G. DE M
La lecture de la lettre du prince de Montbar m'a fait éprouver un sentiment de profonde commisération pour lui; mais, en même temps j'ai songé que sa détermination, dans laquelle je devais l'encourager, sauvait peut-être la vie de Régina et assurait à jamais son bonheur et celui de Just.
Ce que le prince venait de me raconter de la touchante et courageuse résignation de M""^ de Montbar, sa délicatesse poussée jusqu'à l'héroïsme, en cela que liée à son mari par la reconnaissance, elle n'osait ni réclamer cette liberté qu'il lui avait promise s'il ne parvenait pas à se faire aimer comme par le passé... ni lui dire, la pauvre femme, qu'elle aimait toujours Just Clément, qu'elle l'aimait peut-être plus que jamais, en raison même des tourments que lui causait cet amour; tout cela... je l'avais pressenti, deviné ou vu.
J'avais rempli, comme de coutume, mon service auprès de ma maîtresse pendant ces quatre mois, et mon habitude d'observation, jointe à l'espèce de prescience que me donnait mon amour, m'avait initié à presque tous les secrets de ce malheureux cœur si cruellement éprouvé...
Je m'étais, d'ailleurs, résolu, dans le cas où cette situation se fût assez prolongée pour me donner des craintes sérieuses pour la vie de M""" de Montbar, je m'étais résolu d'écrire au prince, sous le nom de M. Pierre, que cette vaine épreuve avait assez duré; si enfin M. de Montbar ne se fût pas rendu à ces conseils, je me serais décidé à lever les scrupules de Régina en la déliant de la reconnaissance qu'elle croyait devoir à son mari.
Dieu soit loué! je n'ai pas eu besoin de recourir à ces pénibles extré mités. Régina, Just, M. de Montbar, se sont montrés dignes les uns des autres.
Voici le billet que, ce matin, j'ai reçu du prince en réponse à ma lettre d'hier, dans laquelle je l'engageais à persister dans sa détermination :
« Je n'attendais que votre approbation pour partir, mon ami; seulement, sans vous consulter, je me suis décidé à un aveu que vous auriez peut-être combattu.
« Je n'ai pas voulu, en m'éloignant, laisser le moindre regret à M""^ de Montbar au sujet de la reconnaissance qu'elle a cru si longtemps me devoir.
(,( Dans ma lettre d'adieu, je lui dis que ce n'est pas à moi... mais à un ami inconnu, qu'elle doit la réliabilitalion de la mémoire de sa mère. La dernière grâce qui me reste à implorer, — lui ai-je écrit, — c'est de me pardonner d'avoir ainsi abusé d'un sentiment de gratitude auquel je n'avais aucun droit.
« Je n'ai pas en cela cru faillir à la promesse d'honneur que je vous ai faite, mon ami...
« Et d'ailleurs, si j'ai porté une légère atteinte à cette promesse, vous me serez indulgent; je crois me montrer plus homme d'honneur en agissant ainsi, qu'en observant rigoureusement la lettre de mon engagement envers vous.
« Adieu!... et, malheureusement pour moi, à jamais!.., adieu, mon ami; je ne sais quel avenir m'est réservé... j'ignore ce que je puis espérer du tem'ps, ce morne consolateur... Mais à ce moment où je vous écris, je crois... je sens qu'il n'existe pas au monde un homme plus malheureux que moi...
« La seule pensée dont la douceur amère contraste avec le chaos de ressentiments sombres, déchirants, au milieu desquels je me débats^ c'est que Régina a été admirable... sublime jusqu à la fin.
(( Croyez-moi, mon ami, si je me sens impitoyable envers quelqu'un, ce n'est ni envers elle, ni envers Just, aussi digne, aussi généreux qu'elle... c'est envers moi, moi la seule cause de leurs tourments passés... de mes tourments à venir.
a Une dernière fois, adieu, et merci à vous... mon ami... Sans vos conseils, mon sort eût été mille fois plus misérable, car j'aurais haï, méprisé, poussé peut-être au désespoir deux personnes que j'estime, que j'honore, au contraire, au moment de m'cloigner d'elles, certain de les laisser heureuses el sans remords...
« Vous aviez raison... Il est une sorte de consolation dans un tel sentiment...
«Du courage... l'heure sonne... C'en est donc fait pour jamais... ô mes espérances !
«Mon Dieu!... que je souffre!... pitié pour ma faiblesse... Adieu...
mAàll
« ... Dans la maison déserte de la rue du Marché- Vieux. ., (Pag-e il 11.)
Plaignez-moi... aimez-moi... Oh! si dans ce moment terrible vous vouliez venir à moi... partir avec moi... c'est à genoux que je vous bénirais!... Votre amitié me serait d'un tel secours!...
«Mais non, c'est impossible, vous ne voudrez pas... je suis fou... pardon de cette demande ; n'avez-vous pas déjà trop fait pour moi !
« Adieu... pour la dernière fois, adieu...