OHÉ ! LES AUTRES, OHÉ
J'ouvris la portière, je sautai à bas du fiacre, et je dis à Jérôme, en lui montrant de l'autre côté de la rue l'angle d'une ruelle obscure :
— Attendez-moi dans cette ruelle, mon cher Jérôme, ne quittez pas votre siège, je vous en supplie,,, et rappelez- vous ma recommandation.
— Soyez tranquille, monsieur le marquis, — me répondit Jérôme à demi-voix, pour me prouver qu'il n'avait rien oublié, — Mais filez vite... voilà l'autre pierrot qui prend son billet au bureau.
En effet, à son rang, derrière cinq ou six autres personnes déguisées, l'autre pierrot, le prince de Montbar... attendait son tour de payer son entrée à un guichet gardé par deux gardes municipaux.
Je me mis immédiatement derrière le prince, afin de ne pas le perdre de vue.
Je pris mon billet après M. de Montbar, et je le suivis pas à pas.
Après avoir traversé une sorte d'allée assez longue, de chaque côté de laquelle s'ouvraient des cabinets destinés aux buveurs, nous entrâmes
1024 LES MlSÈllES DES ENFANTS TROUVÉS.
dans uue salle immense, éclairée par des lustres garnis de quinquets rares, fumeux, qui nejetaient qu'une lumière diffuse, et laissaient presque dans l'obscurité une galerie ou tribune exhaussée de six ou sept pieds, qui occupait les deux cotés de ce long parallélogramme. Dans cet espace étaient disposés une grande quantité de tables et de tabourets destinés aux buveurs, qui, de cet endroit élevé, pouvaient jouir du coup d'œil du bal costumé.
Je fus un moment abasourdi par le tapage infernal de l'orchestre, uniquement composé d'instruments de cuivre assez retentissants pour dominer le tumulte de cette immense cohue où plus de cinq cents personnes parlaient, chantaient, riaient, criaient, hurlaient, taudis que le plancher, d'oii s'élevait une brume poudreuse, tremblait sous les piétinements frénétiques des danseurs.
Je reconnus bientôt à la physionomie sinistre et aux paroles crapuleuses de la plupart des coryphées de ce bal, qu'il devait être surtout fréquenté par cette lie grossière, oisive, dépravée, qui fourmille dans ces grands repaires.
Les costumes étaient presque tous sales, ignobles, hideux, ou d'un cj^nisme que la licence des jours de carnaval pouvait seule imaginer. J'eus de la peine à surmonter l'espèce de vertige que devaient causer aux nouveaux initiés de cette chaleur, ce tumulte, cette odeur nauséabonde et suffocante; ma fissure, si étrangement enluminée, m'attira d'abord force interpellations en langage intraduisible, puis je fus ouhlié.
M'éloignant quelque peu du prince, je le dépassai, puis je revins sur mes pas ahn de le croiser et de l'examiner attentivement.
Malgré ses fréquentes libations, et quoi qu'en eût dit Jérôme, M. de Montbar ne me parut pas gris; sa démarche était ferme, ses traits pâles, ses yeux rougis et ardents, son sourire amer.
Évidemment, pour moi, une pensée triste, profondément triste, dominait le prince malgré lui, au milieu de l'étourdissement, de l'hébétement, passager oi^i il cherchait à se plonger.
Je remarquai sur sa physionomie une expression de dégoût, décolère concentrée, lorque, ballotté çà et là par le courant de cette tourbe ignoble, il était brutalement repoussé ou apostrophé en langage des halles.
Un quart d'heure après notre arrivée, voulant sans doute triompher de ces délicatesses inopportunes et s'étourdir jusqu'au vertige, M. de Montbar choisit l'occasion d'un galop furieux qui tourbillonnait dans la salle, prit sans façon par la taille une horrible lergère isolée qui se prêta de la meilleure grâce à cet enlèvement, et se précipita avec sa danseuse
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« ...Po«s,aiit, comme les autres danseurs, des cris forcenés. . (Paje 1025.)
au milieu de la ronde effrayante, en poussant, comme les autres danseurs, des cris forcenés.
D'un saut je fus sur les marches de l'escalier qui conduisait aux galeries latérales.
De là je pus presque toujours suivre le prince du regard; malgré ses emportements désordonnés, il n'y avait chez lui ni joie, ni enivrement; il me parut possédé d'une sombre frénésie. Au lieu de se colorer
129" LiV. E. Sue. - Enfants trouvés. - Éd. J. Rouff f.t C». i29« LlV.
par l'animation de cette course furibonde, son visage devenait de plus en plus livide... son sourire de plus en plus contracté... ■
Ce prince, si incroyablement doué par la nature et par la fortune... cet homme, le mari de la femme la plus adorable qui fût au monde... cet homme, portant un des plus beaux noms de France... cet homme m'apparaissant ainsi emporté dans le torrent d'êtres crapuleux m'inspira de nouveau une commisération profonde...
Se jeter à corps perdu dans une telle fange pour oublier de grands chagrins, cela me paraissait pire que le suicide.
Le galop était terminé.
Son évolution avait ramené le prince presque au pied de l'escalier où je me tenais. La politesse de céans exigeait sans doute que le danseur fît rafraîchir sa danseuse; car la repoussante bergère, rouge, suante, haletante, aux bas et à la jupe crottés, s'empara résolument du bras dont le prince venait de l'entourer, et lui dit d'une voix rauque :
— Maintenant que nous avons galopé à mort, mon ami Pierrot, paye-moi un coup de piqueton, fiston!
Le prince, dont la figure parut de plus en plus sombre, se dégagea brusquement de la conl'iaute étreinte de la bergère, et lui dit :
— Va-t'en au diable!...
— Je ne te lâche pas comme ça, — dit la hideuse créature en se cramponnant encore au bras du prince. — Quand nous aurons jpiqiœté... à la bonne heure.
— T'en iras-tu, — s'écria le prince furieux.
Et il repoussa violemment la bergère, qui trébucha et se mit à accabler d'ignobles injures son ex-danseur.
Puis, avisant dans la foule un Turc à figure sinistre et à carrure d'Hercule, la lergère lui parla avec véhémence, et, du geste, lui indiqua le prince. Celui-ci, sans plus s'occuper de cet incident, gravit lenterûent l'escalier où je me trouvais, et alla s'asseoir dans un coin obscur de la galerie, devant une table isolée, comme toutes celles placées au second rang et n'ayant pas vue sur le bal.
La bergère et le Turc, que je ne quittais pas des yeux, continuaient de parler à voix basse, et recrutant bientôt d'autres personnages non moins ignobles qu'eux , ils se perdirent dans la foule en se retournant plusieurs fois pour jeter sur le prince des regards courroucés et menaçants.
J'entendis alors M. de Montbar, assis à quelques pas derrière moi, s'adresser au garçon et lui demander :
— Une bouteille d'eau-de-vie.
Puis le prince s'accouda sur la table, laissa retomber son front dans ses deux mains, et resta morne, silencieux.
Pour moi, le moment était venu d'agir; je ne voulais pas laisser le prince s'enivrer, il me paraissait se posséder plus encore que lors de son arrivée au bal, car l'ignoble entraînement auquel il venait de céder semblait avoir plutôt glacé qu'enflammé ses esprits.
M'approchant alors de la table devant laquelle le prince s'accoudait, j'ai simulé une pointe d'ivresse, et affecté de prendre le grossier langage des habitués du lieu.
— Ah çà! mille dieux! est-ce qu'on boit les uns sans les autres? — ai-je dit à mon maître en lui frappant familièrement sur l'épaule.
M. de Montbar, relevant brusquement la tète, me regarda avec hauteur, d'un air surpris et irrité.
— Eh bien! après? — repris-je en le fixant; — je te dis, mon vieux, qu'un homme qui boit seul me fait de la peine... c'est un célibataire... de bouteille...
— Au fait... tu as raison, — répondit le prince, dont le courroux fit place à une sorte de gaieté factice et amère, — c'est ennuyeux de boire seul... Et d'ailleurs, rien que pour l'affreux tatouage dont tu t'es barbouillé la face... tu mérites qu'on te paye bouteille : demande un verre... et trinquons.
— A la bonne heure... Garçon, un verre!
— Voilà...
— Eh bien, t'amuses-tu beaucoup ici, toi? — me dit le prince après ane pause, — voyons, es-tu bien gai ?
— Et toi, mon vieux, t'amuses-tu?
— Pardieu, — reprit le prince, — il faut bien que je m'amuse... puisque je suis ici.
— C'est pas une raison...
— Bah !
— Tous les jours on va quelque part, et on s'y embête.
— Alors, pourquoi y aller?
— Pourquoi est-ce qu'on se soûle? Hein, mon vieux? C'est pas pour le vin ou l'eau-de-vie, liquides à faire tousser le diable.
— Pourquoi boire, alors ?
— Eh, mille dieux! pour s'étourdir, pour oublier... ce qui vous scie...
— Ah! — me dit le prince avec un air de réflexion et de tristesse dont je fus frappé, — ah! toi, c'est pour t'étourdir... pour oublier... que lu bois?
— Pardieu! je traîne le boulet toute la semaine... et le dimanche...
quand je lois, je suis roi, comme dit la clianson, et puis... on peut te dire ça, à toi... mon vieux... un ami...
— t) n ami ?
— Une connaissance... si tu veux.
— Ah ! tu me connais ?
— Gomme si je t'avais élevé au biberon. Le prince haussa les épaules et reprit :
— Eh bien! voyons... qu'est-ce que tu peux dire à... un ami... puisque je suis ton ami?
— Mon vieux, j'ai des peines de cœur.
Le prince partit d'un éclat de rire sardonique et reprit :
— Des peines de cœur? toi, ça doit être curieux; raconte-moi ça.
— Figure-toi... mon vieux... que j'ai une femme...
— Ah! diable...
— Eh bien!... mon pauvre vieux... ma femme...
— Ta femme?
— Elle me fait Teffet de m'enfoncer... de m'abîmer avec un autre.
— Vraiment! — dit le prince; et son visage s'assombrit; soudain, son sourire devint presque douloureux; — vraiment, mon pauvre garçon... ta femme te cause des peines de cœur ?
— Une bien belle femme, pourtant!...
— Ce sont toujours celles-là... Et tu es sûr?
— Trop sûr, mon pauvre vieux... et avec ça... un militaire...
— Un militaire ?
— Un soldat du génie...
Le prince tressaillit, devint pourpre, mais il se contint.
— Un homme superbe... cinq pieds six pouces, et si tu le voyais en uniforme, mon pauvre vieux... en uniforme surtout... il est...
— C'est bon... — me dit brusquement M. de Montbar en frappant sur la table ; — assez. . .
— N'est-ce pas, mon vieux... que c'est tout de même fichant de se dire : ma femme... une si belle femme... me...
— Eh! qu'est-ce que cela me fait à moi... ta femme? — s'écria le prince avec impatience.
— Après ça, — continuai-je sans avoir égard à l'interruption de mon maître, — faut être juste... ma femme était dans son droit...
— De quoi te plains-tu alors ?
— De quoi je me plains, mon vieux? Mais figure-toi donc... que, malgré son soldat du génie... avec qui elle m'abîme... je l'adore tout de même...
— En ce cas, tu n'es qu'un lâche ! — s'écria mon maître, de plus en plus irrité des singuliers rapprochements qu'il voyait sans doute entre ma position supposée et la sienne, — tu es un misérable... si tu l'aimes encore...
— Ça t'est bien facile à dire... à toi, mon pauvre vieux...
— C'est bien... assez...
— Tiens... ce matin encore... je regardais sa silhouette; tu sais, ces profils en papier noir qui coûtent cinq sous... Je l'avais fait faire dans le temps... et je me disais en la regardant et en pensant à son soldat du génie... quel dommage...
— Mais, malheureux, lâche! — s'écria le prince, les dents serrées de rage, — pourquoi ne l'as-tu pas tué, cet homme, puisqu'il te déshonorait?
— Tu l'aurais donc tué... toi, vieux?
— Il ne s'agit pas de moi, — reprit le prince avec hauteur, et en s'emportant malgré lui ; — tu pouvais montrer ta jalousie sans crainte d'être écrasé de ridicule... toi.
Puis, comme s'il eût regretté de trahir ainsi les poignantes émotions dont il était torturé, et qui me prouvaient ce que j'avais tant d'intérêt à savoir : — qu'il aimait encore passionnément Régina, — le prince ajouta avec impatience :
— Et d'ailleurs, tout cela m'est égal... Buvons un verre... et... bonsoir... je suis las d'écouter tes balivernes.
— Ah! mon vieux, — dis-je au prince d'un ton de reproche, — c'est pas bien... envoyer paître... un ami qui est dans la peine, un ancien ami...
— Il est stupide... — dit le prince en haussant les épaules,
— Traiter ainsi un ami... — repris-je en accentuant lentement mes paroles, — un ancien du cabaret des Trois-Tonneaux...
Au souvenir de ce cabaret où il s'était plusieurs fois enivré, le prince ne put cacher un mouvement de surprise inquiète, et me dit :
— Au cabaret des Trois-Tonneaux?... Tu te trompes... je ne connais pas ce cabaret.
— Allons donc... nous y avons bu vingt fois ensemble... et il y a de ça déjà bien longtemps.
— Ce n'est pas vrai...
— Écoute... mon vieux... je vais bien te prouver la chose... Un soir... dans le mois de décembre... il faisait un temps de chien... tu étais aux Trois-Tonneaux... tu buvais une bouteille d'eau-de-vie.
— Ce n'est pas moi... te dis-je, misérable brute, — s'écria le prince, — tu es ivre.
— C'est un peu fort! comme si je ne te connaissais pas; comme si je ne savais pas ton nom?
— Ah ! tu sais mon nom ?
— Pardieu... tu t'appelles...
— Je m'appelle?...
— Georges...
— Pourquoi pas Jean-Louis ou Jean-Pierre?
— Pourquoi?... mon vieux... parce que tu t'appelles Georges, Georges, prince de Moutbar.
J'avais prononcé ces derniers mots assez bas, afin d'être entendu de mon maître, mais non des autres buveurs; aussi, dans sa première stupeur, ne pouvant, ne voulant pas croire à mes paroles, néanmoins me regardant d'un œil hagard et les traits bouleversés, le prince s'écria :
— Qu'as-tu dit?
— Eh! pardieu, mon vieux, — repris-je le plus simplement du monde, — je dis que tu t'appelles Georges, prince de Montbar... qu'est-ce qu'il Y a d'étonnant à ça?
— Malheureux! — s'écria mon maître, et les yeux étincelants de colère, les joues pourpres de honte, il se leva d'un air menaçant.
— Eh bien! quoi? mon vieux, te voilà tout sens dessus dessous, parce que je dis que tu es le...
— Te tairas-tu ! — s'écria le prince en regardant autour de lui avec anxiété, dans la crainte que je n'eusse été entendu des autres buveurs; puis, ayant hâte de quitter cet ignoble lieu, oii il se voyait reconnu, mon maître frappa sur la table et cria :
— Garçon...
— Gomment! mon vieux... tu quittes les amis!
— Garçon !... — s'écria le prince en se levant sans me répondre.
— Mon vieux, tu resteras... — dis-je au prince en me levant à mon tour, — car si tu abandonnes comme ça un ami dans la peine... je me jette à ton cou, je m'accroche à toi et je t'appelle par ton nom de prince... aussi haut que lu as appelé. le garçon...
Cette menace arrêta et effraya mon maître; il se rapprocha de la table, me regarda pendant quelques secondes avec une attention courroucée, tâchant sans doute de reconnaître ou de deviner mes traits sous la couche de peinture dont ils étaient couverts; mais n'y pouvant parvenir, il me dit en regardant de nouveau autour de lui avec anxiété :
— Voyons, que veux-tu pour te taire? misérable!... de l'argent, n'est-ce pas?
— Je veux m'épancher dans ton cœur, mon pauvre vieux, parler de
rancien temps... oui; et si tu me refuses cette douceur, je te nomme... j'ameute les titis, les débardeurs, et je leur crie : Ohé... ohé... les autres!... venez donc voir la curiosité du bal... Ce pierrot que vous voyez, ce n'est pas un pierrot... c'est le...
— Je t'en supplie ! tais-toi, — ■ s'écria mon maître d'une voix presque implorante, car j'avais assez élevé la voix pour que les buveurs voisins se retournassent vers nous. — Il y a vingt louis dans ma bourse, — ajouta le prince à voix basse, — viens dehors... avec moi... ces vingt louis sont à toi.
— Connu... mon vieux... tu ne me les donnerais pas.
— Je te jure! !
— Et puis, vois-tu, — repris-je en affectant une ténacité d'ivrogne, — ton argent ne me donnerait pas un ami... je ne pourrais pas m'épancher... dans ton argent... tandis que... m'épancher... dans un prince... comme toi, dans un vrai prince qui trinque et ribote... avec le dernier des myous, avec les premières canailles venues... pas plus fier que ça, je ne peux pas renoncer à ce délice... de m'épancher.
Rasseois-toi donc et causons de nos bamboches... mon pauvre vieux, ça me fera oublier ma femme... et si tu me refuses de jaser un brin... ohé... les autres...
— Tais-toi... je reste, — s'écria le prince, — puisque je te dis que je resterai...
Et il ajouta avec une rage concentrée :
— Voyons, que veux-tu? dis vite... et finissons,'
— Gomment, mille dieux! finissons? nous n'avons pas seulement commencé.
— Oh!... — dit le prince en levant les yeux et frappant de ses deux poings sur la table, — quel supplice!...
— Ah çà! vraiment, vieux, tu ne me reconnais pas? un ancien... il faut que ça soit ma peinture qui te brouille...
Le prince mordit son mouchoir avec fureur,
— Au fait... tiens... je vas te rappeler quelque chose, mon vieux, qui va tout de suite te remettre sur la voie,.. C'était un soir, tu buvais bouteille au cabaret des Trois-Tonneaux... tu as renversé de l'eau-de-vie, lu as trempé ton doigt dedans, et sur la toile cirée de la table, tu as écrit un nom,..
— • Un nom, moi?
— Eh oui!... le nom de Régina... quoi!
Le prince bondit sur sa chaise ; puis il resta un moment silencieux, l'œil fixe, dans un accablement pensif; sans doute il avait gardé un vague
souvenir de cette soirée d'ivresse, car, sans oser me démentir, il s'écria, comme écrasé de honte :
— Tais-toi... je te défends de prononcer ce nom...
— Tiens? et pourquoi donc ça, mon vieux? Un nom que tu t'amuses à écrire sur la table d'un cabaret... et que même ce soir-là un ivrogne Ta épelé ce nom... avec des hoquets à faire trembler... R et E... ça fait RE... qu'il disait en faisant le balancier, G et I... ça fait GI...
— Malheureux ! — s'écria le prince hors de lui, — mais tu veux donc que...
— Ah! si tu cries, mon vieux, — lui dis-je en l'interrompant, — je crie aussi fort que toi, moi! mais ton nom... ohé! les titis! les...
— Mais c'est l'enfer que cet homme ! . . . quel est-il donc ? — murmura le prince, en tâchant encore de reconnaître mes traits. Voyant la vanité de sa tentative, il dit avec un soupir :
— Impossible... impossible... cette voix? cet accent?... je m'y perds.
— C'est drôle, tout de même, que tu ne me reconnaisses pas, mon vieux...
Voyons donc si une autre chose me rappellera mieux à toi... Te souviens-tu d'une fameuse nuit passée ensemble... dans un... (et je lui dis le mot à voix basse) de la barrière des Paillassons? Il y avait avec nous un chiffonnier qui nous faisait crever de rire avec ses histoires... et des femmes, mais des femmes ficelées... Il y en avait une surtout... une grosse blonde... en bonnet de police (un legs d'un invalide), qui avait l'air de te flamber les yeux; tu te rappelles, on l'appelait la Loque, à cause de sa tenue. Tu en raffolais si fort que, dans ton raffolement, tu lui donnais ce nom que tu avais écrit un jour sur la table du cabaret... et il lui est, pardieu! resté!... à cette fille; mon Dieu, oui... dans l'établissement on ne l'appelle plus la Loque, on l'appelle Régina.
J'avais frappé un coup terrible, mais juste et nécessaire.
Pour la première fois, j'en suis certain, le prince avait enfin conscience de l'ignominie de ses fréquentations et des indignes conséquences qu'elles devaient avoir; car, ce dernier trait sous lequel je le laissai un instant anéanti, éperdu, était, sinon vrai, du moins tellement vraisemblable, qu'à l'expression d'angoisse et d'horrible honte que trahit la figure du prince, il me sembla qu'il se disait :
— « Ai-je donc pu, dans mon ivresse, prostituer ainsi dans un lieu infâme le nom de la femme qui porte aujourd'hui mon nom? Pourquoi pas ? j'ai bien écrit Régina sur la table d'un cabaret ! »
« — Tu en veux donc aussi?... — dis-je au Turc. » (Page 1038.)
A raccablement où était un moment resté plongé le prince, succéda un tel accès de rage, que, me saisissant par le bras d'un côté de la table à l'autre, il me le serra violemment, en s'écriant :
— Tu mens... tu payeras cher cette insolence infâme !
J'étais d'une force de beaucoup sui)érieure à celle de M. de Montbar; je le maîtrisai facilement à mon tour et presque sans bruit; lui serrant le poignet si rudement, que sa main abandonna mon bras,
130* LlV. E. Sue. — 1:nf.\nts trouyi;s. — Éd. J. Rouff et C*». 130° LlY.
LXXYIII
Mort aux gants-jaunes et aux bien-niis.
Bataille. — Conversation entre le prince et M. le marquis. — Conséquences
d'une mauvaise éducation.
Soudain un incident imprévu vint donner un nouveau cours, un nouveau caractère à mon entretien avec le prince.
Une rumeur d'abord sourde, puis de plus en plus bruyante, éclata dans le bal; je tournai les yeux du coté d'oii partaient ces murmures croissants, je vis à vingt pas de nous l'horrible bergère que le prince avait rudement repousséc après avoir dansé avec elle. Cette créature, renforcée d'un assez grand nombre de personnages de sa trempe, vociférait et gesticulait en se dirigeant du côté où nous nous trouvions... Je compris aussitôt le danger dont le prince était menacé; aussi, réellement efifrayé, je m'écriai :
— La femme à qui vous avez refusé à boire, après avoir dansé avec elle, vient de recruter bon nombre de souteneurs... Regardez... ils s'avancent; soyons sur nos gardes.
— Il ne s'agit pas de cela, — s'écria le prince, furieux, sans vouloir jeter les yeux vers l'endroit que je lui indiquais; — il faut qu'à l'instant je sache qui tu es, misérable.
Me plaçant alors devant le prince, relevant la tête, changeant subitement de langage, de manières, affectant même les termes et les façons d'un homme du monde, imitation d'autant plus facile pour moi que, doué d'une grande faculté d'observation, j'entendais, je voyais, j'étudiais, chaque jour à l'hôtel de Montbar, depuis plus d'une année, les manières d'être et de dire des gens les plus distingués de Paris, je m'adressai au prince d'une voix ferme, calme et de la plus parfaite mesure.
— J'ai l'honneur de vous répéter, monsieur, — lui dis-je, — que l'ap, proche de ces gens-là est menaçante... Nous ne sommes ici que deux hommes de bonne compagnie... nous risquons d'être écharpés.
La stupeur du prince, en m'entendant m'exprimer de la sorte, fut plus saisissante encore qu'elle ne l'avait été jusqu'alors; sa colère, sa honte s'élevèrent, pour ainsi dire, en raison même de la position sociale
qu'il me supposa; mais aussi ses violents ressentiments se manifestèrent autrement. Il se sentit sans doute ^ïus à Valse eu croyant avoir affaire à un homme du monde : aussi, lorsque son émotion lui permit de parler, il me dit d'une voix qu'il tâchait de rendre calme :
— Je ne vous quitterai pas, monsieur, que je ne sache qui vous êtes... Je comprends tout, maintenant; il n'y a pas eu un mot de votre conversation qui n'ait été une insolente épigramme, ime allusion outrageante! Cela demande une réparation terrible, monsieur... et je l'aurai... Je ne peux pas arracher ce masque peint sur votre figure, mais de ce moment je m^attache à vous, et...
Puis, s'interrompant, le prince ajouta avec une dignité parfaite :
— Mais non... non, je n'aurai besoin de descendre à aucune extrémité pénible pour vous et pour moi, monsieur. Vous êtes un homme de bonne compagnie... m'avez-vous dit... /Si cela est... vous n'hésiterez pas à vous nommer, après ce qui vient de se passer entre nous...
— Soyez tranquille, monsieur, je me conduirai en galant homme... vous saurez tout... ce que vous devez savoir... mais vous êtes ici en danger, monsieur... toute retraite vous est coupée... Regardez derrière vous... (le prince, en me parlant, tournait le dos à la salle) nous ne pouvons sortir de ce coupe-gorge qu'avec beaucoup d'énergie... Je dis oious, monsieur, d'abord parce que deux hommes bien élevés, deux hommes de cœur se doivent soutenir en pareille circonstance... puis la menace même que vous m'avez adressée tout à l'heure, monsieur, me donne maintenant presque le droit de partager votre péril.
— Je vous remercie, monsieur... j'accepte... Votre langage, vos sentiments même dans cette occasion, me prouvent du moins que ce qui se passera entre nous, plus tard... se passera entre gens comme il faut.
— En attendant, monsieur... — dis-je au prince, et brisant d'un vigoureux coup de pied un tabouret, je donnai ensuite à M. de Montbar un de ces montants de siège cassé, transformés ainsi en bâtons courts et solides, — armez-vous de ceci; surtout n'attaquez pas... mais si l'on vous touche... frappez à tour de bras et visez aux figures.
Pendant que je tenais à M. de Montbar ce langage digne et poli dont il était si surpris, j'avais vu l'orage s'amonceler... L'horrible bergère et une foule de hideux personnages, dignes de soutenir cette créature, s'étaient groupés au pied du seul escalier par lequel il nous fût possible de descendre de la galerie... Trois ou quatre municipaux chargés de maintenir l'ordre se trouvaient alors éloignés; d'ailleurs, ainsi que cela arrive toujours dans des lieux pareils, la majorité de ceux qui les hantent, fort curieuse de rixes et de scandales, oppose aux gens de police une
puissante force d'inertie, en se formant en masse compacte longtemps impénétrable; aussi les représentants de la force publique arrivent-ils presque toujours trop tard pour empêcher des collisions souvent sanglantes.
Un nouvel incident, sur lequel je n'avais pas compté, vint augmenter le désordre et porter à son comble l'humiliation du prince...
Nous venions de nous mettre prudemment en défense en haut de l'escalier, pouvant à peu près compter sur la neutralité des buveurs de la galerie, gens moins tapageurs que les autres ; ils m'avaient vu briser an tabouret et partager ses débris entre moi et mon compagnon, ils commençaient donc à monter sur les tables pour juger impartialement des coups.
La tempête éclata par une bordée d'injures, qui, à ma grande surprise, s'adressaient à mon maître, reconnu non pour être le prince de Montbar, mais pour être un gant-jaune, un hien-mis, pour parler le langage du lieu. Un titi, garçon de vingt ans, d'une figure ignoble, placé au premier rang de la foule, criait d'une voix enrouée en désignant le prince :
— Ohé ! les autres, voyez donc ce pierrot manqué, qui vient agoniser et battre nos femmes; c'est un malin, un gant-jaune! je le reconnais...
— Lui ? ce crapaud-là !
— Faut le crever. . .
— T'en es sûr, Titi?... c'est un gant-jaune'?
— Eh! oui, je l'ai vu vingt fois à cheval ou en voiture aux Champs- Elysées, où je ramasse des bouts de cigare.
— Quoi qu'y vient faire ici, ce Men-mis-lk'i
— Est-ce que nous allons dans leurs bastringues à eux?
— Ohé! ce Uen-mis! il vient faire sa tête!
— Parce qu'il a du linge en dessous.
— Ce Monsieur! il vient s'amuser à voir chahuter la canaille...
— Est-ce que nous sommes tes amusements, eh ! dis donc, filou ?
— Eh ! dis donc, mauvais muffle ?
Aces sales injures, le visage du prince devint pourpre; ses yeux étincelèrent de rage; il allait se précipiter tête baissée sur cette foule; je devinai son mouvement, et le saisissant par le bras :
— Vous êtes perdu si vous quittez le haut de l'escalier... Ne bougez pas, regardes-les bien en face... et pas un mot... le sang-froid et le silence imposent toujours...
Le prince suivit mon avis, et, en effet, pendant un instant, les vociférations diminuèrent de violence, les assaillants demeurèrent indécis.
car notre position, militairement parlant, était excellente; nous tenions le haut d*un escalier où deux hommes pouvaient à peine monter de front; nous étions armés de bons bâtons, et nous paraissions à la foule calmes, résolus, prêts à tout.
Cette suspension d'hostilités dura une minute à peine. L'horrible lergère, s'adressant à ses acolytes, se mit à crier d'une voix aigre et enrouée qui domina le tumulte :
— Faut-il que vous soyez lâches, de laisser des Uen-mis battre et agoniser vos femmes... Oui, y m'a battue... y m'a appelée crapule..
— C'est lui qui est une crapule.
— Attends donc un peu, — ait vai sauvage, qui, excité par les cris de cette mégère, monta deux marches de l'escalier, et là s'arrêta un instant, encore indécis, — je vas lui voir sa peau, moi, à ce Men-mis-lk.
— C'est un mouchard, — dit un autre.
— Oui c'est un mouchard, oui... — crièrent plusieurs voix.
— Y ne viendrait pas ici... sans ça.
— A vous le mouchard !
— • A bas le mouchard !
— Faut Y effiler! le mettre en charpie!
— Mais y sont deux... deux hien-mis, — cria une voix; — l'autre pierrot a pris aussi un bâton de chaise...
— Faut leur enfoncer dans la gueule leurs bâtons de chaise...
— Avons... à vous! les gendarmes!...
— -Qu'est-ce que ça nous f... les gendarmes! serrez les rangs... — dit l'homme habillé en sauvage, — le temps de casser une pipe, et il n'en restera rien... de ces deux bien-mis...
— Soyez prêt, — dis-je tout bas au prince, — le moment est venu ; à la première voie de fait, imitez-moi.
— Ah! monsieur... dévorer tant d'insultes, — murmura M. de Montbar, livide de fureur, mais plein d'énergie et de courage.
A peine lui avais-je recommandé de se tenir prêt à tout, que le Sauvage, gravissant les dernières marches de l'escalier, arriva jusqu'à nous. Je me plaçai devant le prince, et dis au sauvage, en le regardant sans reculer d'une semelle :
— • Voyons... touche-moi !
— Tu vas me manger ?
— Touche donc !
— Tiens ! ! ! — me dit cet homme en levant la main sur moi ; mais avant qu'il m'eût atteint, un rude coup de bâton de chaise que je lui assénai entre les deux yeux le fit rouler au bas de l'esealier.
Cet acte de vigueur intimida un instant les assaillants.
— Tenons bon ici seulement deux ou trois minutes, — dis-je au prince, — et nous sommes sauvés. Je vois là-bas les gendarmes; ils s'efforcent de percer la foule pour venir à notre aide.
Je n'avais pas achevé qu'un Turc et un athlétique débardeur s^'élançaient sur l'escalier.
— Tu en veux donc aussi?... — dis-je au Turc.
— Oui... je veux t'en donner, — et il me frappa...
Je levais mon bâton pour riposter, lorsque le compagnon du Turc se jeta brusquement à genoux, me prit par les jambes, et me lit tomber. Le prince, à son tour, frappa le coup que j'aurais dû porter ; mais ma chute , fut le signal d'un assaut général. Au moment oii, avec des efforts inouïs, je parvenais à me relever, je vis M. de Montbar renversé, foulé aux pieds, frappé au visage... et le Turc, à genoux sur sa poitrine, lui serrant le cou. Un instant dégagé de mes adversaires, je me jetai sur le Turc; je le saisis aux cheveux^ et, le renversant en arrière, je débarrassai ainsi le prince. Il put se mettre alors sur ses genoux et parer au moins de ses deux bras la grêle de coups qu'on lui portait...
Heureusement alors les trois ou quatre gendarmes, témoins éloignés de cette scène, étaient parvenus à grand'peine à faire une trouée à travers la foule. A leur aspect, ainsi que cela arrive toujours, les plus forcenés de nos agresseurs disparurent; la foule reflua sur elle-même, et il se fit un grand vide autour de Tescalier, théâtre du combat.
Nous avions été si évidemment provoqués, le sang qui coulait du visage du prince témoignait tellement de la brutalité de l'attaque dont nous étions victimes, que les gendarmes, généralement disposés à arrêter battus et battants, lors des rixes fréquentes dans ces lieux perdus, nous engagèrent à quitter le bal par prudence, et protégèrent notre retraite lorsque nous eûmes payé notre écot et le tabouret cassé.
Ce dénoûment me satisfit pleinement. J'avais craint un instant de me voir arrêté avec le prince ; il eût été obligé de donner son nom, et s'il avait fallu à mon tour me nommer... dans quel mortel embarras me serais-je trouvé!
Du reste, je savais ce que j'avais voulu surtout savoir : — le prince aimait encore passionnément sa femme ; — l'orgueil et la crainte du ridicule l'avaient sans doute empêché d'avouer cette jalousie à Régina et de tenter d'obtenir son pardon. — M. de Montbar cherchait enfin un étourdissement à ses chagrins dans une dégradation honteuse.
Une seule chose pouvait m'intéresser à lui : — la constance de son amour pour Régina. — La persistance de ce sentiment me prouvait que
LES MISEllES DES ENFAMS TROUVÉS. 1039
son cœur n'était pas complètement perdu; j'avais d'ailleurs tant souffert, je souffrais encore presque des mêmes peines, que, plus que personne, je devais compatir à de pareils chagrins; mais l'orgueil de M. de Montbar, sa mauvaise honte, l'ignoble diversion qu'il cherchait à ses tourments, ne m'inspiraient qu'une dédaigneuse pitié... Cet homme, même amoureux, ne m'offrait aucune garantie, aucune sécurité pour le bonheur à venir de Régina; j'avais au contraire une foi extrême dans le caractère, dans l'esprit, dans la valeur personnelle de Jus.t; aussi, ayant en mon pouvoir le moyen presque certain de lever le dernier scrupule qui empêchait Régina de quitter son mari, et de la décider à confier sa destinée à l'amour de Just... à lui à qui elle devrait la réhabilitation de la mémoire de sa mère... j'étais à peu près résolu de faire pencher la balance en faveur du capitaine... Pourtant, songeant à l'extrême responsabilité que je prenais sur moi, je voulus, dans un dernier entretien avec le prince, m'assurer si véritablement il n'y avait plus rien à espérer de lui... pour le bonheur de Régina.
M. de Montbar, sorti de la salle sous la protection des gendarmes, demanda un peu d'eau fraîche pour étancher et laver le sang dont sa figure était couverte; sa physionomie me parut morne, sombre; sans doute, la scène dans laquelle il venait de jouer un si pénible rôle lui était doublement odieuse, parce que, moi aussi, j'avais été acteur et témoin, moi qu'il prenait pour un de ses égaux, moi qui déjà possédais quelques secrets dont la divulgation pouvait lui être si pénible.
— Maintenant, monsieur, — me dit-il dès que nous fûmes hors du bal. — vous allez, je l'espère, me dire votre nom... Que je sache, au moins, — ajouta-t-il avec amertume, — qui je dois remercier du secours inespéré sans lequel j'étais écharpé par ces misérables. Une fois ma dette de reconnaissance acquittée, monsieur... — reprit le prince d'une voix altérée, avec une animation croissante, — j'aurai à vous demander compte... des outrages...
— Monsieur, — dis-je au prince, — permettez-moi de vous interrompre... Il n'est pas prudent de rester à la porte du cabaret que nous venons de quitter... il pleut. Je m'étais précautionné d'un fiacre pour toute la nuit... Faites-moi la grâce d'accepter une place dans le cas où vous n'auriez pas vos gens ici... Je serais trop heureux de vous descendre à votre porte.
Monsieur, — s'écria le prince, — ne croyez pas m'échapper... il faut que je sache qui vous êles, et je le saurai.
— Je vous ferai observer, monsieur, — lui dis-je, — que je cherche
d'autant moins à vous échapper, que je vous prie de me faire l'honneur de monter en voiture avec moi...
— Soit, monsieur... j'accepte... — dit M. de Montbar.
En quelques minutes nous avions atteint la petite rue obscure dans laquelle m'attendait Jérôme, endormi sur son siège. Je tremblais que, ainsi éveillé en sursaut, il eût oublié mes recommandations, et qu'il ne me nommât de mon nom de Martin. J'allais prier le prince de monter d'abord dans la voiture, comptant éveiller ensuite Jérôme; mais M. de Montbar, dans son impatience, le secoua rudement, en le tirant par le collet de son carrik.
Mon angoisse fut extrême en entendant le digne cocher bâiller, se détirer, et dire enfin encore tout endormi :
— Hein?... qu'est-ce que c'est?... voilà! voilà!
— Allons, Jérôme, mon garçon, dépêchez-vous donc, — lui dis-je à voix haute, — venez donc nous ouvrir la portière, — et j'appuyai sur ce mot nous.
Jérôme se souvint parfaitement de ma recommandation; car, sautant à bas de son siège, il me dit respectueusement :
— Ah! mon Dieu! je vous demande bien pardon... je m'étais endormi, monsieur le marquis...
— MoD sieur le marquis!... Bon, — se dit le prince à demi-voix, en m'entendant donner ce titre par le cocher.
— Voulez-vous avoir la bonté de monter, monsieur, — dis-je au prince au moment où, avec inquiétude, je le vis regarder attentivement le numéro du fiacre : il voulait sans doute retenir ce numéro, à l'aide de ce renseignement retrouver Jérôme, et, de lui, savoir mon nom, si je continuais de le lui cacher. Ceci, pour moi, était fort grave. Je connaissais la probité, l'attachement de Jérôme; mais il ignorait combien il m'importait que mon véritable nom restât ignoré du prince ; aussi, cédant à des offres considérables, Jérôme pouvait dire simplement que je m'appelais Martin. Malheureusement, il m'était impossible de prévenir alors ce brave homme, et je craignais de ne pouvoir l'avertir avant la fin de la nuit, ignorant quels incidents imprévus allait amener mon entrevue avec le prince.
— Voulez-vous avoir la bonté de monter en voiture, monsieur, — répétai-je à M. de Montbar.
— Pardon, monsieur, — me dit-il en passant devant moi. Je montai après lui.
— Où faut-il conduire monsieur le marquis ? — me demanda Jérôme^ au moment de fermer la portière.
Je sortais d'un bouge infect... « (Page 1046.)
Liv. 131.
LES MISERES DES EiNFANTS TROUVÉS. 1043
— Chez vous, je pense... monsieur, — dis-je au prince.
— Soit, chez moi, monsieur, — me répondit-il après un moment de silence; — une fois là... je verrai ce que j'aurai à faire.
— Rue de l'Université, — dis-je à Jérôme; — je vous arrêterai où il faudra.
La voiture se mit en marche.
— Maintenant, monsieur le marquis, — me dit vivement le prince,
— maintenant que, par l'indiscrétion de ce cocher, je sais du moins votre titre, vous ne me cacherez pas votre nom plus longtemps, je l'espère.
— Monsieur, — lui dis-je, — Teutretien que nous allons avoir est fort grave... fort sérieux...
— Oh! oui... grave et sérieux, — s'écria-t-il.
— Alors , monsieur, faites-moi la grâce de m'entendre quelques instants sans m'interrompre; nous perdrions ainsi un temps précieux.
— Parlez, monsieur.
— Monsieur... vous êtes le plus malheureux des hommes...
— C'est inouï! — s'écria le prince en bondissant sur sa banquette;
— de la pitié! maintenant; allons... soit... monsieur... j'ai promis de me taire... je boirai le calice jusqu'à la lie.
Puis il reprit avec amertume :
— Inspirer de la pitié ! !
— Non, monsieur, mais un intérêt sincère...
— Et qui me vaut, monsieur, l'honneur de votre sincère intérêt? — me dit le prince d'un ton sardonique et irrité.
— Vos malheurs ! monsieur.
— Mes malheurs?... encore?
— Oui, vos malheurs, monsieur, et ils sont cruels ; vous aimez toujours passionnément M'"® de Mou L bar, vous luttez en vain depuis dix-huit mois contre cet amour; pour le vaincre vous avez tout tenté... le bien comme le mal, vous ressentez enfin les affreux tourments de la jalousie. Et pourtant, hier encore, vous étiez pleurant d'amour et de désespoir devant le portrait de votre femme !
Il y eut sans doute tant d'autorité dans la sincérité de mon accent et dans la vérité des faits que je rappelais au prince, il fut si confondu de me voir instruit de particularités qu'il croyait ignorées de tous, que d'abord sa stupeur ne lui permit pas de me répondre.
— Et c'est parce qu'il vous reste au cœur un ardent et profond amour, — ai-je poursuivi avec une chaleureuse conviction, — <{ue votre position m'intéresse vivement... et croyez-moi, monsieur, votre position n'est pas désespérée... l'amour vrai... peut enfanter des prodiges... Et
131® LiV. E. Sue. — Enfants TROuviis. — Ed. J. Roui-f et G'^ loi® LiV.
1044 LES MISEUES DES ENFANTS TUOUVES.
déjà, il y a six mois, rougissant enfin de l'oisiveté où votre vie s'était jusqu'alors passée, n'avez-vous pas eu un courageux retour vers une vie digne de vous, digne de ce glorieux nom dont vous êtes fier... dont vous devez être fier, monsieur... car votre aïeul... dont vous avez fait porter le portrait chez vous pour vous inspirer de ses grands exemples...
— C'est à devenir fou, — s'écria le prince, presque avec un accent de frayeur; — je ne sais si je veille ou si je rêve... Qiiel est cet homme? comment sait-il...
— Ce soldat illustre, dont vous descendez, monsieur, — ai-je dit sans m'arrêter à l'interruption du prince, — le maréchal prince de Montbar, a laissé un nom glorieux, vénéré; pendant la guerre, il a héroïquement combattu pour la France... pendant la paix, prenant en main la cause des déshérités, il a réclamé, obtenu pour eux des droits qu'on leur déniait. Cette magnifique carrière de votre aïeul devait être d'un grand enseignement pour vous, monsieur... Un jour, vous l'avez compris... un jour, votre noblesse... votre vraie noblesse... celle de l'àme, s'est enfin révoltée contre votre vie stérile, contre ces égarements, au souvenir desquels, ce soir... je vous ai vu écrasé de honte, de douleur, en songeant à ces profanations infâmes que j'ai voulu vous rendre plus fra])pantes encore, en prenant l'ignoble langage des misérables que vous fréquentiez.
— Mais, monsieur... que je sache enfin si vous êtes un ami ou un ennemi, — s'écria le prince, ému malgré lui; — si vous êtes un ami, pourquoi ce mystère?... Et d'ailleurs, monsieur, — ajouta le prince, honteux de laisser pénétrer ses impressions, — de quel droit me parlez-vous ainsi? je ne veux pas que...
— Oh! vous m'entendrez jusqu'au bout, — m'écriai-je. — En vain vous voulez me le cacher ; vous êtes ému, non de mes reproches, je n'ai pas le droit de vous en faire ; mais de la sympathie que je vous témoigne, en homme de cœur, fait pour comprendre, pour honorer la résolution généreuse que vous aviez prise... car cela était beau et bien, et noble à vous, monsieur, de vouloir reconquérir l'affection de M""" de Montbar, eu vous montrant aussi épris d'elle que par le passé, mais ayant de plus que par le passé une valeur morale qui vous replaçait à votre rang. Hélas! pourquoi n'avez-vous pas persisté dans cette voie généreuse?... Pourquoi ce découragement funeste?
— Pourquoi? — s'écria le prince, entraîné malgré lui, soit par la force même de cette étrange situation;, soit par l'émotion que lui causaient mes paroles. — Pourquoi je n'ai pas persisté?
Puis s'interrompant brusquement :
— Mais je suis fou de vous répondre... Quel droit avez-vous à mes
confidences? qui êtes-vous enfin, monsieur, vous qui savez mon passé, les particularités intimes de ma vie, les secrets de mon cœur? Oui, qui êtes-vous, vous qui voulez m'arracher des confidences que je n'ai faites à personne? vous qui m'amenez à tâcher de me justifier à vos yeux? vous que je ne connais pas, qui êtes-là... dans l'ombre^ à côté de moi; vous enfin que je n'ai jamais vu que vêtu d'un costume ridicule, et la figure cachée sous un masque grotesque? Encore une fois, suis-je bien éveillé? Tout ce qui se passe dans cette nuit funeste n'est-il pas un rêve? Que voulez-vous de moi? quel est votre dessein? êtes-vous un ennemi, êtesvous un ami? répondez, monsieur! répondez!
Puis sans me donner le temps de dire une parole, le prince continua avec une sorte d'égarement :
— Après tout, ami, ennemi, que m'importe... vous savez sur moi de tels secrets, monsieur, qu'il faut que j'aie votre vie ou que vous ayez la mienne... Et maintenant, puisque vous voulez des confidences... une de plus... que m'importe... demain vous les payerez cher! ! Merci d'ailleurs, monsieur : depuis longtemps cachés, ces affreux chagrins m'étoufïaient... l'enfer m'envoie un confident! ! eh bien! oui, j'adore toujours ma femme... et elle me méprise... et elle aime un autre homme... Oui... pour la ramener à moi, j'ai voulu être meilleur... avoir une vie plus digne... Si je n'ai pas persisté dans ces tendances, c'est que je n'ai été ni soutenu, ni encouragé par la seule personne qui aurait pu m'y faire persévérer... et opérer en moi, si elle l'eût voulu, un changement complet ! Mais il est trop tard... La froideur, le sarcasme ont accueilli mes premières tentatives. Alors la résolution m'a manqué, je suis retombé dans cette vie, dont je sens le néant, et que je tâche de rendre supportable, grâce au contraste des sensations brutales que je cherche dans d'ignobles lieux, vivant aujourd'hui à l'hôtel de Montbar, demain allant m'élourdir dans quelque horrible bouge... Eh bien ! oui, ces alternatives ont eu pour moi une sorte de charme puissant... Et vous qui osez me blâmer, est-ce que vous savez seulement comment, et par qui, et pourquoi j*ai été conduit à ces habitudes de dégradation bizarre?
L'exaltation du prince était extrême; elle allait toujours croissant; je le voyais sur la pente d'une confidence qui pouvait avoir beaucoup d'influence sur ma décision ultérieure; je craignis par un mot imprudent de le rappeler à lui-même; je gardai donc le silence; il poursuivit avec un redoublement d'amertume :
— Il est si facile d'accuser les gens quand on ne tient compte ni de l'éducation ni des circonstances !
Est-ce que c'est de ma faute à moi, si, orphelin à douze ans, j'ai été
élevé par des parents qui étaient restés des gens de 1760? A quinze ans, je me suis senti une vocation pour l'art militaire.
— « Fi donc! — m'a-t-on répondu, — est-ce qu'un prince de Montbar peut aller s'asseoir sur les bancs d'une école, pêle-mêle avec des bourgeois, et sortir de là pour être commandé par quelque je ne sais qui'i
« C'est impossible. »
Je renonçai donc à l'art militaire.
Plus tard, à dix-huit ans, j'eus envie d'entrer dans la diplomatie. Même réponse.
« Les bourgeois ont tout envahi. Est-ce qu'un prince de Montbar peut être l'attaché ou le secrétaire de M. l'ambassadeur je ne sais qui? Allons donc! dans ces malheureux temps-ci, un prince de Montbar qui se respecte vit dans ses terres six mois de l'année, voyage pendant deux mois et habite le reste du temps l'hôtel de Montbar. »
Me voilà donc oisif, sans carrière, sans avenir maintenant! Savezvous qui m'a achevé? C'est mon vieil oncle, qui ne tarissait pas sur les bonnes parties que faisaient les grands seigneurs d'autrefois en allant à la Galiote ou aux Porcherons, déguisés en manants.
« C'était charmant, — me disait-il; — nous quittions notre poudre et notre épée pour endosser le bouracan du dernier gredin, nous trouvions aux Porcherons de fraîches petites commères que nous soufflions à leurs rustauds; même quelquefois il fallait faire le coup de poing; on tapageait^ on se grisait, on s'encanaillait; c'était charmant. Après avoir été Jean- Pierre ou Jean-Louis, nous redevenions M. le duc, M. le marquis, et, après avoir chifTonné le jupon d'une grisette, nous chifionnions la jupe d'une duchesse. Ces contrastes étaient délicieux... »
— Eh bien ! — reprit le prince de plus en plus animé, — que voulez-vous que devienne un enfant de dix-huit ans, élevé ainsi et maître d'une grande fortune, seul, sans guide, oisif, et ne comprenant malheureusement que trop l'espèce de charme bizarre, ignoble, stupide, soit, mais réel, du contraste de ces deux existences si extrêmes, l'une tout en haut de l'échelle sociale... l'autre tout en bas?
Eh! mon Dieu! il finit par se livrer à cette espèce de passion comme d'autres se livrent à la passion du jeu, et c'est ce que j'ai fait, car dans ces contrastes j'ai retrouvé les équivalents de ces alternatives de perte ou de gain qui sont la vie du joueur. Hier, de l'or; aujourd'hui, la misère...
Ainsi de ma passion à moi! je sortais d'un bouge infect, peuplé de gens patibulaires, avec lesquels je m'étais enivré, et je rentrais chez moi, dans mon hôtel, oii m'attendaient de vieux serviteurs respectueux.
La nuit... de malheureuses filles eu haillons m'avaient tutoyé... je leur avais plu, et le soir dans le monde, ma maîtresse, noble, jeune, charmante, parée de diamants et de fleurs, me disait aussi toi bien bas, à l'abri de son bouquet.
Enfin, que vous dirai-je? au milieu de cette fête splendide, où j'étais venu en brillant équipage, au milieu de ce bal oii se pressait la plus élégante aristocratie de l'Europe, je pensais : Moi qui suis ici, parmi mes pairs, j'étais hier, à cette heure, mes vêtements boueux, attablé dans un affreux repaire avec des chiffonniers et le rebut des filles des rues.
Eh bien! monsieur, dites que cette passion est absurde, ignoble, dépravée, dégradante, soit... mais au moins avouez que, sans l'excuser, on peut la comprendre, l'admettre, comme la passion du jeu...
Eh! monsieur, si j'avais le goût de la crapule... pour la crapule... j'y passerais ma vie.
Et le prince s'interrompit un moment, tant son émotion était grande.
Conseils de M. le marquis au prince de Montbar. - Il lui remet les preuves de l'innocence de la mère de Régina.
Je le confesse, au mépris que m'avait d'abord inspiré la bassesse des goûts de M. de Montbar, succéda un redoublement de commisération; je n'excusai pas cette bizarre dépravation ; mais, ainsi qu'il le disait, je la compris, je compris même, si hideuse qu'elle fût, l'espèce de poésie particulière à de pareils contrastes ; je sentis l'attrait que ces alternatives devaient offrir à un homme dès longtemps blasé, quoique jeune, sur les distractions creuses, monotones, d'une opulente oisiveté.
Je me félicitai doublement alors d'avoir pu me ménager cet entretien avec le prince; j'augurai mieux de son avenir, car cette dépravation passée, dont il semblait rougir, n'annonçait pas, ainsi qu'il le disait énergiquement lui-même, le goût de la crapule 'pour la crapule... Au moins dans ces accès de dégradation, il y avait un "profond sentiment de comparaison, sentiment jusqu'alors faussé, -vicié, mais qui, cependant, contenait le germe d'une pensée qui, dans son application, pouvait être généreuse et féconde.
— Et n'allez pas me dire, monsieur, — reprit le prince, après un moment de silence causé par sa profonde émotion, — n'allez pas me dire que cette passion de contrastes dont je vous parle exclut l'amour... non... pas plus que la passion du jeu n'exclut l'amour... Les joueurs forcenés ne sont-ils pas souvent aussi passionnément amoureux?... Vous m'accablez parce que vous m'avez vu écrire un nom doublement sacré pour moi^ je le sais, sur la table d'un cabaret... Savez-vous seulement quelle était alors ma pensée?
— Oui, je le sais maintenant, — m'écriai-je, de plus en plus touché de la franchise des aveux du prince. — Dès que vous aviez pris les vêtements, l'apparence, le langage et jusqu'aux vices de ces malheureux que l'ignorance et la pauvreté dépravent, vous vous plaisiez, par une bizarre fantaisie, à vous croire l'un d'eux. Et pendant cette aberration, complétée souvent par l'ivresse, vous éprouviez le même vertige d'étourdissant bonheur qu'aurait éprouvé l'un des misérables au milieu desquels vous
'. Voici, monsieur... les preuves irrécusables de Imnocence de Mme je Monlbar... . (P. IO06.)
étiez attablé, s'il s'était dit : J'aime et je suis aimé de la plus belle la plus noble jeune fille qui soit au monde. '
— C'est vrai, souvent j'ai éprouvé cela, -me dit le prince, de plus en plus surpris.
— Et plus tard, — rcpris-je, — lorsque cette noble et charmante jeune fille, qui vous aimait avec idolâtrie, est devenue votre femme toujours poussé par cet étrange besoin de contrastes, vous avez été
132° LiV. E. Suii. - Enfants trouvés. - Éd. J. Rquff et C-\ 132o Liv
porter, au milieu des misères et des dégradations de toute sorte, votre bonheur caché, de même que l'homme du conte oriental cachait sous ses haillons un diamant qui eiit payé la rançon d'un roi !
— C'est encore vrai, — s'écria le prince, dont l'étonnement allait croissant, mais dont Tirritation amère semblait diminuer à chaque instant. — Gomment avez-vous ainsi presque deviné mes impressions? Encore une fois, monsieur, je vous le demande, non plus avec menaces... mais presque comme une prière, quel intérêt singulier vous amène auprès de moi? Enfin, qui êtes-vous?
— Mou nom... vous ne le saurez jamais... monsieur.
— Jamais?
— Quoi que vous fassiez...
— C'est ce que nous verrons, — • s'écria le prince.
— Vous le verrez... monsieur... Quant au motif qui m'amène auprès de vous, j'oserais presque dire que tout à l'heure... j'étais un juge...
— Un juge!
— Mais maintenant, croyez-moi, monsieur, — ajoutai -je d'une voix pénétrée, — c'est un ami... permettez-moi ce mot... un ami sincère qui vous parle... et bientôt des faits vous prouveront que je dis vrai.
— Un juge?... un ami? — reprit le prince; — mais continuez, monsieur, continuez. Ce qui m'arrive est si étrange... je sens que malgré moi votre parole me domine, m'impose tellement, que je ne peux plus m'étonner de rien... même d'avoir dans ce bal immonde trouvé en vous d'abord un grossier ivrogne, puis un homme du monde, aux manières parfaites, qui m'a défendu avec autant de courage que de générosité... puis un juge... puis enfin un ami... dites-vous... Continuez, monsieur; ce qui s'est passé, ce qui se passe entre nous est si en dehors du cours ordinaire de la vie, que je me résigne à tout entendre... à tout supporter... Juge, ami, ennemi... qui que vous soyez, monsieur, je vous écouterai jusqu'au bout; peut-être le jour rompra-t-il l'espèce de charme sous lequel je me débats en vain pendant celte nuit maudite. Alors, monsieur... nous retomberons dans la vie réelle... Et vous aurez de grands comptes à me rendre!! mais jusque-là, je m'abandonne aveuglément à tous les hasards de cette rencontre inouïe... Ah! c'est une étrange aventure de bal masqué que la nôtre, monsieur ! !
— Dites une rencontre heureuse, monsieur; oui, elle le sera pour vous, si vous ne résistez pas à l'instinct qui vous porte à m'écouter, à me croire; car, de ce moment, votre destinée peut changer : devenir aussi belle, aussi élevée, qu'elle a été jusqu'ici stérile, ennuyée, malheu-
reuse... Ce passé même... si dégradant, dont vous rougissez à cette heure, aura son influence utile...
— Que voulez-vous dire ?
— Écoutez, monsieur, je comprends cette passion des contrastes, éclose sous l'influence de dangereux enseignements, développée au sein d'une vie oisive... Vous dites vrai : cette passion, on doit l'admettre comme on admet celle du jeu; mais aussi, on doit la ?jlàmer encore plus sévèrement... que la passion du jeu.
— Plus sévèrement? pourquoi?
— ■ Un joueur ne saurait être qu'un joueur. Que peut-il demander au jeu? Les détestal)les émotions du gain ou de la perte. Rien de plus... Tandis que votre passion, monsieur, pouvait avoir... aura peut-être pour vous les conséquences les plus digues, les plus utiles...
— Les plus dignes, les plus utiles? Expliquez-vous, de grâce...
— Voyons, monsieur; au lieu d'aller, par un raffinement d'homme blasé, porter dans un bouge vos souvenirs de grand seigneur, et dans votre hôtel vos souvenirs de taverne... cela pour le stérile plaisir du contraste... pourquoi n'avez- vous pas affronté ces lieux infâmes dans un but honorable?
— Et dans lequel, monsieur?
— Dans celui d'étudier par vous-même ces plaies hideuses nées forcément de l'ignorance et de la misère, ces plaies, qu'il vous appartenait, à vous, riche et heureux du monde, de connaître, afin d'employer à les guérir les forces immenses dont vous disposez !
— C'est vrai, — murmura le prince. — Cette idée est grande...
— Oh ! alors, chacune de vos excursions dans ces repaires devenait un acte de mâle vertu, de haute moralité; arracher à la pauvreté, au vice, à la débauche, au crime, quelques-unes des malheureuses créatures déshéritées que vous rencontriez dans ces repaires, c'était faire un bel usage de votre intelligence et de votre fortune... Vous aimez les contrastes, monsieur, votre passion eût été satisfaite. Seulement, au lieu de la cacher avec honte , vous l'auriez cachée avec orgueil comme vous cachez vos actions généreuses.
— Monsieur, — reprit le prince d'une voix adoucie et pénétrée, — vous m'aviez dit que vous étiez mon ami. Maintenant je vous crois... et, quoi qu'il advienne de notre rencontre, j'honorerai toujours dans ma pensée l'homme loyal qui a bien voulu me faire entendre ce langage sévère.
— Je vous parle ainsi, monsieur, certain d'être com[)ris et de vous être utile. Ce n'est pas, croyez-le, pour le vain plaisir de moraliser... Je
lÛ-;2 LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVES.
vous ai soumis cette idée, parce que cette idée réalisée peut vous être d'un secours pratique pour sortir de votre cruelle position... -— Je vous en prie, expliquez-vous, monsieur.
— Votre intérêt exige que je vous expose votre situation sans ménagements. Vous avez perdu, par votre faute, l'affection si vive, si dévouée, de M""^ de Montbar.
— Il n'est que trop vrai, — me dit le prince avec un profond soupir.
— Vous aimez cependant encore votre femme avec idolâtrie.
— Oui... avec idolâtrie... monsieur... avec idolâtrie...
Et il me sembla que des larmes altéraient la voix du prince.
— M""" de Montbar, vous devez le savoir, monsieur, est incapable d'une trahison; jamais elle ne descendra à vous tromper. Mais un jour viendra, et il est proche, oii elle vous dira : « Vous avez tué l'amour que j'avais pour vous... dejmis longtemps je ne vous aime plus, je n'ai, jusqu'ici, aucun reproche à me faire ; mais la vie m'est désormais impossible avec vous. Séparons-nous donc sans éclat, sans scandale, et reprenons chacun notre liberté. »
— Ce langage, elle me l'a tenu à peu près hier, — dit le prince avec une rage concentrée, — mais demain aussi... je tuerai celui qui m'a ravi le coeur de ma femme. Je serai ridicule aux yeux des gens de bonne compagnie... je le sais... mais il y a trop longtemps que cette lâche appréhension me fait dévorer ma jalousie... La vengeance m.e sauvera du ridicule.
— Stérile vengeance, monsieur! Si elle s'accomplit, elle changera en haine incurable l'estime que M""' de Montbar peut avoir conservée pour vous.
— Eh bien! elle et moi nous serons malheureux; j'aime mieux cela que la vue de son bonheur insolent.
— Ne vaudrait-il pas mieux être heureux... elle et vous?
— Que voulez-vous dire?
— • Afin de vous montrer, monsieur, de quelle importance est notre entretien, afin de vous donner, en un mot, une confiance absolue dans mes paroles... une dernière question : Savez-vous de quel prix serait pour M""^ de Montbar la preuve matérielle, irrécusable, de l'innocence de sa mère?
— Pour une telle preuve, — s'écria le prince, — M""^ de Montbar donnerait la moitié de sa vie.
— Eh bien! monsieur, ces preuves... je les possède...
— Vous ?
— Je les ai là ! . , . sur moi !
LES MISERES DES ENFANTS TROUVES. 10b3
— Vous? — répéta le prince avec une stupeur croissante.
— Ces preuves, je les ai là, dans ce portefeuille... Maintenant, monsieur, supposez que ces preuves... je les mette entre vos mains.
— Ces preuves? entre mes mains... — -dit le prince, et il semblait ne pas croire à ce qu'il entendait.
— Oui, — lui dis-je, — entre vos mains; supposez ensuite qu'armé de cette réhabilitation d'un si grand prix pour M""" de Montbar, vous rentriez tout à l'heure à votre hôtel ; demain matin vous faites demander à M"'" de Montbar à quelle heure elle peut vous recevoir.
— C'est un rêve, — murmurait le prince étourdi, — c'est un rêve !
— Vous pouvez le réaliser, monsieur. Je poursuis ma supposition : vous vous présentez chez M'"" de Montbar, et vous lui dites à peu près ceci... ou beaucoup mieux, j'en suis certain : « Madame, je sais le prix que vous attachez à la réhabilitation de la mémoire de votre mère; cette réhabilitation, la voici (et vous remettez à M*"" de Montbar le portefeuille que je vous ai confié). En vous donnant, madame, les moyens de prouver l'innocence de votre mère, je n'atténue en rien mes torts passés envers vous; ils sont grands, je le reconnais; impardonnables... je le crains, car vous n'en connaissez pas la nature ; vous avez surpris mes absences nocturnes, vous avez cru qu'il s'agissait de quelque infidélité; non, madame, c'était pis encore, puisque je n'ai pas même osé tenter de me justifier... loin de là, j'ai accueilli vos reproches touchants avec hauteur et dédain... Ce que je n'ai pas osé vous avouer alors, de crainte de m'aliéner votre affection... je puis vous le dire aujourd'hui... Malheureusement je n'ai plus rien à perdre... » — Et alors, monsieur, vous racontez franchement à M'"'' de Montbar, comme vous me l'avez raconté à moi-même, par quelle fatalité vous avez été poussé à cette étrange passion des contrastes. M°"® de Montbar vous plaindra, vous estimera, monsieur, parce que, dans cet aveu, vous aurez été sincère et digne.
— Cet aveu... à elle... et maintenant, — répondit le prince en réfléchissant.
— C'est, je crois, monsieur, votre seule chance de salut... Après cet aveu... vous lui dites...
Puis m'interrompant, de peur de blesser l'amour-propre de M. de Montbar, je repris cordialement :
— Excusez-moi, de grâce, monsieur, si je parais ainsi vous dicter votre conduite et jusqu'à vos paroles... mais...
— Continuez... continuez, je vous en conjure, — me dit le prince avec une résignation qui me navra; — ma cause serait gagnée... si je sentais, si je parlais comme vous !
— Cette modestie même prouve que sentiment et langage, tout cela est en vous, monsieur; je continue donc, puisque vous le permettez...
— Je vous en supplie.
— Vous dites donc à M™° de Montbar : — « Après une telle confidence, madame, je n'ai plus aucune espérance à attendre; j'ai perdu votre affection, j'ai dû la perdre; une fausse honte, un mauvais orgueil m'a d'abord fait vous cacher les souffrances que vos froideurs m'ont causées; car je vous ai toujours aimée... je vous aime toujours profondément, madame ; c'est une des fatalités de ma position, il m'est peutêtre permis de vous faire cet aveu... à cette heure que nous sommes sur le point de nous séparer; aussi, à quoi bon vous rappeler mes vaines et tardives tentatives pour reconquérir votre amour? Celui que vous aimez est digne de cet amour, madame... »
— Il n'est que trop vrai, — murmura le prince avec un accablement douloureux. — Ah! elle ne l'eût pas aimé... sans cela!
— Ne vous désespérez pas d'un pareil choix, monsieur, — dis-je au prmce, — un sentiment élevé sauvegarde une àme généreuse... et d'elle on peut tout attendre... même un sacrifice héroïque.
— Quoi ! — s'écria le prince... — vous espérez...
— On doit tout espérer, monsieur, d'un aussi noble cœur que celui de M""" de Montbar; vous lui disiez donc : — « Eu vain j'ai voulu, madame, sortir de mon oisiveté passée... quelques mots bienveillants de vous m'eussent fait persévérer dans cette voie... mais je ne méritais plus même votre intérêt... vous voyant insensible à ces résolutions meilleures, je suis retombé dans mes tristes habitudes, j'ai cherché dans de nouveaux égarements l'oubli de bien cruels chagrins. Ce ne sont pas, madame, des reproches que je vous adresse... ce sont d'amers regrets que je vous exprime... Un mot encore... Je n'ai, je le sais, aucun droit à la faveur que j'ose implorer de vous... Ne voyez dans cette demande qu'une de ces folles espérances comme en ont ceux qui, roulant à l'abîme, font des efforts insensés pour ne pas mourir. Enfin... si vous vouliez, madame, vous si bonne, si généreuse... si vous vouliez me laisser tenter une dernière fuis... de regagner ce cœur que j'ai perdu! »
— Oh! je vous comprends... je vous comprends, — s'écria le prince attendri et semblant saisi d'un espoirineffable.— Oui... je connais Régina, cette résignation la touchera. — « Pour regagner votre cœur, Régina, lui dirai-je, — poursuivit le prince comme s'il se fût adressé à sa femme, — pour regagner votre cœur, que ferai -je? je l'ignore encore... mais je vous aime tant, Régina, qu'il me semble que je trouverai le moyen de vous persuader; tout ce que je vous demande... c'est de me laisser vous
aimer... c'est de vous laisser convaincre. Ne vous occupez pas de moi davantage pour cela... Vivez votre vie accoutumée. Oh! je ne serai pas importun, allez... Seulement, par pitié, ne vous séparez pas encore de moi... assignez-moi un terme... jusque-là, laissez-moi tenter... laissezmoi espérer. »
— Bien ! bien ! — dis-je au prince. — Il est impossible que M""^ de Montbar résiste à ce langage si touchant, si résigne.
« — Ne vous engagez à rien envers moi, Régina, — lui dirai-je, poursuivit le prince, — dites-moi seulement ? Georges, faites que je vous aime comme autrefois... A force de soins, de dévouement, d'amour... que sais-je?. . . faites-moi oiiUier une affection qui m'a consolée des chagrins que vous m'avez causés, et je V oublierai... et je vous aimerai comme 'par le passé. Voilà la grâce suprême que j'implore, Régina. Avec cette promesse de vous... de vous si loyale, si vraie, tout me sera possible... votre cœur me reviendra... Si pourtant mes tentatives sont vaines... si, après cette dernière épreuve, votre amour reste à jamais perdu pour moi... Eh bien! Régina, mon sort s'accomplira... mais au moins vous aurez été bonne, généreuse... et cette dernière pensée me consolera dans mon aflreux malheur... »
— Ah! monsieur, — dis-je au prince, — croyez-moi, un pareil langage, et tout ce que le génie de l'amour vous inspirera, réveilleront dans le cœur de M""^ de Montbar les souvenirs toujours si puissants d'un premier attachement...
— Je le désire si ardemment... que je finis par l'espérer... — reprit le prince; — mais comme cette dernière illusion peut m'être ravie...— « Encore un mot, dirai-je à Régina, le dernier... Quoi que vous décidiez, madame, dès ce moment vous êtes libre... ce soir ou demain vous me ferez connaître votre résolution. Si vous me refusez, je confierai à votre délicatesse le soin d'éviter tout ce qui, dans notre séparation, ferait éclat ou scandale. . . Demain je pars pour l'Italie. . . vous ne me reverrez jamais. »
— Allons, courage, monsieur, — dis-je au prince, — espérez tout d'une conduite si noble, si généreuse...
— Oh ! vous serez mon sauveur, je le sens, — me dit le prince avec un accent de gratitude profonde ; - — mais comment ai-je mérité, mou Dieu ! que vous daigniez venir à moi ?
— Vous étiez malheureux, monsieur, et j'ai beaucoup souffert. A ce moment la voiture s'arrêta.
Jérôme se tourna sur son siège, se pencha vers la glace de devant et me dit :
— Monsieur le marquis, nous voici arrivés, où faut-il vous descendre?
1056 LES iMISERES DES ENFANTS TROUVES.
— Tout à l'heure je vous le dirai, — lui ai-je répondu. — Restez là un moment.
— C'est bien, monsieur le marquis.
Je pris dans ma poche le portefeuille dans lequel se trouvaient les lettres en allemand soustraites au tombeau de la mère de Régina, leur traduction, la médaille, le parchemin oii se trouvait tracée une couronne royale, et quelques autres pièces, ainsi qu'un résumé clair, succinct, de cette mystérieuse affaire. Et je dis alors au prince :
— Voici, monsieur... les preuves irrécusables de l'innocence de la mère, de M""" de Montbar... Un rapide coup d'oeil sur la note ({ui accompagne ces papiers vous démontrera l'évidence, l'authenticité de ces pièces... Un dernier mot, monsieur... En retour du service que je m'estime heureux de vous rendre, je vous demande trois promesses d'honneur.
— Lesquelles, monsieur?
— La première, de remettre demain ces papiers à M'"° de Montbar.
— Je vous le promets sur Thonneur, monsieur.
— La seconde, de toujours cacher à M'"" de Montbar par suite de quels événements vous êtes possesseur de ces papiers de famille...
— Je vous le promets sur l'honneur, monsieur.
-^ Enfin, de ne jamais faire la moindre démarche pour savoir qui je suis, et quel intérêt m'a porté à intervenir ainsi dans vos affaires domestiques.
— Je vous le promets sur l'honneur, — reprit le princ^aprôs une légère hésitation.
— Voici ces papiers, monsieur, — dis-je au prince. Et je lai remis le portefeuille.
Il le prit d'une main tremblante et ajouta d'un ton pénétré :
— Merci, monsieur... c'est le bonheur de ma vie... peut-être que je vous devrai, car je sais quelle inûuence la remise de ces papiers peut avoir sur les résolutions de M"'° de Montbar envers moi; mais votre voix amie et sévère, la seule qui m'ait jamais parlé un langage si élevé... dois-je l'entendre à cette heure pour la dernière fois? .
— Oui, monsieur...
— De grâce, écoutez-moi, — reprit le prince avec une émotion qui me gagna. — Je vais avoir à accomplir une bien grande tâche... et je serai seul... Vous qui avez déjà tant fait pour moi... vous que je ne connais pas... mais qui êtes pour moi... un génie tutélaire, vous enfin dont les conseils auront, quoi qu'il arrive, une action décisive sur ma destinée... m'abandonnerez vous ainsi à tous les hasards, à tous les dangers d'une position aussi difficile que la mienne ?
LES MISERES DES EiNFAiMS TROUVES.
« Le prince descendit de voiture. » (Page 1059.)
— Monsieur...
— Oh! je vous le dis à mon tour, vous êtes ému, je le vois, — s'écria le prince, — aussi vous ne laisserez pas votre ouvrage imparfait... Dans cette voie honorable, glorieuse, mais nouvelle pour moi, que vous venez de me tracer, je ne pourrais sans votre appui marcher que d'un pas mal affermi... et si, malgré ma résolution, je me décourageais, si de nouvelles difficultés s'élevaient, de qui prendre conseil? Il n'est pas un de mes
1.33° LlV. E. Sue. — Enfants xRouviis. — Éd. J. Roukf et C'<=. 133® LiV.
amis à qui je puisse confier ce qui m'est arrivé pendant cette nuit étrange; à un frère... même... je ne l'avouerais pas. Et vous m'abandonneriez?... Non, non, les hommes comme vous sont généreux et compatissants jusqu'au bout. Oh ! n'est-ce pas, n'est-ce pas que je vous verrai encore?...
Et d'avance... je vous le jure sur l'honneur... jamais je ne me permettrai la moindre question sur les causes extraordinaires qui vous, ont amené près de moi... mais qu'au moins j'emporte l'assurance de vous revoir...
— Cela est malheureusement pour moi impossible, monsieur.
— Ah! — dit le prince avec un accent de douloureux reproche, — rien ne peut vous toucher.
— Mon émotion vous dit assez, monsieur, quelle peine me cause le refus que je suis forcé de vous faire... Mais si vous le désirez, si vous croyez que, dans un cas grave, mes avis peuvent vous être bons à quelque chose, veuillez m'écrire...
— Vous écrire! — s'écria le prince, — et à quelle adresse?
— A Paris, poste restante.., mettez vos lettres au nom de... de... M. Pierre, je suppose, et je vous répondrai...
— Vous habitez donc Paris? — dit le prince de Montbar au marquis inconnu.
— Quelque lieu que j'habite, monsieur... vos lettres ainsi adressées... me parviendront. J'enverrai au bureau de poste tons les cinq ou six jours; voilà tout ce que je peux vous promettre, monsieur.
— Ah! vous êtes impitoyable!... — s'écria le prince; puis il reprit : — Pardon, monsieur, pardon... de ce mot qui vous dit mon chagrin... Pardon aussi de tout ce (jui a pu vous choquer dans notre entretien ; mais vous ferez la part de la singularité de notre rencontre... Je n'insisterai pas, monsieur; je n'ai pas l'honneur de vous connaître; je n'ai aucun droit à l'inexplicable intérêt que vous m'avez témoigné... Ce que vous avez bien voulu faire pour moi m'impose une éternelle reconnaissance. Tout ce que je regrette, et amèrement, je vous le jure, c'est que vous ne puissiez pas accepter l'offre de mon inaltérable amitié... j'en serais digne pourtant... croyez-moi.
Et comme je ne répondais rien au prince, qui s'était interrompu une seconde, dans l'espoir peut-être que j'accepterais son amitié, il reprit tristement :
— Pardon encore... pour ce dernier regret... mais du moins... votre main, monsieur... votre loyale main... qu'il me soit permis de la serrer pour la première... et pour la dernière fois.
LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS. 10o9
Et ma maiu répondit à la cordiale étreinte du prince...
Exprimer ce qu'à ce moment je ressentis de bonheur glorieux^, ineffable, est impossible... moi, pauvre valet de ce prince... l'avoir amené là... par le seul ascendant d'une âme honnête, droite et aimant le bien.
Je l'avoue : pour la première fois de ma vie, je ressentis de l'orgueil, et je me dis : — Oh ! merci à vous, Claude Gérard, mou ami, mou maître... Merci à vous, dont les enseignements, les exemples, ont épuré mon cœur et m'ont donné quelque force d'âme.
— Maintenant, monsieur, — dis-je au prince, — adieu... courage... et persévérance.
— Adieu, monsieur... — me dit-il, — et dans le cas où j'aurais à vous écrire?
— Veuillez adresser votre lettre à M. Pierre, à Paris, poste restante.
— Et vous me répondrez, n'est-ce pas? au moins cela, je vous eu conjure.
— Je vous répondrai avec empressement... avec bonheur, monsieur, soyez-en certain.
■ — Adieu donc, monsieur, puisqu'il le faut... et pour toujours, adieu. Puis, baissant la glace, il dit à Jérôme :
— Cocher... ouvrez-moi.
— Vous voulez descendre ici? — lui dis-je.
— Oui, il me semble que l'air... et un peu de marche me feront du bien... Adieu donc, monsieur; encore votre main.
Et après une dernière et affectueuse étreinte, le prince descendit de voiture, enveloppé de sou manteau, et s'éloigna.
Je supposai avec raison qu'il se rendait rue du DaupJiin, pour quitter son déguisement.
— Eh bien ! — me dit Jérôme, — êtes-vous content de votre nuit ? dites-moi un peu ça, monsieur le marquis?
— Je suis content... non comme un marquis, mais comme un roi^ mon brave Jérôme, — lui dis-je. — Maintenant, allons chez vous le plus vite possible; il faut que j'aie le temps d'ôler mon déguisement, il se fait tard.
— Bientôt trois heures du matin, — me dit Jérôme, après avoir consulté sa montre, et, remontant sur son siège, il me conduisit rapidement chez lui.
Ce matin, à cinq heures... (il y a trois heures de cela, au moment où j'écris ces lignes), je suis rentré à l'hôtel de Montbar, après avoir, pour
plus de prudence, recommandé à Jérôme de me garder un secret absolu. Si jamais qui que ce fût s'informait auprès de lui du 'pierrot qui avait conduit, il devait répondre que c'était un marquis dont il voulait cacher le nom.
J'ai regagné ma chambre sans rencontrer personne, et je termine le récit de cette nuit singulière.
Je crois, en mon âme et conscience, avoir justement agi.
Ou le prince parviendra à regagner le cœur de sa femme, et alors Régina sera heureuse selon les lois du monde... et sa position ne sera pas faussée...
Ou Régina ne consentira pas àTépreuve.que lui proposera le prince... et l'amour qu'elle a pour Just l'emportera...
Alors encore, Régina sera heureuse, car si j'ai maintenant foi dans la noble résolution de M. de Montbar, j'ai une foi non moins égale dans l'amour et dans le caractère de Just...
Ou bien enfin, Régina ayant consenti à l'épreuve, les tentatives du prince pour regagner l'affection de sa femme seront impuissantes, et l'amour de Just continuera de remplir le cœur de Régina... Alors encore le bonheur de Régina est assuré.
Maintenant, le prince suivra-t-il mes conseils ? Une fois hors de ma présence, le charme sous lequel je l'ai tenu sera-t-il rompu ? Je l'ignore... Ce soir je le saurai ; mais, quoi qu'il arrive... j'ai la parole de M. de Montbar, et j'y puis compter; Régina aura du moins aujourd'hui la preuve de l'innocence de sa mère, et ce jour sera un bien beau jour pour elle.
Oh ! qull me tarde d'être à ce soir. . . pour connaître les événements^ de cette journée si décisive dans la vie de Régina. ■
Entrevue du prince et de la princesse de Montbar.
Lettre au baron de Noirlieu. — Un cocher formaliste. — L'innocence de la mère de Régina
est reconnue. — Réconciliation.
17 février 18...
Il est minuit... me voici seul... cette journée est achevée.
Rassemblons bien mes souvenirs.
Je suis descendu à huit heures pour faire V appartement de ma maîtresse ; vers les neuf heures, M"^ Juliette est venue me trouver dans le parloir et m'a dit :
— Bonjour, monsieur Martin ; vous prendrez garde de faire du bruit dans la galerie des tableaux.
— Est-ce que madame la princesse est indisposée ?
— Un peu... elle a été toute la nuit d'une agitation extraordinaire... elle avait les nerfs si agacés... qu'elle m'a sonnée deux fois pour lui préparer de l'eau de fleur d'oranger...
— Hier, pourtant, madame ne paraissait pas souffrante.
— ■ Elle n'était pas très bien... elle a passé une partie de la soirég^à écrire... et quand elle s'est couchée, elle avait l'air bien abattu. Tenez, Martin, — ajouta tout bas Juliette d'un air mystérieux, — voulez-vous que je vous dise r
— Eh bien?
— Il se passe dans la maison quelque chose... — • Quoi donc ?
— Je n'en sais rien... — mais je suis sûre que je ne me trompe pas, et qu'il y a quelque anguille sous roche.
■ — Mais qui peut vous faire supposer cela ?
— Quand ce ne serait que ce que vient de médire le vieux Louis! Le prince a fait demander à madame si elle pouvait le recevoir ce matin ; voilà, depuis bien longtemps, la première fois que monsieur viendra chez madame le matin... et puis... la tristesse de madame... ses nerfs agacés... •Tp. vous dis, Martin, qu'il y a quelque chose.
Le prince suit mes conseils, ai-je pensé, curieux de voir ainsi se dérouler peu à peu devant moi les événements que j'avais, pour ainsi dire, préparés pendant la nuit.
— Enfin, — dis-je à Juliette, — s'il y a du nouveau, nous verrons bien...
— Nous serons pour cela aux premières loges... Tout ce que je désire, c'est qu'il n'y ait rien de fâcheux pour madame; elle est si bonne !... Enfm, — me ditM'"° Juliette en se retirant, — faites toujours le moins de bruit possible dans la galerie de tableaux.
— Soyez tranquille, mademoiselle.
A onze heures et demie, la princesse m'a sonné.
Elle n'était pas en robe de chambre, comme à l'ordinaire, mais habillée. Elle portait une robe noire montante, qui faisait ressortir encore l'excessive pâleur de son visage abattu. Elle paraissait très préoccupée, très inquiète ; elle m'a dit :
— M. de Montbar viendra tout à l'heure chez moi... Excepté pour lui, je n'y suis pour personne, absolument pour personne. Vous entendez?
— Oui, madame la princesse.
Et comme je me retirais, elle a ajouté :
— Restez dans le salon d'attente pour veiller à cet ordre, et être là si j'ai besoin de vous
— Oui, madame la princesse.
Et je me suis éloigné.
J'avais à peine laissé retomber les portières, que j'entendis Régina s'écrier en se parlant à elle-même :
— Au moins tout va se décider... aujourd'hui.
D'après l'ordre de ma maîtresse, je suis resté dans le salon, au lieu de monter m'habiller de noir comme d'habitude, et quitter la veste de coutil rayé et le grand tablier blanc à bavolet triangulaire, que je porte pour mon service du matin.
Je me rappelle cette particularité puérile, parce qu'elle a été cause d'une observation que m'a adressée le prince, observation singulière dans la disposition d'esprit où il devait se trouver, mais qui ne m'étonna cependant que médiocrement, sachant sa sévérité pour la tenue des gens de sa maison.
A midi moins un quart on a sonné, j'ai ouvert.
C'était le prince...
11 tenait à la main le portefeuille que je lui avais remis pendant la
nuit... Le prince était, comme Régiua, d'une pâleur extrême; il me fut facile de lire sur sou visage la violence des émotions dont il devait être agité.
— M"^° de Monlbar est chez elle? — me dit-il avec an accent plus affirmatif qu'interrogatif ; puis jetant les yeux sur mon malheureux tablier, il me dit sévèrement : — Il est incroyable qu'à cette heure vous soyez encore en tablier dans le salon de M""^ de Montbar...
— Prince... c'est que... madame...
— Il suffit... pas de raisons, allez vous habiller convenablement, — me dit le prince avec hauteur en m'interrompant. Puis il ajouta : — M"'^ de Montbar est chez elle ?
— Oui, prince...
Et il entra précipitamment dans le premier salon, dont il ferma la porte.
J'ai eu tort de m'étonner de ce que le prince, au moment d'avoir avec sa femme un entretien de la dernière importance, eût pensé à remarquer V inconvenance de mon costume, car, je puis le dire, presque aussi intéressé que lui dans Tentretien qu'il allait avoir avec la princesse, je n'ai pu résister au singulier plaisir de m'appesantir sur cette idée :
— Quel étonnement pour le prince, — ai-je pensé, — s'il savait que ce pauvre valet, auquel il vient de parler avec une si dédaigneuse dureté, est ce même homme à qui ce matin, à trois heures, il demandait presque comme une grâce de lui serrer la main, et auquel il exprimait si amèrement sont regret de ne pouvoir nouer avec lui une inaltérable amitié!...
Je l'avoue, la joie puérile que m'a causée cette singularité m'a distrait un moment des graves intérêts auxquels j'avais tant de part; mais bientôt, ramené à des pensées plus sérieuses, j'ai écouté moralement, si cela peut se dire, ce qui se passait dans le parloir entre le prince et sa femme, car matériellement je ne pouvais rien entendre ; toute tentative à ce sujet eût été imprudente... Et d'ailleurs... à quoi bon... ne savais-je pas le sujet... presque les termes de cet entretien?
J'étais là, me disant : A ce moment sans doute Régina doit parcourir ces lettres que j'ai traduites avec tant de peine; peut-être elle porte ses lèvres à celte petite médaille qui a appartenu à sa mère... peut-être enfin elle lit d'un regard avide le résumé clair et rapide de cette mystérieuse aventure, écrite par moi d'une écriture soigneusement contrefaite. . . .
Je touchais enfin à ce but poursuivi depuis si longtemps. Malgré moi une sorte de rapide hallucination me présentait toutes les phases de mon amour, depuis ma première entrevue avec Régina dans la forêt de Chantilly... jusqu'à aujourd'hui: en résumant ainsi l'active influence qu'il
m'avait été donné d'exercer sur la vie de cette belle jeune femme, si hautement placée, j'ai songé avec une sorte de frayeur que ces joies si pures que je goûte à cette heure, j'avais été sur le point, dans ma sauvage ardeur sensuelle, de les sacrifier à une violence infâme qui m'eût conduit à l'ignominie ou au suicide.
Mais combien j'ai eu à lutter, à souffrir... combien, hélas! j'aurai à souffrir encore !... car j'aime toujours Régina... je l'aime plus passionnément que jamais. Oh ! cet amour ne finira qu'avec ma vie...
Soudain la sonnette de la princesse a violemment retenti; j'ai couru au parloir. Au moment où j'allais y entrer, j'ai entendu ces mots dits par Régina à son mari avec entraînement :
— Ah ! Georges, le dévouement de ma vie tout entière ne m'acquittera jamais envers vous !
J'ai craint, en entrant aussitôt, de laisser deviner mon émotion, car ces paroles de Régina, ou plutôt le sentiment d'ineffable reconnaissance qu'elles exprimaient, n'était-ce pas au vengeur de la mémoire de sa mère, et par conséquent à moi... qu'elles s'adressaient? Je suis donc resté une seconde derrière les rideaux des portières; puis, les soulevant à demi :
— Madame la princesse a sonné ?
— Oui... attendez... — m'a-t-elle dit vivement, en ployant en hâte une lettre qu'elle venait d'écrire. Les joues de Régina étaient colorées, ses yeux, humides de larmes, brillaient d'une joie radieuse.
Le prince, debout devant la cheminée, et extrêmement pâle, se trouvait sous l'empire d'une émotion telle, que je remarquai le tremblement involontaire dont toute sa personne était agitée; pourtant, malgré ces tressaillements, malgré cette pâleur, un bonheur contenu se lisait sur ses traits... Il espérait... sans doute.
Régina, finissant de cacheter une lettre qu'elle venait d'écrire, m'a dit d'une voix pour ainsi dire palpitante de joie :
— Cette lettre... chez mon père... à l'instant et à lui-même^ entendezvous? à lui-même. Ma voiture est attelée... prenez-la... pour être plus tôt arrivé... Ne perdez pas une minute... pas une seconde...
— Je ferai observer à madame la princesse...
— Quoi ? — me dit-elle impatiemment.
— Que peut-être M. Melchior ne voudra pas me laisser arriver jusqu'à M. le baron...
— C'est vrai, — dit Régina, en se retournant vers son mari ; — vous le voyez bien, il vaut mieux que j'y aille moi-même. Faites vite avancer ma voiture, — me dit-elle.
— Je vous assure, — dit le prince, — que, dans l'état de faiblesse
« — Partez vite, Martin, et faites tout votre possible. » (Page lOGG.)
OÙ est votre père, votre présence inattendue, et surtout... dans cette circonstance, — ajouta-t-il en appuyant sur ce mot, — peut lui causer la plus dangereuse révolution. Votre lettre, au contraire, le préparera à votre visite... et cela vaudra infiniment mieux pour lui... croyez-moi.
— Vous avez peut-être raison... Mais pourtant si Melchior, et vous connaissez cet homme, ne veut pas laisser arriver Martin auprès de mon père?
134® LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C". 134» LiV.
1066 LES MISÈRES DES FiNFANTS TROUVÉS.
— J'irais bien moi-même, dit le prince en réfléchissant, — mais l'inconvénient serait le même... Je m'y résoudrai pourtant si votre lettre ne peut être remise entre les mains de votre père. Mais il me paraît impossible qu'elle ne le soit pas. — Puis, s'adressant à moi, M. de Monlbar me dit impérativement : — Il faut que vous remettiez cette lettre entre les mains de M. de Noirlieu, entendez-vous? — il le faut...
— Prince... je tâcherai, — dis-je humblement.
— Il ne s'agit pas de tâcher, — reprit le prince avec hauteur. — il faut que cela soit. Vous insisterez auprès de Melchior; vous exigerez, en lui disant que vous avez l'ordre de M""^ de Montbar... et à moins que vous ne soyez d'une maladresse sans pareille...
— Prince... ce ne sera pas ma faute si je ne...
— Assez... — me dit durement M. de Montbar.
— Partez vite, Martin, et faites tout votre possible, — m'a dit la. princesse avec bonté, trouvant sans doute le prince bien sévère pour moi; — d'une façon ou d'une autre, revenez ici en toute hâte. Et je vous l'ai dit, prenez ma voiture
— Oui, madame la princesse.
— Et montez-y convenablement, — ajouta le prince.
Et comme je le regardais, ébahi de cette recommandation, il haussa les épaules et me tourna le dos.
A peine étais-je sorti du parloir, que j'entendis M. de Montbar dire à Régina, en parlant évidemment de moi :
— Mais il est stupide !
— Ce n'est pas un aigle... mais il est probe et zélé, — a répondu ma maîtresse.
La dureté du prince à mon égard n'avait pas été au delà des bornes d'une de ces réprimandes, un peu trop sévères peut-être, que l'on adresse journellement à mes pareils ; mais le cœur de l'homme est ainsi fait, ou plutôt l'habitude de la réflexion et de l'observation était portée chez moi à un tel point, que j'eus d'abordun vif ressentiment des hautaines paroles de M. de Montbar; bien plus, d'un point de départ aussi puérile en apparence, j'arrivai d'induction en induction à me demander si le prince était vraiment digne de la généreuse commisération et de l'affectueux intérêt dont je lui avais donné tant de preuves pendant la nuit ; s'il méritait enfin le service immense que je lui avais rendu en lui confiant les papiers de famille qui avaient déjà eu tant d'influence sur ses relations avec la princesse.
Je me demandai cela, non pas parce que M, de Montbar m'avait traité durement et trouvé stu'pide, non pas parce qu'au moment de son
LES MISÈr.ES DES ENFANTS TUOUVES. 1067
entrevue avec Régina, entrevue capitale pour lui (ceci m'est alors aussi revenu à l'esprit), il avait pu songer à me reprocher rudement Vinconvenance de mon tahlier du matin, mais parce qu'un homme aussi heureux que me semblait l'être M. de Montbar, après avoir entendu la princesse lui dire que le dévouement de sa cie entière ne suffirait ims à l'acquitter envers lui, devait, selon moi, dans un pareil moment, ne trouver, même pour ses serviteurs en faute, que des paroles d'indulgence, de bonté... car ceux-là chez qui le bonheur n'éveille pas de sentiments remplis de mansuétude, ceux-là ne sont pas complètement dignes d'être heureux.
En réfléchissant à ce jugement que je portais sur M. de Montbar, je me demandai encore si, malgré moi, et à mon insu, je n'obéissais pas à un ressentiment d'amour-propre blessé, si ma susceptibilité n'aurait pas été irritée par la dure réprimande du prince.
En vain je me suis interrogé sévèrement à ce sujet : la dureté de M. de Montbar, en tant que symptôme et en m'isolant complètement, m'a laissé une impression mauvaise sur la bonté de son cœur.
Toutes ces pensées me sont venues en moins de temps qu'il ne m'en faut pour les écrire. Je descendais de ma chambre où j'étais allé mQvêtir convenaUement (ainsi que disait le prince) pour me rendre chez M. de Noirlieu, lorsque je rencontrai le bon vieux Louis, tout joyeux de la joie que son maître n'avait pas sans doute cachée devant lui; la rencontre venait à propos, car je me trouvais très embarrassé au sujet de la recommandation du prince, qui m'avait dit de monter convenaUement dans la voiture de sa femme.
— Monsieur Louis, — lui dis-je, — j'ai à vous demander vite un conseil.
— De quoi s'agit-il, mon cher ami?
— M""" la princesse m'envoie chez son père avec une lettre si pressée, si importante, à ce qu'il paraît, que j'ai ordre de prendre la berline de madame. Dois-je monter derrière, à côté du cocher, ou dans la voiture?
— Dedans, mon cher ami, dedans, — me répondit le vieux Louis d'un air capable, — car vous n'êtes pas de livrée, vous êtes chargé d'une commission très importante... C'est comme lorsque le prince m'a envoyé porter la corbeille de mariage chez M"® de Noirlieu... je suis monté avec le coffret de diamants dans la berline attelée en gala. Mais, bien entendu, selon le respect que l'on doit à ses maîtres, je ne me suis assis que sur le devant de la berline, tandis que les autres présents suivaient dans le coupé aussi attelé en gala... C'est donc dedans, mon cher ami... qu'il faut monter.
1068 LES- MISÈRES DES ExNFANTS TROUVÉS.
— Merci, monsieur Louis.
J'allais courir aux écuries, lorsque le formaliste vieillard me retint par le bras et me dit, en paraissant attacher la plus grande importance à cette recommandation :
— Et surtout, je vous le répète, ne vous asseyez que sur le devant de la voiture; sans cela vous prendriez une liberté impardonnable...
— Soyez tranquille, monsieur Louis; maintenant que vous m'avez averti, je suis incapable d'un pareil manque de respect.
J'avais déjà descendu quatre marches, lorsque le vieux Louis me rappela d'un air effaré en ^'écriant :
— Martin... écoutez donc?... Ah! mon Dieu, j'avais encore oublié cela...
— Quoi donc, monsieur Louis?
— Et surtout... surtout... recommandez bien à maître Johnson (c'était le premier cocher du prince), recommandez-lui bien, s'il l'oubliait, ce que je ne crois pas, il a servi dans de trop bonnes maisons pour cela, de lever, lorsque vous serez monté, les 'persiennes de la voiture par-dessus les glaces des portières, absolument comme lorsqu'il revient k viJe.
— Et pourquoi donc cela, monsieur Louis? — ajoutai-je, curieux de savoir la cause de cette autre coutume d'étiquette, sans doute.
— Parce que, lorsque l'on voit levées les persiennes d'une voiture et qu'il n'y a ])as de valet de pied derrière, cela signifie que les maîtres ne sont pas dans le carrosse. Comprenez -vous... l'importance de la chose ?
— Certainement, monsieur Louis, et je ne l'oublierai pas, — disje en descendant rapidement l'escalier, pendant que, penché sur la rampe et faisant de ses deux mains un porte-voix, Louis me répétait à demivoix ?
— Et surtout... asseyez-vous sur le devant.
— Oui, monsieur Louis, — lui dis-je aussi à demi-voix, et je me dirigeai vers les écuries.
La berline était attelée, les palefreniers veillaient à la tête des chevaux, car M. le premier cocher n'attelait jamais lui-même, et ne montait sur son siège qu'au dernier moment. Du reste, M. Johnson, en véritable cocher anglais, était, ainsi que l'avait prévu le vieux Louis, scrupuleux observateur de l'étiquette; je n'eus besoin de lui faire aucune recommandation, car, apprenant que je montais dans la berline, il ordonna aussitôt à l'un de ses gens d'écurie de lever les persiennes. Ceci fait, l'un des palefreniers lui remit son fouet, l'autre les guides, jusqu'alors repliées
sur l'une des sellettes des harnais, et l'important personnage, presque aussi gros que M. Dumolard, et dont la large face rubiconde était encadrée d'une perruque blanche à boudins, monta pesamment sur son siège, et nous partîmes pour le faubourg du Roule, où demeurait M. de Noirlieu.
Du reste, fidèle à mon devoir, je m'assis consciencieusement sur le devant de cette voiture vide; malgré mes préoccupations, je n'ai pu m'empècher de sourire en songeant au déploiement de toutes les formalités domestiques à propos de ma montée dans la voiture de la princesse, et, comme point de comparaison extrême, je me suis rappelé le docteur Clément, cet homme si grand par le coeur et par la pensée, ce millionnaire sublime, me faisant, au sortir de l'Hôtel-Dieu, asseoir à ses côtés dans son fiacre, et avec quelle respectueuse émotion je pris place près de lui.
Et c'est pourtant dans la minutieuse observance d'une foule de coutumes oiseuses, de distinctions puériles, dont j'avais fait l'apprentissage pendant mon séjour à l'hôtel de Montbar, que beaucoup de gens, et même de très bons esprits, voient ce qu'ils appellent les hases de la hiérarchie sociale... les conditions indispensables du respect des petits envers les grands... C'est une grave erreur. J'ai mille fois entendu avec quelle suprême insolence, avec quelle satirique audace, il était parlé des maîtres les plus inexorables sur l'observance du code domestique, tandis que d'autres maîtres d'une affabilifé familière savaient pourtant, par le seul ascendant d'un noble et grand caractère, ou d'une haute valeur personnelle, imposer à leurs serviteurs des habitudes de déférence, de respect, absolument égales en la présence ou en l'absence du maître ; d'oià j'ai conclu encore, d'après mon expérience personnelle, que rien n'est plus faux que le fameux axiome : // n'est jjas de héros ou de grand homme four son valet de charnlre.
De faux grand homme, de faux héros, soit; mais la véritable grandeur d'àme ou d'esprit s'impose, au contraire, peut-être davantage encore dans l'intimité domestique. Je n'oublierai jamais avec quelle vénération touchante un simple et honnête garçon, qui était au service de M. le vicomte de Chateaubriand, me parlait de cet homme illustre, aussi admirable par le coeur, par le caractère, que par le génie.
— Mon Dieu! quand nous 'parlons de M. le vicomte, — me disait ce digne garçon avec une naïveté charmante, — nous en parlons toujours comme s'il nous écoiitait! (Historique.) Hélas! M"* Astarté traitait bien autrement son ministre et sa ministresse^ qu'ils fussent là ou qu'ils n'y fussent pas.
C'est à dessein, et non sans lutte, que je m'appesantissais sur ces réflexions, sur ces souvenirs, pendant mon trajet de l'hôtel de Montbar chez M. de Noirlieu... Je voulais échapper à des pensées que je ne sentais que trop sourdre en moi, car la voiture où je me trouvais était celle de Régina, et, là encore, j'aspirais ce parfum particulier aux vêtements de ma maîtresse, philtre toujours enivrant... toujours dangereux pour moi.
Nous arrivâmes chez M. de Noirlieu; je laissai la voiture à la porte, j'entrai, et, comme toujours, Melchior s'apprêtait à me donner sa courte audience sur le perron du vestibule.
— Monsieur Melchior, — lui ai-je dit, — j'ai une lettre de M"^ la princesse à M. le baron... à lui-même!... ce sont les ordres de ma maîtresse.
Le mulâtre sourit dédaigneusement et haussa les épaules.
— Il ne s'agit pas, monsieur Melchior, de hausser les épaules, — dis-je en élevant la voix, — la commission dont madame m'a chargé est si importante et si pressée, qu'elle m'a dit de prendre sa voiture.
— Sa voiture ! — dit Melchior très surpris.
— Oui, j'en descends à l'instant même : elle est à la porte... ainsi conduisez-moi à l'instant auprès de M. le baron, à l'instant.
— Impossible! — me repondit rudement Melchior.
— Impossible?...
— M. le baron est souffrant et ne reçoit personne.
— Écoulez-moi bien, monsieur Melchior, — m'écriai-je, impatienté de ce mauvais vouloir, — si, à l'instant, vous n'obéissez pas... aux ordres de ma maîtresse...
— Eh bien ?
— Je vous prends par les deux épaules, comme cela. — et je fis ce que je disais, — je vous fais tourner comme ceci, — et j'agis en même temps que je parlais; — puis j'entre dans la maison eu appelant de toutes mes forces M. le baron... il me répoudra... et je lui remettrai ma lettre.
Ce disant, je lis en effet pirouetter Melchior, qui, par son âge et sa stature, ne pouvait lutter avec moi, et je m'élançai dans la maison en criant de toutes mes forces :
— Monsieur le baron ! Monsieur le baron !
— Malheureux! — dit le mulâtre eu courant après moi, — vous tairez-vous ?
Mais, déjà engagé dans uu long corridor, je redoublais mes appels,
en prêtant l'oreille de temps à autre. Enfin, j'entendis une voix faible s'écrier :
— Quel est ce bruit? qui m'appelle? qu'est-ce que cela? Melchior... Melchior... oîi es-tu?
Je traversai un salon, j'ouvris une porte, je me trouvai en présence de M. de Noirlieu, qui venait de se lever du fauteuil où il était assis.
Le mulâtre, pâle de rage, arrivait derrière moi; je me hâtai de donner la lettre de la princesse au baron, en lui disant :
— Monsieur le baron... c'est une bonne nouvelle, sans doute, car madame avait si grande hâte de vous la donner, qu'elle m'a envoyé dans sa voiture...
Et pendant que M. de Noirlieu décachetait la lettre d'une main tremblante, j'ajoutai ;
— Je demande pardon à monsieur le baron du bruit que j'ai fait pour parvenir jusqu'à lui; mais M. Melchior n'a pas voulu me laisser arriver auprès de monsieur le baron... et...
M. de Noirlieu ne me laissa pas achever. A peine eut-il lu la lettre de Régina, lettre très courte sans doute, qu'il pâlit, rougit, trembla, donna enfin les signes de la plus profonde émotion et s'écria d'une voix entrecoupée :
— Mon Dieu... elle dit en être sûre!... une révélation... aujourd'hui!... je pourrais l'aimer encore... l'aimer toujours. Ahl c'est trop à la fois... si cela était vrai... Mais non... non... c'est impossible... pourtant elle ne demande qu'à venir... pour me convaincre... pour me prouver...
Et le vieillard, dont les larmes coulèrent, mettant ses deux mains sur son visage, se laissa retomber dans son fauteuil.
— Monsieur le baron... qu'avez- vous? — s'écria Melchior, en courant à son maître.
Et il ajouta, en me jetant un regard furieux :
— Voyez-vous, misérable, ce que vous avez fait?...
— Je crois qu'il n'y a pas de mal, monsieur Melchior, — lui dis-je, — au contraire...
En effet, cette première émotion passée, le vieillard, se levant droit, la démarche ferme, au lieu d'être affaissé par le chagrin ainsi que je l'avais vu jusqu'alors, dit à Melchior :
— Vite... mon chapeau... un manteau.
— Gomment! — dit Melchior stupéfait, — monsieur le baron... veut...
Et, sans lui répoudre, M. de Noirlieu me dit :
— La voilure de ma fille... — et il s'arrêta un moment sur le mot comme s'il éprouvait un bonheur extrême à le prononcer.
— La voiture de ma fille est là? — repril-il.
— Oui, monsieur le baron.
— Elle n'y serait pas, d'ailleurs, que je l'attendrais, — se dit-il à lui-même. — Allons...
Puis, se retournant vers Melchior :
— Eh bien! ce chapeau? ce manteau?
— Comment ! — dit le mulâtre, — monsieur le baron est en robe de chambre, et il veut...
— J'ai bien le temps de m'habiller! — répondit le vieillard. — Voyons, vite, un chapeau... un manteau.
— Mais, monsieur le baron, — dit le mulâtre, — ce n'est pas sérieusement que...
— M'avez-vous entendu? — dit le baron en se redressant et d'une voix si résolue, si impérieuse, que le mulâtre sentit qu'il eût été pour lui dangereux d'insister plus longtemps.
— Vous m'apporterez ce que je vous demande dans la voiture, — dit le vieillard à Melchior. — Je ne veux pas perdre une seconde.
Et il marcha devant moi d'un pas si alerte, si assuré, que j'avais peine à le suivre. Il descendit le perron avec une légèreté juvénile. Melchior arriva tout essoufflé, le manteau sur le bras et le chapeau à la main, au moment où le baron, peu soucieux d'être vu nu-tête et vêtu d'une redingote de flanelle grise, allait sortir dans la rue. A peine il donna à Melchior le emps de lui jeter le manteau sur les épaules. J'ouvris la portière, il s'élança dans la voiture, et me dit :
— Vite., vite... à l'hôtel!
M. de Noirlieu avait compté sans l'étiquette.
M. le premier cocher était resté sur son siège dans une immobilité automatique, ses guides dans sa main gauche, le manche de son fouet appuyé sur son genou droit.
— Vite à l'hôtel! — lui dis-je.
Mais M. Johnson, maintenant toujours ses chevaux en place, et regardant toujours devant lui, me répondit, impassible, avec son flegme britannique, sans même tourner la tête de mon côté :
— Bas les persiennes...
— Mais, monsieur Johnson...
— Bas les persiennes... pour le gentleman, — me répondit-il, sans plus bouger qu'un homme de cire.
Je compris alors que M. de Noirlieu me remplaçant dans la berline,
LES MISÈRES DES EiNFANTS TUOUVÉS.
« ... Je pus facilement tout entendre... » (Page 1076.)
l'étiquette voulait que les persiennes, levées pour moi. ru^sent baissées ^ouv \m gentleman, comme disait M. Johnson; aussi, à la cruelle impatience du baron, je rouvris la portière pour accomplir la formalité voulue; ensuite de quoi la voiture partit subitement comme par la détente d'un ressort; je montai cette fois modestement derrière... après avoir recommandé au cocher d'aller très vite, recommandation accueillie d'ailleurs par M. Johnson avec une souveraine indifférence; il craignait avant
135® LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'«. 1358 ^jy^
tout de désunir, en la pressant, l'allure lente, régulière, admirablement cadencée de ses grands et magnifiques carrossiers; d'ailleurs, ce précieux cocher savait sans doute ce que j'avais entendu souvent dire à Tiiôtel : — « Que rien ne sentait plus son bourgeois, son homme de Bourse ou de négoce, ({u une voiture qui, brûlant le pavé, avait ainsi Valr de courir les affaires, le bon goût voulant au contraire que l'homme de loisir n'eût jamais l'air d'être pressé... »
M. de Noirlieu, dans sa dévorante impatience d'arriver auprès de sa fille, dut maudire l'inexorable 5«wir-'yi??r<? de M. Johnson, car nous mîmes plus d'une demi-heure à nous rendre du faubourg du Roule à l'hôtel de Montbar.
Enfin la voiture entra dans la cour, j'ouvris la portière à M. de Noirlieu; il monta si rapidement l'escalier, que j'eus à peine le temps de le rejoindre et de le précéder chez la princesse. J'arrivai cependant encore à temps pour pouvoir annoncer avec un sentiment de glorieux bonheur :
— Monsieur le baron de Noirlieu.
— Mon père... — s'écria Régina en voyant entrer M. de Noirlieu, ('t elle se jeta dans ses bras au moment oii j'ai laissé retomber les ridoap.x dos portières.
Visile du capitaine Jusl. — L'amour et le devoir.
Une demi-heure environ après l'arrivée de M. de Noirlieu, le prince csl sorti de chez Régina, Fair pensif, presque satisfait; il m'a dit, et il a eu de la peine à me dissimuler l'espèce de joie triomphante qu'il ressentait sans doute 'en me donnant cet ordre :
— M"'" de Montbar n'y est pour personne, excepté pour le capitaine Clément,
Et le prince a quitté l'appartement.
Sachant sans doute par Régina que Just allait venir, peut-être M. de Montbar attendait-il d'elle un sacrifice héroïque. Peut-être, dans l'entraînement de sa reconnaissance, lui avait-elle déjà promis de rompre avec Just. Enfin avait-il dû venir aujourd'hui et à cette heure? ou bien la princesse lui avait-elle écrit pendant mon absence? Je l'ignore encore. Peut-être allait-elle demander à Just de s'éloigner pendant quelque temps...
A cette pensée, je me suis senti saisi d'une grande compassion pour Just... qu'un coup imprévu allait si cruellement frapper. Je me suis presque reproché d'avoir agi ainsi que j'avais fait... mais la conscience d'avoir accompli im devoir m'a rassuré... car si le prince parvient à regagner le cœur de sa femme, à lonJieur égal... Régina, du caractère dont je la sais, vivra plus heureuse avec son mari qu'avec son amant, parce qu'elle pourra porter le front haut ce bonheur légitime.
Vers les cinq heures, M. de Noirlieu est sorti, accompagné de la princesse, qui ne l'a quitté qu'au bas du perron. La sérénité qui brillait dans les traits du vieillard me disait assez qu'il avait trouvé irrécusables, ainsi qu'elles l'étaient, les preuves de l'innocence de M'"" de Noirlieu.
En remontant chez elle, Régina m'a dit :
— Je n'y suis absolument que pour M. Just Clément ; mettez de la lumière chez moi. Il est inutile que vous me préveniez pour le dîner. M"" Juliette me servira, si plus tard j'ai besoin de quelque chose; des que M. Just Clément sera arrivé, vous me l'annoncerez.
— Oui, madame la princesse.
107G LE< MISÈRFS DES ENFANTS TilOUVES.
A six heures moins un quart, le capitaine est arrivé; il pressentait quelque grave événement, car il m'a dit en entrant, d'un air alarmé :
— Est-ce qu'il est arrivé quelque chose à la princesse?
— Non, monsieur Just... rien que je sache...
— Je respire... — a-t-il dit à demi-voix, et son visage s'est éclairci.
— Pauvre Just ! — ai-je pensé.
— Voulez-vous m'annoncer chez la princesse? — m'a- t-il dit.
— Oui, monsieur Just.
Et je l'ai introduit dans le parloir.
J'étais décidé, quoi qu'il pût m'en arriver, à écouter cette fois l'entretien de Just et de Régina, non par une basse curiosité, mais parce que, dans leur intérêt même, il m'était nécessaire de savoir leur résolution.
J'avais heureusement une excuse et un prétexte dans le cas où mon indiscrétion eût été surprise; c'était de paraître apporter seulement alors de la lumière dans le premier salon.
Dès que Just fut entré, j'allai donc vite chercher une lampe que je plaçai à ma portée, sur une console, prêt à la prendre en main au besoin, comme si j'arrivais seulement à l'instant. En me tenant d'ailleurs au milieu de cette pièce, je pus facilement tout entendre... L'épaisseur des portières voilait à peine la voix de Just et de Régina.
Régina était restée quelques moments silencieuse; lorsque je rentrai dans le premier salon, j'entendis Just dire à la princesse avec anxiété :
— Régina, mon Dieu, qu'avez-vous donc? Après votre billet... si laconique... cette pcàleur... ce silence...
— Just... écoutez-moi... Ce matin... on m'a remis entre les mains la preuve de rinnoccuce de ma mère...
— Vrai ?... — s'écria Just dans une sorte de transport. Puis il ajouta, d'une voix émue :
— Tenez, je crois que je ressens cela... aussi profondément que vous... Vous devez être si heureuse... Mais ce bonheur a quelque chose de si saint, de si austère... que maintenant je comprends votre émotion...
— Les preuves de l'innocence de ma mère étaient si évidentes, — reprit Régina d'une voix de plus en plus altérée, — qu'il y a quelques instants encore mon père était ici plus tendre qu'il ne l'a jamais été... il me parlait de ma mère avec des larmes d'admiration.
— Enfin, voilà donc vos derniers chagrins oubliés...
— Just... de grâce... écoutez encore... Celui-là... qui a ainsi vengé la mémoire de ma mère... celui-là qui... mérite de ma part... une reconnaissance...
— Éternelle... inaltérable!... — s'écria Just, — car je sais aussi, moi,
LES WISEliES DES EXFA.MS TIIÛUVÉS. 1077
ce que vous avez souffert. Combien de fois la perte de l'affection de votre père, le souvenir de l'outrage qui pesait sur la mémoire de votre mère n'ont-ils pas attristé les joies les plus pures de notre amour! Aussi, votre reconnaissance, Régina, je veux la partager... Ce n'est pas à vous seule d'acquitter cette dette sacrée...
— Arrêtez! — s'écria Régina. — 0 mon Dieu!... on dirait d'un piège que j'ai tendu à sa générosité... — ajouta-t-elle en tremblant.
— Un piège?... à ma générosité! ! !
— Savez-vous quel est celui à qui je dois cette reconnaissance inaltérable que vous voulez partager ? '
— Achevez...
— • Du courage... mon Dieu!... c'est...
— C'est?...
— Mon mari.
Il y eut un moment de nouveau et profond silence, pendant lequel il me sembla entendre les pleurs étouffés de Régina.
— C'est votre mari... eh bien! — reprit Just d'une voix étonnée, — pourquoi ces larmes? pourquoi ces craintes, Régina?... Pourquoi m'avoir interrompu?... Je vous le dis encore : ce n'est pas à vous seule d'acquitter cette dette sacrée envers celui à qui vous devez... le plus heureux, le plus beau jour peut-être de votre vie... Pourquoi donc, moi qui ai partagé vos joies, vos peines, ne partagerais-je pas aussi votre reconnaissance pour M. de Montbar?
— Pourquoi? — s'écria Régina, voyant avec frayeur combien Just se doutait peu de ce qu'elle avait à lui apprendre, — pourquoi ? parce qu'il est, hélas! des choses que vous ne soupçonnez pas...
— De grâce... parlez... Régina.
— Depuis le retour de mon mari, vous le savez, ma position était devenue intolérable... Dissimuler mon amour pour vous... quand cet amour remplissait mon cœur... ma vie... je ne le pouvais plus... Il m'est aussi impossible de cacher ce qui est vrai, que de dire ce qui est faux... Aussi j'ai franchement avoué à mon mari, qu'au point où eu étaient venus mes rapports avec lui, depuis un an, une séparation sans bruit, sans scandale, ainsi qu'il convient à des gens comme nous, était nécessaire... inévitable.
— Ce projet, nous en avions souvent causé... mais pourquoi ne m'avoir pas averti?...
— Eh ! mon Dieu ! à quoi bon vous tourmenter de ces pénibles discussions? Je ne voulais vous en parler que pour vous dire : Tout est arrangé... nous sommes libres...
1078 LKS MISÈRES DES ENFAMS TIlOUVÉS.
— Cette séparation? — dit Just sans cacher sou anxiété, — il s'y refuse ?
— Il a ''té admirable de générosité, — reprit Régina avec accablement ; • — il ne veut pas que la reconnaissance qu'il a droit d'attendre de moi influe en rien sur ma résolution de me séparer de lui... Si j'y persiste... demain il part pour l'Italie... et me rend ma liberté... se confiant, pour le ménagement des convenances, à ma délicatesse... à la vôtre, Just... il l'a dit...
— Celte conduite est digne et noble... je l'avoue, — dit Just avec émotion, — mais alors...
— Mais alors, n'est-ce pas, — s'écria Régina, — il est inexplicable que je ne vous dise pas : Nous sommes libres, réalisons ce rêve... si beau... si éblouissant que nous osions à peine y arrêter les yeux? qui nous retient? Mon mari me rend ma liberté... j'ai retrouvé la tendresse de mon père... la mémoire de ma mère est vengée... Just. . mon bienaimé... je suis enfin à vous... à toujours... à tout jamais!!...
— Régina... vous m'effrayez... est-ce du délire?... mon Dieu!...
■ — Non, ce n'est pas du délire... mon mari m'aime... comprenezvous, maintenant?
— Il vous aime! — dit Just comme s'il n'avait pu croire à ce qu'il entendait.
— Oui... il m'a toujours aimée, toujours passionnément aimée... — ■ Lui ! — s'écria Just avec une expression de doute amer.
— Ah! j'ai fait tout au monde pour ne pas le croire... allez!... — s'écria Régina; — mais comment résister à ses larmes, à ses aveux si... écrasants pour lui... et pourtant... touchants à force de franchise et de repentir... comment ne pas croire à son accablement, à son désespoir si vrai... à sa résignation si navrante; comment ne pas croire?... Eh! mon Dieu, Just! à quoi bon vous dire tout cela?,., il fallait bien qu'il fût sincère... Je tremblais d'être convaincue, et je le suis...
Il y eut un nouveau silence.
Just reprit le premier la parole.
— Et qu'exige M. de Montbar?
— Il n'exige rien... il ne demande rien... il supplie... voilà tout... Oui... après le service immense qu'il m'a rendu... oui, après m'avoir convaincue, prouvé qu'il m'a tendrement aimée... il implore... Hélas! c'est là sa force...
— Et que demande-t-il? — reprit Just d'une voix altérée.
— Il me sup]jlic... de me laisser aimer, de lui laisser l'espoir... de regagner mon amour... « Si cette tentative est vaine, — m'a-t-il dit,—
eh bien ! mon surt s'accomplira... vous n'entendrez jamais parler de moi... et vous userez alors de celte liberté que je vous rends aujourd'hui; car, entendez-moi bien, Régina, — a-t-il ajouté, quoi qu'il arrive, quoi que vous décidiez... vous êtes libre... absolument libre... je ne vous demande rien au nom de mes droits... Je les ai perdus... Si j'ose, une dernière fois, vous implorer, c'est au nom de mon amour... c'est au nom de ce que j'ai souffert, de ce que je souffre... » — Voilà ce qu'il m'a dit, et tout cela... je le crois... Je n'ai rien promis... mais j'ai juré à mon mari que je n'oublierais jamais les devoirs que ma reconnaissance m'imposait. Maintenant, Just, c'est à vous que je m'adresse : que faut-il faire? que voulezvous que nous fassions?
— Régina... — lui dit Just avec un accent passionné, — Régina... m'aimes-tu?
— Vous me le demandez? — répondit M'"'= de Montbar avec une naïveté de sentiment inexprimable.
— Alors, — reprit Just presque tout bas et d'une voix palpitante de passion, — alors, pas de folle générosité... accepte la liberté que l'on t'offre... le bonheur... L'avenir est à nous... tout unlong avenir d'amour... entends-tu, Régina?... d'un amour non plus contenu par le devoir, comme le nôtre a dû l'être jusqu'ici... mais d'un amour libre, ardent... fou?
— Oh! ne me parlez pas ainsi... ne me regardez pas ainsi... vous me brisez, vous me rendez lâche... Hélas! j'ai besoin de tout mon courage... quand je songe...
— Et moi. je ne veux pas que tu songes à autre chose qu'à notre amour... ma Régina... — dit Just avec un redoublement d'ardeur. — Je veux qu'en attendant ce moment si prochain et si doux, tu trouves comme moi ton délice et ton tourment dans cette pensée enivrante... Bientôt nous serons libres...
— Assez !... oh! assez... Ayez donc pitié de moi, — murmura la princesse.
Just, impitoyable, continua d'une voix à la fois si tendre, si pénétrante, que, malgré moi, je tressaillis encore de jalousie et de douleur :
— N'est-ce pas, ma Régina... tu comprends... tu sens tout ce (ju'il y a dans ces mots : Nous sommes libres?... Libres... c'est être près de toi... là. . toujours là... mon ange adoré... libres! c'est cette vie d'amour... d'art, de poésie, de noble travail, d'actions généreuses, de douce obscurité, que nous avons tant rêvée... car tu sais... nous le disions : dans l'amour tout se trouve... depuis l'embrasement des sens, jusqu'aux plus suaves, aux plus nobles jouissances de l'àme... de l'esprit et du cœur... libres... mon ange, c'est la vie avec loi, à toi, pour toi... libres... c'est
pouvoir à chaque instant du jour baiser tes mains, ton cou, tes yeux, tes cheveux...
— Oh ! tais-toi... tais-toi... tu me brûles... — balbutia Régina d'une voix expirante. — Tais-toi...
Et il me sembla que mettant sa main suppliante sur les lèvres de Just, elle tâchait d'étouffer ainsi les paroles de son amant.
— Eh bien! non, non... je ne te parlerai plus de cela... — reprit Just d'une voix aussi tremblante, aussi basse que celle de Régina, — non... je ne parlerai plus de cela... car moi aussi... cela me dévore... cela me tue... Eh bien!... quand nous serons libres... après ces voluptueux enivrements dont la pensée seule nous bouleverse... nous nous reposerons dans les doux épanchements de deux âmes pleines de fraîcheur et de sérénité... Oh! viens... viens, Régina, viens... Nous ne serons pas entourés de ces splendeurs qui souvent te pèsent... mais nous serons riches de bonheur ! Oh ! mais riches... à rendre heureux tout un monde... Et si un jour tu as quelques ressouvenirs de ton opulence passée... tu diras un mot... mon travail, mon intelligence te créeront des trésors... mais purs, ceux-là, comme la source oii je les aurai puisés... mais glorieux, ceux-là, et pour moi et pour toi... Oh ! viens, mon ange... viens, te dis-je... nous ne nous appartenons plus... tu es à moi... comme je suis à toi !
— Grâce... Just... grâce... mais pensez donc... mon Dieu !
— A quoi?... voyons? pauvre généreuse... Ton mari a vengé la mémoire de ta mère; c'est bien... c'est beau... il a fait son devoir d'homme d'honneur. J'ai été le premier à te le dire : tu ne serais pas seule à être reconnaissante envers lui; mais qu'est-ce que cela fait à notre amour ?
— Mais il m'aime... mais il souffre! mais il est malheureux... lui/
— Il t'aime! — s'écria Just, — il t'aime! Gomment! pendant une année il t'a délaissée, il t'a accablée de ses froids dédains, il t'a incurablement blessée au cœur... toi qu'il aurait dû bénir... adorer à genoux... et un jour, voyant que, par sa faute, il a perdu cette noble et vaillante affection, dont tu lui as donné tant de preuves, il lui prend la fantaisie de venir te dire qu'il t'aime encore, et tu le croirais ?
— Il dit vrai, Just... je vous le jure... Par ma mère, il dit vrai... S'il m'était permis de vous confier... son secret... vous verriez que, inexplicable en apparence, ce malheureux amour... n'est que trop réel...
— Et mon amour à moi, n'est-il pas réel aussi ? n'ai-je pas aussi bien souffert? l'as-tu oublié? Ge départ si déchirant que tu m'as imposé, je m'y suis résigné... Tu m'as dit : Reviens... je suis revenu... Plus tard, lorsque tous deux nous avons si souvent eu à lutter contre les entraîne-
« — Monsieur le baron de Noirlieu... — me suis-je hâté de répondre en interrompant Régina. » (Page 1087.)
Liv. 136.
ments de notre passion, combien de fois ne m'as-tu pas dit d'une voix mourante, lorsque, éperdu, brisé, pleurant, je tombais à tes pieds :
— Oh ! mon .Tust, c'est généreux à toi d'écouter ma prière, de me respecter ! — disais-tu. — Car, hélas ! je t'adore, je suis sans force. Je ne peux que te dire : Grâce...
— Oui!... oh oui ! vous avez été bon, vous avez été noble, courageux comme toujours.
— J'ai été bon, noble, courageux, parce que je savais qu'une faute te causerait des remords... si affreux, que mon amour même serait peutêtre impuissant à les calmer... voilà ce qui m'a donné force et courage... Mais, à cette heure, nous pouvons être libres, heureux... sans remords pour toi ! Mordieu ! je ne jette pas ainsi mon bonheur au vent ! Tant pis... L'amour pour tous ! chacun pour son cœur ! ... Tu m'as rendu d'un égoïsme féroce en amour, et puisque ton mari te rend ta liberté...
— Mais c'est sa générosité qui m'accable.
— Sa générosité?... ah! pardieu ! elle est grande! Que pourrait-il donc faire?... Voyons ! tu ne l'aimes 'plus... Heureusement, devant cela, tombent ces contrats, ces chaînes prétendues indissolubles. Est-ce au nom de la loi qu'il viendra t'imposer son amour?... se battra-t-il avec moi ?. . . Eh bien ! après ?. . . qu'il me tue ou que je le tue !
— Oh ! Just ! pas de ces idées... c'est horrible !
— Enfin, un duel heureux ou malheureux pour lui changera-t-il sa position? Il te demande de lui laisser essayer de regagner ton cœur... Quant à cela, je ne peux que te dire encore : M'aimes-tu ?
— • Si je t'aime !...
— Alors... à quoi bon cette tentative ?.. . Est-ce qu'il ne sait pas que tu n'auras jamais l'indignité de lui dire : — Essayez de vous faire aimer, — bien certaine d'avance qu'il n'y parviendra pas.
— Eh! mon Dieu... — s'écria Régina avec un accent d'angoisse inexprimable, — est-ce que j'éprouverais ces déchirements affreux, si je savais que faire, si, comme vous, je pouvais prendre résolument un parti?... Ça vous est bien facile, à vous... mais moi je ne le peux pas... comme cela... tout de suite... Surtout quand je songe à...
— Régina, dit Just d'un ton de surprise amère, — vous hésitez...
— Mon Dieu, — s'écria la pauvre créature que j'entendis fondre en larmes, — ne me parlez pas ainsi, ne me regardez pas ainsi... Vous savez bien que je vous aime... Oui, Just, je vous aime éperduraent; mon seul rêve serait de passer mes jours près de vous, toute à vous. Mais je ne peux pas non plus m'empêcher de penser qu'il m'aime aussi, lui... qu'il a bien souffert... qu'il souffre toujours... Il ne peut pas invoquer ses
136« LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et 0\ 136° Liv.
droits pour se faire aimer... je le sais bien... mais enfin ces droits, il pourrait en abuser, me rendre la vie insupportable... en me séparant à jamais de vous, ou me forcer à un scandale... qui maintenant m'épouvante... malgré mon amour pour vous... Enfm... Just... est-ce vrai, cela? ne pourrait-il pas nous faire bien du mal ?
— Beaucoup de mal... — répondit Just d'une voix sourde: — mais le mal... appelle le mal.
— Mon Dieu, que je suis malheureuse ! — s'écria Régina d'un ton déchirant ; — vous ne voulez rien entendre non plus ; vous ne voulez pas voir la position où je suis envers lui, qui vient de venger la mémoire de ma mère, et qui se montre envers nous d'une admirable générosité... il ne faut pourtant pas non plus être injuste et impitoyable pour ceux qui souffrent et qui se repentent !
Et j'entendis Régina éclater en sanglots.
Après quelques instants de silence, pendant lesquels dut s'opérer un changement presque complet dans les sentiments de Just, il reprit d'une voix douce et triste :
— Vous avez raison, Régina... il ne faut pas être injuste... impitoyable pour ceux qui aiment... qui se repentent et qui souffrent cruellement de n'être plus aimés...
— • Que dites-vous ?
— La vérité... Régina... Un moment le fatal égoïsme de la passion m'a aveuglé... je vous ai dit : Ne pensons qu'à nous... servons-nous de la générosité de votre mari, puis, désormais heureux, oublions-le dans son désespoir. Je vous ai dit cela... Régina... c'était mal... c'était lâche...
— Oh ! vous êtes ce qu'il y a de meilleur, ce qu'il y a de plus noble au monde...
— Je vous aime, Régina, voilà tout; je veux que toujours nous so^-ons dignes l'un de l'autre... Tout à l'heure... brisée, déchirée par une de ces luttes affreuses auxquelles les grands cœurs sont seuls exposés... vous êtes venue à moi dans vos irrésolutions, dans vos angoisses, dans vos terreurs. Pauvre femme... et à moi, que vous croyez généreux et fort... vous, vous m'avez demandé : Que faut-il faire?
— • Oui... Just... parlez... et quoi que vous ordonniez, j'obéirai; dites: que faut-il faire ?
— Ce n'est pas moi qui vais vous le dire, Régina... c'est mon père, — reprit Just d'une voix profondément émue; — il m'a souvent répété dans son langage simple et austère : — « Mon enfant... je n'admets pas l'indécision dans les graves questions de la vie ; un seul parti est à prendre, celui du devoir... Quant aux conséquences, tôt ou tard, le bien engen-
dre îebitn.,. Soiitent on est dupe de son ion cœur, disent les sots et les méchants, c'est faux. — Quand une loyale et bonne action a-t-elle été funeste à son auteur? Jamais. — Peu importe l'ingratitude : le bien se fait pour le bien. — Celui à qui vous donnez votre manteau aura-t-il moins chaud, parce qu'il sera ingrat? Non. — Le bien est fait, songez à un autre. — Si l'on ne baise pas la main qui donne... jamais du moins on ne la déchire, sinon les fous, les enragés. Faut-il juger l'humanité au point de vue des fous et les enragés ! Un proverbe dit : Fais ce que dois... C'est juste; le proverbe ajoute : advienne que 'pourra... Cette invocation au hasard est indigne. — Fais ce que dois, le bien adviendra. Voilà le vrai. »
— Oui... il me semble entendre votre bon et noble père, — dit la prin-cesse; — voilà ses sentiments, voilà ses paroles...
— Eh bien! Régina, à ces enseignements nous ne faillirons pas; nous dirons, comme mon père : Un parti seul est à prendre, celui du devoir : Faisons ce que devons... le bien adviendra. Vous devez à votre mari une reconnaissance éternelle; il vous a persuadée de son amour.., il souffre, il se résigne, il se repent, il vous demande comme grâce suprême de permettre qu'à force de dévouement il tente de regagner votre cœur... Régina... vous n'hésiterez pas.
— Just... oh! mon Dieu!... — dit la princesse d'une voix tremblante, — je me sais... mais maintenant... j'ai peur... cette épreuve m'épouvante...
— Elle doit vous effrayer, Régina, car elle m'effraye aussi pour mou amour... Sans cela... cette épreuve, je ne vous la conseillerais pas.
— Que dites-vous ?
— Si cette épreuve était par vous résolue d'avance, je vous l'ai dit, Régina, souffrir qu'elle fût tentée, serait une indigne hypocrisie.
— Mon Dieu... mais vous croyez donc que je puis l'aimer encore d'amour, lui'?
— En disant oui... je me tromperais peut-être, Régina... en disant non, je pourrais me tromper encore... Qu'adviendra-t-il de cette épreuve, de ce devoir accompli?...
— Hélas !... vous l'ignorez comme moi... et, je vous le dis... à cette heure, ce doute m'épouvante.
— Quoi qu'il arrive de cette épreuve... il en adviendra le bien comme disait mon père.
— Le bien ?
— Ou vous m'aimerez toujours, Régina, et cette épreuve aura, par sa générosité même, affermi, consacré notre amour, ou... votre mari aura regagné votre cœur... et votre bonheur... le sien... seront assurés...
1086 LES iMISÈRES DES ENFANTS TIIOUVES. -*
— Mais vous... mou Dieu! mais vous?
— Ma part sera belle encore, Régina... oui... belle, grande... et consolante. Ce bonheur dont vous jouirez, lui et vous... n'y aurai-je pas contribué par mon sacrifice? N'est-ce donc rien que cela?
— Et moi ! — s'écria Régina, cédant à une nouvelle angoisse à la pensée de perdre l'amour de Just, — et moi, je ne veux plus de cette épreuve, je vous dis qu'elle m'épouvante : je me suis crue forte, généreuse, eh bien! je ne le suis pas... voilà tout. Mon mari m'offre ma liberté... j'accepte! Et, d'ailleurs, n'avez-vous pas fait pour moi autant que lui? n'avez-vous pas été blessé pour moi, dans un duel terrible ou vous m'avez sauvé l'honneur... la vie... car je me serais tuée si j'avais été victime de l'infâme dont vous m'avez vengée...
— Régina... écoutez-moi...
— Non, non, — s'écria la princesse avec un redoublement d'exaltation. • — Après tout, je t'aime... toi... je n'aime que toi; tu es la seule espérance qui me reste au monde... ïu es venu à moi quand j'étais si malheureuse... Tu m'as consolée; sans toi, je serais morte... Je ne veux pas risquer de te perdre à présent! 11 ne faut pas être égoïste, dis-tu... je le veux bien... Mais il ne faut pourtant pas non plus se suicider, quand votre mort ne sert à personne.
— Régina... je vous en conjure...
— Je me connais bien... peut-être... Je te dis qu'il me sera impossible d'aimer mon mari maintenant... Je prendrai tout sur moi... C'est à moi qu'il offre la liberté... ce sera moi seule qui accepterai.
— Je vous en conjure...
— N'attends jamais cela de moi; tu diras, si tu veux, que je suis lâche, égoïste, impitoyable... Eh bien! il faudra que tu m'aimes ainsi... Tant pis... chacun pour son cœur... tu l'as dit... et...
Un violent coup de sonnette ayant retenti à la porte extérieure de l'appartement de la princesse, je ne pus entendre ses dernières paroles. Je courus ouvrir. C'était M. de Noirlieu, père de Régina.
Régina ne devait pas s'attendre à cette nouvelle visite de son père, en ce moment surtout bien inopportune.
Mais que faire?
Dire ma maîtresse absente?...
Mensonge inutile... M. de Noirlieu l'eût attendue... car, je n'eu pouvais douter, à l'expression de bonheur impatient, je dirais presque de bonheur avide, que je lus sur les traits du vieillard, je devinai que sa tendresse paternelle n'avait pas été assouvie par la visite du malin.
— Ma fille... est chez elle? — me demanda M. de Noirlieu.
LES MISERES DES ENFAMS THOUVÉS. 1087
— Oui, monsieur le barou, — ai-je répondu, réfléchissant que la moindre hésitation de ma part, jointe à la présence assez étrange de Just chez la princesse à une pareille heure (il était près de huit heures du soir), pouvait donner à M. de Noirlieu de fâcheux soupçons.
Ouvrant donc aussi bruyamment que possible la porte du premier salon, afin d'éveiller l'attention de Régina, j'ai précédé le baron, et avant d'arriver au parloir, j'ai toussé plusieurs fois.
Grâce à ces précautions, lorsque j'ai soulevé les portières, j'ai trouvé Régina et Just en apparence calmes, contenus.
La princesse m'a dit vivement, d^une voix sévère :
— • Je vous avais défendu de...
— Monsieur le baron de Noirlieu... — me suis-je hâté de répondre en interrompant Régina.
— Mon père !... — s'est-elle écriée.
Puis elle a dit bas à Just :
— Nous l'avions oublié... Ah! c'est notre punition...
Au moment oii la princesse disait ces derniers mots, M. de Noirlieu entra.
Il s'avança d'abord vers sa fille, l'embrassa tendrement à plusieurs reprises, et lui dit :
— Mon enfant... c'est encore moi. Que veux-tu! je ne t'ai vue que deux heures ce matin.
M. de Noirlieu s'interrompit, et remarquant seulement alors la présence de Just, il fit un mouvement de surprise. Régina lui dit d'une voix assez tranquille :
— Mon père... M. Just Clément... Just s'inclina devant M. de Noirlieu.
Celui-ci reprit avec beaucoup d'affabilité :
— Je suis doublement heureux, monsieur, d'avoir l'honneur de vous rencontrer chez ma fille, car j'ai bien souvent entendu prononcer votre nom avec toute la considération qu'il mérite. M. votre père était un des hommes que nous aimions... que nous estimions le plus au monde.
— C'est au bon souvenir que vous avez bien voulu, monsieur, conserver de mon père, que j'attribue un accueil si obligeant, et dont je voudrais seulement être plus digne, — répondit Just avec déférence à M. de Noirlieu.
Puis le capitaine fit sans doute un pas pour se retirer discrètement, car j'entendis Régina lui dire d'une voix légèrement altérée, malgré la contrainte que s'imposait la malheureuse femme :
— Â Mentôt... j'espère, monsieur Clément !
11 y avait dans l'accent de Régina, en prononçant ce seul mot : A dientôt. . . le seul qu'elle pût dire en présence de son père. . . quelque chose de si suppliant, de si navrant... que les larmes me sont venues aux yeux.
Sans doute Just répondit à la princesse en s'inclinant respectueusement, car aucune parole n'était venue jusqu'à moi lorsque le capitaine sortit du parloir.
Presque au même instant j'entendis M. de Noirlieu dire à sa fille en parlant du capitaine Clément :
— Il est charmant.
Just passa rapidement devant moi, sans doute si absorbé qu'il ne m'aperçut pas.
Je le suivis.
Une fois dans le salon d'attente, il s'arrêta, ayant l'air de chercher quelqu'un du regard.
Au bruit que je fis en fermant la porte, il se retourna vers moi, et me dit :
— Ah! vous voilà, Martin... je vous cherchais. Puis, après un instant de silence :
— Dites-moi, avez- vous là de quoi écrire un mot?... J'ai oublié... de donner à M""^ deMontbar... une adresse qu'elle m'avait demandée... et, de crainte d'être indiscret, je ne voudrais pas retourner chez elle... M. de Noirlieu étant là...
— Voilà ce qu'il vous faut pour écrire, monsieur Just, — lui dis-je. Et je lui montrai sur ma table du papier, de l'encre et des plumes destinées aux personnes qui venaient quelquefois s'écrire chez la princesse sur un registre destiné à cet usage.
Just, sans s'asseoir... écrivit quelques mots à la hâte...
Je m'étais éloigné par convenance, mais je l'observais attentivement... j'ai vu une larme tomber sur le papier...
Just a fermé le billet avec un pain à cacheter... et sans doute, de crainte que je ne visse ses yeux pleins de pleurs, il m'a dit sans se retourner vers moi et en marchant vite vers la porte :
— Vous remettrez, je vous prie, ce billet à la princesse... lorsque M. de Noirlieu sera parti.
Et Just a disparu.
Ce billet... je l'avoue... je Tai lu...
Le pain à cacheter était encore humide, je n'avais à redouter aucune suite de mon indiscrétion.
Voici ce que Just écrivait :
« Je pars... il le faut... du courage... f attendrai... Si vous avez à
« Régina était tombée sans connaissance. » (Page 1090.)
m'écrire, adressez vos lettres chez moi, à Paris; elles me parviendront... »
Une grosse larme effaçait à demi, sans le rendre illisible, le mot f attendrai...
Je refermai et recachetai la lettre.
137"* LlV. E. Sue. — Em-ant5 TROcvis. — Éd. J. Roli-f t:T C'«. 137° LiV.
Vers les dix heures, M. de Noirlieu est parti.
La princesse a accompagné son père jusqu'à l'escalier; lorsqu'elle est revenue, je lui ai dit :
— Voilà un mot que M. Just a laissé pour madame la princesse... Je lui ai présenté la lettre.
En la prenant, la pauvre femme tremblait si fort, que deux fois sa main a heurté le petit plateau d'argent.
Elle m'a dit alors d'une voix si basse, que je l'ai à peine entendue :
— C'est bien... vous pouvez... vous retirer et fermer... la porte...
Il m'a semblé voir Régina trébucher deux fois, et s'appuyer sur un meuble en traversant le premier salon...
Je ne m'étais pas trompé...
Les portières du parloir s'étaient refermées sur elle depuis une minute au plus, le temps de lire le billet de Just, lorsque j'entendis le bruit d'une chute... je courus...
Régiua était tombée sans connaissance à deux pas de sa cheminée, tenant à la main le billet de Just.
Au risque de ce qui pouvait arriver, je jetai vite le billet au feu, craignant l'indiscrétion de M"° Juliette; puis je lirai violemment, et à plusieurs reprises, le cordon de la sonnette.
La femme de chambre de la princesse arriva presque aussitôt.
— Madame se trouve mal, — m'écriai-je. — Vite... mademoiselle... du secours ; je vais vous envoyer M"'° Félix...
(C'était l'autre femme de la princesse.)
Et, sortant précipitamment, je courus à l'office, où était cette femme, qui s'est hâtée d^aller rejoindre M'"" Juliette.
Tel a été le dénoûment de ce drame domestique, dont j'ai fait, pour ainsi dire, agir les personnages à mon gré, ou plutôt selon Tinspiration de ma conscience, selon les exigences sacrées du droit et du devoir.
Je suis remonté chez moi dans un trouble, dans une anxiété inexprimable, surtout ému de la plus douloureuse compassion envers Just... dont la conduite avait été d'autant plus généreuse, que d'abord il avait cédé à ce sentiment d'égoïsme inséparable de l'amour, puis qu'à cet accès de personnalité avait succédé l'austère sentiment du devoir, du sacrifice...
Régina aussi m'a profondément touché, parce qu'elle a été xraic, parce qu'elle a été femme.
D'abord, sous l'impression de la reconnaissance qu'elle devait à sou
mari, dout la conduite venait d'être digne et généreuse, Régina, la première, a parlé à Just de la nécessité d'une séparation; puis, ressentant les angoisses, les craintes que lui inspirait la pensée d'oublier Just ou de perdre son amour, elle a voulu s'opposer de toutes les forces de sa passion à la résolution qu'elle avait d'abord sollicitée.
Just... Régina!...
Pauvres chères âmes, victimes de la fatalité de leurs sentiments élevés...
Oh ! qu'il m'a fallu de courage pour résister à la double tentation de calmer leurs scrupules et de satisfaire mon orgueil en paraissant tout à coup et leur disant :
« Cette reconnaissance qui, surtout, vous enchaîne tous deux à M. de Montbar... elle est vaine... il n'y a aucun droit... Moi seul ai réuni les preuves nécessaires k la réhabilitation de la mémoire de M""" de Noirlieu.
« Vous êtes tous deux profondément touchés de la résignation de M. de Montbar, qui ne demande qu'à tenter de reconquérir le cœur de sa femme à force de soins et d'amour, puis de s'éloigner à jamais si cette tentative est vaine.
« C'est moi qui, le suivant au milieu d'une orgie où il allait lâchement étourdir son chagrin dans l'ivresse, lui ai soufflé au cœur ces inspirations à la fois dignes et résignées qui font sa force^ comme vous dites tous deux. ))
Oh! mon Dieu!... en parlant ainsi, avec quelles bénédictions j'aurais été accueilli de Just, de Régina! avec quelle cordiale affection ils m'auraient appelé leur ami peut-être!... Leur ami!... moi, pauvre enfant trouvé... pauvre laquais que je suis
Oui, cela eût été doux à mon cœur et à mon orgueil!... Mais de ce que Just et Régina ignorent ce que j'ai fait pour eux, en suis-je four cela moins leur ami?... les ai-je moins conduits autant qu'il a été en moi dans la voie du devoir et de l'honneur?
Voie souvent bien rude, bien douloureuse. Hélas! qui le sait mieux que moi? Oh! oui, rude, douloureuse comme celle de tout calvaire... Mais une fois arrivé au sommet avec la lourde croix qu'on a longtemps portée... quel regard de mélancolique satisfaction que l'on jette au loin... sur ce chemin si péniblement parcouru... et qui garde parfois les traces sanglantes de notre passage !
0 Claude Gérard, mon maître, mon ami... merci de tes enseignements, de tes exemples. Ils m'ont donné la force et le courage de gravir... ce cruel calvaire
Non, non, cette tentation de tout révéler à Just et à Régina était une pensée mauvaise...
Mon orgueil me rendait injuste... M. de Montbar a souffert aussi lui, cruellement souffert... Si sa douleur a manqué de dignité, n'est-ce pas là une des conséquences de la funeste éducation qu'il a reçue... éducation que trois mots résument:
Orgueil. — Richesse. — Oisiveté.
Si le prince a longtemps cherché des consolations indignes de lui, n'a-t-il pas accueilli avec un empressement, avec une modestie qui Thonorent, les inspirations meilleures que j'ai tâché de lui donner selon mon cœur? Sa conduite envers sa femme, dont celle-ci a été justement touchée, prouve assez qu'il a noblement compris mes conseils.
Enfin, avant ma rencontre avec lui, n'a-t-il pas obéi à un sentiment de généreuse jalousie en essayant de sortir de cette nullité dont il rougissait, surtout en entendant sans cesse autour de lui le nom glorieux du capitaine Just ?
Malheureusement, cette résolution trop tardive n'a pas été encouragée par Régina, pour qui seule sans doute il l'avait tentée; alors il est retombé dans ses grossiers enivrements.
Il n'importe; cette tentative l'honore, le relève; et plus j'y réfléchis, plus il me semble que j'ai agi avec impartialité envers Just et le prince, avec désintéressement en ce qui me touche; car, hélas!... c'est en vain que j'ai tâché d'éteindre dans mes larmes solitaires le feu dont malgré moi je suis toujours consumé!
Les faits sont accomplis.
Maintenant... à qui appartiendra l'avenir? à Just ou au prince?... Dieu seul le sait. Mais, quoi qu'il arrive, le bonheur de Régina me semble assuré, — soit avec son mari, — soit avec son amant.
Quant aux entraînements inconsidérés oii l'excès ou l'exagération de sa reconnaissance envers M. de Montbar pourrait jeter la princesse... je suis tranquille...
Si M. de Montbar^ contre mon attente, contre ses promesses, faiblit devant ses bonnes résolutions, s'il ne se maintient pas à la hauteur de la situation difficile, mais belle et élevée, que je lui ai ménagée, d'un mot je peux briser le piédestal où je l'ai exhaussé aux yeux de Régina; d'un mot... je peux rejeter le prince bien plus bas qu'il n'est jamais tombé dans l'esprit et dans l'estime de Régina.
En tous cas, je suis là, je veillerai... j'aviserai.
28 juin 18..
Plus de quatre mois se sont écoulés depuis que Just, en s'éloignant, a abandonné Régina à ses seules inspirations.
Il m'a été impossible de savoir où s'est retiré Just : la discrétion de la vieille Suzon a été impénétrable.
Tout ce que j'ai pu apprendre d'elle, c'est que Just avait été pendant deux mois entre la vie et la mort, par suite d'une maladie de langueur... Depuis peu de temps, il est convalescent.
Je n'avais pas oublié que le prince, lors de notre entretien pendant la nuit qui suivit le bal costumé de la barrière, m'avait demandé comme une grâce de pouvoir m'écrire s'il avait besoin de mes conseils; je l'avais prié de m'adresser ses lettres poste restante à Paris , au nom de M. Pierre.
La femme du brave Jérôme était allée elle-même, une fois par semaine , au bureau restant , demander s'il n'y avait rien pour M. Pierre.
J'aurais craint, en m'acquittant moi-même de ce soin, d'être épié ou découvert par le prince, qui pouvait, malgré sa promesse, faire surveiller et suivre les personnes qui viendraient chercher les lettres de M. Pierre. Dans ce dernier cas, si mes craintes s'étaient réalisées, la femme de Jérôme avait sa leçon faite, elle devait répondre qu'un marquis inconnu, ou plutôt dont elle devait cacher le nom, l'avait chargée de retirer les lettres adressées à M. Pierre.
Le prince m'écrivit souvent et longuement
Une des dernières lettres que j'ai reçues de lui, et que la femme de Jérôme m'a envoyée hier soir sous enveloppe et par la poste, est pour ainsi dire le résumé de ma correspondance avec le prince ; elle donne une idée sommaire, mais très sincère, de ses relations avec Régina pendant cette période de quatre mois.
Ces quelques pages remplaceront mon journal habituel.
Lettre du prince de Montbar à M. Pierre. — Départ du prince.
« 19 juin 18...
« Il m'a fallu jeter un regard ferme sur le passé avant de vous écrire cette lettre, ami cher et inconmi, en qui j'ai toujours trouve les conseils d'une âme forte, généreuse et élevée.
« J'ai besoin de vous rappeler eu peu de mots les principaux événements de ces quatre mois écoulés... comme un jour.
« Quand on espère, la vie va si vite !
« Lors de ma première entrevue avec ma femme (entrevue qui a suivi notre rencontre pendant cette nuit étrange), je l'ai trouvée, je vous l'ai dit, aussi sincère que remplie de tact, de dignité.
(' Si grande que fût sa reconnaissance envers moi... {envers moi... tandis que c'est vous... vous seul, qui avez droit à ce sentiment!... Je vous assure, du moins, mon ami, et cela presque avec orgueil, que j'ai toujours ressenti une secrète honte lorsque j'entendais Régina me parler de ce quelle me devait)... si grande que fût donc sa reconnaissance envers moi, lors de cette première entrevue. M""" de Montbar ne s'est engagée à rien... elle ne m'a rien promis... me disant que dans deux jours elle me rendrait une réponse définitive ; c'était tout simple, elle voulait voir Just et se consulter avec lui.
(( Je ne vous ai pas caché, mon ami, combien j'ai été touché de la loyale détermination de M. Just Clément... Son départ a-t-il été arrêté de concert avec Régina? s'est-il, au contraire, résigné à partir sans l'avertir? Je ne l'ai jamais su, je ne m'en suis jamais informé. A quoi bon?
« Seulement je suis certain... parce que M"'" de Montbar me l'a dit, que, depuis quatre mois, une seule fois ils se sont écrit...
« Lorsque j'ai revu ma femme pour lui demander ce qu'elle avait décidé, elle m'a répondu simplement ces mots, que je crois entendre encore :
« — L'essai que voulez tenter, Georges, réussira-t-il? je l'ignore... Si je devais juger d'après ce que je ressens à cette heure... je vous dirais
franchement que votre tentative sera inutile... Mais qui peut répondre de l'avenir?... Je suis maintenant sous l'empire d'un amour profond... exailé... dont je n'ai pas à rougir devant vous, parce qu'il a toujours été pur; autrement l'essai que vous voulez tenter eût été pour vous et pour moi révoltant d'indignité... Je n'ai donc aucun parti pris, Georges. Je vous le répète, si je m'en crois à ce moment, l'amour que j'éprouve doit être éternel... Mais en admettant que, par je ne sais quel prodige, vous parveniez à rallumer dans mon cœur cette tendre affection dont je vous ai donné tant de preuves... je conserverai toujours un doux souvenir (Tune liaison aussi élevée qu'elle m'a été chère... et je reviendrai vers vous pour toujours, cette fois... Car vous savez si, avec mon caractère... les lonheurs légitimes me sont précieux... Faites donc que je vous aime encore, Georges, et si vous accomplissez ce miracle... je vous chérirai doublement de m' avoir, par l'amour, ramenée à des devoirs que j'ai méconnus par votre faute... »
« Telles ont été les premières paroles de Régina.
« Le véritable amour a en lui une foi si profonde, qu'entendant ma femme me tenir ce langage... je n'ai pas douté de l'avenir...
« Cependant, mon ami, je vous ai dit avec quelle réflexion, avec quelle prudence je me suis tracé la marche que j'avais à suivre.
« Un empressement trop tendre aurait choqué, blessé peut-être le cœur de Régina, son amour pour Just devant être d'autant plus ombrageux, d'autant plus en éveil, qu'elle redoutait peut-être de le voir s'affaiblir; aussi, afin d'endormir ses défiances, je m'étais d'abord montré avec elle plutôt en ami, en frère... qu'en amant.
« J'avais aussi parfaitement compris que, pour ramener sou cœur, il fallait autre chose que des protestations d'amour... Convaincre d'un sentiment sincère... rien de plus facile; mais pour le faire partager! ! ! que de soins... que d'efforts!
c( Ainsi, avant tout, j'ai voulu que ma vie fût aussi dignement occupée qu'elle avait été jusqu'alors oisive et inutile... Cette idée féconde que vous m'avez donnée, mon ami, d'utiliser ma passion de contrastes eu m'aventurant encore dans d'horribles lieux , non plus par un sentiment de curiosité stérile, dépravée... mais dans un but profitable... cette idée, je l'ai mise en pratique. Je vous ai souvent écrit l'intérêt saisissant, et souvent bien doux pour mon cœur, que j'avais trouvé dans ces excursions ainsi dirigées.
« Je n'oublierai jamais la surprise, l'attendrissement de M'"*" de Montbar, lorsque je lui ai raconté mon premier succès en ce genre. Avec quelle chaleureuse conviction elle m'a loué :
(( — C'est beau... c'est bien, — m'a-t-elle dit d'une voix pénétrée. — « Vous voilà digne de votre nom, de votre rang. »
« Les yeux de Régina brillaient; son visage, toujours si pâle depuis un mois, s'était légèrement coloré; il m'a semblé qu'en s'arrêtant sur moi, son regard perdait un peu de son amicale et froide placidité.
« Alors, je lui ai dit d'une voix presque timide :
« — Vous êtes contente, Régina ?
(( — Oh ! oui... contente et bien heureuse... pour vous...
« — . Alors, — ai-je ajouté en hésitant, de crainte d'aller tro'p vite, — alors, votre main.
(( — Oh ! de grand cœur! — m'a-t-elle répondu avec un mouvement rempli de cordialité. »
« Gela m'a semblé une faveur inespérée.
« J'ai pris cette main presque en tremblant... cette main charmante que je couvrais autrefois d'ardents baisers... et je me suis hasardé à la serrer...
« Régina a répondu franchement à mon étreinte... Mais dès que j'ai voulu conserver sa main un instant dans la mienne, je l'ai sentie, pour ainsi dire, se refroidir... se glacer...
« J'ai regardé ma femme... elle a baissé les yeux; son visage d'abord doucement épanoai est redevenu triste.
« J'ai compris...
« C'était de l'estime, une vive sympathie qu'elle m'avait voulu témoigner... voilà tout.
« Alors je lui ai dit, avec une résignation dont elle m'a paru touchée :
« — Rien... encore, Régina? n'est-ce pas?
« — Rien... — m'a-t-elle répondu.
« Et deux larmes ont coulé sur ses joues.
« Ce coup a été affreux pour moi... je m'étais trop hâté ; j'avai& réveillé ses défiances, qui peut-être commençaient de s'assoupir... L'œuvre de tout un mois était perdue... œuvre de patience, de résignation, de contrainte si difficile, si douloureuse !
« Alors, vous le savez, mon ami, j'ai failli désespérer, j'ai failli renoncer à cette tâche, dont seulement alors j'entrevoyais les difficultés terribles, insurmontables... Heureusement, votre austère amitié est venueà mon secours; cette fois encore j'ai suivi vos conseils.
« Courage et persévérance, — m'avez-vous écrit. — Non, ce n'est « pas là du temps perdu ; vous ne pouviez, au contraire, l'employer plus « dignement... Il a été perdu peut-être pour l'amour, mais non pour-
« Je me suis donc agenouillé aux pieds de ma femme... » (Page 1101.)
« l'estime et pour la considération où M™" de Montbar doit vous tenir à (' cette heure, et c'est un grand pas... Non, ce temps n'a pas été non plus « perdu pour vous... Les actes utiles, féconds, dont vous pouvez déjà « vous glorifier, comparez-les à la stérilité de votre vie passée... Non, ce « n'est pas là du temps perdu... et pour finir par une expressive vulga- « riié : — Si cette première espérance a été dé.çue, brisée, les morceaux « en sont dons. Courage donc, et persévérez. »
13S'' LiV. E. Suic. — Enfants trouvés. — Éd. J. Roukf lt C'c. 138*^ LiV.
« Je me suis rendu à vos avis, j'ai persévéré, parce que ma foi en vous était aveugle... En savez-vous la cause ? je vais vous l'avouer.
« Je ne sais quoi me dit qu'il y a... ou quil y a eu entre nous une extrême 'parité de position... ie ne vous parle pas de position sociale... cela est tout simple... mais de position de cœur.
« Oui, il plane, pour ainsi dire, au-dessus de tout ce que vous m'écrivez un sentiment cà la fois si noble et si triste, si délicat et si rési£îné, que je suis certain que wîis avez leaucoup aimé, aussi leaucoup souffert. De là, je vous le répète, ma foi absolue dans vos avis... j'ai eu raison de l'avoir, car, peu à peu, j'ai espéré de nouveau...
« Je ne sais comment le peu de bien que j'avais commencé de faire s'est ébruité ; puis est venu l'incident de cette espèce de factum, écrit par moi dans un moment de chaleureuse indignation contre une inculpation odieuse dont on accablait une pauvre famille vendéenne, dont le chef s'était jadis dévoué pour mon père. J'ignore quelles sont vos opinions politiques, mon ami; mais vous avez approuvé, loué même, les sentiments et les termes de ce factum, parce que, m'avez-vous écrit, la conviction et la loyauté sont partout respectables.
« La pauvre famille vendéenne a été sauvée, et l'on m'a accordé en partie l'honneur de cet acquittement. Ceci avait eu dans notre monde un retentissement exagéré ; cela devait être, je me trouvais classé un peu au-dessus des inutiles et des oisifs, on m'accueillait avec une distinction autre que celle que l'on accorde seulement à la naissance ; les hommes éminents de notre parti m'avaient fait, dès celte époque, plusieurs ouvertures des plus flatteuses, et pour mon âge et pour mon peu d'importance réelle. Enfin, nos journaux me signalaient comme un homme d'avenir pour notre opinion.
« Ces louanges, d'une bienveillance si peu méritée, ne m'aveuglaient pas; mais elles m^ obligeaient à persévérer dans mes bonnes tendances, et elle me prouvaient, du moins, que mes efforts m'étaient généreusement comptés.
« M'"^ de Montbar s'était aperçue et m'avait aussi loué de ce changement remarquable dans ma position ; les hommes les plus justement considérés l'avaient félicitée sur la voie où j'entrais si glorieusement, disaientils. Son père, qui s'était opposé à notre mariage, et m'avait été longtemps hostile, me comblait de preuves d'affection; que vous dirai-je?... aimé... comme autrefois je l'avais été de ma femme ou comme j'espérais l'être encore, j'aurais été le plus heureux des hommes...
« Cependant j'osais à peine m'interroger sur les progrès que je pouvais avoir faits dans son cœur...
« Plus de deux mois s'étaieut passés depuis cette tentative trop liàtée, que je me suis si longtemps reprochée. M"'" de Montbar se montrait pour moi affectueuse, égale ; elle s'intéressait à mes travaux, me conseillait avec sagesse et discernement, tempérait parfois la fougue de mes opinions. Elle me parlait avec intérêt de l'avenir qui m'était réservé, des espérances que je pouvais concevoir comme représentant de mon opinion, etc.
« Mais malgré le calme, la tranquillité que Régina affectait, je la surprenais souvent triste^ rêveuse ; sa santé s'altérait visiblement, et le sourire avec lequel elle accueillait tout ce que je tentais pour lui plaire avait quelque chose de doucement résigné qui souvent me navrait... « Son père me disait parfois :
« — Vous êtes excellent pour ma fille ; elle est remplie d'affection « pour vous; votre position se dessine, grandit de jour en jour, et pour- « tant ces pressentiments de père, qui trompent rarement, me disent qu'il <s< y a quelque chose entre vous. »
« J'ai dû rassurer M. de Noirlieu, et j'ai, je crois, en partie réussi. c( Tel était l'état des choses, mon ami, lors de ma dernière lettre. « Si je vous rappelle ces faits, c'est qu'en vous écrivant aujourd'hui, j'ai eu besoin de me les rappeler à moi-même, afin d'embrasser d'un seul coup d'œil ma position présente et passée.
« Par une de ces idées qui ne peuvent venir qu'aux sots aveuglés par une fatuité stupide ou aux gens désespérés qui comme moi, se rattachent à la plus folle espérance, ou plutôt se créent à eux-mêmes de folles espérances, je m'imaginai un jour que la préoccupation, que la tristesse de Régina, que l'altération croissante de sa santé étaient causées par l'embarras, par l'espèce de honte qu'elle éprouvait à m'avouer que mon amour, si dédaigné d'abord, regagnait chaque jour dans son cœur la jilace que j'y avais 'perdue.
« Selon moi, se joignait à cette transformation des sentiments de Régina une généreuse compassion pour Just, qu'elle me sacrifiait ainsi; compassion suivie de regrets, de remords même... mais qui cédait au réveil passionné du premier amour de Régina.
« Et puis enfin comme, depuis ma première et malheureuse tentative, je m'étais toujours tenu dans les bornes d'une affection tout amicale envers ma femme, l'occasion de me témoigner du changement de ses sentiments pour moi lui avait manqué, — me disais-je... — De tels aveux en pareille circonstance, et pour elle surtout, étaient toujours d'une délicatesse extrême.
« Ces interprétations de la conduite de M"'° de Montbar une fois
admises par moi, je ne trouvai que trop de raisons de les justifier et de persévérer dans ma croyauce; car, vous me l'avez souvent écrit, mon ami, avec votre inflexible droiture, —le mal et le faux, comme le bien et le vrai, ont leur logique irrésistible, fatale.
« Ainsi, les manières affectueuses, mais toujours réservées de Régina, la prudence, la discrétion qu'elle montrait dans le choix même de ses expressions lorsqu'elle me parlait de son estime, de son amitié, de sa reconnaissance; tout cela, selon moi, n'était de sa part que contrainte, apparence, et, à la première circonstance favorable, la réalité devait m'apparaître.
« Après de longues hésitations... d'instinct sans doute et qui auraient dû m'avertir, je me décidai à savoir mon sort... quel qu'il fût, car, je vous avoue cette lâcheté, je ne me sentais plus la force de surmonter davantage mon incertaine et pénible position.
« Depuis peu ma femme m'avait paru plus agitée, plus accablée que de coutume, ce que j'attribuais au temps orageux et pesant de tous ces jours-ci, car elle est devenue d'une extrême susceptibilité nerveuse.
« Hier^ j'étais entré dans son salon assez brusquement pour qu'elle m'entendît; elle ne s'est pourtant pas aperçue de mon arrivée; m'approchant alors tout près d'elle... j'ai vu son visage baigné de larmes.
« Je lui ai demandé ce qu'elle avait... elle ne m'a pas répondu... je l'ai appelée... même silence, même distraction... enfin, je lui ai pris la main... au bout d'une seconde elle l'a retirée vivement, m'a regardé avec surprise comme si elle se fût éveillée en sursaut et m'a demandé si j'étais là depuis longtemps.
« Ces distractions profondes, ces moments de pénible extase ou d'insensibilité complète oii elle est maintenant quelquefois plongée... je me les suis expliqués ou plutôt j'ai cru me les expliquer... comme le reste.
« Elle lutte en vain, — me suis-jc dit, — contre le sentiment irrésistible qui la ramène à moi et qu'elle craint de s'avouer à elle-même... de m' avouer à moi...
« Le soir donc, par une assez belle soirée, quoique l'atmosphère fût orageuse et étouffante, nous sommes descendus au jardin.
« J'avais demandé que l'on servît le café dans un petit pavillon rustique situé au fond d'un épais quinconce.
« Lors des premiers... des heureux temps de mon mariage, Régina et moi nous éprouvions un plaisir d'enfants ou d'amoureux à fermer en. dedans la porte du jardin, et à rester ainsi seuls des journées entières dans ce pavillon.
« Les souvenirs qui se rattachent à ces jours, les plus beaux de ma
vie... sont encore pour moi si présents, si vivants... que, dans le courant d'idées auxquelles je me laissais entraîner, il m'a semblé qu'ils devaient avoir sur ma femme la môme influence... et qu'ainsi entourée de tout ce qui devait lui rappeler nos enivrements passés... cet aveu que j'espérais si ardemment lui viendrait presque malgré elle... du cœur aux lèvres...
(( Nous sommes entres dans ce pavillon... Régina s'est assise sur un divan; elle était vêtue de blanc... et ne paraissait plus que l'ombre d'elle-même. Elle était si pâle... si pâle... que, dans la demi-obscurité qui commençait d'envahir le pavillon, son doux et beau visage ne se distinguait pas de la blancheur de ses vêtements.
« Notre conversation ayant langui peu à peu, nous étions, presque sans y songer, tombés tous deux dans une rêverie silencieuse depuis plus d'un quart d'heure.
« Régina ne semblait plus s'apercevoir de ma présence... son regard fixe s'attachait sur la cime des grands arbres du jardin, au-dessus desquels brillaient déjà quelques étoiles; son sourire me sembla d'une tristesse, d'une amertume profondes... elle se tenait immobile, à demi pliée sur elle-même, et tenait croisées, sur ses genoux, ses mains toujours charmantes, mais cruellement amaigries...
« A cette heure, mon ami, que mon esprit n'est plus troublé par de mensongères visions, et que je me rappelle réellement la physionomie et l'attitude de M*"^ de Montbar... je puis à peine comprendre la funeste aberration oii je suis tombé, car je me disais :
« Pauvre femme... j'ai tant fait pour elle^ qu'elle s'est enfin rendue... Elle n'attend qu'un mot de moi pour me faire un aveu qui à la fois la charme et la tourmente, car cette pâleur, cet abattement, des émotions trop contenues les causent; elle détourne ses yeux de moi... de crainte peut-être de céder à l'attraction magnétique de mon regard ; son trouble, sa distraction me disent assez qu'elle lutte une dernière fois, mais en vain, contre les pensées d'amour qui l'assiègent de toutes parts ; mais la nuit vient... le silence est profond; nous sommes seuls... seuls... dans le lieu qui lui rappelle tant de souvenirs... Jamais occasion plus opportune ne se présentera pour amener sur ses lèvres l'aveu qu'elle retient encore...
« Je me suis donc agenouillé aux pieds de ma femme, j'ai pris une de ses mains, qu'elle m'a abandonnée sans résistance.
« Cette main, brûlante, amaigrie^ je l'ai couverte de baisers passionnés... et elle a répondu par une pression convulsive à mon étreinte...
« — Régina ! — me suis-je écrié avec ivresse, — enfin. .. tu es revenue à moi... tu es ma Régina d'autrefois... tu m'aimes?...
« — Oh! oui... Quoi qu'on fasse... je t'aime toujours, je t'aime plus
ardemment que jamais... J'en meurs... de cet amour... mais je ne le dis pas... je ne puis pas le dire... je lui dois tant... a lui! C'est égal... va... cette mort est douce... mon Just bien-aimé... Je meurs avec ta pensée.
« Un cri déchirant que je poussai involontairement a arraché M"'^ de Montbar à l'espèce de délire oii son esprit s'égarait.
« Elle a paru sortir d'un rêve, a tressailli, s'est redressée brusquement et m'a dit d'un air hagard, en passant ses deux mains sur son front :
« — Est-ce qu'il y a longtemps que nous sommes là... Georges?
« Les larmes me suffoquaient; heureusement la nuit, était presque venue. Ma femme ne s'est pas aperçue que je pleurais; je lui ai répondu :
« — Oui... il y a assez longtemps... Mais il se fait tard... Voulezvous rentrer?
« — Gomme vous voudrez, mon ami, » — m'a-t-elle répondu doucement sans remarquer l'altération de ma voix.
« J'ai interrompu cette lettre, mon ami ; je souffrais trop pour la continuer.
« Vous savez tout, maintenant... je n'ai qu'un seul parti à prendre... et vous me le conseillerez, j'en suis certain; c'est de partir demain... de rendre la liberté à M"^ de Montbar...
« La malheureuse femme se meurt... et c'est mon aveuglement^ c'est ma lâcheté qui la font mourir.
« Demain donc je m'éloignerai.
« Dans l'état où se trouve M""* de Montbar, l'annonce de ce brusque départ lui porterait un coup funeste par l'excès même du bonheur qu'elle ressentirait... je lui écrirai que je fais seulement un voyage de quelques jours; puis, je lui apprendrai de loin, peu à peu et avec ménagements... la bonne nouvelle.
« Heureusement... Régina sera heureuse; malgré mes invincibles ressentiments contre... cet homme, j'ai confiance dans les rares qualités de son cœur... je ne doute pas... je n'ai pas le droit de douter qu'il ne soit pour elle ce qu'il doit être.
« Une dernière fois... adieu et merci... mon ami... Oh! oui, merci, car vos sages et affectueux enseignements ont germé dans mon âme, et si, dans la vie douloureuse à laquelle je suis désormais condamné, quelques consolations me sont réservées... je les devrai à l'apprentissage du bien, à l'habitude des idées généreuses, élevées, utiles, à l'aide desquelles j'avais espéré reconquérir le cœur de cette vaillante et généreuse femme, à jamais perdue pour moi... par ma faute... oui... par ma faute! !
« La leçon est profitable... mais elle est terrible... Si j'avais commencé comme je finis; si, au lieu de perdre ma vie dans une oisiveté dégradante qui m'a toujours aliéné le cœur de ma femme, j'avais agi comme j'ai agi depuis, grâce à vos conseils... Régina eût été... serait fière de moi, à cette heure !
« Adieu, mon ami ; réponse à l'instant, quoique je la sache d'avance... Vous ne pouvez me conseiller un autre parti que celui que je prends.