, cédant à un irrésistible enthousiasme, a jeté son bouquet sur la scène : l'exemple de Sa Majesté a été suivi ])ar toutes les dames de la cour, et un monceau de bouquets s'est élevé autour de la

célèbre Basquine. Non contente de lui avoir donné cette marque si flatteuse de son auguste admiration, notre glorieuse souveraine a voulu complimenter elle-même la divine cantatrice, et, par un honneur insigne, inouï dans les fastes du théâtre, le roi a daigné aller chercher M"'' Basquine sur la scène, et l'amener dans la loge du trône. LL. MM., ainsi que LL. AA. les princes et princesses de la famille royale se sont alors empressés de joindre les témoignages de leur enthousiasme à ceux de leurs augustes parents; enfin S. M. la reine a bien voulu détacher de son cou un magnifique collier de pierreries, et l'attacher elle-même au cou de la grande artiste. Celle-ci, par un sentiment de respect et de convenance exquise, a gracieusement fléchi le genou devant notre gracieuse souveraine en recevant une si haute faveur de sa main royale.

« Cette scène touchante, qui se passait pour ainsi dire à la vue de la salle entière, a été saluée par des acclamations unanimes que l'auguste présence de LL. MM. n'a pu contenir, et qui s'adressaient d'ailleurs non moins à l'inimitable artiste qu'à LL. MM., qui daignaient donner au talent, au génie, une marque insigne de leur ro^^ale admiration.

« Il est inutile de dire que le plus grand monde de notre capitale se dispute les rares et précieux moments dont peut disposer en sa faveur l'illustre cantatrice : les plus grandes dames, les plus grands seigneurs s'empressent d'ouvrir leurs salons à la grande artiste, qui d'ailleurs sait joindre au génie, à la grâce et à une éblouissante beauté, la meilleure éducation, les manières les plus distinguées, surtout empreintes d'un mélange de réserve et de dignité qui prouve à la fois que l'illustre artiste a la conscience de ce qui est dû à son génie, et le sentiment de ce qu'elle doit aux personnes éminentes qui lui prodiguent tant de marques de leur sympathie et de leur admiration. »

Ainsi, Basquine, à force de travail, d'opiniâtreté, de foi dans le génie qu'elle sentait en elle, était parvenue en peu d'années à ce but poursuivi avec une indomptable énergie, à travers des misères, des dégoûts, des obstacles de toute sorte.

Mon cœur a bondi de joie, mes yeux se sont mouillés de larmes en lisant ces lignes... qui disaient la gloire retentissante, la renommée européenne de ma petite compagne d'enfance... de Basquine, la pauvre fille du charron, de Basquine la saltimbanque, la vagabonde, la chanteuse des rues...

Partir de si bas. mon Dieu ! et arriver si haut !... Et cela seule, toute seule, la pauvre abandonnée... seule... et le cœur flétri... corrompu... le cœur mort... qu'elle n'avait pas encore seize ans.

A cette réflexion ma joie s'est glacée malgré moi, mon cœur s'est serré. Hélas! au milieu des enivrements de la gloire, au milieu de ces caresses royales, Basquine peut-être n'est pas heureuse... Cette grâce, cet esprit, cette beauté, ce génie, cette renommée qui à cette heure retentit en Europe, ne devaient être pour Basquine, disait-elle, que des armes terribles pour accomplir sa vengeance, à elle qui avait d'effrayantes représailles à exercer.

Si telle était toujours la secrète pensée de Basquine, la malheureuse enfant devait traîner une vie misérable, malgré l'éclat de ses triomphes. Hélas! les pensées de vengeance... la vengeance, même satisfaite, ne laissent au cœur que tristesse et amertume...

Serait-il donc possible, mon Dieu, que la dégradation précoce où l'abandon et la misère ont jeté Basquine ait fatalement flétri dans son germe une des existences les plus belles, les plus glorieuses qu'une femme puisse rêver?

Du moins je sais oii est Basquine; je pourrai lui écrire.

A la suite de cette notice sur Basquine, on lisait dans le même journal :

(.( A propos de ce juste hommage rendu, .à l'étranger, à l'une de nos plus célèbres artistes, nous sommes heureux de pouvoir annoncer au public un nouveau volume de poésies de M. Balthazar Roger, qui le premier a chanté M"° Basquine. Nous ne doutons pas du succès et du retentissement de ce nouvel ouvrage de M. Balthazar Roger, dont la place est désormais marquée parmi nos poètes les plus illustres. »

18 juin 18...

Quel est ce mystère? depuis deux mois le prince reste presque continuellement enfermé chez lui; un homme de quarante ans environ, à l'air grave, vient chaque matin, reste seul avec M. de Montbar pendant deux heures, et revient encore dans l'après-midi.

Plusieurs caisses de livres sont arrivées à l'hôtel. Le vieux Louis, naguère soucieux, accablé, paraît de plus en plus gai, le prince lui-même semble calme, réfléchi, il sort rarement; sa vie semble occupée, studieuse; il vient quelquefois chez la princesse dans la matinée, mais la même froideur semble exister dans leurs rapports.

On a retiré du grand salon de réception, où il était exposé avec d'autres tableaux de famille, et l'on a transporté dans le cabinet du

prince le portrait du maréchal prince do Montbar, à la fois homme de guerre et homme d'État, l'un des personnages les plus éminents, les plus justement célèbres de son siècle, et dont l'influence a été heureuse et grande sur les affaires publiques de ce temps-là.

Pourquoi le prince a-t-il fait transporter dans son cabinet le portrait de son illustre aïeul? Est-ce pour s'inspirer de son exemple? Comprendrait-il enfin le néant de la vie qu'il traîne? Quels changements cette nouvelle phase dans l'existence du prince apporterait-elle dans ses relations avec Régina? Est-ce par un ressentiment de jalousie contre le capitaine Just, dont les travaux ont été dernièrement signalés à l'attention publique, que le prince a enfin conscience de sa nullité et de la position qu'il pourrait, qu'il devrait occuper dans le monde?

Ceci doit être pour moi l'objet de graves réflexions.

— Que fait donc le prince, ainsi enfermé chez lui presque tout le jour? — ai-je dit à Louis.

Le vieillard a secoué la tête d'un air satisfait et mystérieux, et m'a répondu :

— Il travaille...

19 juin 18...

Grâce à Dieu, le pauvre Léonidas Requin est désormais à l'abri du besoin; une place d'huissier était vacante, et sollicitée par des personnages très influents, Astarté l'a emporté; cette excellente fille vient de me prévenir de la nomination de Léonidas.

20 août 18...

Plus d'un mois s'est passé depuis que le vieux Louis m'avait paru si mystérieusement satisfait des nouvelles occupations de son maître. Le digne serviteur redevient triste, abattu. J'ai aussi remarqué que, depuis peu de temps, cet homme, qui venait chaque jour s'enfermer avec le prince, est venu d'abord moins assidûment, puis enfin ses visites ont complètement cessé depuis huit jours environ.

Le prince a repris son train de vie d'autrefois ; il reçoit très souvent plusieurs de ses amis à déjeuner chez lui, le matin; cela dure jusqu'à deux ou trois heures. Ces jours-là, M. de Montbar ne dîne pas à l'hôtel, et il ne rentre que fort tard dans la nuit. Il reste maintenant plusieurs jours sans entrer chez Régina; ses excursions nocturnes redeviennent plus fréquentes que par le passé...

Je m'étais trompé.

22 août 18.

Tantôt je suis allé voir la vieille Suzon, la nourrice du capitaine Just. Il doit arriver bientôt... 'elle me l'a dit; il va passer un semestre à Paris. Du courage, mon Dieu! du courage...

23 août 18...

Ce matin j'ai apporté à la princesse une lettre timbrée de Metz. A midi, lorsque je lui ai servi le thé, elle m'a dit : — Après-demain, vous veillerez à ce que toutes les fleurs de mon salon soient renouvelées dans la matinée. J'ai compris, elle l'attend après-demain.

24 août 18...

Le prince est parti pour sa terre de Montbar à quatre heures du matin ; hier il n'a pas dîné à l'hôtel, il s'en va donc sans avoir fait ses adieux à Régiua.

Ce brusque départ, la veille de l'arrivée du capitaine Just?...

Cela est étrange.

25 août 18...

Je dis comme autrefois disait Basquine : Il est des fatalités étranges.

Aujourd'hui a eu lieu l'entrevue de Régina et du capitaine Just, après plusieurs mois d'absence.

Voici ce qui m'est arrivé ce matin :

Il faisait un temps magnifique, un temps d'été capable de mettre la joie aux coeurs les plus tristes;... pourtant ce soleil m'a paru terne, ce ciel, d'un bleu si riant, m'a semblé gris... j'ai pressenti une journée cruelle à passer.

Je suis entré à sept heures du matin dans l'appartement de la princesse ; à ma grande surprise je l'ai trouvée dans son parloir, habillée, prête à sortir.

Jamais peut-être Régina ne m'a paru plus jolie; sa fraîcheur rosée défiait l'éclatante lumière du soleil qui éclairait en plein ce visage radieux d'amour et d'espérance!... ce teint pur, transparent, imi comme une

992 LES MISÈRES DES EiNFANTS TROUVÉS.

glace, où l'on ne voit pas le moindre pli, n'offrait pas la moindre tache, la gerçure la plus légère, les rayons vermeils le pénétraient, le doraient et rendaient son éclat plus éblouissant encore.

Ma maîtresse était vêtue, avec une simplicité toute matinale, d'une robe d'étoffe d'été fond blanc à mille raies bleues; un petit chapeau de' paille doublé de taffetas rose laissait voir les épais et noirs bandeaux de ses cheveux ; au moment où je suis entré, elle s'enveloppait d'un léger chàle de crêpe de Ghine blanc. En se cambrant en arrière, et en se tournant à demi pour ramener cette écharpe sur ses épaules, ce mouvement donna à sa taille un charme si voluptueux... que je ne pus en détourner les yeux, malgré ma résolution de fuir désormais ces dangereux enivrements.

— Je vais moi-même choisir les fleurs chez la fleuriste, — m'a dit Régina; — elle ne m'enverrait pas ce que je désire... Si on les apporte avant mon retour... vous m'attendrez pour les arranger...

— Oui, madame la princesse.

Et je la précédai pour lui ouvrir la porte de l'appartement qui donnait sur le grand escalier. Je l'ai vue descendre vive... légère... ailée... si je puis dire... car ses petits pieds, chaussés de brodequins noirs, posaient à peine sur les larges degrés de marbre.

— Peut-être, — me suis-je dit en tressaillant, — elle court à un rendez-vous que lui a donné le capitaine pour le jour de son arrivée.

A cette pensée, il m'a semblé qu'une main de fer me broyait le cœur... et, pour accroître cette torture, mon imagination m'a retracé toutes les folles ardeurs de ce rendez- vous...

Il est des fatalités étranges, comme disait Basquine...

J'étais sous le terrible charme de cette vision; elle exaspérait tout ce que j'avais d'amour, de haine, de jalousie dans le cœur, lorsque j'entendis M"" Juliette m'appeler et me dire :

— Martin... voulez-vous être bien aimable? c'est de venir m'aider à faire Ja chamh^e à coucher de Madame.

— Certainement, — lui dis-je.

Et je suivis M"^ Juliette, avec cette résolution que l'on met souvent à pousser à bout son mauvais sort.

Je n'étais jamais jusqu'alors entré dans la chambre à coucher de ma maîtresse... et c'est aujourd'hui... aujourdlmi que j'y suis entré pour la première fois.

Je n'étais jamais entré dans la chambre de la princesse, parce que, grâce à un sentiment de réserve très rare, même parmi les personnes les

« ...Tout ce qui m'entourait enfin me ramenait aux pensées que je voulais fuir... » (Page 1000.)

mieux élevées et du plus grand monde, Régina tenait expressément à ce que ses femmes seules fissent le service de sa chambre à coucher et y apportassent même le bois de sa cheminée. Elle veillait elle-même à ce que ses ordres fussent rigoureusement suivis, car, sauf sa visite matinale à la prétendue femme paralytique et sa sortie d'aujourd'hui, je n'ai jamais vu ma maîtresse quitter l'hôtel avant deux heures.

Je suis donc entré avec M"° Juliette dans celte chambre dont j'avais

125° LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'". 123* LiV.

994 LES I\]ISÈRES DES ENFANTS TKOUVÉS.

vu quelquefois riutérieur se réfléchir dans le miroir du salon de tableaux... Rien de plus simple et conséquemment de meilleur goût ; elle est tendue de cachemire orange clair, rehaussé de câbles de soie bleue ; le bord du lit disparaît sous une ouate épaisse, recouverte d'étoffe pareille à la tenture; les rideaux seuls sont de mousseline blanche brodée^ ainsi que les doubles rideaux des fenêtres; les meubles, de bois des îles, sont incrustés de marqueterie de couleurs variées; le cabinet de toilette et de bain est tendu en ancienne étoffe perse, fond gris à gros bouquets de roses; la baignoire est de marbre blanc, assez éloignée du mur ; un épais tapis, à palmettes variées, couvre le plancher de ces pièces.

D'abord je me suis félicité de n'être pas entré seul dans cette chambre : j'aurais craint pour moi ces entraînements insensés, dont le parloir de ma maîtresse est si souvent le théâtre; bientôt je m'aperçus qu'il eût mieux valu pour moi être seul... qu'en compagnie de M"° Juliette, car son langage indiscrètement ingénu, suite de ses habitudes et de ses fonctions de femme de chambre, me fit connaître un nouveau tourment : celui-là je devais le subir, le visage insouciant.

— Vous êtes vraiment bien aimable de m'aider, Martin, — m'a dit M'^*" Juliette; — le coup de main que vous allez me donner va joliment m' avancer, car c'est aujourd'hui le jour de la blanchisseuse, je comptais écrire mon linge ce matin de bonne heure, mais Madame a sonné si tôt... à cinq heures; vous jugez... je dormais encore.

— C'est bien tôt, en effet.

— Voyons, commençons d'abord par changer les taies d'oreiller et les draps, car vous ne savez peut-être pas que Madame a la manie d'avoir son lit blanc et frais tous les jours, — me dit M"^ Juliette eu me donnant un des oreillers à dégager de son enveloppe de batiste garnie de dentelles, tandis qu'elle dégageait l'autre tout en parlant.

— 'Vraiment? — lui dis-je en touchant d'une main tremblante ce fin tissu où avait reposé la tête de ma belle maîtresse.

— Mon Dieu! oui, — reprit M'"' Juliette, — Madame veut qu'on lui mette des draps blancs tous les jours; au fait ça n'a rien d'étonnant : on change bien de chemise tous les jours, n'est-ce pas, Martin?

— Sans doute.

— Et puis, de cette manière, Madame est sûre que son lit n'est pas fait à Vanglaise.

— Comment?... à l'anglaise!

— Vous ne savez pas ça? nous ap])elons faire un lit à Vanglaise, quand on ne se donne pas la peine d'ôter les draps de dessus le matelas,

— Ah ! je comprends.

— Mais alors, ça fait des bourrelets terribles dans le lit, et Madame a la peau si sensible, si fine, qu'elle se marque même au plus petit pli de sa chemise de batiste sous son corset. A propos... de chemise, donnez-moi la sienne de cette nuit... là... sur le pied du lit. Je vais la mettre avec les taies d'oreiller.

Je fis ce que me demandait M"^ Juliette.

Mais lorsque j'eus pris cette toile légère et douce, toute parfumée de la senteur d'iris et de verveine, particulière à Régina, mes deux mains se crispèrent soudain par un mouvement involontaire et si passionné, que la femme de chambre me dit en riant :

— Mais donnez donc, Martin; comme vous la tenez, cette chemise!

— C'est que... je craignais de... la laisser tomber, — dis-je eu balbutiant.

Heureusement M"^ Juliette partit d'un grand éclat de rire et me dit sans remarquer mon trouble :

— Ah cà! est-ce que vous croyez que ça se casse comme du verre?

— Vous avez raison... mais... c'était à cause des dentelles.

— Les dentelles ne sont pas plus fragiles ; vous autres hommes vous ne connaissez rien à cela. Maintenant, ôtez les draps du lit pendant que je vais déplier les blancs.

Et d'une main agitée je touchai la couverture de soie et les draps de ma maîtresse... Pourtant... malgré l'acre volupté que j'éprouvais... découvrir ce chaste lit me parut une action indigne, sacrilège... ma main hésita...' mais Juliette me dit :

— Vite, vite, Martin... dépêchons-nous.

Alors j'ai enlevé la couverture... Sur l'épaisseur un peu ferme du matelas recouvert de taffetas orange, de légères dépressions indiquaient la place naguère occupée par ma maîtresse... Je tournais le dos à M"-" Juliette... en retirant le drap, j'y ai attaché mes lèvres... mes genoux ont failli se dérober sous moi.

— Allons, voilà les draps dépliés, — me dit ma compagne, — retournez bien à fond les matelas, s'il vous plaît, Martin, et puis nous étendrons les draps. Puis, M'^*" Juliette ajouta avec un soupir de commisération :

— Ah ! pauvre femme !

— A qui en avez-vous, mademoiselle Juliette?

— Tiens... je parle de Madame... vous croyez que, belle, jeune... et... et... enfin pleine de santé comme elle est, ça doit lui être agréable de dormir comme ça seule depuis si longtemps...

— Ah !... je ne savais pas...

— C'est pourtant assez facile à voir que le prince est de plus en plus

996 LES :\ilSEUES DES ENFANTS TROUVÉS.

mal avec Madame.. Voilà plus d'un an que la porte de commimication avec l'appartcmeut de Monsieur est verrouillée... et rouillée, allez...

— J'ignorais cela... vous concevez...

— Oh! mais, nous autres^ nous savons bien des choses... Aussi, Martin, je vous jure que je peux bien dire, en parlant de Madame... : pauvre femme !

Cette conversation... dans cette chambre, auprès de ce lit, me faisait un mal affreux.

Espérant y couper court, je dis à M"" Juliette :

— Voici le lit terminé... avez-vous encore besoin de moi?

— Je crois bien... et vider la baignoire, donc! La soupape est dérangée ; il faut tenir le cordon à la main pour que l'eau s'écoule tout à fait, c'est ce qui me ferait perdre le plus de temps.

— Madame est sortie de si bonne heure, que je ne croyais pas...

— Qu'elle eût pris son bain? Ah bien! oui, comptez qu'elle y manque jamais... D'ailleurs, dans ce temps-ci, il est bientôt prêt, son bain; Madame le prend fr.oid... Aussi, allez, quand je la sors de cette eau parfumée de verveine pour lui jeter sur les épaules delà poudre d'iris... Madame a la peau si fraîche, malgré la chaleur... mais si fraîche et si ferme, qu'on dirait que l'on touche du marbre

Oh ! femmes !... femmes jeunes et belles! que vous soyez chastes ou amoureuses de votre mari ou de votre amant... plus vous serez chastes, plus vous serez amoureuses, plus votre chambre à coucher doit être impénétrable à tout serviteur, sinon... le plus modeste comme le plus grossier souillera malgré lui de ses regards, de ses pensées, de ses désirs, ce sanctuaire pudique et sacré. A ce seul soupçon, ne deviendriez- vous pas pourpres de confusion devant cet homme?... Oh ! vous ne savez pas quels égarements terribles peut causer votre insouciance de cette réserve.

Le souvenir de ce qui s'était passé dans la chambre à coucher de Régina avait laissé eu mui tant de jalousie douloureuse, d'envie, de haine contre le bonheur du capitaine Just, que, pour la première fois, une tentation infernale m'a traversé l'esprit

Cette pensée infâme ne me serait jamais venue, je crois, sans le rapprochement fatal de l'arrivée du capitaine Just, le jour même où l'ardeur sensuelle de mon fol amour venait d'être exaltée jusqu'au vertige par une de ces conséquences de ma domesticité, auxquelles pourtant je tâchais toujours d'échapper... sachant combien alors ma raison se bouleversait.

Le capitaine Just est arrivé à deux heures, l'air si profondément heureux, que mes soupçons au sujet du rendoz-vous du matin devinrent

pour moi ime cruelle certitude... et pourtant, je dois le dire, je me trompais, je l'ai su plus tard : Régina était pure.

— Bonjour, Martin^, — m'a dit affectueusement le capitaine, — je suis aise de vous revoir...

— Le bonheur rend si familier, si cordial ! pensai-je. Et je repris tout haut :

— Vous êtes bien bon, monsieur Just.

— Mais je vous trouve pâle, changé, Martin ; est-ce que vous avez été malade depuis mon départ ?

— Non, monsieur Just... je me porte bien; mais, vous savez : il y a des jours comme cela... où l'on a moins bon visage.

— Et vous vous plaisez toujours ici, j'espère?

— Oui, monsieur Just.

— Tant mieux... La princesse est chez elle?

— Oui, monsieur Just.

Non, m'était venu aux lèvres ; c'était stupide... mais le bonheur de cet homme me révoltait.

J'ai précédé le capitaine; je l'ai annoncé à Régina.

Il a marché vivement vers elle. Elle lui a tendu la main; puis, me voyant rester immobile auprès de la portière que je venais de soulever, elle m'a regardé d'un air surpris et m'a dit :

— C'est bien...

Just s'est aussi retourné vers moi...

J'ai senti combien ma persistance à demeurer là était absurde; je me suis retiré, l'envie et la rage au cœur.

Soudain la voix de la princesse m'a rappelé.

— Marlin, relevez cette portière; il fait si chaud que l'air du saloa entrera ici.

J'ai obéi avec un dépit concentré, car je me proposais, quoi qu'il pût en arriver, de rester dans le salon et d'écouter à travers la portière afin de ne plus avoir aucun doute... — Les premiers mots d'un tête-à-tête qui suit un rendez-vous sont tellement significatifs ! — avais-je pensé ; mais l'ordre de la princesse rendait mon espionnage impossible, la pièce où je me tenais d'habitude étant séparée du parloir par un très grand salon.

Je trouvai sur ma table deux lettres pour la princesse, apportées sans doute par le concierge pendant mon absence du salon d'attente; je pris ces lettres avec une joie méchante. — Je pourrai du moins deux fois, — me dis-je, — interrompre leur doux entretien...

Je me réjouis d'abord en songeant que les portières étaient relevées, et que Just et Régina, sachant que je pouvais entrer d'un moment à

l'autre, devaient souffrir de la gêne ainsi imposée à leurs épanchements; mais je réfléchis que, pour deux amants, cette gêne même avait un charme irritant; alors ma funeste tentation m'est revenue à l'esprit... En vain j'ai voulu la fuir... elle m'a dominé... Alors je l'ai analysée, pesée, envisagée sous tous ses aspects avec le sang-froid de l'homme qui médite le suicide... Puis, me révoltant de nouveau contre cette idée affreuse, je me suis levé ; j'ai marché, tâchant de calmer mon agitation... J'ai regardé la pendule. Ils étaient ensemble depuis une heure! — Allons, — dis-je en prenant une des lettres récemment apportées, — je vais les contrarier...

Et sans réfléchir que ma pâleur, que mon émotion pouvaient me trahir, j'entrai brusquement dans le salon, tenant la lettre à la main.

Il m'a semblé entendre un brusque et léger mouvement, car la porte du parloir se trouvant en face de la fenêtre, je ne pouvais, en traversant le salon, apercevoir Just el Régina dans le renfoncement où ils se tenaient. Lorsque j'entrai. Régina était dans un fauteuil, et lui assis près d'elle sur une petite chaise basse. Les joues de ma maîtresse étaient légèrement colorées... Lin, je ne le voyais que de dos.

— Que voulez-vous? — m'a dit la princesse avec une impatience contenue.

— C'est une lettre qu'on vient d'apporter pour Madame...

Et je la lui ai présentée de la mai7i à la main, ayant dans mon trouble oublié de mettre, selon l'usage, cette lettre sur un plateau. Régina ne m'a fait aucune observation sur mon oubli; mais j'ai remarqué sa répugnance presqu:» imperceptible lorsqu'elle a pris cette lettre de ma main; puis elle m'a dit avec un accent significatif : — C'est bon...

— Il n'y a pas de réponse, madame la princesse?

— Non, — m'a-t-elle répondu avec une impatience croissante ; — cela suffit...

— Maladroit valet, vous ne deviez pas venir, mais ne revenez plus, — pensait-elle sans doute.

— Toucher ma main... la main d'un laquais, lui répugne, — me disje en ressentant avec amertume cette humiliation qui, un autre jour, m'eût été sans doute indifférente...

Alors la tentation infâme m'est revenue à la pensée plus pressante que jamais.

— Gomme je serais vengé de tout ce que j'ai souffert?... — me suisje dit.

Je me suis souvenu de cette conversation lors du thé chez M'"' Juliette, dans laquelle Astarté, parlant des remarques faciles aux valets de

LES lAIISÈUES DES ENFANTS TROUVÉS. 999

chambre, disait qu'ils pouvaient parfois tirer de significatives inductions des mains gantées en entrant et dégantées en sortant ; j 'avais remarqué que le capitaine, portant encore son demi-deuil, était ganté de gris ; en apportant la première lettre afin de méchamment interrompre l'amoureux entretien de Just et de Régina, toute mon attention s'étant concentrée sur ma maîtresse, je n'avais pas observé si lui s'était déganté.

Un quart d'heure s'était à peine passé depuis ma fâcheuse interruption, je mis la seconde lettre sur un plateau cette fois ; j'entrai de nouveau.

— Qu'est-ce donc encore? — m'a dit sévèrement Résina.

— Une lettre pour Madame...

— Vous m'apporterez mes lettres quand je vous sonnerai, — a-t-elle ajouté d'un ton sec et dur, sans prendre la lettre que j'apportais.

Je sortis en balbutiant une excuse; les mains du capitaine Just, aussi blanches que celles de Régina, n'étaient plus gantées.

— Elle ne répugne pas à presser les mains de Just dans les siennes, — ai-je pensé.

En vérité, qu'à cette heure j'écris de sang-froid ces choses puérilement odieuses, je suis à concevoir encore de quel vertige je devais être frappé dans cette funeste journée... je me le demande... et pourtant je le sais, mais je n'ose me l'avouer, hélas ! les ferments d'une ardeur coupable, honteuse, longtemps combattue, mais exaltée par la fatale scène du matin, bouillonnaient en moi et obscurcissaient ma raison.

Et ma maîtresse ignorait cela; ne pouvait pas se douter de cela. — Un laquais aimer une femme jeune et charmante et auprès de laquelle il vit sans cesse dans une intimité forcée! Est-ce que ces gens-là ont un cœur, des sens... Quand ça aime, ça n'aime que ses pareils.

Le capitaine Just est parti à cinq heures moins un quart, ils sont restés près de trois heures ensemble. Il n'importe à Régina, le prince est absent.

Elle a demandé sa voiture pour huit heures, afin d'aller se promener le soir aux Champs-Elysées, selon son habitude. Elle y verra sans doute son amant; elle m'a dit après dîner :

— Soyez ici à onze heures ; jusque-là disposez de votre soirée si vous le voulez... et une autre fois, ne m'apportez donc jamais mes lettres qu'après le départ des personnes qui sont chez moi.

— Oui, madame la princesse.

Poursuivi par la terrible tentation, j"ai voulu sortir, espérant que la marche, que le grand air, que la lassitude calmeraient mes esprits.

Un moment de folie.

Retour à la raison. — Lettre de Régina à M™" Wilson. — Le cabinet du prince de MontDar.

Projets du prince.— Icguisement de Martin.

La soirée était magnifique ; je suis allé aux Tuileries, sous les grands marronniers qui entourent un parterre oblong tout planté de roses et de réséda.

La solitude, l'ombre épaisse de ces beaux arbres, la senteur des fleurs, la tiédeur de l'air, la vue de quelques couples amoureux se promenant lentement dans cette partie déserte et sombre du jardin, tout ce qui m'entourait enfin me ramenait aux pensées que je voulais fuir...

J'ai quitté les Tuileries et suivi les quais et le bord de la Seine au long du Coicrs-ïa- Reine. . .

La fatalité me poursuivait...

La nuit était venue... douce, splendide, étoilée... A chaque pas, je ne vis encore de ce côté que des scènes d'amour...

Sur la berge de la rivière, des ouvriers et des grisettes allaient et venaient les bras entrelacés, tandis que d'autres causaient sur le gazon de la rive.

Je gagnai les obscures allées du Gours-la-Reine.

Là, presque chaque banc recevait un couple que je distinguais à peine par la blancheur de la robe des femmes... de vagues bruits de baisers, de soupirs, des mots dits tout bas, venaient encore me poursuivre. Tout dans cette fatale soirée ne respirait que tendresse, plaisir et volupté...

Je m'éloignai de ces lieux trop dangereux pour moi; et voulant encore échapper à ces tableaux qui embrasaient mon sang, j'ai traversé la place de la Concorde et suivi la rue Saint-Honoré. . .

La lune alors brillait au ciel ; les fenêtres de beaucoup de maisons étaient ouvertes, et à plus d'un balcon obscur, tandis que l'intérieur de l'appartement était lumineux, je vis, à la clarté de la lune, qui les éclairait doucement, des hommes et des femmes, accoudés sur les rampes de fer, causer de si près... de si près... que leurs chevelures se confondaient...

« Régina dormait. » (Pajje 1003.)

Liv. 126.

LES MISÈrAES DES ENFANTS TROUVÉS. 1003

Que dirai-je^ mou Dieu!... ces pauvres créatures que le vice jette à la nuit sur les trottoirs, et dont la vue est ordinairement si révoltante pour moi, venaient encore, par leur figure provoquante, parleur démarche lascive... attiser le feu dont j'étais consumé.

Ma tête s'égara de plus en plus... De ce moment la tentation maudite s'empara complètement de moi...

Je suis entré dans une boutique, j'ai acheté une bouteille d'eau-devie, et je suis rentré à l'hôtel.

Il était dix heures et demie ; j'ai caché la bouteille d'eau-de-vie dans un coin de la pièce où je me tiens d'habitude, et j'ai attendu le retour de la princesse.

A onze heures un quart, elle est rentrée.

Lorsque je lui ai eu ouvert la porte, elle m'a dit :

— Vous pouvez vous retirer, je n'ai plus besoin de vous.

Je me suis retiré, en effet.

J'ai, selon la coutume, éteint les lumières du parloir, du salon et de la pièce d'attente, dont j'ai ouvert et refermé la porte avec bruit, comme si je sortais ; mais, au lieu de sortir, je suis resté dans l'appartement, dont j'ai intérieurement fermé la porte à double tour, puis, blotti dans l'ombre... j'ai attendu que minuit eût sonné.

Énumérer les pensées qui m'ont agité pendant cette heure d'attente et d'orage, m'est impossible... Autant nombrer les flots d'un torrent.

La seule idée fixe, ardente, qui, brûlant en moi d'un feu sombre, domina toutes les autres, fut celle-ci :

— Régina va être à moi... par surprise et par force !

C'était un crime infâme! je le sais, un crime plus infâme encore que celui que le comte Duriveau avait voulu commettre, je iavoue, car ma maîtresse dormait, paisible, confiante, sous ma garde... sous ma garde à moi, que mon bienfaiteur avait placé près d'elle comme un serviteur dévoué, comme un gardien tutélaire...

Oui, ce crime était infâme ; mais j'étais ivre, mais j'étais fou, mais j'étais poussé par les sauvages appétits de la bête fauve.

Et pour que cette infamie fût complète dans son horreur... je trouvais moyen de la justifier à l'aide de je ne sais quelle féroce hypocrisie.

— Aucun de ceux que Régina aime ou qu'elle a aimés, — me disaisje, — n'a fait pour elle ce que j'ai fait, moi! et lorsque, dans la stupeur

126'' LlY. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouit et Ci<=. 120'= Liv.

et répouvante où va la jeter mon attentat, elle sera là, brisée, suppliante. je lui dirai :

— • « Voilà dix ans que je vous aime, entendez- vous! et je l'ai prouve quoique vous Tignoriez... Sachez-le donc, à la fin !

« Vous aviez un culte pour le tombeau de votre mère... pendant dix ans, j'ai soigné religieusement ce tombeau.

« Vous alliez devenir la femme... la victime d'un homme indigne, j'ai démasqué cet homme.

« Vous alliez tomber dans un horrible guet-apens, je vous ai envoyé un libérateur.

« La réhabilitation de la mémoire de votre mère vous rendrait le cœur de votre père, vous remplirait l'âme de bonheur et d'orgueil ; cette réhabilitation est entre mes mains.

« Avez-vous quelques scrupules de tromper votre mari'!* je mettrai votre conscience en repos, en vous prouvant que votre prince vous a quittée pour se plonger dans une fange immonde.

« Vous aimez votre amant. Qu'a-t-il fait? il s'est battu pour vous? Eh! voilà dix ans, moi, que je lutte pour vous, que je lutte seul et du fond de mon obscurité ; si l'homme que j'ai démasqué pour vous sauver de lui ne m'avait pas traversé le cou d'une balle et rendu aveugle pendant un an, vous n'auriez pas non plus épousé votre prince.

« Voilà ce que j'ai souffert et fait pour vous, moi! mais l'heure est venue oii la conscience de mon dévouement ignoré ne me suffit plus.

«Orgueilleuse princesse... vous n'aimerez jamais un laquais, vous ne le pouvez pas, je le sais, quoiqu'il l'ait mérité à force de sacrifices et d'amour. Eh bien! le laquais pourtant vous possédera, et après il se tuera... »

Oui, pendant cette heure maudite, j'ai pensé tout cela sincèrement.

Minuit a sonné.

Voulant étourdir un dernier remords, j'ai vidé d'un trait le quart de la bouteille d'eau-de-vie, et je me suis dirigé vers la chambre à coucher de Régina, la tête perdue, mais le pas assuré, la main ferme, l'oreille au guet, l'œil alerte.

La lune jetait de grands rayons lumineux dans le salon, daus le parloir et dans la galerie de tableaux.

Gela m'a éclairé jusqu'à la chambre à coucher.

J'ai écouté, je n'ai rien entendu... rieu...

LES MISERES DES ENFANTS TROUVÉS. lOOo

Si Régina était éveillée, j'étais perdu... Elle pouvait saisir le cordon de la sonnette... J'ai regretté de ne pas l'avoir coupé le soir...

Si, en ouvrant la porte, je réveillais Régina... j étais encore perdu...

Un moment j'ai hésité de nouveau... puis, entraîné par d'enivrants souvenirs, résolu de mourir... j'ai donné à la serrure un seul tour de clef rapide et net.

Les battements de mon cœur se sont arrêtés; j'ai écouté... rien... pas le moindre bruit...

Alors j'ai doucement ouvert la porte...

La chambre était éclairée par une lampe d'albâtre placée sur la cheminée.

Régina dormait.

Elle dormait si profondément, que, grâce à l'épaisseur des tapis, j'ai pu m'approcher assez près de son lit pour entendre son souffle doux et paisible...

La nuit était étouffante... Régina, ses grands cheveux noirs dénoués, dormait dans un désordre qui m'ôta le peu de raison qui me restait... Au moment de me jeter sur ma proie, j'ai machinalement regardé de côté et d'autre d'un œil oblique, comme si j'avais craint qu'il n'y eût qiLélqiCun là, quoique je fusse sûr d'être seul...

Dans ce mouvement de tête, mes yeux se sont arrêtés soudain sur le miroir de la cheminée, assez vivement éclairé par la lampe d'albâtre...

Dans cette glace, j'ai vu une figure livide, dont l'expression était si hideuse, si féroce, que, dans mon épouvante, augmentée du délire de mon imagination, je suis resté pétrifié... fasciné devant cette effroyable vision... puis ma raison s'est réveillée...

Cette figure livide, qui m'épouvantait... c'était la mienne.

Expliquer maintenant comment un éclair de raison a suffi pour illuminer l'abîme où j'allais tomber et m'en montrer l'horreur... expliquer par quel phénomène j'ai brusquement reculé devant l'assouvissement des plus exécrables passions, en les voyant éclater sur mon visage en traits hideux; en voyant pour ainsi dire écrite sur ma face l'infamie de l'acte que j'allais commettre... expliquer enfin comment ce dicton vulgaire : — Si vous vous voyiez... vous vous feriez peur, — a décidé de mon sort et de celui de Régina dans ce moment suprême... expliquer tout cela m'est impossible... car à cette heure encore, cette révolution subite dans mes esprits est inexplicable pour moi.

Ce dont je me souviens seulement, c'est qu'à ma sauvage audace succéda une si grande terreur d'être surpris là par Régina, que^ presque

défaillant, j'eus à peine la force de quitter la chambre, de refermer doucement la porte et de gagner le parloir, oii je tombai sans connaissance.

Quand je revins à moi... les premières lueurs du soleil, si matinal en cette saison, empourpraient la cime des grands arbres du jardin; il devait être trois heures du matin...

Le plus profond silence régnait, toujours dans l'appartement.

Je me suis hâté d'en sortir, j'ai ouvert et refermé doucement la porte extérieure; tout dormait encore dans la maison. J'ai regagné ma chambre sans bruit et sans rencontre; une fois chez moi, je me suis jeté sur mon lit en fondant en larmes.

L^épreuve a été terrible, mais décisive...

Tout ce qu'il y avait d'impur, de coupable dans mon amour pour Régina, a disparu pendant cette nuit fatale.

L'ardeur de ces bouillonnements impétueux a dégagé l'or do ses scories...

A jamais enfoui dans mon cœur, ce divin amour y restera désormais inaltérable et pur.

Lorsque j'ai servi, le matin, le thé de Régina, elle m'a dit :

— Martin, vous n'avez pas entendu du bruit cette nuit dans l'hôtel?

— Non, madame la princesse.

— C'est singulier, — a-t-elle ajouté, — il m'avait semblé entendre, vers les trois heures du matin, fermer la porte de l'appartement qui donne sur le grand escalier.

— Je ne me suis aperçu de rien, madame la princesse; j'ai trouvé ce matin la porte de l'antichambre fermée comme je l'avais fermée hier soir.

— Alors je me serai trompée; du reste, vous emportez toujours la clef avec vous, n'est-ce pas?

— Oui, madame la princesse.

— C'est plus prudent, ne l'oubliez jamais.

— Non, madame la princesse.

30 août 18...

Régina aime passionnément Just, mais elle n'est pas coupable... j'en ai acquis aujourd'hui la certitude... Ce rendez-vous du matin, auquel je croyais, n'existait que dans mon imagination; elle a emmené sa fleuriste avec elle en fiacre pour parcourir diverses serres renommées, pour y

moissonner les plus belles fleurs; elle est arrivée chez sa fleuriste à huit heures et demie du matin, et l'a ramenée à sa boutique à onze heures. Une demi-heure après, la princesse était à l'hôtel.

J'ai été profondément heureux de reconnaître mon erreur; dans ce bonheur il n'est pas entré la moindre satisfaction jalouse...

La journée et la nuit d'avant-hier me rendent trop honteux envers moi-même... J'ai trop à expier pour ne pas désormais employer toutes les forces de ma volonté à dompter ce qui s'éveillerait encore en moi de coupable ou de mauvais.

A cette heure, j'en suis convaincu, un retour de M""^ de Montbar vers le prince est aussi impossible qu'un retour de lui vers sa femme. Régina est entraînée sur la pente de la passion... sa destinée s'accomplira. Elle a trop de flerté pour accepter une vie de fourberie et de déloyauté ; à un jour donné... elle fuira avec Just... j'en suis certain. Je suis certain aussi... qu'elle trouvera le bonheur dans cet amour. Just est capable d'inspirer et de se montrer digne d'un sacrifice tel que celui que Régina lui fera nécessairement.

J'attendrai... quoique Régina soit envers moi de la plus extrême réserve sur tout ce qui touche le capitaine Just ; une fois arrivée à l'extrémité que je prévois, la princesse aura besoin de moi... Jusqu'alors je veillerai... sur elle... et sur lui.

Si quelque danger les menace, je saurai le prévenir...

Régina pourra d'ailleurs peut-être se passer de mon dévouement; dès que je la saurai tout à fait sous la protection du loyal et généreux amour de Just, tranquille alors sur l'avenir de ma maîtresse, ma mission sera accomplie.... je retournerai auprès de Claude Gérard.

29 septembre 18...

J'ai interrompu depuis longtemps ce journal... A quoi bon?,.. Ils

s*aiment, la passion les enivre, les emporte. Ils vivent pour eux seuls...

Régina porte le front trop haut et trop superbe pour être coupable.

Le prince est toujours absent; il a quitté sa terre pour faire un voyage aux Pyrénées ; on ne l'attend pas avant le mois de novembre.

Heureusement, toutes les personnes de la société de la princesse sont à la campagne; ma discrétion est à l'épreuve; nul, je crois, n'a pénétré l'amour de Régina; Just ne vient à l'hôtel que deux ou trois fois par semaine, ainsi que l'autorisent des relations amicales. Les autres jours^ profitant de cette magnifique saison, Régina et lui se retrouvent

dans des jardins peu fréquentés, au Luxembourg, au Jardin des Plantes, au parc de Monceaux, d'autres fois au bois de Boulogne, souvent aussi au Musée. . .

Je le sais, j'ai plusieurs fois suivi Régina; pour justifier ses fréquentes et longues absences, elle a prétexté d'un portrait pour lequel elle donne séance.

5 décembre 18...

Depuis quelques jours Régina perd de sa sérénité passée; je l'ai souvent surprise triste, préoccupée, profondément abattue; mais à la vue de Just, ses traits s'épanouissent et redeviennent souriants, radieux.

Le prince, au retour de son voyage des Pyrénées, est allé passer un mois à la terre du marquis d'Hervieux... Nul doute que l'arrivée de M. de Montbar, que l'on attend vers la fin du mois, ne cause les anxiétés de la princesse. Elle prévoit que le moment de prendre un parti décisif approche. J'ai d'ailleurs entendu quelques paroles bien significatives qu'elle disait à Just; ces paroles, les voici :

— Tout... ou rien... toujours... ou jamais!

Je connais la décision du caractère de Régina, l'avenir et le passé de son amour sont dans ces mots-là.

19 décembre 18...

M"^ Wilson, qui était, je crois, à demi confidente de l'amour de la princesse, est retenue à la campagne par une grave maladie de sa fille Raphaële; la correspondance de ma maîtresse avec M'"'^ Wilson devient de plus en plus fréquente.

20 janvier 18...

Le prince est arrivé depuis plusieurs jours ; chose incompréhensible pour moi, il est absolument le même pour Régina qu'avant son départ, poli, mais railleur et froid ; il évite seulement avec une afi'ectation marquée toutes les occasions de parler du capitaine Just.

Le retour du prince a eu au contraire une visible influence sur Régina; sa préoccupation, sa tristesse, son agitation sont devenues extrêmes. Une crise est imminente^ elle le sent, de grands événements domestiques se préparent ici.

Je redouble de surveillance... Régina ne se confie pas à moi... c'est à moi d'agir au besoin sans elle et pour elle.

« J'endossai d'abord les habits de pierrot. » (Page 1016.)

2 février 18...

Je suis effrayé de la puissance que j'ai à celte heure entre les mains.

Hier soir, après des efforts de pénétration incroyables, des démarches inouïes, j'ai enfin o?jtenu la dernière preuve dont j'avais besoin pour rendre la réhabilitation de la mémoire de la mère de Régina évidente, palpable, flagrante.

127® LiV. E. Sue. — Enf.^nts tuouvés. — Eu. J. Rouff et C'^. 1->7^ Liv.

Cette femme est morte mart^-re du plus admirable dévouement dont l'amitié ait jamais été capable... Jamais la religion du serment de la promesse jurée ne s'est montrée plus héroïque.

Les preuves de ce que je dis, je les ai là, devant moi, sur cette table...

J'ai touché ce but poursuivi par moi depuis si longtemps, et au lieu d'une joie céleste, c'est de la frayeur que je ressens.

Inspirez-moi, mon Dieu! car du secret que je tiens peut dépendre la destinée de trois personnes, de Régina, — de Just, — de M. de Montbar.

Et voici comment :

Avant-hier et hier Régina a été plus inquiète, plus absorbée que jamais.

Apres une assez courte entrevue avec son mari, elle a écrit une partie de la journée; cependant, elle ne m'a donné aucune lettre à porter.

Étant entré dans son parloir, pour apporter du bois, je l'ai vue jeter dans la cheminée plusieurs papiers déchirés et froissés; en avivant le feu, j'ai trouvé moyen de pousser de côté sous les cendres plusieurs fragments de papier écrits de sa main, et froissés eu boule; elle ne s'est aperçue de rien. Lorsqu'elle est sortie, je suis venu en hâte et j'ai pu retirer les papiers, à demi brûlés; j'y ai trouvé les passages d'un brouillon de lettre adressée à M"'" Wilson, alors absente de Paris.

Ces fragments d'une lettre de la princesse à M""" Wilson, les voici :

— (( . . . Je viens d'avoir une explication avec mon mari : il sait

tout... du reste, je l'ai trouvé

. . . Avant trois jours tout doit être décidé .

Jugez si j'aurais eu besoin de vous voir, de me consulter avec vous! J'ai la tête perdue;... mais, je le sais, vous ne pouvez quitter votre pauvre enfant et venir à Paris... Aussi je

« Ma perplexité est affreuse ; fuir avec Just, lui consacrer ma vie, accepter, le sacrifice de la sienne; nous retirer dans quelque retraite obscure pour y vivre et y mourir heureux, ignorés, oubliés, ce serait le ciel... Just est le seul au monde à qui je conlierais ma destinée...

« Pourquoi hésiter alors? me direz-vous.

« Voici pourquoi j'hésite :

« La mémoire de ma mère est encore à cette heure outrageusement calomniée... A son lit de mort elle m'a dit : Je meurs innocente. Elle est donc innocente... je le crois, je le sais, je le sens; mais ces preuves de réhabilitation, que deux fois j'ai espéré de découvrir, m'ont échappé jus-

qu'ici... Aux yeux du monde, aux yeux de mon père, dont la vie s'éteint au milieu d'une lutte cruelle entre le souvenir de sa tendresse pour moi et l'aversion que je lui inspire, depuis qu'il croit que je ne suis pas sa fille, aux yeux du monde, aux yeux de mon père, vous dis-je, ma mère a été coupable... l'éclat de ma fuite avec Just fera prononcer une parole terrible : Telle wère, telle fille. ' Ma faute serait un nouvel outrage dont on accablerait la mémoire de ma mère... Me comprenez-vous?...

« Et ce n'est pas tout encore ; oh ! mou amie ! quel abîme que le cœur!...

« J'aime Just... oui, je l'aime tendrement, noblement, je vous le dis, le front haut, car cet amour est pur encore; le jour où il aurait cessé de l'être, j'aurais pour jamais quitté M. de Montbar.

« Écoutez ma confession, m.on amie; je vous dirai tout, sincèrement, sans honte, sans orgueil, comme je l'aurais dit à ma mère. — J'ai aimé trois fois, — c'est beaucoup; — ce n est 'pas ma faute! — Si le premier homme que j'ai aimé l'avait voulu, l'avait mérité... je n'aurais jamais eu qu'un amour au monde.

« Ce premier attachement a daté de l'enfance

«... Aussi tout ce qui se rapportait à cet indigne amour, ce n'était pas même une chose passée... oubliée... c'était le néant... cela n'avait jamais existé.

« Libre... alors, j'ai aimé mon mari, comme il ne m'est plus permis d'aimer, parce que, même dans mon amour pour Just, il y a un côté de déloyauté forcée par ma position, qui m'humilie, et puis enfin parce qu'il y a pour moi quelque chose de triste, de honteux à répéter à Just, sincèrement il est vrai, presque les mêmes mots, les mêmes assurances d'affection que j'ai dites à un autre... sincèrement aussi. Car, hélas! l'amour n'a qu'un langage... Et puis mon amour pour Just est né au milieu des larmes, au milieu de chagrins affreux; la racine en est amère, les fruits sont amers aussi... mais il n'importe, je n'ai plus le choix; mieux vaut pour moi cet amour mêlé de regrets, de remords et d'amertume, que cette vie morne, solitaire, désolée, qui a été si longtemps la mienne... et qui, sans vous, sans votre tendre amitié, ne se fût pas prolongée longtemps... «... Nous étions mariés depuis six mois , mon bonheur n'avait jamais été plus grand. Mon premier soupçon a été éveillé par une lettre anonyme...

« ... Et voici ce que je dis à M. de Moulbar : — Georges, depuis un mois vous avez passé trois nuits hors de Phutel; ne cherchez pas à le nier... chacun de ces trois soirs vous m'avez quittée pour vous retirer chez vous, prétextant une légère indisposition... Une heure après vous

sortiez par la petite porte du jardin, et vous rentriez un peu avant le jour, en passant par l'orangerie et la chambre de Louis. Vous le voyez, je suis bien instruite; je ne vous demande qu'une chose, Georges, — ajoutai-je en fondant en larmes, — c'est devons entendre vous justifier... Je sais que les apparences les phis fâcheuses trompent souvent... Et quoiqu'il me paraisse presque impossible de ne pas expliquer votre conduite d'une manière accablante pour moi... tout ce que vous me direz, Georges, je le croirai... j'ai tant besoin d'être rassurée

« A ces paroles si indulgentes, mais qui lui prouvaient que je savais tout, mon mari, un moment atterré, anéanti... a répondu bientôt par des paroles de hauteur amère et de dédaigneuse supériorité; bien plus. . .

« ... De ce jour, à jamais blessée dans mon amour, dans ma dignité, dans ma foi profonde en mon mari, un mur de glace s'est élevé entre nous, et je suis tombée dans le désespoir dont vous m'avez sauvée. . . ,

«... J'avais vers mon mari des retours d'affection involontaires que je lui cachais, et dont ma fierté se révoltait

«Un jour... lui aussi de son côté... Mais alors il était trop tard... Cette considération relative à la mémoire de ma mère me fait donc seule hésiter... J'ai tout pesé... j'ai bien réfléchi... A cette heure, une autre affection remplit mon cœur... à cette affection, je suis sur le point de tout sacrifier... et pourtant

Ces fragments sont pour moi significatifs.

Cette hésitation qui, chez Régina. tient à la crainte de voir sa faute rejaillir encore sur la mémoire de sa mère déjà si outragée... cette hésitation, je peux d'un mot la faire cesser, en envoyant à Just, sans qu'il sache d'oii elles viennent, toutes les pièces qui prouvent l'innocence de la mère de Régina.

Quant aux vagues regrets ou remords que pouvait causer à la princesse sa séparation de M. de Montbar, je peux encore la rassurer, et donner demain à Just... les moyens de s'assurer par lui-même, et pour le repos de Régina et pour la tranquillité de sa conscience, à lui, que le prince ne mérite ni pitié, ni respect, ni regrets ; car ses goûts de crapule, loin de s'affaiblir, semblent s'accroître.

Voici ce que ce matin, par un hasard étrange, j'ai entendu dire au prince ; il s'adressait à Louis, son vieux serviteur :

— Tu entends bien... un costume de pierrot en toile à matelas... tout ce qu'il y a de plus laid... tu l'achèteras...

— Mais, prince, vous ne mettrez pas...

— Est-ce que je ne serai pas habillé là-dessous?

— A la bonne heure, — dit Louis en soupirant; — et il faudra porter cela '{

— Là-bas... rue du Dauphin, au n° 3.

— Et quand? et à quelle heure, prince?

— Demain... que ce soit là-bas avant huit heures du soir. C'est tout ce qu'il faut... Tu diras au portier d'allumer du feu.

— Ainsi... prince... — dit le vieux Louis d'un ton de reproche, — encore?...

Je n'ai pu malheureusement entendre la fin de l'entretien.

Je peux donc demain, dans la nuit, rendre Just témoin de quelque ignoble et nouvelle orgie, en lui donnant les renseignements que je possède.

Régina hésiterait-elle alors à fuir?

Devoir à Just la réhabilitation de la mémoire de sa mère ! A quelle exaltation la reconnaissance de Régina n'atteindra-t-elle pas alors? Et une fois certaine de l'indignité de son mari, qui pourrait retenir la princesse ?

Oh! je le sens... la responsabihté que je vais prendre est effrayante...

Tout pour moi doit se résumer par ces mots :

^n mon âme et conscience suis-je certain, autant que la certitude est donnée à Vhomme, suis-je certain que Régina sera heureuse avec Just ?

.3 février 18...

Ce que je viens de voir et d'apprendre bouleverse mes résolutions et me jette dans une incroyable perplexité.

Tantôt, sur le midi, ma maîtresse m'a remis une grande envelopj^e cachetée et m'a dit :

— Portez cela à M. de Montbar... et vous attendrez.

Je me suis rendu à Tappartement du prince, assez éloigné de celui de sa femme ; n'ayant pas trouvé le vieux Louis dans une première pièce où il se tient d'ordinaire, et qui précède la bibliothèque, j'ai traversé cette grande salle ; il n'y avait personne encore, et j'ai frappé doucement à la porte du cabinet du prince, alors eutre-bàillée.

— Entre... — m'a répondu la voix de M. de Montbar; et sans réflé-

cliir alors qu'il ne me tutoyait pas, j'ai poussé légèrement un des ventaux de la porte.

Par la disposition des lieux, je voyais le prince de profil, assis devant un bureau, le menton appuyé dans ses mains; il semblait contempler avec une attention profonde et douloureuse un magnifique portrait de Régina, peint peu de temps après son mariage. L'expression de la figure du prince, sur laquelle je vis la trace de larmes récentes, était si désolée, si navrée, si touchante, que tout d'abord, j'ai ressenti, malgré moi, autant d'intérêt que de pitié pour cet homme, dont je n'avais jamais soupçonné le malhetir; une pensée rapide comme l'éclair m'a traversé l'esprit... Sans doute le prince adorait toujours sa femme, et peut-être cachait-il cet amour par orgueil.

Effrayé de l'espèce de secret que je venais de surprendre, j'ai seulement alors songé que le prince m'ayant dit : — Entre, — avait cru s'adresser cà Louis, k qui il ne cachait sans doute aucune de ses impressions.

Heureusement j'étais resté sur le seuil de la porte entr'ouverte, et le prince était tellement absorbé, qu'il iie paraissait pas même s'apercevoir de ma présence.

Me reculant alors d'un pas en arrière, dans l'espoir de n'avoir pas été vu, je me suis retiré à l'abri de la porte entre-bàillée et j'ai frappé de nouveau et plus fort.

— Mais entre donc... Louis, — m'a dit M. de Montbar.

— Prince... ce n'est pas Louis, — ai-je répondu sans paraître.

— • Qui donc est là? — dit brusquement M. de Montbar que j'entendis se lever et s'approcher de la porte, qu'il ouvrit entièrement.

— Que voulez-vous? — me dit-il d'un air dur el; contrarié.

— Prince, voici un papier de la part de M"'® la princesse. Elle m'a ordonné d'attendre...

Et j"ai remis l'enveloppe à mon maître.

— C'est bon... — m'a-t-il dit. — Attendez dans la bibliothèque. Quel([ues minutes après, il m'a remis la grosse enveloppe en me disant :

— Reportez cela à M'"'' de Montbar.

Tout pensif, je suis retourné vers la princesse.

Oui, la profonde et douloureuse émotion du prince, en contemplant le portrait de sa femme, renverse toutes mes idées!... il l'aime encore... il l'a toujours passionnément aimée. Mais alors comment expliquer ces retours à des habitudes dépravées, ignobles? Non, non, cette adoration

tardive n'est qu'un caprice, qu'une fantaisie de souvenirs... Un telbomme e.st à jamais incapable d'assurer le bonheur de Régina... le passé ne le prouve ((ue trop.

Ce que je viens d'apprendre dans un moment d'expansion du vieux Louis me rejette dans le doute.

Je n'ai qu'un moyen de m'assurer par moi-même de la vérité : demain je verrai le prince, je lui parlerai, et il faudra bien que je sache le fond de sa pensée.

Ensuite je déciderai entre lui et Jitst

4 février, cinq heures du malin.

C'en est fait.

Après sévère et impartial examen de mes impressions pendant cette nuit étrange, je me suis inspiré de la connaissance que j'ai du caractère de Régina, — de Just — et du prince.

J'ai tout loyalement pesé au tribunal de ma conscience... et j'ai pris une résolution dernière.

Que la destinée de Régina, de J^ist et du prince s'accomplisse donc aujourd'hui...

Avant ce soir, tout sera décidé entre eux.

Dieu connaît mes intentions... il sait si elles ont été pures, loyales, désintéressées; il m'absoudra, si je me suis trompé dans le bien que j'ai voulu faire

Voilà ce qui s'est passé :

Hier j'ai dit à Régina :

— J'aurais une demande à faire à madame la princesse.

— Qu'est-ce, Martin?

— Si madame n'avait pas besoin de moi, elle serait bien bonne de m'accorder ma soirée... qui se prolongera peut-être assez tard...

La princesse m'a regardé, assez surprise, puis elle a paru se souvenir de quelque chose, et m'a répondu en souriant :

— Ah ! je comprends, nous sommes dans le carnaval... Allez... allez... amusez-vous bien, et surtout pas d'excès, — a-t-elle ajouté. — Je vous dis cela, Martin, parce que vous êtes un bon serviteur, fort rangé, fort tranquille... et que souvent il ne faut malheureusement qu'une occasion pour changer les meilleures habitudes.

— Madame la princesse peut être rassurée à ce sujet...

— Bien... allez...

Et je sortis.

Chose bizarre... c'était du sort de ma maîtresse que j'allais décider pendant cette soirée de liberté qu'elle m'accordait.

J'avais su par le vieux Louis que le prince ne dînait pas à l'hôtel ; il ne me restait plus qu'à aller l'attendre le soir rue du Dauphin, puis de le suivre oii il irait.

La nuit venue, je me suis rendu chez un costumier de la rue Saint- Honoré, oii j'ai acheté un costume de pierrot à carreaux bleus et blancs, comme celui du prince, puis... (ces détails à cette heure me semblent puérils et ridicules, mais tout était perdu si le prince, mon maître, me reconnaissait) puis chez un marchand de couleurs fmes, je me suis muni d'une petite vessie de blanc de céruse, d'une de vermillon, d'une de noir d'ivoire, et enfin d'un pinceau et d'une bouteille d'huile siccative, grâce à laquelle la peinture sèche à l'instant qu'elle est employée.

Je me suis alors rendu chez mon brave ami Jérôme, le cocher de fiacre, que je n'ai jamais négligé, et à qui j'avais écrit la veille que je le priais de se mettre lui et sa voiture à ma disposition, depuis six heures du soir jusqu'à six heures du matin. Un masque de diable vert et un autre orné d'un nez en trompe d'éléphant, achetés chez le costumier, devaient faire la joie des deux enfants de Jérôme. Je ne trouvai chez lui que sa bonne et honnête ménagère.

— Ah! bonjour, monsieur Martin, — me dit-elle; —il faudra que vous attendiez mon homme; il vous avait promis d'être ici à six heures; mais pendant les jours gras, vous savez, un fiacre ne s'appartient pas.

— Je n'aurai besoin de lui à la rigueur que sur les huit heures, ainsi nous avons le temps.

— Oh ! il ne manquera pas ; pour vous, il mettrait plutôt ses pratiques au milieu de la rue...

— En attendant, ma bonne madame Jérôme, permettez-moi d'aller me déguiser dans ce cabinet, et surtout, quand Jérôme reviendra, ne lui dites pas que c'est moi qui suis là; je veux voir s'il me reconnaîtra.

— Soyez tranquille, monsieur Martin, ça va être très amusant... Quel bonheur !

Au moyen d'un miroir, éclairé par une chandelle, retiré dans un cabinet dépendant du petit logis de Jérôme, j'endossai d'abord les habits de pierrot par-dessus les miens, déjà fort amples, ce qui me fit paraître beaucoup plus gros, et par conséquent beaucoup plus petit que je ne le suis ; puis, à l'aide des couleurs rouge, blanche et noire et de l'huile siccative, je me tatouai le visage d'une telle manière qu'il devait être absolument impossible de me reconnaître et de démêler mes traits sous ces dessins bizarres de couleurs éclatantes; de plus, j'avais relevé mes che-

« La voilure s'arrêta. >- (Pai,'e 1021.)

veux SOUS un serre-lèle, et soiidomeiit assujelti sur ma tête une énorme perruque grise, longue, touffue, sur laquelle je plantai mon chapeau de pierrot.

Je n'oublierai jamais l'émotion singulière que j'ai ressentie durant ces préparatifs si burlesques ea eux-mOmes et cependant faits par moi d'une façon sérieuse, réfléchie, en songeant que ce déguisement allait me mettre à même d'accomplir un projet d'une extrême gravité

\2S'' LiV. E. Sue. - Enfants trouvés. — Eu. J. Rouff et C", 128° LiV.

LXXYII

Le déguisement. — Le rendez- vous des tilis. Galop internai. — Un Turc et une bergère. — Un ancien des Trois-Tonneaux. — Entretien

des deux pierrots.

Mon déguisement complet, je sortis du cabinet.

A ma vue les enfants poussèrent des cris d'épouvante d'un excellent augure.

Quant à la ménagère de Jérôme, elle resta si stupéfaite qu'elle ne put que me dire en balbutiant :

— Ah! mon Dieu! monsieur Martin... ah! monsieur Martin... c'est comme si on voyait un monstre; je n'en dormirai pas de la nuit, j'aurai le cauchemar.

Il ne manquait plus, comme épreuve décisive, que l'impression de Jérôme; il rentra dans le même moment, et dit à sa femme dès la porte :

— Martin est-il venu ?

— Pas... encore... — dit-elle.

Puis elle ajouta :

— Tiens, Jérôme... regarde donc.

Et elle le tourna de mon côlé.

— Ah! sacredieu ! ah ! qu'est-ce que c'est que ça ! — s'écria Jérôme en reculant d'un pas.

— Bonjour, Jérôme, — dis-je, sans vouloir même déguiser ma voix. — bonjour, mon brave ; comment vous portez-vous?

— Attendez donc... attendez donc, — dit Jérôme en s'approchant de moi, et m'examinant de si près, que je sentis son souffle. — Voyons, qui diable ça peut-il être?

— Gomment, Jérôme, vous ne me reconnaissez pas, moi?... un ami? regardez-moi donc bien.

— Pardieu, je vous regarde d'assez près ; mais que le diable m'emporte si je peux m'y retrouver au milieu de ces ronds noirs, de ces lignes blanches et de ces croisillons rouges ; ça papillote tant qu'on n'y voit que du feu.

— Tenez... et de profil!

LES iMISÉUES DES ENFANTS TROUVES. 1019

— De profil ou de face, je donne ma langue aux chiens, — dit Jérôme, — je renonce...

— Vrai ?

— Oh! vrai.

— Mais ma voix ? vous ne reconnaissez pas non plus ma voix ? cherchez bien.

— Que diable voulez-vous que fasse la voix avec une face pareille... ma femme serait fabriquée comme ça, qu'elle me dirait : — C'est moi... ta femme, — que je dirais : Ça se peut, mais je ne sais pas.

— Eh bien ! c^est moi... Martin, mon brave Jérôme.

— Martin... vous... Allons donc! vous en feriez deux comme lui pour la corpulence, mon gaillard; et puis, vous êtes plus petit que lui.

— Je me suis bourré sous mon costume; voilà pourquoi je vous parais plus gros, et parlant plus petit, mon brave Jérôme.

— Voyons donc, voyons donc; — et Jérôme, m' examinant encore attentivement, ajouta : — Supposons que ce soit vous, il faut que je voie un peu si je m'y reconnaîtrai...

Puis, après un nouvel examen :

— Pas davantage, — s'écria-t-il, — vous n'êtes pas Martin; si vous êtes quelqu'un... vous ne pouvez être qu'un camarade nommé Tourniquet... Allons, c'est toi, Tourniquet, hein? avoue-le.

J'étais complètement rassuré; je devais être méconnaissable aux yeux du prince; quant à ma voix, comme il ne m'avait pas cent fois adressé la parole depuis que j'étais au service de sa femme, et que je lui avais toujours répondu, comme il convient, presque par monosyllabes, et d'une voix basse et respectueuse, il était impossible aussi qu'il la reconnût.

Je craignis même un instant d'être trop bien déguisé, car Jérôme, s'imaginant que c'était une farce qu'on lui jouait, s'obstinait dans son errreur.

— On me couperait en quatre, — disait-il, avec l'accent d'une profonde conviction, — que je crierais encore : C'est Tourniquet !

Heureusement il me restait un moyen de prouver mon identité : je citai à Jérôme les termes dont je m'étais servi la veille au soir pour le prier de me réserver sa voiture pour le lendemain. Cette preuve fut triomphante, et le brave homme m'adressa les plus sincères compliments sur mon déguisement.

— A la bonne heure ! — s'écria-t-il, — donnez-vous-en donc une bonne fois du cancan... du cJiicard, faites votre mardi gras! une vie à mort! hein! vous allez remplir ma gondole de pierrettes et de débardeuses!

1020 LES iMISÈRKS DES ENFANTS TROUVÉS.

— Ah! Jérôme, ■ — lit la ménagère.

— Tieus, il a raison, — dit JérOme; — faut que jeunesse s'amuse... surtout quand elle s'embête !

— Allons, Jérôme, — lui dis-je, — l'heure presse...

— En route; adieu, femme; adieu, les gamins, — dit le cocher en embrassant sa ménagère et ses enfants. — A demain matin, Louisou, et tiens-moi chaude une crâne soupe à l'oignon... ça restaure après une nuit de février.

Une fois hors de chez lui, je dis à Jérôme :

— Mon brave ami, au risque de perdre dans votre esprit, je dois vous prévenir que je ne me déguise pas pour faire mou mardi gras, mais pour mener à bonne fin une affaire très importante et très sérieuse.

— Ah bah! ah bah! avec vos enluminures et votre costume de pierrot, quelque chose de sérieux.

— De très sérieux; je vous dis cela^ Jérôme, parce que je puis avoir besoin de vous...

— Vous savez que les amis sont toujours là... Ah çà! c'est donc quelque chose dans le genre de l'an passé, vous savez... quand j'ai amené le beau grand jeune homme rue du Marché-Vieux avec vous derrière, cl qui a ensuite ramené dans ma voiture une pauvre dame qui ne pouvait pas se soutenir tant elle était faible...

— • Oui, mon brave, c'est quelque chose dans ce genre-là... et plus grave encore, si c'est possible... Voilà pourquoi je compte sur vous...

— C'est dit...

Nous étions, en causant ainsi, arrivés au bas de l'escalie!' de Jérôme.

— Ah çà ! oîi allons-nous ? — me dit-il.

— Paie du Dauphin... Vous vous arrêterez à quelques pas du n" o, et j'attendrai dans la voiture...

— Bon.

— S'il y a un fiacre à la porte du n° 3 ou s'il en vient un \nn>> tard, vous descendrez de votre siège, et, en vous promenant de long en large, vous remarquerez s'il ne sort pas delà maison, pour monter dans ce liacrc, un homme habillé en pierrot à carreaux bleus...

— Habillé comme vous?

— Gomme moi.

— Et après.

— Votre voiture suivra celle oii il montera, s'arrêtera oli elle s'arrêtera ; si vous voyez ce pierrot en descendre... quelque part, vous me pré' viendrez.

— C'est enteudu ! Seulement, cavouez que c'est joliment drôle qu'une affaire sérieuse, comme vous dites, Martin, se traite entre pierrots?

— C'est très singulier, en effet, mon brave Jérôme; autre chose de très important ; dans le cas oii, plus tard, dans la nuit, vous me verriez revenir et monter dans votre voiture... avec ce pierrot...

— A carreaux bleus ?

— A carreaux bleus... ayez surtout soin, je vous en conjure, de ne pas m'appeler Martin... Si mon nom vous échappait, tout serait perdu! ! !

— Diable!

— Ce n'est pas tout : afin de mieux dérouter encore... l'autre pierrot... si, revenant avec lui, nous montions tous deux dans votre voiture, et que je vous dise d'aller à tel endroit, vous me répondrez... vous me répondrez... Oui, monsieur le marquis, je suppose.

— Pour que l'autre pierrot... vous prenne pour un marquis?

— Justement. Il faut qu'il me prenne pour ce que je ne suis pas. Jérôme, avant de monter sur son siège, me dit d'un air sérieux,

presque ému cette fois :

— Dites donc, mon bon Martin... qui est-ce qui aurait jamais dit tout ça... quand, le premier jour de votre arrivée à Paris, je vous ai trimbalé depuis la rue du Mont-Blanc jusqu'cà l'impasse du Renard?... Je vous parle de ça, parce que c'esl comme une idée qui me passe par la tête.

Et Jérôme sauta sur son siège et cria à ses chevaux :

— En route, Lolotte et Ldlo.

Jérôme avait raison.

Qui est-ce qui aurait jamais dit cela, le jour où je me trouvai seul à Paris, sans ressources, sans appui, sans connaissances ?

Une remarque plus étrange encore me fut suggérée par la réflexion de Jérôme. Je m'étais servi de sa voiture pour faire mes premières courses dans Paris, et je m'en serai servi sans doute pour les dernières, car si je ne me suis pas trompé... si l'inspiration à laquelle j'ai obéi dans cett^ circonstance solennelle a été bonne et juste (je le saurai tantôt), j'irai rejoindre Claude Gérard... j'aurai accompli mon devoir, ma tâche aura fini avec mes forces... car C'.les sont à bout... Malgré mes austères résolutions, l'atmosphère oii vit Régina est trop brûlante pour moi.

La voiture s'arrêta au commencement de la rue du Dauphin.

Bien enveloppé dans mon manteau, je me penchai en dehors par la glace de la portière ; je vis, ainsi que je m'y étais attendu, un fiacre à la porte de la maison.

Jérôme descendit de son fiacre. Après s'être promené quelque temps

1022 LES MISÈRES DES EiNFANTS TROUVÉS.

sur le trottoir en sifflant entre ses dents, il s'approcha de son confrère avec qui il lia conversation.

Au bout de dix minutes environ, j'entendis une porte cochère se refermer et la voix du prince s'écrier :

— Holà ! . . . hé, cocher !

Bientôt Jérôme accourut à la portière, et me dit :

— Le pierrot est encaissé... mais vous vous êtes trompé.

— Gomment?

— ■ Ce pierrot n'est pas bleu comme vous !

— Il n'est pas bleu?

— Non... il est gris... eh... eh!

— Vraiment? — dis-je à Jérôme très inquiet, car cette ébriété eût cruellement contrarié mes projets. — Il est gris? vous en êtes sûr?

— Ça me fait cet effet-là... mais en route ! voilà le camarade qui démarre... Il faut le suivre de près, n'est-ce pas?

— Ne le quittez pas de vue une seconde, — m'écriai-je; — si vous le perdiez, tout serait manqué !

— Soyez calme; la palette de sa voiture va servir de mangeoire à mes chevaux.

Jérôme fouetta son attelage et nous partîmes rapidement.

J'étais absorbé dans mes pensées de plus en plus graves à mesure qu'approchait le moment d'agir, lorsque la voiture s'arrêta subitement.

Il y avait un quart d'heure à peine que nous étions partis de la rue du Dauphin.

— Eh bien ! — dis-je à Jérôme en ouvrant une des glaces de devant, — qu'y a-t-il?

— La voiture de l'autre s'est arrêtée devant la boutique d'un liquoriste, — me répondit Jérôme à demi-voix. — Bon... voilà le pierrot qui descend... bon... il entre dans le débit de consolation... bon.

— Je comprends, — lui dis-je avec anxiété, redoutant la suite de ces libations.

— En route! — me dit Jérôme; — il n'a pas été long à siffler ça... le gaillard a l'habitude.

Et nous continuâmes notre route.

Au bout d'un quart d'heure, nouveau temps d'arrêt.

— Eh bien ! qu'y a-t-il encore? — demandai-je à Jérôme.

— La voiture de l'autre arrête à une boutique d'épicier... — ■ Malédiction ! — m'écriai-je.

— Il paraît que ce diable de pierrot a Iccpépie, — me dit Jérôme; — après tout, il a le droit, c'est la maladie des oiseaux.

Puis, une seconde ensuite, Jérôme reprit :

— Le voilà sorti... Il faut qu'il soit Ireveté pour avaler si vite... En route !

Nous nous étions remis en marche depuis vingt minutes. Je commençais à me rassurer, car j'avais craint de nouvelles stations. Nous étions alors dans la rue du Faubourg-Saint-Martin, Nouvel arrêt.

— Encore?.., — dis-je à Jérôme.

— Cette fois-ci, c'est différent, c'est chez un marchand de vin... le pierrot a soif, il va se rafraîchir; après Teau-de-vie et la liqueur,., une bouteille, ça repose.

— A-t-il l'air bien ivre? — demandai-je à Jérôme avec une anxiété croissante.

— Mais, non, pas trop... tenez, le voilà qui sort... il salue un passant avec beaucoup de respect... il va encore, ma foi, très droit, c'est à peine s'il festonne... Bon ! le voilà remballé,.. En route !

Enfin, nous traversâmes la barrière Saint-Martin; dix minutes après, la voiture s'arrêta devant une porte éclairée de lampions, placés au-dessus d'un transparent, où je lus écrit en grosses lettres rouges :

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