‹ Les missionnaires de 93Chapitre 4 sur 9 · EN · texte numérisé non relu

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JNos libéraux, pénc très, s'il faut les en croire, d'une égale horreur pour les erreurs de gS et pour \2i terreur de 181 5, ont trouvé, dans les pétitions des bannis , une occasion de faire leur profession de foi sur ces deux époques. Ils les ont rapprochées, ils les ont mêlées, ils les ont enveloppées dans un seul et même anathème. Nous nous proposons de les comparer sans les confondre. Il est nécessaire pour cela de les connoître ; ce n'est que par cette connoissancc qu'on peut parvenir à apprécier les accens plaintifs que font entendre nos libéraux en faveur des bannis , victimes de la terreur de i8i5.

Erreurs de c)3.

Les erreurs de 98 ont une durée plus ou moins longue , selon l'époque où on les fait

commencer; si l'on part du lo août 1792, jour où le trône fut attaqué à main armée et renversé, et qu'on arrive jusqu'au 27 juillet 1794 (9 thermidor an H ), jour de la chute de Robespierre , on trouve que les erreurs de qS ont duré près de deux ans. Mais nos libéraux ne comptent pas ainsi ; et, dans leur chronologie, le régime de 98 n'a dure que dix-huit mois, à partir seulement de l'établissement du tribunal révolutionnaire, au mois de mars 1793.' Cette manière de supputer retranche à ce fameux régime et le lO août et les iuassacrcs de septembre et le parricide du 21 janvier : chronologie vraiment libérale , qui place de tels événemens hors du régime de V erreur pour les placer sous celui des lois (i). Hélas ! que ne peut-on , en les ôiaut d'une époque, les effacer de nos annales! Comme ce n'est pas notre dessein d'écrire l'histoire de ce régime , mais seulement de le comparer à celui de 181 5, il nous sufhra de prendre , dans l'un et dans

(i) C'est la manière de compter de M. Daunou, qui définit le régime de <)3 d/t huit mois de cannibalisme {Moniteur du 3o germina! an 111) ; aussi ce conventi )i>nel a-t-il fait Téloge du lo aoûtcommo un autre a fait celui des journées de septembre j et tous ont célébré le 21 janvier, avant comme après le 9 thermidor.

Tautre, quelques points de comparaison. Nous choisirons dans le premier les missions ^ que nous considérerons sous deux points de vue , d'abord dans la pratique et sur les lieux où elles furent remplies; ensuite dans la théorie, ou dans les lois qui en furent la règle et la sanction.

Missions Ê?e gS , considérées dans la pratique.

S'il eût suffi, pour fonder une république , d'une première assemblée qui eût donné une constitution démocratique au royaume, d'une seconde qui eût détruit l'œuvre de la première, enfm d'une troisième qui, après avoir décrété la république, l'eût cimentée du sang d'une royale victime , sans doute la république française seroit encore debout, et on la verroitimpérissable selon le vœu de ses fondateurs. Mais, après avoir mis la république dans tant de lois et de décrets, il fallut l'inculquer encore dans cette foule innombrable d'esprits qui, nés malheureusement avant elle , ne purent se trouver spontanément transportés d'ardeur pour elle. Il devint donc d'une absolue nécessité de prêcher ces esprits, et d'essayer, par toute sorte de manières, de les convertir aux

(4) lois, aux mœurs, au culte, aux institutions de la république naissante. Telle fut l'œuvre confiée à celte lésion de représentans du peuple qui , marqués du sang qu'ils venoient de verser en commun, se répandirent comme un torrent sur le sol de la France , avec la mission de donner à la république des défenseurs en nombre suffisant, et de faire goûter à tous les Français, devenus autant de républicains déterminés, les charmes de la liberté et de légalité : ces missionnaires d'une nouvelle espèce ne sauroient être peints que par eux-mêmes , et nous n'oserions les suivre dans leurs missions , s'ils n'en avoient eux-mêmes publié les relations. Députés de l'Enfer, ils parleront son langage ; il faut se résoudre à l'entendre si l'on veut avoir une idée de l'abîme que creuse à une nation l'esprit d'impiété et de révolte , lorsque , s'étant emparé des factieux , il les précipite, de crime en crime, jusqu'au plus exécrable de tous , et laisse ensuite cette nation livrée à une troupe de parricides qui ne peuvent trouver d'occupation que dans la dissolution de ce peuple , dont ils se disent les représentans , et dont ils sont à la fois les instituteurs et les bourreaux , l'élevant à la hauteur des principes dont ils le nourrissent, et

(5) à celle des échafauds où Ils rimmolent. Nous laisserons donc parler les représentons ea mission , nous bornant à les suivre dans les déparlemens qu'ils parcourent, saas garder d'autre ordre que celui que présente la carte, en commençant par les missions du nord-ouest , continuant par l'ouest, le raidi, l'est, le nord et le centre de la France.

Mission dans les départ emens de la Somme ^ du Pas-de-Calais et de l'Oise. — André DuMONT et ses collègues.

André Dumont, député de la Somme à la Convention nationale , y vota la mort de Louis XVI, sans appel ni sursis , et fut envoyé, au mois d'août 1793, dans son département , et un peu plus tard dans les départemens du Pas-de-Calais et de l'Oise. Sa mission dura sept mois. On n'est pas en peine d'en connoître les actes ; il a eu soin de les publier lui-même dans une suite de lettres qui commencent au mois de septembre 1798 , et ne finissent qu'au mois de mars 1794- On le voit , dans cette correspondance , déployer une activité extraordinaire pour l'arrestation

(6) de tous les suspects, de tous les nobles, de tous les prélres qu'il fait enchaîner devant lui, et conduire par charretées au nombre de trente et quarante dans les prisons dont il couvre les trois départemens. A cela près, le régime , de la liberté n'eut jamais de plus ardent m/jsionnaire ; jamais les arbres de la liberté n'eurent de plus fervent adorateur. C'est en vain qu'on remonteroit jusqu'aux anciens druïdes,si célèbres par le culte qu'ils rendoient aux chênes anticjues des forets qui couvroient les Gaules, on ne trouveroit dans l'histoire de ces prêtres fameux rien de pareil aux sentimcns religieux que fit éclater, en plusieurs occasions , notre représentant pour les jeunes arbres de la liberté, fraîchement plantés sur le sol défriché de la France , et si bien préparé à recevoir les semences précieuses des doctrines libérales , dont ces arbres révérés éloicnt les emblèmes. Quel vengeur terrible des attentats commis contre les signes de notre affranchissement! On en trouvera plusieurs exemples dans cette correspondance. Mais quel impitoyable destructeur de l'ancien culte ! quelle ardeur à poursuivre ses ministres ! quel zèle à livrer ses temples à la profanation! quel soin à grossir le trésor na-

( 7 ) tlonal de ses dépouilles ! à jelcrdans les ilammes les objets qui ne peuvent enrichir le fisc! Enfin, quelle joie pour notre représentant, quand il peut arracher quelque acte d'apostasie soK'niiel, et en faire rornement des fêles nationales, dont nul ne se montra plus prodigue!

Tel es: le caractère dominant de la mission d'ANDRÉ DuMONT , qui s'appelle lui-même un missionnaire ^ et qui appelle ses discours des prônes re public ai ns. En le lisant , on croit voir agir l'exécuteur testamentaire des philosophes; nul ne parut plus pénétré de l'avis inculqué dans leur correspondance , et qui termine leurs lettres par ces mots : écrasez t infâme. Nul ne mit cet avis plus en pratique.

Ce qui achève de mériter à André Dumont le titre d'exécuteur testamentaire des philosophes , c'est le ton de légèreté qu'il leur a emprunté, et avec lequel il débite, à leur exemple, les choses les plus dégoûtantes d'atrocité. Il n'i'st pas nécessaire d'ajouter que le blasphème accompagne la férocité, et fournit un sel abondant au disciple comme aux maîtres.

On a été étonné de la publication des lettres des philosophes; ce n'est cependant qu'après leur mort qu'elle a eu Heu ; mais que dire de la correspondance des disciples,

(8) publiée par eux-mêmes ? Y eut - il jamais d'exemple d'une chose pareille ? Peut - on trouver dans aucune histoire , ancienne ou moderne , de pareils monumens d'infamie , que leurs auteurs se soient ériges à eux-mêmes ? 11 est temps d'en venir à la preuve.

Première Lettre fTANDRÉ Dumont, lue à la Convention, dans la séance du 7 septembre

Cette lettre annonce le début d'AiSDRÉ Dumont à Amiens. Le repre'scntant mande « que les membres de l'administration contre- » révolutionnaire qui avoit juré la perte du » département, ont été mis en état d'arres- » tation et remplacés par une commission » patriote. Les portes de la ville d'Amiens )) ont été fermées; on a arrêté plusieurs per- » sonnes qui n'avoicnt point de cartes, ou qui » en avoient d'insuffisantes. Cette mesure a » produit la capture de plusieurs émigrés et » de deux cents étrangers plus que suspects. » On a arrêté aussi un mendiant porteur de « 120 liv, en numéraire. Il y avoit dans Amiens

(•9) » quinze cents mendians. Un ordre a été pu- » blic , qui les obligeoit de porter au cou » une carte indiquant le nom , la demeure et » le numéro. Depuis celte disposition, les mea- » dians ont disparu. La garde nationale est -) digne des plus grands éloges. Ce n'est plus » Amiens, c'est un autre Arras. » (Moniteur du 9 septembre 1793.)

11 n'y a pas d'observation à faire sur ua début si brillant : l'on y voit le représentant étendre ses soins à toutes les classes , depuis celles des fonctionnaires, des émigrés , des suspects y jusqu'à celle des mendians trouvés au nombre de quinze cents, et qu'il fait disparoître en un clin d'œil, en leur passant une médaille au cou : nouvelle manière d'honorer le peuple souverain, qui prouveroit que l'égalité n'avoit pas encore tout nivelé, ou que les riches dépouillés réduits peut-être à emprunter les haillons de la mendicité, ne pouvoient jouir en paix de ce nouvel état; en sorte qu'il leur étoit également interdit et de se cacher sous la livrée du mendiant, et deparoître sous les habits décens, qui étoient un signe de réprobation bien plus infaillible.

( lo)

Deuxième Leltre , lue dans la séance du 9 se plem.br e 1793.

« Citoyens rollcgnes, j'ai à peine le temps » de vods écrire ; je crois que tous les ci- » devant ducs, comtes, vicomtes, marquis et » leurs familles , sont dans ce pays. D'arres- » loi ion en arrestation, j'extirperai ce cliancre, » cl le département une fois mis au vif, ne » demandera plus que des soins. Soixante- » quatre prt'lres insermenté^ vivoient en- » semble en une superbe maison nationale » au milieu de celte ville ; j'en ai clé informé; » je les ai fait ainsi traverser la ville pour les » faire enfermer en une maison d'arrêt. Cette ■» nouvelle espèce de monstres qu'on n'avait » pas encore cxpo.sés à la vue du peuple , a » produit ici un bon effet ; les cris de vive la » république l relenlissoient dans les airs, à » côté de ce troupeau de bêles noires. Indi- » quez-moi la destination que je dois donner » à ces cinq douzaines d'animaux que j'ai » fait exposer à la risée publique ; c'éloient » des comédiens de garde qui étoient chargés » de l'escorte. Dans les nouvelles arrestations , » les Mailly, les Beuvron, les d'Harcourl , les

» de Li^Tic, se trouvent compris. Les titres de » noblesse sont saisis. Je viens de faire encore » arrêter un homme que je crois émigré, » d'après un aveu indiscret de sa femme. J'ai » fait conduire les premiers à la citadelle de » DouUens , avec le colonel des ci-devant i) gardes du Roi en cette ville.

)) Tous les jours je recofinois de nouveaux » complots, et tous les jours je m'efforce de » les déjouer; je ne me suis pas couché cette » nuit.

» Le ci-devant duc du Châtelet , détenu » ici, et qui désire d'être transféré à Paris, « où il est, dit-il, assuré de trouverles moyens » de s'évader, se sent l'àme si nette, qu'il a » fait venir un médecin auquel il a demandé M double dose d'opium , et au geôlier du poi- » son. Ce médecin vient de m'en informer ; je •» place un grenadier près de lui ; c'est à

» l'adresse du colonel de que je dois cette

» capture et la découverte de ses projets (i). j> Talllefer, adjudant-général, me charge de » vous proposer de décréter la peine de mort

(i) Le duc du Qiàtelel condamné à morl par le tribunal révolutionnaire le 22 frimaire an II (12 décembre 1793), et M"* du Châtelet quatre mois et demi après.

» contre tout militaire qui laisseroit sur- » prendre le poste qui lui est confié. L'esprit » public s'élève chaque jour , et j'espcre » bientôt avoir à vous donner de meilleures 3) nouvelles encore. S/'gnéDvmoTf'r. n (^Moniteur du lo septembre lygS. )

Troisième Lettre de Dumont , lue dans la séance du \ l^ septembre 1793.

Les meilleures nouvelles annoncées par Dumont, dans sa dernière dépêche, furent fort semblables à celles qui avoient précédé; ce fut de nouvelles arrestations , entre autres celle de V chèque constitutionnel Desbois , que ]e représentant en mission trouva plaisant de réunir aux prêtres rèjractaires dans la maison d'arrêt.

Il fit encore arrêter huit à dix personnes suspectes, parmi lesquelles se trouvoient plusieurs prévenus d'émigration. C'est Dumont qui parle , et qui continue en ces termes :

« On a trouvé chez la ci-devant maréchale » Biron une correspondance très-importante , » et qui donne la preuve de l'esprit contre-

» révolutionnaire des ci-devant administra- » teurs de ce département. Plusieurs de ces j) lettres sont du citoyen Desmery, président » du tribunal criminel de ce département, qui » les a signées. Je viens de le faire arrêter, » après l'avoir destitué.

» Du Chàtelet a trahi son secret; il en est » résulté la découverte d'un souterrain , » occupé par des émigrés, dont plusieurs M viennent d'être arrêtés ; il leur a été enlevé » un petit étendard couvert de fleurs de lis » brodées en or et en argent, et portant tous » les attributs de la royauté. Je tiens un fil » que je ne quitte pas ; il me conduit dans les îj derniers retranchemens de raristocralie. Je « n'ai que le temps de vous assurer de mon » zèle ; je pars demain pour une nouvelle » expédition : Ça ira. Signé DuMONT. » ( Moniteur Ja 16 septembre lygS. )

Quatrième Lettre lue dans la séance du 23 septembre 1793.

DuMONT se borne à mander d'Amiens , « qu'il vient de faire arrêter un grand nombre

» de prêtres et d'Anglais, entre autres un » nomme Lecray, membre du parlement » d'Angleterre, et neveu du duc de Cumber- » land , qui sera conduit à Paris. » {Moniteur du 2S septembre 1793.)

Cinquième Lettre d'ANDRÉDuMONT, lue dans la séance du 23 septembre 1793.

« Le ri-devant comte d'Hesequevientd'être )? ramassé dans les nouvelles arrestations qui » viennent d'èlrc faites. *

» J'ai dccouverl des sommes c'normes en

» or et en argent, chez la ci- devant maré-

» rliale de Biron ; d'autres sommes en or et

» en assignais à face royale , ainsi que de la

» vaisselle plate , qui étoient enfouies. Je l'ai

» découverte, et je vais la faire déposer ici en

» attendant que je vous l'adresse avec la ci-

» devant maréchale , qui avoit l'incivique

» cornj)laisance d'être la trésorière et Tagentc

» de dîi Chàlelet , Gharost- Bélhune, et

» autres. Comment se peut il qu'une vieille

» édenlée s'ingcre encore à trahir sa patrie !

» Yictor Broglie , en fuyant , a laissé une

3) argenterie considérable , des couverts en

» or, sans gardiens, et avec des malles fer-

( "5) « mecs et d'autres ouvertes; j'ai fait meHre » le tout à la garde du district d'Ahbcville. » Tous les jours je- déchiro le voile afùoux )) des complots liberlicidcs tramc's dans ce » département; mais tous les jours aussi larisï> tocratie a une leçon. Il existe en ce pays » trois choses qui font trembler les traîlres ; » le tribunal rcvobilionnaire, la guillotine, » et le maraiLte Dr m ont.

» Voire dccretrévolulionnaire du r 7, relatif » à l'arrestation des gens suspects , consterne » les ennemis de la république et fait triom- » pher les sans-culottes. » Signé Dumont. (^Moniteur du zS septembre I7y5).

Sixième Lettre d' André Dumont , lue dans la séance du 5 octobre 1793, datée d'Abbeçille le i".

Le représentant annonce qu'il a usé à Montreuil de son excellent remède : « Quarante- » quatre charrettes, dit-il, ont emmené devant » moi les personnes que j'ai fait arrêter par » le comité de surveillance, conformément » à la loi. »

Il croit devoir rendre un compte particulier d'un fait qui mérite, dil-ii , dêtre connu partout^ c'est l'abjuration de deux ci -devant prêtres qu'il a nommes à cette condition à deux places administratives. Ici Dumont retrace les discours par lesquels, dans la chaire , en présence de dix-huit cents personnes, il exhorta ces deux citoyens à faire leur profession de foi. « Ma proposition, dit-il , couverte » d'applaudissemens, donna lieu à la scène » la plus plaisante. Mes deux prêtres consti- » tu tionnels montent en chaire, que pourcette )) foisj'appelle de vérité, annoncent au peuple )) que j'ai dit les plus grandes vérités, et qu'il » n'existe réellement de religion que d'esprit M et de cœur. Les applaudissemens recom- » mencent : les cris de vive la Convention , » vive la Montagne^ retentissent partout; le » peuple me demande pour eux le baiser fra- » ternel , et je le leur donne au milieu de » nouveaux applaudissemens....

» Je viens de requérir l'apport de tous les » cuivres des églises pour la fonte des canons.

» Je pars pour Amiens , et de là à Péronne : » ça va ici de mieux en mieux.

» Salut et fraternité. Signé DumoîhT. »

( Moniteur du 6 octobre 1793. )

Septième Lettre <f André Dumont, datée de Pcronne le 9 octobre 1793.

« J'avois gardé la ville de Péronne pour la » bonne bouche, croyant que mon collègue v Delbrel Tavoit électrisée , et que tous les » citoyens étoicnt à la hauteur de la révolu- » tion ; mais , hclas , quelle fut ma surprise » de trouver une seconde Coblenlz ! M. Henri » de Robecourt, de TAssemble'c législative, i> éloît maire. Deux ou trois personnages de » cette trempe secondoient les efforts de ce » patriote par excellence ; deux de ses parti- » sans étoient dans le district ; la ville enfin 3) étoit menée par le ci-devant marquis. Mon » premier soin fut d'assembler le peuple en » la présence de mon collègue Laurent que x J'y trouvai ; après avoir en vain cherché à » dégeler la glace que je voyois partout, j'an- » nonçai que, s'il le falloit, j'aurois recours à •» des moyens violens

» Je suspendis de ses fonctions M. le » marquis ; je le fis arrêter, ainsi que ses » adhérens , et je les remplaçai par de braves » sans-culottes. Le lendemain matin, après » avoir fait arrêter une centaine de mauvais

» sujets^ je fis de nouveau rassembler le peuple, » et lui annonçai les arrestations et suspcn- » sions qui avoient eu lieu ; pour celle fois , je » n'a vois au tour de moi que des sans-culottes ,

» mais en pelil nombre »

Ici Tinfatigable représentant rend compte de la nouvelle harangue qu'il adressa au petit nombre de sans-culottes^ des menaces qu'il leur fit j)our obtenir de nouvelles dc'nonciations, et enfin du succès de ces menaces qui produisirent de nouvelles arrestations , entre autres celle d'un jeune homme de dix-huit ans, ancien aide-de-camp de Bellair, qui ccrivoit à sa mère en faveur d'un émigré' retiré chez elle. « Cestj reprend DrMONT, sa chère maman » qui le lui a conseillé. Comme ces lettres » étoient très- mauvaises, la chère maman et « le cher Jils furent encagés. J'en ai informé » le général. » (^Mondeur du ^4 ^'endémiaire an IJj 6 octobre lyyS.)

Huitième Lettre c?'André Dumont, lue dans la séance du 2y çendémiaire an H.

Le représentant du peuple annonce de nouvelles prises en hommes et en trésors.

« Je ne découvre pas seulement des émir.

( '9) » grés et des conspirateurs, e'crit-il , je trouve » leurs trésors. Dans un jardin au ci-devant » comte d'Hervilly , que , par suite d'un ordre u que f ai donné , on vient de conduire à Paris i> avec douze scélérats de son espèce , on a » trouvé dans une fouille , faite à dix pieds de » profondeur, sept caisses remplies ; savoir, » six de titres de noblesse et de féodalité , et •> une d'argenterie. » — Suit la description d'autres fouilles faites dans les bois, et Pélat de leur produit, qui fut considérable. La dépêche est terminée par ces mots : « Les dé- » nonciations pleuvent ici; et l'aristocratie, )) plus déconcertée que jamais, ne sait où se » fourrer. J'espère que bientôt le traitement » des prêtres en ce département ne montera n pas haut ; car je vais leur faire une guerre » ouverte , tâcher d'assommer le fanatisme , » et de le faire disparoître de ce pays. »

(^Moniteur du i^'" brumaire an 11^ 11 octobre 1790. )

Neuvième Lettre êT André Dumont, datée du 2. brumaire , lue dans la séance du 3.

Dans cette lettre Dumont annonce de nouçelies captures. « D'infâmes bigots, de prêtres

» rcfractaires , mande-t-il , vivoient dans de» » tas de foin dans la ci -devant abbaye du » Gard; leurs barbes longues sembloient an- » noncer combien leur aristocratie étoit in- » vétcrce. Ces trois bêtes noires ont été dé- M couvertes cachées , et après elles on a trouve » un trésor cache en terre. Trois personnes » sont, en ce momeni , occupées à compter )) Tor, l'argent et les assignats trouvés, tandis » que les trois monstres sont allés au cachot » attendre leur jugement.... Patience, et j'en » découvrirai bien d'autres; je tiens tous les » fils. »

Cette lettre est suivie d'une autre contenant la description des objets trompés , que le représentant envoie avec les deux Anglais , le heau-Jrère de Georges et la parente de Pitt. Parmi ces objets trouvés sont « des médailles » d'or sur lesquelles est gravée la figure de » Louis-le-liaccourci. » L'infatigable correspondant ajoute « qu'en annulant dos ventes » frauduleuses, il trouvera quelques milliards.»

Il termine par l'article des prêtres : « Je r> viens , dit-il , de requérir 1 arrestation des » prêtres qui se permettoient de célébrer des » fêtes ou dimanches. Je fais, disparoîlre les » crucifix et les croix; et bicntôtyg compren-

» drai dans la proscnption les animaux noirs » appelés prêtres. »

( Moniteur du 26 octobre 1793. )

Dixième Lettre J* André Dumont , datée de Beaiivais le 25 octobre lygS , lue dans la séance du o.'j.

Le représentant rend compte de son début à Beauvais, qu'il a signalé par l'arrestation du maire et des officiers municipaux. Trouvant qu'on étoit de glace dans ce pays, il est allé (avec son collègue Levassefr, qu'il a rencontré à Beauvais, et qui lui a fait part de ses travaux^' prêcher à la société populaire : pour conclusion « les portes ont élé fermées ; six offi- » ciers municipaux ( nouvellement nommés ), » et six surveillans travaillent à une visite doj) miciliaire dirigée contre les étrangers et les » personnes suspectes. On n'étoit pas fait ici 3) ( continue le représentant ) aux mesures ré- ^ » volutionnaires ; les fonctionnaires publics » ne connoissoient pas les responsabilités ca- » pitales ; les sans-culottes et le peuple ne se » faisoient pas une idée de l'énergie républi-

î) caine. Nous allons les mettre au pas, et » bientôt Bcauvais sera rendu à la liberté. » Nous avons passé en revue les escadrons » de la cavalerie révolutionnaire. »

(^Moniteur du 28 octobre rygS.)

Onzième Lettre r/'ANDRK Dumont, €Îu 7 brumaire an II ^ lue à la séance du 9.

En attendant que la ville de Beauvais fût mise au pasy Ddmont se rendit à Breteuil, et donna les nouvelles suivantes de celte ville : ({ Autant j'ai lieu de me plaindre de l'esprit » public de Beauvais, autant j'ai lieu de me » féliciter du feu sacré du républicanisme , » que j'ai laissé à Breteuil, où j'ai destitué, )) remplacé , etc. »

Le représentant rend compte de la célébration d'une fête civique, et termine en recommandant Beauvais. « Songez à Beauvais, M ne le perdez pas de vue: il a de grands maux, »> il lui faut de grands remèdes ; il faut là dé- » velopper de grandes mesures, il en est temps » encore; metlez-moi à même de les prendre.»

( Moniteur du 2 noçembre 179^, 12 brumaire an II. )

Compte rendu par André Dumont dans la séance du il^ brumaire an II (^!^ novembre

On introduit des sacs et des malles remplis d'or et d'argent, le tout accompagné cI'An- DRÉ Dumont, venu en personne pour en faire hommage à la Convention, et demander une mention honorable pour les officiers d'Hesdin et d'Abbeville ; le correspondant devenu orateur, s'exprima en ces termes : « Danslacom- » mission que vous m'avez donnée pour les » départemens du Nord-Ouest , j'ai trouvé » dans une abbaye de moines près d'Hesdin » 61,000 liv. dont j'ai fait hommage à la Con- » vention. On m'a accusé d'être brouillé avec » la religion : eh bien! j'ai fait une réquisi- » tion, et trois ou qualre cents saints m'ont » demandé à venir à la monnoie. J'avois reçu » de Paris une lettre qui m'indiquoit une ca- » chette d'ex-nobles. J'ai fait arrêter les Har- » court, lesBeuvron, lesFaucigny J'ai trouvé » une médaille d'argent représentant le ma- » riage du ci-devant Roi, avec une lettre por- » tant que quand on veut émigrer, il faut être » muni de cette médaille pour la montrer.

>» Je la dépose ici avec une foule d'autres më- >♦ dailles d'argent. Je demande la mention hoï> norable de la conduite des officiers munici- » paux d'Hcsdin et d'Abbeville. Il n'existe » plus dans les églises du département de la y) Somme , ni plomb , ni cuivre , ni argent : » ils ont été remplacés par du bois, du ^r î» blanc et du verre. Les flammes de la liberté » ont succédé partout aux croix des clochers, » et les citoyens ont crié partout : Vice la » republique ! » ( Mquileur du 5 nuçembre

La mention honorable demandée fut décrétée; l'hommage des médailles, de l'or et de l'argent des églises fut accueilli; et le fier représentant repartit pour reprendre le cours de sa glorieuse mission.

Son retour sur le th'éâtre de ses exploits , fut annoncé à la Convention par la lettre suivante :

Douzième Lettre c? 'And RÉ Du mont , du \i frimaire an 11^ lue dans la séance du i^.

« Le charlatanisme religieux fait naufrage ;

» la déprétrisation est à l'ordre du jour

» Les prêtres me conjurent de rendre pu-

(»5) » bliques leurs déclarations , afin d éclairer » leurs semblables.

»• Vous sentez combien la collection de » ces déclarations sera intéressante.... Partout « on ferme les églises , on brûle les confes- » sionnaux et les saints ; on fait des gargousscs }) avec les livres des lutrins. Je reviens de » Péronne , où la fête de la Raison se célèbre » avec toute la .simplicité de la nature. » (Suit la description de la fête et d'un auto-da fé. )

a Les campagnes avoient toutes des députés » à cette fête ; ils n'attendirent pas mon prône » républicain pour crier plus de nobles , » plus de prêtres; la liberté ^ légalité et la » Raison. Deux mariages se firent sur la » montagne , et l'un des époux étoit en di- » vorce.... » (^Moniteur du 7 décembre 1793.)

Treizième Lettre cTAndré Dumont , datée d'Amiens^ le iS frimaire an II.

Le représentant transmet la nouvelle d'un attentai affreux , commis à Amiens : Le temple de la Raison et V arbre de la Liberté ont été profanés. « A quelque chose malheur est bon , » écrit DuMONT ; il en résultera la punition

» cle55 coupables. J'exterminerai ces parlisarw j) de la Vendée. »

Dans une lettre postc^rieure , il attribue ï attentat affreux à des étrangers. « Mais , » dit -il» j'ai tendu mon large fdet, et j'y » prendrai tout mon gibier de guillotine. » (^Moniteur du i3 décembre 1793,)

Quatorzième Lettre ^André Dit m ont , du 3o frimaire an 11^ 20 décembre 1793.

Le représentant rend compte de la cére'monie qui a eu lieu à Amiens pour la replantalion de l'arbre de la liberté. « I.^ cérémo- » nie , écrit - il , commença par la transla- » tion, à la commune, du tronc de Tarbre « qu'on avoit eu la scélératesse de couper ; )) ce tronc étoit couvert d'un drap noir. Neuf » mille hommes sous les armes et une mu- )) sique de deuil accompagnoient le cortège.»

A près avoir disposé les restes de V arbre coupé ^ on en fit paroi tre un autre qu'on porta en pompe et au son d'une musique patriotique , au lieu où il fut planté devant le temple de la Raison. « Ensuite on entra dans le temple,

(27) » OÙ Ton jura généralement haine aux tyrans, » aux intrigans, aux fanatiques.» (^Moniteur du 23 décembre 1793.)

Quinzième Lettre J' André 'Dvmo^t y datée de Botdogne-sur-Mer^ du 8 nivôse an II, 28 décembre 1790-

DuMO^'T voyoit, depuis un mois» s'élever autour de lui un nuage épais de calomnies et d'atrocités contre tous les républicains. « Une nouvelle lumière , écrit-il , a éclairé lout j) ce pays , et tous les projets des scélérats » ont été déjoués. Des intrigans çà et là » vexoient les républicains : lous, ou grande » partie , sont montés en charrette , et Tunion » générale a été l'heureux résultat de l'arres- » talion de ceux qui avoient voulu les diviser.

n Huit mille Belges , bien armés, sont de- » puis un mois ou cinq semaines, à Amiens; M ils avoient , à leur suite , environ huit cents » femmes qu'ils faisoicnt loger avec eux , et » à cause desquelles il arrivoit , chaque jour, )> des scènes^ le grand émétique national a « balayé ce corps , qu'il est instant de retirer » d'Amiens. Mes quatre collègues ont dû

j» vous récrire. A Abbeville , les subsistances » avoient agite ; j'y ai ramené le calme et la » gaîlc.

» A Montagne-sur-Mer (i) , la société ré- » publicaine eloit de deux cents membres ; » elle n'est plus que de trente. Il n'y a plus » d'église , et les citoyens n'ont qu'un seul » vœu , la république , ou la mort. Les saints » et saintes y ont été brûlés , en réjouissance » de la reprise du Port de la Montagne (2).

» A Boulogne , la très-sainte et la très-in- . » comprcliensible , la très-sainte vierge noire, >» que les Anglais n'avoient pu brûler , fut , » dans la plus belle fêle qui se peut célébrer, » jetée dans le bûcher et réduite en cendres » sans miracles. Tout Boulogne , hors les » détenus , hommes , femmes et enfans , tous » crièrent çwe la Montagne ! et se jurèrent » union éternelle. L'allégresse fut telle que )) la nuit se passa en bals , où se trouvèrent » tous les citoyens. On me demanda le chan- » gement du nom de Boulogne-sur-Mer en » celui de Port de V Union.

« Jamais le républicanisme ne se prononça

(i) Montreuil.

(2) Toulon.

» mieux.... Boulogne fut, il y a sept mois, » le repaire de Taristocratie ; il est aujour- » d'hui le temple de la Liberté.

» Je vais retourner d'ici à Noyon ; je suis » comme un missionnaire républicain ; je » prêche partout F amour de la pairie ; et, » à quelques intrigans près , et tous les » prêtres et nobles^ je crois açoir tout con- » çerti. Salut. N'oubliez pas la nouvelle no- » mination de Boulogne, en Port de l'Union. » Signé DuMONT. (^Moniteur du, '5 janvier 1 794)

Seizième , dix septième et dix-huitième Lettres «/'André Dumont.

Dans sa seizième lettre, Dumont annonce l'envoi à' une grande quantité de saints d'argent. « Le représentant seroit venu lui-même » les présenter à la Convention , si une in- « commodité ne le retenoit dans son lit. »

Dans sa dix-septième lettre, Dumont donne des nouvelles des prêtres :

« Ils avoient voulu se lever; mais ce mouve- » ment a tourné contre eux ; les confession- « naux ont été convertis en guérites j les

( 3o) » chaires ne servent plus qu'à la lecture fies » lois; les églises sont converties en halles, » et le peuple va acheter sa nourriture , là » où, depuis (les siècles, il alloit avaler le » poison. »

Dans sa dix-huilièmc dépêche , Dumont annonce un crime affreux , commis à Bréc. M Le jour même où l'arbre de la liberté a été j» planté , des scélérats ont eu Taudace de le j» scier; j'ai fait arrêter, continue Dumont, j» les prévenus de ce crime, et les ai fait » traduire devant le tribunal criminel ùc » rOise. » (^Moniteur des 1 1 et iS jaiwier^ et i^féçrier 1794* )

Diûo-neuvième Lettre ^/'André Dumont , datée d Amiens le 6 ventôse an 11, 22 février i794«

« Nouvelle capture sur l'aristocratie ; Tar- « restation générale de tous nos ci-devant « m'a donné (c'est Dumont qui parle) l'oci> casion de faire la découverte d'une grande >) quantité d'argenterie, enfouie à deux pieds » en terre. Le ci devant seigneur de Bourdon , y* nommé Bluis, en cachant son argenterie, » y a joint de l'argent monnoyé. Je n'en

( 3i ) » connois pas encore l'importance. Des com- » missaircs des districls sont occupés à cet j) objet. Les nobles et les prêtres ont une nia- » nière de défendre la république ; ils violent » les lois , et leur punition sert à les maintenir.

» Tous nos ci-devant sont arrêtés , et il » n'est pas de moyens qu'ils n'emploient pour » prouver qu'ils ne sont pas de la caste justcj» ment maudite qu'ils chérissoicnt.^V la re'pu- » bllque etoit comme la mmarchie ^ appurée » suj' des crimes^ elle pourroil vendre la ro- > ture comme on vendoit la noblesse. Nos ci- » devant acheteroient cher le nom honorable >i de sans-culottes. » (^Moniteur du 8 ventôse an 11^ 1^ février 1794*

La république eût fait là un commerce trop peu lucratif; elle trouvoit plus de profit à battre rnonnoie sur la place de la Révolution : c'est ce qui Tempécha de vendre des brevets de sans-culottes.

Vingtième Lettre J'André Dumont, lue dans la séance du iS ventôse an 11^ 9 mars 1 7 94*

DuMONT, dans cette lettre, donne des nouvelles du district de Doullens :

« J'ai fait, écrit-il, l'épurement des autorités

w conslituccsdudislrictdeDoullens... L'esprit » public fait purtout de grands progrès... Les » habilansdescampagnesn'ontplusde prêtres, » plusd'églises....» Dumunt cite, entre autres, les communes de Pecquigny , de Lamoltc , d'Abancourt , où l'on a fêlé la reprise de Toulon." Enfin , dit-il , en terminant, on voit » en ce moment les crimes dévoiles et les >> vertus triompher. » {Moniteur dui'j ventôse an 11^ 7 mars 1794)

Vingt-urùème Lettre de Dumont.

Le 16 ventôse, Dumont donne des nouvelles de Compiègne. « Ses habitans sont tous » à la hauteur, et s'il y existe des faux-frères, » ils s'y tiennent bien cachés. La société répuw blicaine y est excellente et très-suivie; la » jeunesse y reçoit une belle éducation ; tous » les moyens sont mis en œuvre pour faire » chérir la révolution....

» On vient de trouver, dans les livres de » l'infâme Voyer d'Argenson , deux gravures » sur salin : Tune représentant Capet,d'exé- » crable mémoire, et l'autre son fils, monte

(33) » sur un dauphin.... On lui fait tenir à la main » un drapeau couvert de fleurs de lis, au mi- » lieu desquelles on voit la figure de la fille » de la .... Antoinette. » ( Moniteur du zS çentose an II y i5 mars i7j4)

P^ingt-deuxïème et dernière Lettre JAndré DuMONT, datée d Amiens ^ le m çentose an //, Il mars 1794-

« Un bruit sourd s'est fait entendre ; l'in- » trigue a tenté un nouvel effort ; l'orage se » faisoit craindre , quand tout à coup je l'ai » fait disparoître dans six districts que j'ai » parcourus en cinq jours. Je fis en ces délais » quatre-vingts lieues ; je ne descendois de » voiture ou de cheval que pour rassembler » tous les citoyens , et les rallier tous autour » de la Convention.

» D'infâmes journalistes ont osé parler » d'insurrection dans un moment où nos » nobles et nos prêtres fanatiques sont incar- » cérés; dans un moment où les égoïstes et » les intrigans sont sous le glaive de la loi. Et » sur qui dirigeroit-on une insurrection ? Le » peuple s'armeroit-il contre le peuple ?

« Oui , les citoyens s'insurgeront , mais Ce » sera contre les ennemis de la republique, » contix; les ëmigrcs

r> L'arrestation de nos ci-devant nobles » produit chaque jour de nouvelles décou- » vertes. De l'énergie , et l'heure de la mort » de tous les traîtres frappe. » {Moniteur du 2.S ventôse an JIj i5 mars 1793.)

Ici se termine la correspondance , et avec elle la mission d'ANDRÉ Dumont ; on a vu dans l'une tout ce qui fut déployé d'ardeur et de zèle dans le cours de l'autre. Quelle activité ! quel dévouement absolu ! mais surtout quelle abnégation de soi même ! quel sacrifice généreux de son sommeil, de sa santé , de ses facultés physiques et morales ! J'ai à peine le iernps de vous écrire ( mandoit Dumont des son début ) ; je ne ine suis pas couché cette nuit ( Lett. 2 ^;je rHai que le temps de vous assurer de mon zèle; je pars pour une nou" vslle expédition ( l^elt. 3 ); tous les jours je déchire le voile des complots liberticides ( Lett. 5 ).

Quelquefois , au lieu d écrire , le représentant arrivoit avec des sacs et des malles remplis d'or et d'argent , dont il venoit faire hommage. (Compte rendu le ï4 brumaire. ) Quand il ne pouvoit escorter son butin , il

Taccompagnoit de ses regrets, annonçant qu'it serait venu hd-même si une incommodité ne le retenait dans son lit (Lctt. iG*).

Quel malheur qu'un représentant da peuple en mission fût exposé aux incommodités ! il semble qu'en le revêtant d'un caractère inviolable , la loi eût dû l'affranchir des infirmités communes au reste des mortels. Effectivement ils y éloient moins sujets, et il falloit de grands excès de zèle pour compromettre des santés destinées à être inviolables. En général les missions étoient confiées à des représentans robustes, chez qui les forces du corps secondoient parfaitement l'activité de l'âme, et relevoicnt le caractère du législateur. DuMONT en est un bel exemple , puisqu'après six mois A^ expéditions de tout genre,' après tant de fêtes célébrées, après tant de prônes civiques débités, nous l'avons encore vu terminer sa mission par une marche forcée de quatre-vingt s lieues , et parcourir six diS" iricts en cinq jours. Certes , il étoit permis alors de se livrer aux douceurs du repos, et BuMONT vint en effet se délasser de ses travaux au sein de la Convention , et jouir des fruits de sa mission. Il paroît d'ailleurs qu'il ne laissoit ui nobles ni prêtres, ni suspects

à arrêter, ni églises à fermer, ni croix à abatlre, ni dépouilles à enlever, ni Irçsors à déterrer, ni époux divorcés à remarier, ni prêtres abjurcurs à récompenser. S'il resloil quelque chose à faire , c'éloit des milliers de détenus à juger, et il faut ici défendre Dumont contre luimême ; car il nous semble qu'il s'est calomnié , sinon lorsqu'il s'est surnommé le maratiste^ du moins lorsqu'en comptant trois choses qui éloient un objet d'effroi, il s'est mis sur la même ligne que la guillotine et le tribunal révolutionnaire ( Lettre 5*^ ) : style en effet di^ne de Marat , de qui il étoit imité ; mais on ne sauroit reconnoître notre représentant sous les traits affreux qu'il a cru sans doute nécessaire d'ajouter à son surnom, et qui sont bien moins propres à le peindre lui-même qu'à peindre cette époque, oij ceux qui gardoient des mesures dans la carrière sanglante qu'ils parcouroient, ne croyoient pas devoir en garder dans les récits qu'ils en faisoienl , et qui ne se dispensoient d'imiter les hommes les plus féroces de ce régime , qu'en les égalant dans les portraits qu'ils traçoient d'eux-mêmes.

Tel fut André Dumont qui, tout maraliste qu'il ait été , resta si loin de Lebon son

( 37 ) collègue ! Sa mission forme un contraste avec celle de Toratorien d'Arras, qui, sans publier une ligne, envoya quatre cents victimes à Véchafaud. Dumont, au contraire, en entretenant une si longue et si aifreuse correspondance, fut économe du sang de ses détenus; et quoique ce fût autant de victimes destinées à la boucherie , elles évitèrent le sort fatal qui les attendoit par la chute de ce comité, dont DuMOXT avoit été l'agent le plus disert, mais jion le plus inhumain : aussi en devint-il l'adversaire. Dumont fut thermidorien au g thermidor; au i8 brumaire il s*àttacha à Buonapartc qui le nomma sous- préfet; au 20 mars il devint préfet ; et c'est une des victimes les plus innocentes de la terreur ou réaction de i8i5.

Missions de la Seine Inférieure.

Ce département fut visité, après le 10 août, par Alp.itte et Lecointe, qui vinrent y faire désarmer les suspects, déporter les prêtres insermentés, et vendre le mobilier des émigrés. Us rendirent compte de celte triple opération par une lettre, d u i3 septembre 1792, qu'ils lerminoicnt ainsi :

« A Rouen, Va ré.volulion a beaucoup d'en-

);nemis. Les lois, relatives au salut public, y » sont mal exécutées. L'esprit public est plutôt

» étouffé qu'excité par les administrations

» Nous allons faire tous nos efforts pour exci- » ter le patriotisme des citoyens. « {Moniteur du i^ septembre 1792.)

Ce patriotisme ne fut pas tellement excité ^ à cette époque , qu'il ne fallût bientôt envoyer de nouveaux missionnaires pour le réveiller.

Cette seconde mission fut confiée à Lacroix (d'Eure et Loir), Legendre (de Paris), PoçiiOLLES et Albitte , l'un et l'autre députés de la Seine Inférieure.)

Les quatre envoyés levèrent deux bataillons de gardes nationaux, dits de la Montagne ^ pour aller combattre les Vendéens. Ils imposèrent l'emprunt forcé de 3oo millions sur les parens d'émigrés et les aristocrates. Ils formèrent les comités révolulionnaires.

Cette triple opération se fit sans correspondance ; mais s'il n'en est pas resté de monument; officiel dans, le Moniteur, les souvenirs n'en sont pas perdus, ni les traces entièrement effacées dans le département de la Seine Inférieure.

A la fin de 1793, et au commencement de

(39) 1794» ^^^ troisième mission fut confiée aux représentans Siblot et Guimbertait. Elle eut pour objet le mouvement contre le culte.

1°. Les représentans firent arrêter tous les pr.étres jureurs ou non jureurs qui refusèrent de remettre leurs lettres de prêtrise» ou de se marier.

2°. Ils firent déporter ceux qui, n'étant ni sexagénaires ni infirmes, ctoient réunis dans la maison de réclusion.

3*. Ils établirent le culte de la Raison dans tout le département. Ils furent grandement secondés, à cet égaid, par un comédien de profession , nomme Saint-Amant , qui répéta , dans la cathédrale de Rouen, la scène sacrilège qu'un acteur avoit jouée dans l'église de Saint Roch à Paris. A l'instar de soji modèle, le comédien de province monta un jour de décade dans la chaire, la fit retentir de blasphèmes contre la religion , d'imprécations contre ses ministres, et termina en défiant Jésu.s-Christ de prouver de nouveau sa divinité, en le foudroyant et le frappant de mort subite.

Il y eut alors, à Rouen , une autre scène qui fut encore une répétition de ce qui venoit de se passer, à Paris, en l'honneur de Cal\s et de

( 40) Labarre. On sait que la mémoire de ces deux clicns desphilosoplies fut réhabilitc'e par deux décrois rendus, l'un sur la proposition de Barrkek, l'autre sur celle de Lebon, qui dit « qu'au moment où la majorité des citoyens » e'toil éclaire'e par le flambeau de la philoso- » phie, il falloit re'habililer la me'moire d'un )) phi/osop/je ôonl tout le crime ctoit d'avoir » osé attaquer ïerreiiT\ » ( Séance du 23 brumaire an II. )

Cette scène fut répétée, à Rouen, en l'honneur de deux malfaiteurs, nommés Jourdain et Bordicr, qui avoient été condamnés à mort pour leurs crimes, le 20 août 1789 Comme un ardent amour de la liherfé les av(>it seul égarés, on les regarda comme des martyrs de la liberté., et Xonv méinoir(^Jul réhabilitée par un arrêté du conseil-général provisoire de la commune de Rouen, du 2 frimaire an II, 22nov. 1793, dans lequel on considéroit : « que les M principes du gouvernement populaire étant » outragés par la mort de ces deux citoyens, » il éloit urgent de les proclamer solennelle- )' ment les amis du peuple , et d'élever , à leur » mémoire, un monument de la rcconnoisj) sance publique. » (^Moniteur du \\ frimaire an Ily \" décembre 1793.)

En effet, il étoit convenable qu'au moment cil l'on Iraînoit à 1 ëchafaud les magistrats qui naguère rendoient la justice, on vît les assassins, qui les remplaçoient, élever des monumens à la mc'moire de leurs complices , et les proclamer solennellement les amis du peuple.

Pendant le cours de ces diverses missions, et au milieu même des fêles célébrées en l 'bonneur des amis du peuple ^ le peuple de Rouen étoiten proie aux horreurs de la famine. Il souffroit d'une disette de grains qui devint Tobjet d'une mission spéciale. Déjà il y avoit eu , à Rouen, au mois de mai 1793, une émeute occasionnée par la cherté du pain. La récolte n'en avoit pas lait baisser le prix , et un décret , du i5 août 1^93, envoya, dans le département de la Seine Inférieure, les représentans LoucHET (i) et Legendre, qui furent chargés d'' examiner la cause de la disette des grains : ce sont les termes du décret. Mais, après deux mois d'ejcamen ^ soit que les représentans eussent ou non découvert les causes de la disette^ ils n'y avoient point remédié , et Legendre vint en personne rendre compte à la Convention de l'état des choses,

(i) Ancien professeur de seconde au collège de Rodez.

et demander les woj^/isdc le faire cesser. Cette demande inipoiiune fut répondue par iin décret d'ordre du jour que Barrère fit appuyer des motifs suivans, assez curieux à connoîtrc :

« Les représentant du peuple (dit Barkisre, » au nom du comité de salut public), envoyés 3» dans le déparlement de la Seine Inférieure 3» pour s^occuper des subsistances, ont trouve » des obstacles dans la ville de Kouen. Ceux qui » connoissent Tesprit de cette ville n'en doi- » vent pas être surpris; mais il faut dire aussi « que nos collègues n'ont pas fait assez d'at- » tentinn à Vélendue des pouvoirs qui leur * sont confiés; s'ils savent qu'en tel endroit » il y a un magasin de blé, ils peuvent le

3) prendre Legendre est venu nous deman-

» der des moyens. Le comité vous propose de » passer à I ordre du jour, molivé sur ce que , 3r dans \^s pouvoirs illimites qui leur sont délé- :• gués, est née ssairemcnt compris le droit de » réquisition et de préhension. » — Décrété. ( Moniteur du 1 5 brumaire an II. )

Ainsi iirre&tis du droit de préhension , et pouvant désormais prendre sans scrupule , les représcntans ne manquèrent pas sûrement d'user de leurs pouvoirs dans toute leur étendue , à laquelle ils n'avoierU pas fait d'abord

(<3) assez (t aUcntion. Cependant leur correspondance, étrangère à cet objet, ronln sur d'autres affaires.

1-.C 23 brumaire an II, i3 novembre 179^, ils annoncèrent à la Convention la découverte et la vérification qu'ils avoient faite du cadavre de l'ex-ministrc Roland, qui s'êtoit rendu juslice pour se sousirnire au glaUe de la loi. Les représcntans le firent enterrer là où ils 1 avoient trouvé ; mais ils proposoient un moyen de poursuivre sa mémoire. « La Con- » venlion , mandoient-ils , trouvera peut- » être nécessaire de faire planter sur sa fosse » un poteau sur lequel sera une inscription w qui transmettra à la postérité la fin tra- » giquc d'un ministre pervers qui avoit emèt poisonné l'opinion publique , qui avoit » acheté fort cher la réputation d'un homme » vertueux, et qui étoit le chef de la faction *• criminelle qui vouloit sauver le tyran et B anéantir la république. » {Moniteur du 26 brumaire an II. )

On ne peut nier que Roland n'ait été un ministre pervers ; et personne ne contestera qu'il n'eût empoisonné ï opinion publique , non seulement par ses écrits, mais encore par ceux de sa femme qui dirigeoit le bureau

desprit public , établi dans le ministère de son mari : mais qui pourra assez sY'tonncr de voir un homme qui fut rappelé au ministère le lo août, et qui mcrila la confiance des exécrables auteurs de cette journée , accusé d'avoir voulu sauver le tyran F Qui cul jamais cru qu'on verroit ce fondateur de la république accusé d'avoir voulu Vanéantîr? Ce sont là des reproches durs à entendre pour les républicains purs à la manière de Roland ; et il est triste, après une fm tragique, d'être noté dinfamie^comme partisan du tyran, au seind'une république dont on a été le créateuret le père. La proposition des représenians en mission, à réj];ard du poteau à planter sur la fosse de Rolland, parut peut-être un peu ultra- révolutionnaire à la Convention, et l'on ne voit pas qu'elle l'ait expressément autorisée. !Nous ignorons si son silence fut pris pour une approbation de ce monumenl , et si les représenians prirent sur eux de l'ériger. Il n'en est plus question dans leur correspondance. La première letlre écrite par Louchet ,en date du 22 frimaire an H, 12 décembre lygS, est relative à une découverte d'un autre genre, celle d'un trésor trouvé dans le château du ci-devant abbé Carrey, émigié.

.< 45 ) « Mes collègues (i), dit il, ont été d'avis » que je m'y transportasse. Je l'ai fait : ma » première opération a été de recevoir une » somme de 14,220 liv. en numéraire , que » Noël Legras , ci-devant domestique de Tabbé » Carrey, avoit reçue en dépôt.

M Je me suis fait ensuite conduire dans le » cabinet où la municipalité m'avoit dit qu'é- » toit caché l'argent ; j'y ai trouvé 5 1,42b liv. j» en numéraire.

» La municipalité (de Saint-Gervais )a mis » le plus grand zèle pour m'aider à faire rcn- » trer cette somme dans le trésor national. Je » demande la mention honorable de son zèle. •> Décrété — Le représentant demandoit aussi que la Convention décernât un témoignage de satisfaction au domestique qui acoit litre' le dépôt de son maître. Ce témoignage fut également décrété. ^Moniteur du 2.^ frimaire an //, 14 décembre lygo. }

Pour clore celte belle mission sur les subsistances, LoucHET , rentré au sein de la Convention , y fit un rapport sur la pétition d'un certain Coquet, ex maire de ISeufchatel, cpn-

(0 L.^cRoix et Legendre.

(46 ) damn<5 à la dt'porlation perpétuelle par le tribunal criminel de la Seine Inférieure.

LoucHtT vit dans celte affaire un ôes^ls de la Irarne prvjondérnent scélérate , qui dans toute la république poursuixoit les plus deux et les plus chauds amis de la liberté , cl il pro' posa de. couper açec le jer de la toute puissance nationale cette trame contre-révolutionnaire.

LoueiiET fut appuyé par Lacroix son collègue , qui observa que Coquet éloit le premier sans- culotte que ton eût vu à la tête de la commune de Neufchatel. En consétjuence la déclaration du jury de la Seine Inférieure fut annulée par décret de la Convention , et le condamné lut non-seulement affranchi de la condamnation , mais réintégré dans ses fonctions de maire (i) . {Moniteur du 28 pluviôse an II y \'] Jé'>>rier 17 94' )

(i) C'est, jp crois, le premier décret qui ait cassé des jugemens criminels. Deux jours après , un autre décret leva le sursis mis à l'exécution de Chaudot , notaire, cortdamné à mort par le tribunal révolutionnaire, et après avoir enfendu le rapport d'OUDOT, la Convention ^ fidèle ituc principes , ordonna l'exécution du jugement. Nous verrons plus loin cette assemblée , toujours fuUle aux principes^ annuler par décret un jugement du tribunal

Au milieu de tant de tnissions remplies dans le déparlement de la Seine Inférieure ,

criminel du Gers rendu en faveur du comte de Barbolan , âgé de soixante-quinze ans, et faire périr ce vieillard par jugement du tribunal révolutionnaire. Les décrets de xt genre se multiplièrent. Mais déjà la Convention avoit cassé des jugemens du tribunal de cassation, et l'on vit 1» président de ce tribunal , Thouket, ex-constituant, député de Rouen, grand ennemi de l'ancien ordre judiciaire, l'un des plus actifs fabricateurs du nouveau, orateur des plus fiers quand il haranguoit Louis XVI, venir humblement à la barre de la Convention déposer lis alarmes de son tribunal^ au sujet de queii]ues uns de ses jugemens anranfis ; asoucr nue foui homme est faillible ; défendre^ non les erreurs^ mais les intentions et le civismt de ses collègues ; et enfin déposer av«K; leurs alarmes les patentes royales^ dont on ci'o/7 surchargé leur nomination ^ et les médailles frappées dans la nuit du 4 août^ sur lesquelles le dernier des Copets est nommé le restaurateur de la liberté^ monumens que la conduite du dernier tyran et les éoéncmens postérieurs ont démenù'e.Cesl ainsi que s'exprima à la séance de la Convention du i4 brumaire an II (4 "0^^rn"D''e '79^) le chef du tribunal suprême : lang.nga qui ne le mit pas à l'abri des jugemens du tribunal révolutionnaire. 11 fui exécuté avec M. d'Esprémenil que Lou- CHET avoit fait arrêter au Havre; et l'on vit conduira* au même écliafaud les deux constituans, l'un membre de l'ancienne magis:rature, l'autre fondateur de la nouvelle. (Voyez le Moniteur des i6 brumaire et 1 1 floréal an IL)

( 48 ) nous avons oublié celle de Garrier qui s'y rendit aussi , et qui s'appliqua à y cleindfe tout à la fois le fédéralisme et la famine.

La mission plus célèbre que ce représentant remplit à Nantes , a fait oublier celle qu'il remplit à Rouen. Cependant il la rappela luimême , et en invoqua les actes dans une circonstance crili(]ue : « Rouen , dit-il , étoit » dans une fermentation qui faisoit craindre M que le fédéralisme n'y triomphât. Il y a ici » des collègues qui m'y ont vu ; qu'ils disent » si je n'ai pas tout fait pour approvisionner » cette commune , et y rétablir les prln- » cipes (i). »

Moyennant \cs principes rétablis par Carrier et ses collègues, il n'y eut pas à Rouen de tribunal révolutionnaire ; et c'est une des villes où il s'est ie moins répandu de sang. Il est vrai que plusieurs de ses habilans furent envoyés au tribunal révolutionnaire de Paris. Le Moniteur du g septembre lygS donne une liste de neuf condamnés de la ville de Rouen , parmi lesquels Jacques Leclerc , rédacteur de la Chronique de cette ville , et Georges Aumont ^ homme de loi ^ convaincus d'avoir

(i) Moniteur diM 3 frimaire an 111.

provoqué par leurs écrits des mouvemens contre-révolutionnaires.

En effet, rien de plus contre-révolutionnaire que ce mouvement et que les écrits qui l'ax oient provoqué. C'éloit une adresse qui avoit pour objet d'épargner un parricide à la France , ea sauvant Louis XVI. Aumont qui s'en reconnut l'auteur, et Leclcrc, rédacteur du journal ou elle avoit été insérée , payèrent de leur téta leur honorable dévouement. On avoit arrêté avec eux quarante complices ^ dont sept furent envoyés à l'échafaud.

Dans le Moniteur du 2 mars 17941 on trouve une deuxième liste de condamnés de Rouen, parmi lesquels M. de Monthion, ancien intendant de cette ville.

Enfin, on trouve dans le Moniteur du 17 mai 1794 une lettre du comité révolutionnaire de la même ville , lue à la séance de la» Convention le 28 floréal an II, qui prouve que les représentans s'étoient déchargés de bien des soins sur le zèle de ce comité : « Nous vous » devons compte, écrit -il, des visites domiw ciliaires qui ont été faites dans la nuit « du 23 au 24 , pour découvrir les conspira- M teurs qui cherchoicnt à se soustraire au » glaive de la loi. Quatre cents personnes ont

i> été arrêtées: aucun des coupables n*a pu » échapper aux mesures que nous avons prises. » Nous allons examiner leur conduite, et les w faire conduire devant les Irilmnaux : comptez j» sur notre active surveillance ; le patriotisme 3> nous dirige. » ( Moniteur' du 3o floréal an II j 1 7 mai i7cj4- )

Telles furent les missions de la Seine Inférieure : nous aurons occasion de voir reparoître ailleurs ceux qui les remplirent. Lou- CHET seul ne se signala plus que par une motion d'ordre qu'il fit trois semaines après le g thermidor, pour faire remettre la terreur à l'ordre du jour. Cette motion est un monument digne d'un ex-professeur de seconde qui s'étoit élevé à la hauteur de la rhétorique ultra-révolutionnaire.

En sortant de la Convention , Louchet alla déposer les foudres de son éloquence et la massue rés^olutionnaijx (i) qu'il avoit miiniée avec une grande dextérité dans un poste plus lucratif que brillant. L'ex-professeur de se-

(i) Expressions de LouCHET dans sa motion d'ordre du 2. fructidor an II , qui avoit pour but de faire déployer plus que Jamais toute l'énergie des mesures réi^olution— naires. « Le peuple français, dit-il, a confié la massue » révolutionnaire à la vigueur de nos bras. »

(Si )

conde , rex-représentant du peuple qui s*etoit élevé de la chaire à la tribune nationale, consentit à descendrede celle-ci jusqu'aux humbles fonctions de receveur-général , qu'il vint remplir dans le département de la Somme sa patrie. Il y avoit près de vingt ans qu'il vivoit paisiblement retiré dans la finance , lors de la révolution du 3i mars 1814. L'ex-conventionnel ne put voir d'un œil tranquille la chute du gouvernement impérial. Il ne put croire à la clémence sans bornes qui l'auroit couvert , comme ses collègues , du pardon royal ; il imita le ministre pervers qui s* était rendu Justice; mais il ne se borna pas à se soustraire au glaive de la loi; et comme s'il eût voulu se soustraire encore au poteau dont il avoit menacé l'ex-ministre Roland dans la fosse y il se précipita dans les flots avec tant de précautions contre les recherches qu'on pourroit faire de son corps, qu'il a été impossible de le retrouver.

Missions de LtAplanche et de ses collègues dans le Cahados , Ville et Vilaine.

Laplanche , vicaire constitutionnel , et ensuite député du de'partement de la Nièvre à

(5a) la Convention , oii il vota la mort de Louis XVI, sans appel ni sursis, fut presque toujours en mission. Des le commencement de 1793, il fut envoyé dans les départemens de la Nièvre et du Loiret. Le 26 mars, il se trouvoit à Orléans avec Collot-d'Herbois ; les deux représenlans firent, dans une longue lettre , le tal)leau de cette ville, ou le patriotisme n'étoit point en force contre r aristocratie ^ et ils obtinrent qu'elle fût déclarée pour la seconde fois en état de rébellion.

Rentré dans le sein de la Convention, la vocation reconnue de Laplanche pour les missions, le fit envoyer encore à Orléans, d'où il écrivit la lettre suivante, le 10 septembre 1793 :

« J'ai établi un comité révolutionnaire , » composé de sans-culottes quim'aident dans » mes opérations. Tous les gens suspects sont » enfermés. Les administrateurs fédéralistes » sont remplacés par des patriotes; plus de j» soixante aristocrates ont été arrêtés la nuit » passée. Le 3o , au soir, s'est faite, avec » beaucoup de solennité, l'inauguration des » droits de Tbomme. » (^Moniteur du i?> septembre 1 793. )

De retour à Paris verâ la mi - octobre ,

(J53) Laplanche rendit compte à la Conrenlion (dans la séance du 28 vendémiaire an II, 20 octobre 1793) de la nouvelle mission qu'il venoît de remplir dans les dcpartemens du Loii'el etdu Cher, etil s'expliqua en ces termes :

•r Vous m'aviez envoyé dans les dépar- » temens du Loiret et du Cher; je n'a voit » pas des instructions particulières du comité » de salut public ; mais j'ai pensé que je » devois me conduire révolutionnairement ; » j'ai mis partout la terreur à Tordre du jour; » j*ai taxé les riches et les aristocrates, non » pas arbitrairement, mais de l'avis du peuple » que j'ai toujours consulté.... Je n'ai pas ^ voulu prendre sur les riches patriotes; je » me suis dit : On ne fait pas de révolution » sans argent ; il faut faire payer ceux qui ne » l'aiment pas —

» J'ai été dans la maison de réclusion des » prêtres; ils étoient couchés sur le duvet; » j'ai pris leurs matelas, et les ai fait porter » aux volontaires. (On applaudit.)

» J'apporte 53, 000 livres en assignats et » 5,000 livres en argent, quarante jetons en » argent, un saint d'^argent, des calices, des^ » burettes, des patènes, vingt louis en or » provenant d'ui» sexagénaire d'Olivet , le

(54) » plus fougueux arislocrate et le royaliste le » plus dcicrmiiié du canton. Je n'ai pu lui » attraper que ces vingt louis en or; mais je » lui ai fait donner 20,000 liv. en assignats. » J'apporte aussi deux montres en or, des » boucles d'argent et autres bijoux : ce sont » les dépouilles des mauvais prêtres de » Bourges. (On rit, et on applaudit. ) Avant » huit jours ai rivera ici une guimbarde , » chargée de vases d'or et d'argent. » (On ajjplaudit.)

Après ce beau récit, Julien, de Toulouse, demanda que la conduite de Laplanche fut approuvée , et l'approbation fut décrétée. {Moniteur du 3o vendémiaire an II ^ ar octobre 1793.)

La Convention ne se borna pas à approuver par décret la conduite de Laplanche; elle crut qu'un représentant, si décidément appelé aux missions , devoit en remplir une nouvelle , et, par décret du 7 brumaire, elle le chargea d'aller re'çolutionner le Calvados. Avant de partir , Laplanche crut devoir se préparer à sa nouvelle mission par son abjuration et son mariage.

Le 8 brumaire an II, 29 octobre 1793, il déclara à la commune de Paris, « qu'ayant

(55) » toujours été exempt des préjuges et de la » superstition, il vcnoit lui faire pari du lien » qu'il avoit contracté avec la fille d'un déj) puté, montagnard comme lui. » La mention civique fut arrêtée, avec insertion aux affiches, et le baiser fraternel fut donné à la nouvelle mariée par Chaumette , président de la Commune.

Laplancoe ajouta w qu'il venoit de sansj> culotliser le département du Loiret, et qu'il )) alloit partir incessamment , malgré son ma- » riage , pour sans-culottiser le département n du Calvados. » (^Moniteur du lo brumaire an H ^ 3i octobre lygS.)

Après ces préliminaires , Laplanche se rendit à Caen, où il arriva le 12, et, dès le i4ï il donna les nouvelles suivantes de son début :

« Citoyens collègues, depuis deux jours » que je suis dans les murs de celte ville , » nous nous sommes assez communiqués , le i> peuple et moi , pour pouvoir vous assurer j> qu'il ne tardera pas à s'élever au niveau » des meilleurs patriotes ; et le grand exemple }) que Caen va donner à la république de sa » régénération, entraînera , je n'en doute pas , » le reste du Calvados à faire oublier des

y> erreurs passées , en imitant la conduite de

?> cette ville.

» J'ai tenu hier dans la soirée une séance

» publique ., où le peuple souverain, les aulo-

» rites constituées et les fonctionnaires pu-

3) blics, civils et militaires se sont trouvés;

3) j'ai parlé le langage d'un montagnard. Plu-

5> sieurs des individus présens , qui étoient

» incertains à l'ouverture de la séance , n'ont

5> pas tardé à reprendre Tcnergie d'un peuple

5) libre lorsqu'ils n'eurent plus à douter que la

j> Montagne ne vouloit que le bonheur de

» tous, et qu'elle ne m'avoit envoyé que pour

» le leur procurer...

» Je passerai ce matin en revue la force

» armée; j'irai ensuite fraterniser avec la so-

» ciétc populaire et les cinq sections de celte

» ville, et j'espère qu'à la fm de la journée

» j'aurai conquis, par ma présence et mes

» discours, plus d'un citoyen à la république,

» et demain je pars avec les généraux Sepher

)) et Tilly, à la tête des troupes que j'ai fait

» rassembler, pour me diriger sur Falaise, et

y m'opposer aux rebelles échappés de la Ven-

)) dée.... J'espère que j'aurai à vous annoncer

» dans peu les succès de la force armée qui

( 57-) » m^accompagne dans cette expédition. » Signé La PLANCHE. (^Moniteur du 8 noicmbre

Huit jours après , autre dépêche de Laplanche . par laquelle ,apics avoir appelé fouie V indignation de la Convention sur la commune de Fougères^ qui avoit laissé fusiller les défenseurs de la patrie au moment oij ils traversoient cette ville , il renouvelle la promesse d'être victorieux. « .le pars, dit -il, 3> demain matin pour Granville , où je trou- >» verai notre collcguç Lecarpentier. Là, » nous nous concilierons pour effectuer la i) jonction de nos deux armées. L'armée de » l'Ouest aura le temps d'arriver avec celle de » Rennes; nous pouvons essuyer des revers; » mais nous vaincrons... Vive la liberté !... » (^Moniteur du 24 brumaire an II, i4 novembre

En effet, dès le 2 frimaire , Laplano h e annonça son entrée à Avranches après une marche forcée de quatorze lieues : « Nous » avons , dit-il , en terminant ce récit , trouvé )) ici beaucoup de rebelles qui éloient restés M en arrière , et auxquels notre arrivée dans ij jette commune n'a pas donné le temps de » fuir. L'hôpital en ctoit également rempli.

C 58 ) p La vengeance nationale s'est exercée sur » euoc ^ et il n'en est plus question.... »

Après ces victoires, il ne resloit plus qu'à en recueillir les fruits : aussi la nouvelle dépêche de Laplanche, datc^ du i3 frimaire, n'offre-t-cllc qu'un clat descriptif des dépouilles du fanatisme et de celles du fédéralisme; les premières s'élèvent au delà de cinq cents marcs , et les secondes à plus d'un million. Le représentant s'est permis d'adjuger 3oo liv. de récompense à un honnête portier, qui lui a livré un dépôt de 2600 liv. , lequel lui avoit clé confié par ï)omfront, aidc-de-camp de Wimpfen , au moment où cet officier fut arrêté. 11 demande l'approhation de cet emploi de fonds : « Vous approuverez, sans doute, » citoyens collègues, dit-il, le prélèvement de î) 3oo liv. pour récompenser la bonne foi du » dépositaire. » Quant à l'aide-de-camp, il est livre à la sévérité des lois. « Par l'effet de ces » mesures, poursuit-il , le bon esprit com- » mence à renaître à Caen : la stupeur y » enchaîne peut-être encore quelques citoyens » peu prononcés; mais le courage abattu des » patriotes se relève , et j'espère que bientôt » celte commune et le reste du Calvados se- » ront à la hauteur des vrais principes de la

» rcvol u tion . » (JMoniieur du 1 9 frimaire an //, 9 décembre 1 793. )

Ces belles espérances ne tardèrent pas à se réaliser : la convention en reçut le témoignage authentique dans une nouvelle dépêche de Laplanche , datée du 18 frimaire. Le représentant annonçoit que la société populaire avoit subi le scrutin épuratoire ; que les fonc- .tionnaires publics subissaient l'épreuve du creuset national ; que le comité de surveillance étoit réorf^anisé réiolutionnairement ; que la commission militaire faisoit justice des embaucheurs entre lesquels il cite un nommé Brennot. Que pouvoit désirer une ville ainsi pourvue de tant de magnifiques établisscmens? Il ne lui manquoit plus qu'un comité central de bienfaisance- Laplanche n'oublia pas do l'en gratifier, et il l'organisa de manière qu'il pouvoit compter sur cet établissement comme sur tous les autres : «t Je compte, dit-il, pa- » reillcment sur un comité central de bienfai- 3> sance que j'ai institué. »

Ce puissant instituteur donne, en terminant, l'état des dépouilles des églises qu'il va expédier, et qui s'est grossi considérablement depuis sa dernière lettre. « Il y a , dit - il, d'un côté M deux cent cinq marcs deux onces six gros ;

(6o) » de Taulre , huit cent quatre-vingt - treize » marcs cinq onces six gros et demi. Dans une » croix se trouve un diamant fin évalué 4^*00 1. » environ , et d'autres pierres ordinaires. » ( Moniteur du 24 frirnaire an II ^ \l\ décembre 1793. )

Certes, un département ainsi débarrassé des hochets du fanatisme , pourvu d'une commission militaire, d'une société populaire, d'un comité de surveillance , d'un comité central de bienfaisance , et tout cela dominé par un ëchafaud en permanence , devoit se sentir éleçé à la hauteur des çrais principes^ et le représentant, qui avoit ainsi régénéré le Calvados , pouvoit se reposer sur ces institutions , et se livrer à quelques distractions. Aussi Laplanche se permit-il un voyage de jpur agrément dans le département dillc et Yilaine. Il arriva à Rennes le jour où l'on y célébroit le triomphe des vainqueurs de Vin-* fâme Toulon. Comme le représentant vouloit se délasser de ses travaux de Caen , il se joignit à son collègue Lav allée , et s'amusa beaucoup à Rennes , ainsi qu'il l'annonça à la Convention par sa lettre du ii nivôse an II » lue dans la séance du i5 :

« Je me suis empressé , écrit-il , avec mon

* collègue Lav ALLÉE, de prendre part à l'al- » lëgresse générale ; nous nous sommes mélé& » dans les danses et les banquets civiques ; les » spectacles gratuits n'ont retenti que des » éloges de la Montagne. »

On pourroit croire , d'après celte description» que la ville de Rennes n'étoit qu'un lieu de plaisir; mais on est détrompé par la fin de la dépêche où l'on trouve , au lieu de bals , de banquets et de spectacles , des tableaux d'un genre tout différent. Le représentant y trace en peu de mots les opérations de ses collègues. « La commission militaire établie dans cette » ville, écrit il, venge chaque jour le peuple » des crimes des contre-révolutionnaires et » des aristocrates ; les jugcmens sont frén quens , et la guillotine les suit de près : de^ » puis ençiron quinze jours les commissions « militaires et révolutionnaires de cette cornn mune ont délivré la république de plus de » deux cents scélérats. Il faut espérer enfin » que bientôt le soleil de la liberté n'éclai- « rera plus que de vrais patriotes et d'intré- >' pides républicains.

» Salut et fraternité. Laplanche. »

(^Moniteur du i6 nivôse anJi\ ^janvier »794-)

Il ëtoit impossible de s*y prendre mieux pour opérer une telle métamorphose , et on pouvoit tout attendre de rintrépidité d'un républir.ain tel que La PLANCHE. Il n'y avoit plus rien à faire pour lui dans le Calvados. Il rentra dans le sein de la Convention dont il avoit si bien exe'cuté le décret qui l'avoit charge de révolutionner ce département ; et dès le aS pluviôse il présenta son compte rendu où l'on retrouve un abrégé de sa correspondance.

« Il falloit, dit- il , achever ce qu'avoient » commencé mes collègues, PiOBEiit Lindeï » et OuDOT; il falloit purifier cette ville fédé- » raliste , y anéantir les espérances liberti- » cides de l'incorrigible aristocratie , y altérer » le royalisme , confondre la superstition, » arrêter les contre-révolutionnaires , désar- » mer et déchausser les muscadins , éclairer » et électriser le peuple....

» Il falloit le ressusciter de cette affreuse » léthargie politique , l'enfanter à la révolu- » tion , lejoreerde sourire aux doux cJiarmcs » de la liberié.... »

Suit le narré de son expédition contre les Vendéens, après lequel le représentant continue en ces termes le récit de sa mission civile ;

« Partout» dit-il. J'ai fait disparoîlre les «prêtres, comme autant de vers rongeurs et » les fléaux de la société. Avec les prêtres ont » disparu les cloches et tous les ustensiles de » leur métier. Par mes soins, plus de douze » cents marcs d'argenterie d'église ont enri- » chi le trésor national. »

Caen s'éleioit insensiblement à la hauteur de la révolution , lorsque de nouveaux ordres du comité de salut public appelèrent Laplanche à la tète de la colonne infernale penue du JSord pour foudroyer les brigands. Suit le narré de cette nouvelle expédition , terminé par ces mots :

« Ainsi chaque jour voit le sol de la liberté » se purger des débris infects du fanatisme et » de la tyrannie : ainsi , sur des cadavres » amoncelés et des ruines fumantes, la Ven- » dée s'écroule , et la république et debout. »> Impression du rapport. ( Moniteur du 27 pluviôse an II ^ \^ février 1794. )

Huit jours après ce compte rendu , L.v- PLANCHE trouva l'occasion de fixer de nouveau les regards de la Convention sur sa mission dans le département du Loiret, et de lui en présenter les fruits. 11 mit sous ses yeux les dépouilles du fanatisme , de l aristocratie et

des 57/5/?^c/5, dépouilles arrivées en son absence.

Voici ce discours de présentation qui terminera convenablement les diverses missions du représentant ; c'est dans la séance du 4 ventôse qu'il fut prononcé :

« J'annonce que les quatre caisses qui m'ont » été envoyées d'Orléans pendant ma mission « dans le Calvados , ont été , par décret du 3) i8 brumaire, transférées et scellées par le )) comité des inspecteurs de la salle de la » Convention. Hier, avec mon collègue I\o- » bin, membre dudit comité, nous avons fait » la vérification et l'ouverture de ces caisses, » qui se sont trouvées ducment fixées et scel- » lées , comme il est constant par les récé- » pissés de la trésorerie nationale, et du ma-^ » gasin général des dépouilles des églises.

» Les objets qu'elles renfermoient se sont » trouvés aussi conformes aux procès-verbaux » de description , tant du comité révolution- » naire de surveillance d'Orléans, que des » délégués Parmentier et Plinquet dans les » districts du Loiret.

» Il y avoit quarante-une décorations mi- » litaires , soixante-seize doubles louis d'or, » vingt-huit louis simples ; un don patriotique » d'uiie citoyenne d'Orléans, de 78 liv. ar-

» gent ; plus ii,5i2 liv. lo s. 6 den. , dont » II, 3 18 1. 12 s. 6 d. en numéraire.

» En vermeil, trente-huit marcs sept onces » sept gros.

» En vaisselles argenterie , huit cent cin- « quante marcs.

n En or, bijouterie , six onces, non com- » pris les galons et ornemens d'église.

» Tous ces produits viennent du luxe, des » dépouilles du fanatisme et de l'aristocratie » nobiliaire , ou gens suspects. -L'état des- » criptif en est détaillé dans les récépissés du » magasin général et de la trésorerie natio- >y nale. » Ç Moniteur du 6 çcniose an II ^ ^{^ f écrier 1794- )

Tel fut le discours de clôture des diverses missions du représentant du peuple , Laplanche. Il n'est pas nécessaire de dire que la Convention nationale en décréta la mention |ionorable , et l'inserlion au Bulletin.

Reste à savoir quelle a été la conduite de Tex-représentant dans les cent-jonrs. Est ce un régicide relaps ? Est-ce une victime de la réaction de 181 5 ? Ce sont là des faits que ne peuvent ignorer les avocats des bannis ; et nous espérons qu'ils voudront hien nous en instruire par la voie de la Renommée.

Mission de Lecarfentier dans les dépariemens de la Manche^ de Ville et Vilaine et des Côlcsdu-Nord.

Lecarpentier, ex-huissier à Valognes, députe de la Manche à la Convention , après s'être signale dans le procès de Louis XVI, en volant la mort, sans appel ni sursis, en des lermes affreux, fut envoyé en mission dans son propre département et dans ceux d'ille et Vilaine et des Côtes-du-Nord. Pendant cette mission, qui dura neuf mois, depuis le ghrumaire jusqu'au glhermidoran II, Lecarpentier fut plus souvent en correspondance avec le comité de salut public qu'avec la Convention. C'est ce qu'il nousapprend lui-même , dan3 une de ses lettres du i4 ventôse an II ; « J'ai plus souvent, dit-il, à écrire, au comité » de salut public qu'à la Convention même. »

Cette circonstance nous prive de la plus grande partie des lettres de Lecarpentier. Le comité de salut public ne jugea pas à propos de les publier; c'est une bien grande perte, à en juger par celles qui ornent le Moniteur, les seules que nous pouvons faire connoître , et qui ne sont qu'au nombre de huit.

La première lettre de Lecarpentier, datée de Granvllle, le 26 brumaire an II, 16 novembre 1793 , est uniquement relative ausiége de cette ville , qui fut attaquée par les Vendéens. Le représentant, n'étant pas fort instruit dans l'art de la défense des places , fit jeter plusieurs centaines de bombes aux assiégeans, qui n'y répondirent pas. Après avoir consommé inutilement ses munitions, il se trouva fort embarrassé pour repousser les Vendéens / quis'étoient avancés jusque dans les faubourgs; sa ressource fut d'y mettre le feu, et peu s'ea fallut que la ville entière ne fût consumée par les flammes.

Après le siège, qui ne dura qu€ vingt-huit heures, Lfxaupentier ordonna une sortie dans laquelle « on ramassa (c'est lui qui parle) » une quantité de dépouilles mystiques , aa » nombre desquelles se trouvèrent une cein- » ture d'évêque et une autre de général, toutes j> deux baignées dans le sang des monstres » qui les portoient. » (^Moniteur du i" frimaire an II, 12 iioçembre 1794.)

Tout glorieux de la belle défense de Granville, Lecarpentier, plein d'ardeur, se rendit à Port-iSIalo, espérant d'essayer son courage contre l'Anglais ; mais il l'attendit inuti-

Icmcnt, et il fut obligé , au lieu de tirer l'épee , de passer son temps à des opérations purement civiles , qu'il décrit en ces termes dans sa lettre lue à la Convention le 29 nivôse an H:

« Ayant, dit-il, attendu inutilement le )) perfide Anglais, qui n'a pas voulu mordre » à rhameçon , il a bien fallu passer son temps » à autre chose. Les autorités constituées ont » été renouvelées , Tadministration de la ma- » rine épurée , et le Dimanche enterré. Je vais » faire les mêmes opérations dans les cam- » pagnes. » (^Moniteur du 3o nivôse an II, i^jajwier 1794 )

Une lettre postérieure , du 28 pluviôse , nous apprend ce que c'étoit qu enterrer le Dimanche. Le représentant mande dans cette lettre : « que la société populaire de Port-Malo » a célébré la fête de la Liberté , par l'inaugu- » ration de Ma rat et Lepelletfeu; que le » produit de rargenterie des églises s'élève » déjà à plus de trois cents marcs ; que les » brigands qui ont été jugés à Port - Malo » avoient pour plus de cent mille liv. d'effets » précieux et lettres de change , et que la » couronne de Georges passera bien , comme » celle des saints , au creuset de la repu-

» bliquc. » (^Moniteur du l^' ientose anllj i^fcaicr 1794.)

Dans le mois de ventôse suivant, la Convention reçut deux lettres de Lecarpentier , des 1^' et i4 de ce mois : dans la première , datée de Dinan , Lecarplniier rend compte d'une fête hrillante célébrée en C honneur de la liaison. C'est un morceau du genre descriptif, où Ton remarque, entre antres choses , que « la moralité publique de Dinaa juslift^ » la hauteur de la position que la nature w donne à cette cité. Pas plus de prêtres que )> de rois, telle est la devise. » (^Moniteur du 10 ventôse an 11^ •-%Jéi>rier 1794. )

Dans la deuxième lettre, datée de Port- Malo, Lecarpentier, au lieu de décrire des fêtes, dit un mot des purgatifs révolutionnaires qu'il emploie dans ce pays , et qui font la matière de sa correspondance avec le comité de salut public. « J'ai plus souvent » ( mande-t-il au président de la Convention) » à écrire au comité de salut public qu'à la » Convention même; cependant il y a temps » pour tout , et je t'annonce , avec plaisir , » qu'au moyen des purgatifs révolutionnaires 5) qui ont été et qui seront encore employés ?> ici^ l'aristocratie, le fédéralisme et la su-

(70) y» pcrstilion , en un mot , tous les e'ie'mcns » incompatibles avec la republique sont re- » plongés dans le néant. » (^Moniteur du i8 0entose an 11^ 9 mars i794- )

Lecarpentier ne s'explique pas plus au long sur les purgatifs révolul ionnaires ; et si' Ton veut savoir ce que c'est, on est obligé de recourir à un Moniteur postérieur, celui du 8 floréal an III, où l'on trouve la pétition qui ftit* adressée par la ville de Saint-Malo à la Convention, pétition où cette ville se permit de comparer Lecarpentier aux Lebon et aux Carrier; mais, en attendant, celui-là continua de transmettre à la Convention la relation des fêtes qu'il célébroit sur mer et sur terre.

Le 2 prairial il lui envoya le croquis de Vadmirable tableau que lui avoil offert la rade de Cancale à la cérémonie de l'inauguration du nouveau pavillon maritime. Tout y fut animé de la même alégresse , et la carmagnole fut exécutée sur la mer aussi bien que sur la terre. « A la danse succéda le repas ; » et le festin à son tour fit place aux diver- » tissemens. »

Pour conclusion , le vaiisseau amiral appelé l^ Suffren , nom qui étoit un fardeaïi pour

(7> ) des républicains , fut baplisc du nom de Redoutable^ et le représentant demandoît la confirmation de ce changement proçisoirc. On peut voir tout cela dans le Moniteur du i2 prairial an II, 3i mai 1794-

Notre représentant voulut cependant prouver à la Convention qu'il ne se livroit pas exclusivement aux amusemens de la danse , et qu'il savoit donner des fêles de plus d'un genre. C'est ce qu'on apprend d'une lettre du. i4 messidor an II, datée de Coutances.

«Ma dernière lettre, écrit-il, te rendoit » compte de la fête qui s'étoit célébrée à Can- » cale. Il vient de s'en passer une autre ici » présidée par le patriotisme et la fraternité » des républicains, et embellie de la terreur » des aristocrates et des fédéralistes. Ces der- )) niers n'avoient pas tort de craindre ; car, » d'après l'examen que j'ai fait du tableau des » détenus , de concert avec les autorités cons- » tituées, /'/ en va être traduit une vingtaine » devant le tribunal révolutionnaire.

» Il s'étoit élevé des troubles soi-disant reli- » gieux dans deux districts , à Carcntan et à « Morlagnc. J'examine les enquêtes faites » contre les perturbateurs qui ont été saisis, » et les directeurs de ces émeutes iront ,

(70 » comme les précédons, rendre compte de « leur conduile au tribunal vengeur des lois » outragées.

» Telle a été la reprise de mes opérations » dans le département de la Manche , que je » vais ()iiitter pour rentrer dans celui d'ille et >> \ilaine : telle en sera la suite dans tous les » lieux oii ma mission se prolongera.

» Salut et fraternité. Lecarpentier. »

( Moniteur du 20 messidor an 11^ 8 juillet

179»-) Lfxarpentier, rentré dans le département

d'Ille et Vilaine , se borna sans doute à instruire le comité de salut public de la suite de sa mission. Mais il ne tarda pas à reparoître dans la Manche ; et une lettre du 2S messidor an II, dalée de Valognes, annonça au président de la Convention de nouvelles fêtes mêlée:^ d'autres opérations : « Citoyen président , y> écrivoit-il , encore d( s fêtes et de nouveaux i) délenus dans les maisons d'arrêt, et d'an- 3) ciens détenus prêts à suivre les autres au 3i tribunal révolutionnaire. C'est ainsi que l'es- » prit du peuple s'élève à sa sommité , et que » le vain espoir de ses ennemis tombe au der- » nier degré. Des réjouissances et des exécra- » tiens publiques viennent d'être vouées à

(7^) » Cherbourg comme à Valognes : les unes à 3) nos armées victorieuses ; les autres à l'An-

3) glais [l n'y a donc rien à faire à l'esprit

» public de ce côté, ou , pour mieux dire , il » est essentiellement bon , et il ne peut que » devenir meilleur encore d'après la com- » pression détinilive des restes du fédéralisme » et de l'aristocratie qui vient de s'opérer : î> tel est le résumé de mes opérations de pas* » sage dans le département de la Manche, » pour aller parcourir la même carrière dans » un autre département où la suite de ma » mission m attend. » ( Moniteur du y ther" midor an II. )

Certes , voilà des marques d'un beau zèle ! quel dommage d'en voir tout à coup les effets suspendus! qutls regrets pour un représentant animé d'une telleardeur de se voir tout à coup arrêté au beau milieu d'une carrière qu'il ^arcoi/roz'/d'un pas si rapide ! quelle douleur pour un homme qui, après un tel essor, trouve la fm de sa course au moment où il voloit comme l'éclair dans tous les lieux où la suite de sa mission Vattendoit... Tel fut le sort de Lecar- PENTIER : sa dépêche du aS messidor étoit à peine publiée , lorsque le 9 thermidor vint suspendre cette correspondance , et mettre

( 74) un terme à des opérations à peine commencées , et dont les suites lui procurèrent alors bien des désagrémens.

Accablé de dénonciations, et presque victime de la réaction du 9 tliermidor; puis décrété d'arrestation , d'accusation , en prairial an III (20 mai 1795) , il fut heureusement mis à l'abri de tout événement par le décret d'amnistie du 3 brumaire an IV (2*) octobre 1796.)

Nous ignorons si le 20 mars a rappelé cet ex-représenlant sur la scène politique; s'il a augmenté. le nombre des relaps, et par conséquent celui des victimes infortunées de la réaction de 181 5. C'est un problème que nous livrons aux recherches des auteurs de la Renommée,

Missions de la Loire Inférieure.

Carrier et ses collègues.

Carrier , à son retour de Nantes , rendant compte aux jacobins de l'esprit public des habitans de celle ville , dit que c'étoit le quartier- général des brigands , et il entendoit par là , non pas seulement les Vendéens^ mais encore les négocians avares et contre-réço^

(75) îtiiionnaires (j). On voit par conséquent quelle extension il donnoit à ce mot de brigands ; mais en en faisant une application plus juste , la postérité ne Ta entendu que de Gaukier, ou plutôt elle n'a su comment qualifier et cet homme et les représentans envoyés avec lui sur les bords ensanglantés de la Loire , et cette poignée de patriotes dont ils formèrent le comité révolutionnaire, le tribunal révolutionnaire et la bande révolutionnaire dite compagnie (li) Maraf , de la ville de Nantes. L'histoire des missions que remplirent ces hommes, seroit longue , si , fidèles à notre plan , nous ne nous bornions à en faire connoître l'esprit par le seul extrait des lettres officielles qu'ils publièrent eux-mêmes. Pour abréger encore , nous ne parlerons ici que de la mission de Carrier , qui surpassa ses collègues de manière à faire oublier des hommes qui seroient des monstres de férocité, s'ils n'avoient été éclipsés par un tel personnage , et si les crimes de tant de complices n'avoient été ensevelis dans la tombe d'un homme aussi prodigieux en scélératesse.

(i) Moniteur du 2 prairial an H, 2.1 mai lyg-f- (2) Dont chaque membre recevoit 10 fr. par jour pour salaire.

11 y avoit déjà près d'un an que li^s départemens de l'Ouest ctoicnt le théâtre de la guerre , et que la ville de Nantes cloit le quarfier-gériéral de ceUc foule de rcprésentans attachés aux trois armées , des côtes de la Rochelle , des côtes de Brest et des côtes de . Cherbourg, lorsque Barrèuk fit réunir les deux premières armées en une seule, sous le nom d'armée de l'Ouest, et fit réduire à cinq les représenlans attachés ù cette armée. Carrier fiit un de ces cinq rcprésentans ; « deux i) dévoient accompagner les colonnes répu- » biicaines , un se tenir à Saumur, un autre » à Nantes , et le cincjuième dans un endroit » central pour correspondre avec les autres , » afin de mettre par là de l'unité et de l'en- » semble dans les opérations (i). »

Il n'est pas ici question de faire connoître V ensemble de ces opérations , mais seulement celles de Carrier , à qui la ville de Nantes J échut en partage ; nous trouverons ailleurs l'occasion de faire connoître celles de ses quatre adjoints (2).

A peine arrivé à Nantes, Carrier donna

(i) Rapport de Barrère, du 22 vendémiaire an II, i4 octobre ijgS.

(2) FrAKcASTEL , PlNET, BOURBOTTE, TURREAU,

C77) de ses nouvelles , et chose qui étonnera des hommes qui trouvent mauvais qu'on donne à Carrier le nom de philosophe ^ son premier soin fut d'annoncer les progrès que faisoit sous ses auspices la philosophie sur les bords de la Loire : « V apostolat de la raison (dit-il >♦ dans sa première lettre dale'c du ly bru- » maire an'II, 7 novembre lygS) éclairant^ » électrisant tous les esprits^ les élève au niieau » de la réçolution ; préjugés , superstitions , » fanatisme , tout se dissipe devant h flam- » beau de la philosophie. Minée , naguère « évéque, aujourd'hui président du départe- »• ment, a attaqué, dans un discours trcs- » éloquent , les erreurs et les crimes du sa- )) cerdoce, et a abjuré sa qualité de prêtre : » cinq curés ont suivi son exemple , et ont rt rendu le même hommage à la raison.

» Un événement d'un autre genre semble » avoir voulu diminuer le nombre des prêtres ; )) quatre-vingt-dix de ceux que nous dési- « gnons sous le nom de réfractaires , étoient » enfermés dans un bateau sur la Loire. J'ap- « prends à l'instant, et la nouvelle en est très- » sûre , quils ont tous péri dans la rivière. » Signé Carrier. ;, {Moniteur du \o frimaire an II, 3o novembre 1793.)

( 78 ) La nouvelle ircs-sûre du représentant est un Irait auquel on ne peut rien comparer. On voit que Carrier ignoroit absolument les causes du naufrage de ces quatre-vingt dix prêtres en f h mes dans un bateau sur la Loire. Il savoit seulement d'une manière sûre quih açoient tous péri dans la rivière ; voilà l'accident qu'il apprend à ï instant ^ et qui arrive bien à propos pour faire le pendant de l'abjuration de Tcvêque Minée et de cinq de ses curés. Le naufrage des quatre-vingt-dix réfractaires est un événement d'un autre genre ^ qui va néanmoins au même but que \ abjuration; tout cela s'accorde à merveille, dans les vues du représentant , et semble vouloir diminuer le nombre des prêtres. Cela semble assez clair; mais nous allons voir Carrier parler plus clairement encore des noyades. Dans sa lettre du 20 frimaire an Il,io décembre 17 98, annonçant une victoire, il termine par te récit d'un événement qui , dit-il , n'est plus d'un genre nou" çeau.y o\c'\ cet événement, auquel les habitans des bords de la Loire étoient déjà accoutumés depuis que Carrier y avoit porté \e flambeau de la philosophie. « Cinquante-huit individus f » désignés souslc nom de prêtres réfractaires, n sont arrivés d'Angers à Nantes : aussitôt

C79) » ils ont été enfermés dans un bateau sur la » Loire ; la nuit dernière ils ont tous été en- » gloutis dans celte rivière : quel torrent réj> volutionnaire que la Loire ! » ( Moniteur du 1^ frimaire au 11^ i6 décembre lygS. )

En effet , ce torrent ne cessa d'être grossi et d'engloutir des victimes par centaines. L.^s deux premières noyades n'étoient qu'un essai qui fut perfectionné. La troisième noyade fut composée de huit cents personnes de tout âge et de tout sexe ; la quatrième de quatre cents; la cinquième de trois cents. Ces noyades eurent lieu dans l'espace de cinq à six semaines aux environs de Nantes vis-à-vis de Chatenay (i).

Ces exécutions d'un genre qui n'étoit plus nouveau aux yeux de Carriek sont retracées dans une lettre qui fut lue à la séance publique de la commune de Paris le 1 1 nivôse an ir, par le citoyen Minier qui venoit de la recevoir d'un de ses amis de Nantes : m Mon I) ami, écrivoit le correspondant nantais, je » t'annonce avec bien du plaisir que les bri- » gands sont enfin détruits... Le nombre qu'on » en amène ici depuis huit jours est incalcu- » lable ; il en arrive à tout moment. » - . ■ » III——

(i) Moniteur du Q frimaire an III.

« La guillotine étant trop lente, et comme » en les fusillant c'est aussi trop long , et qu'on » use de la poudre et des balles , on a pris le » parti de les mettre en certain nombre dans » de grands bateaux, de les conduire au mi- » lieu de la rivière, à demi-lieue de la ville, » et là on coule le bateau à fond; cette opc- » ration se fait continuellement. » ÇMoni/eiir du i3 nivose an II ^ 2 janvier 1794- )

La noyade cependant n'excluoit pas la fusillade , ni la guillotine.

« La défaite des brigands (écrivoit Carrier

» le 3o frimaire an II, 20 décembre i793)est

» si complète que nos partis les tuent , les pren-

» nent et les amènent à Nantes par centaine ;

» la guillotine ne peut suffire ; j'ai pris le parti

» de les faire fusiller : ils se rendent ici et à

» Angers par centaines. J'assure à ceux-ci le

» même sort qu'aux autres. J'invite mon c ol-

» lègue Francastel à ne pas s'écarter de cette

» salutaire et cxpédilive méthode. C'est par

3» principe d'humanité que je purge la terre de

» la liberté de ces monstres. » ( Moniteur du 7 nivôse an II \ 2.7 décembre 1793. )

Il est à remarquer que cette lettre fut lue sans réclamation ni observation à la séance du

( 8i ) 6 nivôse an II, et qu'elle fut même approuvée par son insertion au Bulletin.

Cependant le principe dhumaniLé^ qui dirigeoit Carrier dans ses méthodes expéditives y pou voit avoir des inconvéniens pour la terre de la liberté. En effet le cours de la Loire se trouva bientôt embarrassé ^2s le nombre des noyés, et les bords du même fleuve furent infectés d'exhalaisons pestilentielles que produisoient les cadavres des hommes fusillés ; ainsi îSantes se trouva menacée d'un triple fléau qui pouvoit ne pas épargner les bourreaux eux-mêmes ; c'est ce qui fut exposé au comité de salut public par un de ses agens, Julien, qui écrivit à Robespierre la lettre suivante en date du 2 pluviôse an II, 21 janvier 1 794 : « La réunion de trois fléaux , de la guerre , » de la peste et de la famine , menace Nantes. « On a fait fusiller, peu loin de la ville, une » foule de soldats royaux, et cette masse de «cadavres entassés, jointe aux exhalaisons » pestilentielles de la Loire toute souillée de » sang, a corrompu l'air. Des gardes nationaux » de Nantes ont été envoyés par Carrier, » pour enterrer les morts, et deux mille per- » sonnes, en moins de deux mois, ont péri » d'une maladie contagieuse. ^J embarcation

» de la Loire embarrassée n'a pas permis de » faire venir des subsistances.. -et la commune » est en proie à la plus horrible disette. » (Rapport de Courtois , page 35g. )

Carrieii quitta celle ville où la peste n'eût peutelro pas respecté son caractère inviolable de représentant, et il vint rendre compte de sa mission à la Convention. Ses conclusions furent non pas de prendre quelques mesures pour arrêter le triple fléau qui menaçoit Nantes, mais de continuer {Vcxiermincr tous ces féroces Vendéens. Il parla en homme instruit par quatre mois de travaux et de soins sur les lieux (i), et termina ainsi :

<c Qu'on ne vienne pas nous parler d'hu-

» manité Dans ce pays tout a combattu

» contre la république. Les enfans de treize à » quatorze ans portent les armes contre nous, » et les enfans en plus bas âge sont les espions » des brigands. Beaucoup de ces petits scélé- » rats ont été jugés et condamnés par la coni^ » mission militaire.

}> Sur six mille administrateurs je n'en con-

(i) Il parle de ses travaux à Nantes ; car sa mission entière fut de dix mois, ainsi qu'il nous l'apprend liiim^me dans sa défense. [Moniteur du G frimaire an III.) 11 avoit passé les quatre derniers mois à Nantes.

r> nois pas deux cents qui soient patriotes

» Je ne connois de patriotes que ceux qui ont » fui de la Vendée, et qui ont combattu avec » nous. Le reste est brigand, et ceux-là » doivent tomber sous le glaive de la loi.

» Moi et Merlin avons traversé ces genêts » au milieu de quarante mille rebelles qui ne » paroissoient pas plus que quarante alouettes. » Tuons donc les rebelles sans miséricorde. Le » plandu comité de salut public, et celui des gé- » néraux.estconformc à mes vues. J'y conclus.»

La Convention, qui avoit entendu, sans réclamation, la lecture deslettresde Carrier, ne fit pas non plus d'observation sur ses conclusions ^ et décréta, au contraire, qu'il seroit entendu au ccujiité de salut public. (^Moniteur du 5 lentose an II y io février 1794-)

Tel fut le compte rendu de Carrier. En somme, on porte à quinze mille le nombre de ceux qui périrent à X entrepôt ^ vaste édifice où le représentant entassoit ceux qu'il dévouoit à la mort (1). On a vu que la variété des supplices ne pouvoit suffire à celle des victimes qu'on immoloit sans distinction de sexe ni d'âge. On entraînoit ensemble à la mort la

(x) Vojezla Biographie universelle, article de CarBieq.

(84 ) , mère et l'enfant , le vieillard et la femme enceinte , la sœur avec le frère qu'elle venoit secourir. Des femmes qui venoient réclamer le salaire du travail qu'elles avoient fait pour le représentant, allèrent le recevoir sur 1 echafaud. Aux noyades des Vendéens et des prêtres réfraclaires, succédèrent celles des fdles publiques, et il y en eut une fois jusqu'à quatrevingt-trois qui furent mises dans les bateaux à soupape , et jetées dans la Loire. Quelquefois on lioit ensemble un homme et une femme , un prêtre et une prostituée, et on les noyoit ainsi attachés ; c'est ce qui s'appeloit un mariage républicain. On ne peut lire sans frissonner le procès de Carrier et du comité révolutionnaire de Nantes. Nous y i envoyons ceux qui pourroient soutenir la lecture de ces récits qui n'entrent pas dans notre plan. Il nous suffira , pour achever de faire connoître la mission du représentant, et développer l'esprit qui l'y dirigea , d'exposer rapidement le genre de défense qu'il employa, soit devant la Convention, soit devant le tribunal révolutionnaire.

Ce fut le 20 brumaire an III ^ 10 novembre 1794) que Carrier, à la suite du rapport de RoMME , prit , pour la première fois , la

parole pour combattre Tavis de la commission des 2 1 , tendant à ce qu'il fût mis en accusation. Le reprc'sentant parla pendant plus de deux heures , ou plutôt il lut un Mémoire justificatif, dans/'lequel il s'élevoit surtout contre les preuves testimoniales; il s'attacha à démontrer que « si de telles preuves étoient » une fois admises contre un députe' , elles )) perdroient bientôt la Convention entière. » On ne manqueroit pas d'accuser tous les » représentans du peuple qui ont été en mis- » sion, dans la Vendée, à Lyon, à Marseille, » à Toulon, de faire le procès à la révolution » française , de condamner les héroïnes des » 5 et 6 octobre , les vainqueurs de la Bastille , » les héros du i o août , les soutiens du 3 1 mai , j) et les journées des 2 et 3 septembre. »

11 termina en déclarant « que la patrie étoit ))' en péril , et la Convention en danger; qu'il )) avoitfait d'avance le sacrifice de sa vie , mais » qu'il ne feroitjamais celui de son honneur. » (^Moniteur du 25 brumaire an IIL)

Cette éloquence n'aboutit qu'au décret d'arrestation qui fut lancé contre l'orateur, non sans de grandes difficultés. On lui accorda douze jours pour préparer sa défense. L'assemblée elle-même avoit besoin de temps pour

(86) réfléchir, n'étant pas moins embarrassée du fond que de la forme de celte affaire. Carrier étoit » depuis Marat , le premier de ses membres que la Convention eût traduit à sa barre, et pour lequel elle eût renouvelé la solennité des appels nominaux. Il n'y avoit donc d'autre jurisprudence, que celle du jugement de Marat; et cette affaire fut rappelée par plusieurs membres (i) et par Carrier lui-

(i) On fit un rapprochement que j'ai horreur de cller; mais il peint les principes do celte assemblée, et l'état de dé{j;radation où ces principes Tavoienl conduite. Comme la discussion se prolongeoit , im membre (CambacÉRÈs) , pour faire sentir la nécessité d'abréger, dit : « Il faudra » passera l'appel nominal comme dans l'affaire do M AR AT » et de Capet , et tout le monde sait que ces appels nomi- » naux durent vin<»t-quatre heures. »

MiLHAUD répliqua : « Vous fûtes plusieurs mois à dis- » cuter l'affaire de Capet , de cet usurpateur de la souve- » raineté nationale , et lorsqu'il s'agit d'un représentant j> du peuple, vous voudriez décider de suite. Je demande j) que iajusticesoitmiseàl'ordredujourdanscetleaffaire. » CMoniieur da 5 frimaire an III, zS novembre i7g40

Je ne sais si la révolution tout enlière offre un trait qui peigne mieux la dégradation d'une assemblée où l'on pou-^ voit comparer MARAT et CARRIER, c'est-à-dire ce que la nature humaine a produit de plus vil et de pluï féroce, au Prince le plus humain et le plus vertueux, qui ait jamais

même. « Vous avez, dit-il, mené MARATau » tribunal révolutionnaire ,et vous voulez m'y » mener. » L'exemple éloit heureusement choisi pour le fond encore plus que pour la forme. Marat, en effet, avoit prêché beaucoup plus de crimes que Carrier n'avoitpu en exécuter, et il semble que le triomphe de l'un devoit assurer celui de l'autre.

Mais les circonstances étoient changées, et il fallut que Carrier déployât toutes les ressources qui manquoicnt à Marat , et qui ne lui furent pas nécessaires, tandis qu'elles furent inutiles à Carrier. Ce dernier avoit sur son collègue l'avantage (ïai'Oir fait son droit , ainsi qu'il l'apprit à l'assemblée dans son plaidoyer ; et il tira de cette science tout le parti possible. On a vu qu'il avoit parlé d'abord pour écarter la preuve testimoniale ; la seconde fois qu'il prit la parole (le 3 frimaire an III), il insista sur l'absence de toute pièce de conviction,

occupe lo trône, cl ne pas dissimuler sa préférence pour les denx représentans. Si telle éfoil la dééçrad^tion de la Convcnlion dans ses plus beaux jours, lorsqu'affranchie du joug de Robespierre, elle melloit la justice à Tordre du jour, qu'étoit donc cette assemblée lorsqu'elle subissoit en silence le joug de ce qu'elle a appelé la tyrannie dècenvfirale .*

et défia qu'on pût produire un seul ordre signe de lui relatif aux faits dont on Taccusoit ; et comme on allégua ses lettres à la Convention , notamment celle du 3o frimaire an X. « Cette lettre, dit-il , fut insérée au Bulletin. >) En décrétant cette insertion , la Conven- » lion lui a donc donné une approbation » formelle. S'il en eût été autrement , ne » m'eût-elle pas rappelé dans son sein ? »

On voit, à cette défense, que Carrier m'oitjait son droit; mais on l'apprend de luimême , lorsque, invoquant le suffrage de ceux de ses collègues qui le connoissoient de plus longue date, il \es interpella tous en ces termes : « Qu'ils disent s'ils ne m'ont pas connu dhine » probité sévère et austère. J'interpelle les » membres de ma députation (i) et ceux de » mes collègues qui ont fait leur droit à Paris » avec moi. »

Ce fut l'argument qu'opposa Carrier à'tous les faits destitués de preuves écrites. II ne cessa d'invoquer le suffrage de ceux qui le connoissoient ^ àe ceux qui l'avoient ^-w/p/ dans sa missions les interpellant tous de dire s'il étoit

(i) Ses co-députës du Cantal.

(89) possible délever le moindre Jiuage sur la pureté de ses intentions et sur sa probité.

Il revint aussi fort souvent sur une considération propre à toucher ses collègues ; c est par leur propre intérêt qu'il s'efTorça de les ébranler en sa faveur. Etonné qa'on lui donnât l'horrible initiative de la diffamation , M c'est, dit-il, parce que nos ennemis n'ont y> pas cru réujssir en nous attaquant en masse , « qu'ils nous attaquent un à un ; ainsi la Gon- » vention fait son procès à elle-même , et ce « procès est celui du royalisme contre le pa- » triotisrae, du fanatisme contrôla philoso- » phie. »

Des argumens si pressans furent couronnés par la péroraison la plus pathétique : « J'avois » juré, dit Carrier, la main tendue sur l'autel » de la patrie , de sauver mon pays ; j'ai tenu » mon serment. J'ai conservé Nantes à la ré- » publique. J'envisage le brasier de Scévola , )> la ciguë de Socrate , la mort de Cicéron , » l'échafaud de Sidney ; j'endurerai leur :» tourment si le salut du peuple l'exige. Je » n'ai vécu que pour ma patrie ; je saurai » mourir pour elle (i). »

(i) Moniteur des 4 i 5 et 6 frimaire an III, ^5 , 26 et 27 novembre 1794.

(SO) Jamais on ne vil de procès plus embarrassant; car ici Tembarras n'cxisloit pas seulement pour Taccusé, dont tant de milliers de victimes et le cri de la France entière , demandoient la condamnation , mais encore pour ceux qui prononçoicnt sur son sort , eux qui la plupart avoicnt , directement ou indirectement, participé à ses crimes. Aussi un grand nombre , après avoir manifesté leurs regrets d'être réduits à accuser leur collègue , motivèrent-ils leur opinion sur un délit dont ils se sentoient la conscience fort nette , et dont Carrier s'avouoit seul coupable ; c'éloit un arrêté du 4 nivôse an II, par lequel Carrier avoit suspendu Trehouard son collègue , représentant en mission dans le Morbihan : ce qui constituoit un attentat à la représentation nalionale. Grâce à ce délit, le décret d'accusation fut rendu à l'unanimité , et l'accusé envoyé au tribunal révolutionnaire.

Carrier, devant ce tribunal, invoquant toujours d'honorables suffrages, fit entendre, entre autres témoins à décharge , ses collègues Bo, Hentz et Francastel, qui vinrent déposer n'avoir jamais connu Cahkier que comme un patriote dont les mesures avoient

(9' ) pu être outrées , mais dont les intentions n\ivoient pas cessé d'être pures.

Carriek, lui-même, se rendit un semblable témoignage. Il rejeta le mouvemcTit donné à Nantes sur Lallôué , envoyé de Robespierre. « A cette époque , dit-il , vous le savez, Robespierre étoit estimé.

LallouÉ lui avoit dît : « qu il entroit dans » les plans du gouvernement de Jie pas plus » laisser subsister des prélres que des brî- « gands.

» A cette époque (reprit Carrier) on se » persuadoit qu'on ne pouvoit être patriote » sans être exalté.... Aujourd'hui tout roule sur j> ma tète , quoiqice les patriotes y aient partici- 3> pé. On ne peut me reprocher que des eoccès.

» Je ne connoissois et je ne consultois que » les décrets

« Les décrets ordonnoient d'incendier et » d'exterminer. J'ai instruit de mes opéra- « lions la Convention, et notamment le gou- » vernement. Je revins à la Convention , j'y >• fus bien reçu , et un an après on m'attaque. » Je déclare donc, pour ma mémoire^ que y> mon cœur n'a jamais participé à aucune w expédition.

w Ma moralité est décrite dans une adresse - i) de mon département (i).»

Ces témoignages que Carrier ne cessa de se rendre pendant son procès , ne se démentirent pas après le jugement , et dès qu'il l'eut entendu , il s'écria ; Je meurs victime et innocent. Il mourut en effet avec beaucoup de fermeté.

Voilà donc une victime de la réaction de 1794 » Gt une victime dont on ne peut méconnoîlre Vinnocence , à en juger par les piincipes^cs libéraux de gS , comme des libéraux de 1819. Carrier, eu effet, ne fut-il pas rais en accusation par une assemblée dont il avoit exécuté les décrets ^ et qui étoit remplie de ses beureux complices? ne fut- il pas livré à un tribunal d'exception? à un tribunal dit révolutionnaire , qui équivaut bien à une cour prevôtale? Si Carrier eût pu seulement faire ajourner de quelques mois son jugement ; si , au lieu de payer de sa personne , au lieu de s'exposer aux premiers coups de la réaction y il eût imité tant de conventionnels moins braves , n'eût-il pas , comme eux , été compris dans le décret d'amnistie du 3

(i) Moniteur dvi 28 décembre I794«

(9^) brumaire an IV? n'eût -il pas , peut - être , trouvé plus tard dans les chances des événemens, l'occasion de rendre d'utiles services à la patrie ? Qui nous a dit qu'il n'eût pas figuré avec Barrère dans la Chambre des cent-jours , et dans les listes des victimes de la terreur de i8i5? Son courage seul fut cause de sa mort ; mais sa mémoire doit-elle en souffrir? et ne seroit-il pas juste qu'elle fût comprise dans la pétition des bannis pour être réhabilitée ?

Mission de quarante régicides dans .

la Vendée.

Tandis que la France , sous le nom de république, étoit livrée à une horde de régicides, les uns répandus sur son territoire, les autres réunis au chef-lieu ; les uns créateurs, les autres exécuteurs des lois de cette époque ; tous agens de la plus exécrable des tyrannies ; tandis que sous le nom et le régime de la liberté, la France vit son sol se couvrir de cachots subitement créés et remplis d'une multitude de Français de tout sexe et de tout âge , qui n'en sortoient que pour marcher au supplice ; tandis qu'il ne restoit plus dans l'héritage des

( 94 ) iils de jaint Louis , pour culle public que le blasphème ol la profanation; pour signes religieux que les arbres de la liberté ; pour morale reconnue, que les discours de Robespierre : au milieu de cet épouvantable chaos <jui s'appela le rèe;ne de la lihei té et le siècle des lumières, la Vendée, devenue le rempart de la liberté réelle , osa seule lutter contre la plus épouvantable oppression qui ait jamais pesé sur aucun peuple. La royauté et la religion proscrites trouvèrent d'immortels défenseurs dans les paysans vendéens, et Ton vit ces généreux Français renouveler , pour la défense de leurs autels démolis, de leur P»oi dans les fers, et de toutes les inslitutions qui attachent le citoyen à sa patrie , tout ce que riiistoire des temps anciens ou modernes nous présente de plus héroïque.

En donnant une idée de la résistance qu'opposa la généreuse Vendée au règne des régicides, nous faisons pressentir la série des mesures (i) qui furent ordonnées pour les soumettre aux lois de la république.

(i) Expressions de LeqUINIO dans le procès de CAR- RIER, qu'il accusa « d'avoir ordonné ou du moins Joléré » une série de mesures conire révolulionnaires il ne se

(gS)

La Vendée et les auires départcmens où s'étendit la guerre de l'Ouest, furent comme le séminaire des représentans destinés à la carrière des missions. Sur ce théâtre fîg'irèrent, en moins de deux ans, plus de quarante conventionnels régicides , investis de pouvoirs illimités, pour immoler leshabilans et incendier le pays; ce furent Alquier (i), Bellegarde (2), Billaud-Varennes (3),

Bo (4) 1 BOURBOTTE (5), BoURDON (de

l'Oise ) (6), Cavaignac (7), Carrier (8) ,

jj peut, plus propres à faire détester le gouvernement répu- » blicain. - Accusation vraiment curieuse dans la bouche du lé^is'ateur qui remplit lui-même dans le département de l'Ouest une mission dont nous verrons l'histoire écrite par lui-même.

^i) Relaps, et rappelé le 2^ décembre 1818.

(2) A paru au Champ-de-Maî; victime de la terreur de i8r5.

(o) Excepté de l'amnistie du 3 brumaire an IV; déporté par décret de la Convention, et mort à la Guyane.

(4) Remplit des missions dans l'Ouest, le Midi, l'Est et le centre de la France.

(5) Victime de la journée du !"■ prairial an III, célébré par Lacombe Saint-Michel en l'an VI 3 c'est le représentant qui resta le plus de temps dans la Vendée.

(6) Victime de la journée du 1 8 fructidor.

(7) Voyez la mission des Landes.

(^8) Voyez sa mission dans le département de la Loire inférieure.

(96) Choudieu(i), Delaunay(2), Esnue Lavallée (3), Fayau (4), FoucHÉ (5), Francastel (6), Gillet(7), Goupilleau (Ph. Ch. A.) (8), Goupilleau (J. F.) (9),

(1) Lieutenant général de police àDunkerque dans les cent-jours, victime de la réaction ou terreur de i8i5.

(2) Il y avoit deux frères de ce nom, tous deux députés de Maine et Loire , et qui furent envoyés dans les déparlemens de TOuest. DelAUNAY jeune, n'étoitpas régicide. Delaunay aîné, qui avoit voté la mort, péritavecCHABOT et Bazire, le 5 avril 1794-

(3) Se signala par de grandes horreurs dans le département de la Mayenne.

(4) Député de la Vendée , dont il proposa le ravage universel par une armée incendiaire le 18 brumaire an 1 J j victime de la terreur de 181 5.

(5) "Voir les missions de Lyon.

(6) Digne collègue de CarrieR, qu'il imita à Angers; n'entra à la Convention qu'après la mort du Roi.

(7) Voir la mission du Nord.

(8) Député de la Vendée , sollicita des mesures contre les prêtres réfractaires de ce département.

(9) Député de la Vendée, dénonça Rossignol comme ayant refusé de se conformer au plan général pour la guerre de la Vendée (Monzïeur du 27 septembre 1798); fit annuler les ventes faites par les Vendéens avant leur révolte , et prendre bien d'autres mesures semblables ; voyez sa mission dans le département des Alpes-Maritimes.

GUERMEUR (l), HenTZ (2), InGRAND(3),

Jean -Bon -Saint -André (4), Julien (de Toulouse ) (5) , Laignelot (6), Laï»LÀNCHE (7), Lecointre-Puyraveau (8), Lequinio (9), Letourneur (de la Manche), (10), Meaulle (il), Merlin (de

(i) Tua de sa main M. Chateleux, commissaire des guerres, Vendéen. (^Moniteur du 10 nivôse an II, 00 décembre lygS. )

(2) Voyez la mission des Ardennes.

(3) Etablit à Poitiers un tribunal révolutionnaire, avec la guillotine en permanence, et une fosse sous l'échafaud, au pied de l'arbre de la liberté , qui devoit croître arrosé du sang des viclimes. Vojez sa mission dans le département de la Vienne.

(4) En mission dans le Finistère.

(5) Fit approuver la mission de LaplANCHE dans le Loiret.

(6) Voyez sa mission dans la Charente inférieure.

(7) Voyez sa mission daos le Calvados.

(8) Député des Deux-Sèyres, où il remplit une mission, demanda la punition du général Quetineau , et défendit Westermann , s'opposa en l'an IV au projet d'accorder des secours aux réfugiés de la Vendée.

(9) Voyez sa mission dans la Charente inférieure.

(10) Ex-membre du directoire. ^

(11) Voyez sa mission à Lyon.

Ti»ionvillp)(i),Niou (2), Philippeaux (3), PiNET (uîiié) (4), PocHOLLE (5),Prieur (de ]a Marne) (6) , Rewbell (7) , Richard (h) , Ruelle (9), Sevestke (10) , Tallien (ii),

(i) Il ëcrivoit d'Ancenis le 20 octobre lyyS : « Que » Nantes soit tranquille , j'irai en enfer pour y exterminer » le dernier des brigands. »

(2) Atteint par la terreur de i8i5,el banni.

(S) Virtime de la terreur de c)3, fut condamné pour avoir calomnié MarAT et défendu RoLAND.

(4) Voyez sa mission dans le département des Landes.

(5) Voyez les missions de la Seine inférieure,

(6) Alti'int par la Utreur àe i8i5, banni.

(7) En mission àMaycnce ,avec HAUssmANN et MER- LIN (de Thionville). Ils se plaignoient dans leur lettre du 6 janvier 1793, que Louis vécût encore! MeRLIN, dans une lettre signée de lui seul , disoit : « Je vote pour la mort » de Capet, et la prompte exécution du jugement. Je dei> mande qu'à l'appel nominal mon vœu soit compté. » (JMoniteur du 12 janvier I7<)3.)

(8) Est, suivant Philippeaux, le seul homme de bien qu'on ait envoyé en mission dans la Vendée. Loin d'être atteint par la réaction du 8 juillet i8ifî, il fut nommé pré 'et à cette époque, obtint, en se démettant de celte place au mois de décembre suivant, une pension, et la faveur spéciale d'être excepté de la loi contre les régicides.

(()) Atteint par la terreur du 8 juillet nSi5, bantii.

(10) Victime de la révolution du 3i mars i8j4, qui lui enleva sa place de messager d'Etat.

("i) V^oyez sa mission à' Bordeaux j atteint par la terreur <\\i 8 juillet 181 5, a été rappelé en décembre 1818.

Thibaudeau(i),Threouard(2),Bréard(3), TuRREAU (4); et bien d'autres que nous oublions.

Au milieu de ce flux et reflux de pcrson- "nages que le comité de salut public fitparoître sur ce théâtre , il n'est pas toujours facile de distinguer le rôle de chacun , et nq«s attendrons qu'ils nous le révèlent eux-mêmes par leur propre correspondance , à mesure qu'ils rempliront quelque mission spéciale; nous l'avons déjà fait pour quelques uns, et nous continuerons pour les autres. Nous nous bornerons, pour donner ici une idée abrégée des horreurs commises dans la Vendée , à ciler la lettre d'un officier de l'armée de Mayence, M. Bouveray , capitaine au régiment de la Haute-Saône, qui peignoit, à Roberspierre , ces horreurs dans les termes suivans :

« Témoin et acteur de la guerre cruelle » qui règne entre les Français républicains » et les Français royalistes, mon cœur se

(i) Pair des cent -jours, compris dans l'ordonnance du ^4 juillet , est encore victime de la terreur de 181 5.

(2) N'entra à la Convention qu'après le procès du Roi* Voyez la mission de Carrier, pao;e 90.

(3) Vovez la mission de>LAlGNELOT, page 120.

(4) Frère du général du même nom, et son second dans les mesures d'extermination.

>» soulève de toutes les horreurs qui s'y com- *) mettent. I^e cri qu'il jette , est celui de la X nature ; je le dépose en ton sein , ô ver- » tueux législateur! Soldats de la liberté, >> nous défendons la bonne cause ; mais com- » bien parmi nous sont indign-es de la dé- » fendre<i.... Aussitôt que notre armée est » entrée dans la Vendée , chaque soldat a dès n lors mis à mort qui il lui a plu , a pillé qui » il lui a plu, sous prétexte que celui qu'it » tuoit ou pilloit, étoit rebelle ou fauteur » de rebelles, ou même pcnsoit royaliste- » ment. Aucune peine n'a été portée , auw cune précaution n'a été prise pour répri- » mer ou modérer l'ardeur du sang et dw -'• pillage. Dès lors , juge combien d'innocens » ont dû tomber victimes du brigandage. » Oui , il est vrai de le dire , la vie et les » biens du meilleur citoyen, se trouvèrent à j) la merci de vingt - cinq mille hommes , » entre lesquels il ne pouvoit manquer de se j) trouver un grand nombre de scélérats : « oui y chaque individu dune armée entière, >i put ^ à son gré ^ porter et exécuter^ à » son gré , des sentences de mort et de coniy Jiscation. Cependant, le soldat n'est fait « <]uc pour mettre à mort celui qui se de-

1» fend au combat. Quiconque tue un aiîlrc j) sans défense, n'est qu'un hourreau et un >y assassin ; quiconque s'arroge , à son ca- » price,des biens qu'un autre possède, n'est » qu'un bngancL » ( Rapport de Courtois , pag. 200. )

Mais le brigandage et l'assassinat éloient autorises par les lois et encore plus par l'exemple des législateurs qui venoient euxmêmes les exciter.

Le décret du 3i juillet 1793, contenant différentes mesures d'extermination , porte entre autres dispositions: « Les forets seront » abattues, les repaires des rebelles détruits, » les récoltes coupées ; les représentans se » concerteront avec les administrations des » départemens circonvoisins qui se sont y> maintenues dans les bons principes pour « faire marcher sur les rebelles , les citoyens ^> depuis l'âge de seize ans jusqu'^ soixante.

» 11 sera envoyé par le minisire de la » guerre, des matières combustibles de toutes » espèces , pour incendier les bois, les taillis » et les genêts. »

A l'incendie étoit jointe la confiscation^. » Les biens des rebelles éloient déclarés ap^ i> Virtenir à la république. »

Quant aux rebelles, eux-mêmes, ils furent tous dévoues à la mort, et malgré les dispositions d'un article de cette loi qui cxceptoit les femmes, les enfans et les vieillards , on a vu dans la lettre de M. Bouveray, comme dans la mission de Carriku, que tout étoit immolé sans distinction de sexe ni d'âge , et que la commission militaire condamna à mort (les enfans de douze ans.

« Le gouffre de la Vendée , dit un hislo- 5) rien que nous avons cité , n'étoit entretenu » que pour dévorer la population ; c'est dans » cette vue qu'on négligcoit de le fermer, ou » bien qu'on le rouvroit : il j" eut ^ suivant -il Papon , dans l'espace de six mois^ trois cents » têtes , chaque jour , coupées par la guillo^ » iine ^ sans compter les mitraillés ^ fusillés ^ » nojés. »

Missions de Laignelot et Leqxiinio dans le département de la Charente inférieure ^ la Vendée et le Finisllre.

Laignelot et Lequinio étoient deux auteurs qui avoient travaillé séparément dans la carrière des lettres avant qu'on vît leurs travaux réunis dans la carrière des missions.

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Le premier, né à Versailles en 1752 , avoit de'biité dans la carrière dramatique en 1779, année où fut représentée sa tragédie à\4gis. Le second beaucoup plus jeune, né à Rhuis dans le Morbihan , avoit publié , au commencement de la révolution, deux ouvrages : l'un intitulé l'Ecole des Laboureurs ^ et l'autre les Elections. Ces deux essais de sa plume acoient eu un très-grand succès en Bretagne , tiu moins s'il faut en croire le Monteurdu 8 mars 1791, où on lit que Tauteur prouvait parfaitement quil rnéritoit détre C instituteur des liahitans des campagnes ^ en attendant d'être le législateur des peuples. Ces écrits furent suivis du Journal du Laboureur^ qui mit le sceau à la réputation littéraire de notre auteur, et le fit nommer successivement à l'Assemblée législative et à la Convention nationale. Après avoir volé à la première de ces assemblées , la suppression du titre de Majesté dans le cérémonial à observer avec le Roi (i), il vola dans la seconde la mort du Monarque sans appel ni sursis, et marqua ainsi sa vocation pour les missions qu'on ne tarda pas à lui confier. Il fut envoyé d'abord à l'armée du Nord dès le

( i) Séance du 5 octobre 1791. (^Moniteur du 7.)

mois de mars lygS, à Tépoque de la fuite de Dumouriez, dont il fit arrêter les complices ; celte mission fut courte. Lequinio en rendit compte en personne à la Convention le 23 avril 1793, dans un rapport dont l'impression fut ordonnée.

Après une mission où il avoit justifié de tout point la confiance de l'assemblée, Lequinio fut envoyé le i" août «793 dans les départemens de l'Aisne et de TOise , pour faire, les réquisitions que néccssitoit la défense de la république. Il eut dans cette mission trois collègues, Collot-d'Heubois, Isoré et Le- JEUNE. La mission des quatre représentans fut remarquable par un arrêté qui mit en état d arrestation tous les ci-devant nobles du département de T Aisne ^ en exceptant les femmes qui avoient passé cinquante ans, les hommes qui en avoient plus de soixante, et les enfans qui en avoient moins de dix-sept. Comme ces arrestations n'étoient pas l'objet de la mission, les représentans demandèrent l'approbation de leur arrêté, et il fut approuvé, en effet, par décret du 27 août 1793. Tel fut le début de Lequinio dans la carrière des missions oii il dcvoit bientôt se signaler. Les deux premières ne furent qu'un essai de sa vocation,

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€l que le prélude de celle qui alloit lui éUe confiée. En effet, à peine de relourde l'Aisne, Lequinio fut , par décret du 9 septembre 1793, envoyé dans le département de la Charente inférieure , et chargé de surçeillcr le port de ha Rochelle. On lui donna pour collègue Laignelot, qui jusque-là n'avoit pas rempli de mission , et qui fut chargé de surveiller le port de Rochefort. Ce fut cette dernière ville que les deux représentans choisirent pour le lieu de leur réunion, et qui devint le théâtre de leurs opérations communes. Ils en firent eux mêmes le récit dans une suite de lettres ofïiciclles qu'ils adressèrent à la Convention, pièces également remarquables, et par les faits qui s'y trouvent retracés, et par le style des auteurs, et par l'approbation que tout cela reçut d'une assemblée de législateurs. 11 faut donc vaincre l'horreur qu'on éprouve à jeter les yeux sur de pareils monumens, sans lesquels on ne sauroit avoirune juste idée de l'époque qui les a produits. On y voit des représentans célébrer des fêtes et présider aux exécutions; instituer le tribunal révolutionnaire, et jeter dans les flammes les objets sacrés du culte ; enfin manger avec le bourreau, et déccmei' des récompenses à l'apos-

( io6) tasie. Tout cela est écrit d'un style léger et badin. Le poëte tragique et l'auteur agronome ont réservé tout le sel de la plaisanterie pour celle étrange correspondance où respire toute la gaîté, que les derniers excès de la scélératesse peuvent inspirer.

La première lettre, en date du y vendémiaire an lï, annonce la formation d'un tribunal révolutionnaire, et désigne les premières victimes qui lui sont destinées : c'est un fournisseur de bougie , nommé Rivière , accusé de fraude , puis l'état-major du vaisseau VApolloriy accusé de Irahison ; enfin, des ecclésiastiques conduits à Rochefort, accusés d'avoir voulu s'évader en route ; tout cela est raconté du style léger que nous avons annoncé : « Nous avons, mandent les représentans, fait » arrêter le fournisseur de bougie. Rivière, » et un tribunal va le faire éclairer,

» Les honnêtes gens de ce pays nous disent » que c'est le plus honnête homme de la » terre ; il en est ainsi de l'état-major de l'Ay> pollon^ venu de Toulon ici pour livrer le » port aux Anglais; il en est ainsi des comtes, » évêques , abbés et prêtres arrivés l'autre » jour au bagne , qui se sont révoltés en route , » dont plusieurs se sont échappés... Le tribu-

» nal révolutionnaire que nous formons est » chargé de donner à tous ces Messieurs des » certificats de civisme. Signé Laignelot et » Leqijinio. m (^Moniteur duiS bnimaireanlJ^ 5 novembre \ ygS. )

Deux jours après , nouvelles dépêches lues dans la séance du i5 brumaire, annonçant. Tune que les représentans ont annulé des assignats timbrés par les Vendéens , portant des signes de royalisme ; ils demandoient la confirmation de cette mesure qu'ils avoient étendue à huit départemens voisins.

Dans la deuxième ils rendoient compte des soins qu'ils donnoient à la déprêirisation ; voici dans quels termes :

« Nous marchons de miracles en miracles , » et bientôt il ne nous restera plus que le re- » gret de n'en avoir plus à faire. Huit bé- » nisseurs du culte catholique et un ministre » du culte protestant viennent de se déprê- » triser jeudi dernier, jour de la décade , en » présence de tout le peuple assemblé dans le » temple de la Vérité , ci-devant église pa- » roissiale de cette ville : ils ont juré de n'enî> seigner désormais que les grands principes » de la morale et de la saine philosophie , » de prêcher contre toutes les tyrannies po-

( io8 )

» liliques et religieuses , et de commencer » enfm à montrer aux hommes le flambeau » de la raison, ils ont scellé leur serment en » brûlant leurs lettres de prêtrise. 11 n'y aura » plus dans celte ville qu'une manière de 3» prêcher la morale^ qu'un seul temple, j» celui de la Ycritc , qu'un seul dép<*»t des » restes inanimés de l'homme, que la super- » slition faisoit revivre sans cesse pour tour- » menter les vivans. Un grand tableau des » droits de l'homme va remplacer les taber- » nacles des ridicules et imbécilles mystères , » et plusieurs autres tableaux porteront sur » les murs l'acte constitutionnel...

» Nous avons cru àG\o\T récompenser le court rage dûs prêtres philosophes ^ qui les premiers » ont osé secouer aussi énergîquement le » joug de la superstition ; nous leur avons » assuré, leur vie durant, la pension de 1200 1. » dont six jouissoient comme curés; les deux » autres , comme aumôniers , n'avoient que » cent pistolcs , mais ils ont tous montré la » même çer/u : nous les avons crus dignes du » même traitement. Nous devons, au sur- » plus , à la vérité de dire que ces huit ci- » devant prêtres ne s'atteridoient à rien.

» Tout va marcher ainsi i^ondcmcnt : le

X 109 ) » peuple \a de lui-même au flambeau de la 3) raison que nous lui montrons avec don- » ceur et fraternité. Le tribunal révolutionj» naire que nous venons d'établir fera mar- » cber les aristocrates , et la guillotine fera » rouler les traîtres. » ( Moniteur du 16 brumaire an II, 6 novembre lygS. )

Il n'y a pas de réflexion à faire sur cette étrange dépêche moins dégoûtante de sang que de morale , où Ton voit traiter d'acte de courage ce qu'il y a de plus lâche , l'apostasie , et placer la vertu parmi les renégats qui arrivent bravement par ce moyen aux récompenses nationales. Certes, si c'étoit là du courage, de quel nom faut-il appeler la constance héroïque de ces confesseurs de la foi, conduits alors de tous les points de la France au bagne de Rochefort , où ils furent entassés au nombre de huit cents- sur deux navires , et souffrirent des tourmens dont la relation imprimée déchire le cœur, et fait dresser les cheveux (>)?

(i) « Tout ce que la fureur et la perversité humaine » peuvent inventer de supplices, pour faire sentir les » horreurs de la mort, sans la précipiter, fut mis en M usage contre ces malheureux. En dix-huit mois les trois- » quarts moururent dévorés par la faim, la vermine et » les vers. Après celte époque, la révolution ayant pris

( iio)

Tel étoit le résultat des belles maximes qui composoicnt les droits de riiornme, subslitue's aux commandcmens de Dieu.

Continuons à suivre nos représentans dans cette noble carrière, nous les verrons remporter chaque jour quelque nouveau triomphe sur les préjugés^ et perfectionner la morale jusqu'au point de manger avec le bourreau. C'est ce qu'ils annoncèrent à la Convention par une nouvelle dépêche du 17 brumaire an Il , qui fut lue , sans réclamation ni observation , dans la séance du 22

(( Encore un grand triomphe moral , ci- » toyens mes collègues, non pas sur les mo- » meries preshytérales , elles n'existent plus » dans ce pays, mais sur un préjugé non » moins fort et non moins enraciné qu'elles 1 » Nous avons formé ici un tribunal révolu- 3) tionnaire comme celui de Paris , et nous » en avons nommé nous-mêmes tous les » membres , excepté celui qui doit clore la » procédure , le guilloiineur. Nous voulions

» un caractère moins atroce, les squelettes encore vivans » du reste furent accueillis à Saintes avec une tendre et » généreuse humanité qui les ressuscita. » (^Histoire de France^ par M. Rojou, tom. VI, pag. 384-) Paris, Le Normant, 1819,

» laisser aux patriotes de Rochefort la gloire » de se montrer librement les vengeurs de la » république, trahie par des scéle'rats ; nous n avons exposé ce besoin à la société popu- » laire : mo/, s'est écrié, avec un noble en- » thousiasme, le citoyen Ance, c est moi qui j» ambitionne P honneur de faire tomber la » tête des assassins de ma patrie. A peine » a t-il eu le temps de prononcer cette phrase , « que d'autres se sont levés pour le même « objet, et ils ont réclamé du moins la fa- » veur de l'aider; nous avons proclamé le » patriote Ance guillotineur, et nous Pavons » incité à çenir^ en dînant avec nous^ prendre }> ses pouvoirs par écrit, et les arroser d'une >s libation en l'honneur de la république. » Nous pensons qu'en peu de jours les juges » le mettront à même de donner la preuve « pratique du ^a/r/o//j;/we avec lequel il vient » de se montrer si au-dessus des préjugés , 3> qu'il fut toujours intéressant aux rois et aux » tyrans d'entretenir, pour nourrir toutes les » inégalités sociales sur lesquelles s'établis- » soit leur puissance.

M La destruction des préjugés en ce pays » rend encore un grand service à la répu- » blique, c'est qu'on n'y a plus peur des re-

» venans ; en conséquence les biens des cmi- » grés s'y vendent très bien...

» Une flotte vient encore de nous arriver » ici de Toulon : nous venons de prendre à » son égard les mêmes mesures qu'à l'égard » du vaisseau P Apollon. Le tribunal révolu- » tionnaire tamisera tous ceux qui, sur l'un j) ou Tautre de ces vaisseaux , venoient ici » pour substanter la rage et l'ambition du « scélérat Pilt. Signé Laignelot et Lequi- » Nio. » (^ Moniteur du 24 brumaire an 11^ i/j. novembre 1793.)

En attendant que le tribunal tamisât les hommes, et immolât les victimes marquées ^ lesreprésentans , toujours occupés de la partie morale de leur mission, faisoient dans ce genre de vrais prodiges , qu'ils annoncèrent à la Convention par une lettre qui fut lue dans la séance du 4 frimaire an II, 1 4 décembre lygS: « Ce ne sont pas seulement , écrivoient-ils , » des préjugés dont triomphent les llochefl fortois, citoyens nos collègues, ils. savent de » plus vaincre leurs passions ; ils en donnent » aujourd'hui la preuve par l'échange qu'ils » font de leur métal pour des assignats. »

Nous verrons plus loin quel usage lesrepréscnlans firent du vil métal dont ils proscri-

( i-S ) voient alors la circulation ; mais admirons ici les moyens qu'ils prirent pour amener les Rocheforlois à remporter de telles victoires sur leurs passions. Ces moyens sont retracés à la fin de la même lettre en ces termes : « Nous » vous annonçons avec une grande sati>faction M que la société populaire de Rochefort a » nommé dans son sein plusieurs prédicateurs » de morale qui vont vicarier dans les cam- » pagnes des districts voisins^ et que ces apôlres » de la raison lui font partout des prosél^ie^ M Si l'on avoit pris cette mesure dès le com- » mcncement de la révolution , nous n'aurions » point eu de Vendée. » (^Moniteur du ^frimaire an II ^ 26 novembre «7 94)

Voilà qui est admirable de modestie ; car Lequinio oublie qu'il a mérité en 1791 le titre iï instituteur des habitans des campagnes par son Ecole des Laboureurs. Tâi\{\is que les envoyés de la société populaire vicarioient dans les campagnes., les représentans du peuple remplissoienl les mêmes fonctions à la ville : ils endoctriuoient les habilans de Rochefort, non seulement par des prédications civiques ^ mais encore par des fêtes brillantes, entre lesquelles il faut remarquer un feu de joie qu'ils firent de tous les livres de piété, des images et

( 114 ) des tableaux religieux qu'ils purent trouver dans Rochefort. Une pareille fête méritoit une relation particulière , et elle fut l'objet de la lettre suivante, datée du i" frimaire, et qui fut lue à la Convention dans la séance du 6.

« Hier, jour de la décade , se sont effacées » ici les dernières traces des honneurs supcr- }) stilieux. Un grand bûcher élevé sur la place » portoit en étendards une multitude d'images )) et de tableaux tirés des églises. Le public a » couvert le bûcher de cinq à six mille voï> lûmes délivres, dits pieux, et Tauto-da-fé » s'est fait aux acclamations universelles et au T> milieu des chants républicains... La masse » des livres apportés a été telle , que le feu , » allumé hier à midi , n'étoit pas encore » éteint à dix heures ce matin. C'est ainsi que )) les Rocheforlois ont terminé le dépouille- » rnent de leurs antiques superstitions , après )) en avoir donné les premiers l'exemple à )) toute la France , il y a un mois. Ils jouissent » complètement aujourd'hui de la salutaire « commotion qu'ils ont donnée , et ils en » ont témoigné hier leur allégresse dans un » banquet civique où tous les seniirnens de î) fraternité se sonî développés avec la

(ii5)

» plus grande liberté sous la voûte du ciel. « Signé Lequinio et Laignelot. » (^Moniteur du 8 frimaire an 11^ 28 novembre lygS.) Après tant de fêtes morales^ après les banquets civiques ^ après tant de marques àe fraternité àonnées, après tant de préjugés vaincus et terrassés, il éloit temps de donner a.u peuple de Rochefortdes spectacles d'un autre genre ; il falloit que S3i justice frappât. Ce moment si désiré arriva , et l'on voit par la lettre des représcntans, combien ils l'avoient attendu. Le premier mot de leur dépêche est un témoignage de rimpatience qu'ils avoient éprouvée. « Enfin, mandent-ils le 8 frimaire, la Justice » au peuple vient de frapper les scélérats qui » s'étoient rendus ici sur le vaisseau /'^y:?o//o/î. » Le tribunal révolutionnaire vient de con- » damner à mort dix officiers de ce vaisseau, » et le vengeur du peuple (i) en a délivré la » république.... Tair a retenti du cri de vive * la république à la chute de chaque fête. » ( Moniteur du 1*7 frimaire an 11^ 7 décembre

Quatre jours après, le 12 frimaire, nou> velle dépêche annonçant Texécution du four-

(i) Le bourreau,

nisscur Rivière, qui avoil ea^pië ses cols sous le cou/eau de la justice du peuple.

Les représentans donnent avis de l'arrestation de Pex-dépulé Decheseaux, et demandent des pièces contre lui : ils terminent en disant que Vesprit rcçoluilonnaire se forme grandement dans ces contrées. ( Moniteur du 2.1 frimaire an Ily II décembre 1793.)

Ici se terminent la correspondance commune et le tableau des efforts réunis de nos deux représenlans. On voit de quelle manière ils exercèrent leur surveillance, sur les ports de Rochcfort et de La Rochelle. JJ esprit révolutionnaire formé grandement dans ces contrées , n'exigeoit plus le concours des deux personnages; ils se séparèrent. LAiTrNELOT se rendit dans le Finistère oii nous le suivrons ; mais il faut achever de faire connoître les actes de surveillance que son cotiègue continua d'exerr cer dans la Charente inférieure , et qu'il étendit dans la Vendée. Des le 24 frimaire il étoit à Fontenay célébrant des fêtes patriotiques ^ se livrant à F allégresse , à la fraternité , et assaisonnant ses plaisirs d'exécutions atroces, dont il ne craignit pas de devenir l'historien , aj^rès y avoir rempli l'office de bourreau. Le 24 frimaire il annonça à la Convention la cou-

( "7) duite qu'il venoit de tenir à Tëgard des prisoniiicis vendéens entasse's au nombre de quatre à cinq cents dans les prisons de Fontenay , et Tordre qu'il avoit donne de les faire fufiiiler, sans forme de procès, à la première apparition de l'ennemi , ainsi qu'il venoit d'en donner l'exemple lui-même : « Voici, écrit-il, w sur quoi j'ai fondé cet ordre sanguinaire ; le » décadi dernier j'étois à Fonlenay au sein » d'une réunion d'envoyés des sociétés popu- » laires circonvoisines, venus pour y propa- " ger les principes répulilicains, et y déve- » lopper le feu patriotique si nécessaire dans » ce pays surtout. Tandis que le peuple s'a- » bandonnoit à l'allégresse et à la fraternité, » les prisonniers s'insurgèrent, et faillirent » étrangler tous les habitons de la geôle ; la » municipalité me fit avertir du danger, j'y n iourus; je descendis tout le premier dans M la prison :je brûlai la cervelle au plus au- » dacieux ; deux autres paycrent de leur vie }) r alarme quils venoienl de causer^ et cette » horde rentra dans C ordre; je formai sur-Ic- » champ, pour juger tous ces scélérats ^ une » commission militaire beaucoup plus cxpc- » dilive que le tribunal criminel, embarrassé , » malgré lui, de raille formes; mais j'ai cru

(..8) » qu'en cas d'attaque extérieure » il falloit , » dès le premier instant, détruire ce foyer )) d'insurrection. »

Suit une tirade contre le modév autisme aho-^ minable des adm,inisfrations. Lequinio a crié partout quil ne fallait plus faire de prisonniers ; « et , s'il m'est permis de le dire , j» ajoute-t-il, en terminant, je voudrois qu'on » adoptât les mêmes mesures dans toutes nos )) armées.... » ( Moniteur du 3 nivôse an //, 23 décembre 1790.)

Après celte expédition, Lequinio reparut à Kochefort ; et sa première lettre , en date du 28 nivôse an II , annonça à la Convention l'exécution de l'ex-rcprésentant Decbeseaux , qui venoit de payer de sa tête ses projets criminels. Au surplus le représentant étoit salisfait de l'esprit public qu'il trouvoit entièrement formé dans le département pour les inepties religieuses , et qui « commençoit à se bien » former «juant à ce qui regarde l'amour du » travail , dont doivent s'embraser de vrais » républicains. » {Moniteur du 6 pluviôse an 11^ 1^ janvier 1794.)

Lequinio n'avoit donc plus rien à faire dans la Charente inférieure , et il éloit temps qu'il vînt se reposer de tant de travaux au sein

( "9) de la représentation nationale. Il ne tarda pas à y rentrer, et on l'y vit peu après demander la translation des cendres de J. J. Rousseau au Panthéon , puis célébrer aux Jacobins le rapport de Robespierre sur l'existence de Dieu et l'immortalité de Tâme , ce qui contrastoit avec la mission de Rochcfort ok il avoit prêché l'athéisme et le matérialisme.

Mais revenons à son collègue Laignelot , que nous avons vu partir pour le Finistère. Il y trouva ses collègues Breard et Jeanbon- Saint-André avec lesquels il célébra la fête de la reprise de Toulon , où l'on porta des toasts aux journées des 3i mai , i" et 2 juin : « Jugez par là , écrivoit-il , si la république » est sauvée. » {^Moniteur du 00 îiwose an I/y 19 janvier 1794. )

Un mois après , Laignelot, resté seul à Brest, écrivit sur un autre ton : il annonça dans sa lettre du 22 pluviôse , qnenjîn le gîaicc de la loi comniençoit à frapper les têtes coupables ; il rcndoit compte de l'exécution de deux officiers de marine qui avoient expié leurs crimes sur V échafaud , aux cris mille fois répètes de vice la république. Il promctloit, en terminant, d'autres exécutions : « Les » grands coupables du Finistère, écrivoit-il ,

» vont être jugés; et à Texceplion de quelques » riches, le peuple entier applaudit au sort » qui les attend. Il est impatient, de voir se >• déployer la justice national?. La société » populaire, deux fois épurée par mes prédé- » ccsseurs (i) , vient d'être entièrement » régénérée. » (^Moniteur du i"' çentose an 11^ \ç^ février 1794. )

Effectivement la justice nationale ne tarda pas à se déployer : tous les administrateurs du Finistère, au nombre de vingt-sept, furent immolés le même jour, et la nouvelle en fut

(i) Les prédécesseurs de Laignelot, àLrest, avoiont èië Jean Bon Saint-André, Alquier, Cavaignac , TbÉHOUARD , BreARD; les deux derniers débutèrent dans ce porl, le 7 brumaire an II, par une proclamation dans laquelle ils disoient aux marins : « L'opinion publique « repoussoil avec indignation la casle perfide qui causoit » tous nos maux : vous n>émes, vous nous demandie?, des » chefs pris parmi vos égaux et vos frères; nous vous les » avons donnés

>» Co n'est plus, comme dans l'ancien régime, à l'homme » que vous obt'issez, c'est à la loi

;i N'en doutez pas, le glaive de la loi frappera sans >' pitié tous les conspirateurs; la nation ne veut désor-

>» mais que des serviteurs fidèles Plus elle est

->' {^raadci dans ses récompenses, plus aussi elle sera » ?évcre et inflexible dans ses punitions. » {^Moniteur du l5 brumaire an II, 5 novembre »793.)'

donnée aux jacobins de Paris par Taccusalcur public près le tribunal révolutionnaire de Brest. Ils furent livrés au glake des lois comme fondateurs et apôtres du fédëraUsrne. ( Moniteur du 2^ messidor au II.)

« Ils avoicnt eu Timprudente sottise , dit » un historien que nous avons déjà cité, de >• se mêler de cette querelle entre deux fac- » tions lépublicaines ; on enfit une boucherie « à Brest. Plusieurs reçurent le coup mortel » en proférant des vœux pour une république ». dont il n'exista jamais que le nom. Il se p trouvoit parmi eux de pauvres paysans qui n sa voient à peine quelques mots de français, » et ne purent jamais comprendre ce que » c'étoit que ce fédéralisme qui les menoit >5 à la mort. » ( Histoire de Fi'ance , par M. lloyou, tom. 6, pag. SyS. )

Telle fut la mission de Laignelot et de LequIxVjo. On en trouve un abrégé dans une dénonciation de la commune de Rochefort, ou plutôt dans le rapport fait par Bezard à la Convention le 21 thermidor an III , 8 aoûl 1795, dont voici un extrait propre à éclaircir les points obscurs de la correspondance des deux représentans. « Cette commune , dit le » rapporteur, accuse Laignelot et Lequi-

» Nio d'avoir établi, en arrivant à Rochefort» » un système de terreur, d'oppression et de » tyrannie ; de s'être entoure's d'agens connus » par leur profonde immoralité; d'avoir pro- >) voqué les délations, et dispose , dans leurs 3) orgies , de la vie et de la fortune des citoyens ; )) d'avoir établi , sans motif, un tribunal révo- « lutionnaire, mis la guillotine en perma- » nence et fait couler le sang à grands flots ; » d'avoir accusé de lâcheté les citoyens de » Rochefort , dont aucun ne se présentoit j) pour faire les fonctions de bourreau ; d'avoir 3) donné l'accolade fraternelle , au nom de la » Convention , à un étranger nommé Ance , » qui consentit à les accepter ; de l'avoir ap- V») pelé le vengeur du peuple ; de lui avoir pro- » digue des honneurs dans un dîner qu'ils lui « donnèrent le lendemain ; d'avoir fait périr » un nommé Larivière, en donnant un effet j> rétroactif aux lois; d'avoir immolé à la » vengeance d'une faction le malheureux dé- » puté Decheseaux, etc.

» Lequinio est particulièrement accusé » d'avoir converti la guillotine en tribune aux » harangues; il forçoit les jeunes citoyennes » d'y monter, et de fouler aux pieds le sang de >» leurs parens et de leurs amis. )) Le rappor-

teur retrace les assassinats de Fonlcnay , et arrive aux vols.

« Une lettre de Morlaix , venue depuis la » communication qui a été donnée à Lequinio » des autres dénonciations , lui reproche d'a- » voir, dans le même temps, où il ne souffroit » pas la moindre partie de numéraire en cir- » culation , envqyc par mer à son frère , ex- >> religieux de la Trinité , deux tonnes d'écus w qui ont été saisies par le comité révolution- » naire de Yannes : enfin, cette lettre dit que » Lequinio, qui n'avoit pas le sou au com- » mencement de la révolution , qui devoit » i2,oooliv.aux Etats de Bretagne, a non seu- » lement payé ses dettes, mais acquis chaque »> jour, depuis son proconsulat, des nouveaux » biens sous le nom de son frère. »

Le rapporteur donna ensuite lecture du Mémoire justificatif de Lequinio , dont voici les traits les plus curieux : « J'ai pu avoir tort M de manger avec l'exécuteur des jugemens » criminels; mais ce nest qu'une erreur^ que » mes collègues Guesno et Topsent (i) ont

(f) L un des huit députés qui se trouvèrent ab sens pour cause lie maladie AUX ê'i\ ers appels nominaux du procès de Louis XVI.

» commise ainsi que moi; car ils ont partagé » ce repas. J'ai voulu rendre un hommage » éclatant à t égalité , et détruire un préjugé » Juneste.

» Lequinio convient que, dans une fête » publique , lui el ses deux collègues Guesno » et TopsENT, montèrent sur Techafaud pour M haranguer le peuple ; mais ce jour-là il n'y )) avoit pas eu d'exécution....

» Enfin, pour faire juger de la pureté de » ses principes , il renvoie à son livre intitulé > les Préjugés détruits. » {Moniteur du 25 thermidor an III. )

Sur ce rapport, Lequinio fui décrété d'arrestation, non sans difficulté. Son collègue rétoit déjà; mais ils furent l'un et l'autre amnistiés par le décret du 3 brumaire an IV. î^ous ignorons si le 20 mars est venu les compromettre encore, et si, après avoir échappé si heureusement à la réaction du 9 thermidor (27 juillet 1794) ■> ils ont été victimes de la terreur du 8 juillet i8i5. C'est aux avocats des bannis qu'il importe d'éclaireir ce fait, qui formeroit un nouveau grief contre cette terrible époque.

Mission de Baudot, Chaudron-Rousseau, Tallien , YsABEAU, à Boîdeaux.

Bordeaux, patrie des Girondins , épousa leur querelle. Dès le 6 juin 1793, la municipalité de celte ville protesta contre la journée du 3 juin, et sa prolestalion fut lue dans la séance du 9 (1). Dans le même temps, les représentans Ichon et Dartigoyte, revenant d'imc mission , passèrent à Bordeaux, et y reçurent un mauvais accueil. Leur passage fut néanmoins protégé par la municipalité, qui en rendit compte à la Convention (2) : ce qui n'empêcha pas Dartigoyte de dénoncer cette même municipalité , à l'occasion du passage de deux autres représrnlans, Treilhard et Mathieu, qui revenoient de Monlauban, et qui, suivant lui, étoient arrêtés à Bordeaux ; il accusa celte ville « d'avoir consommé le der- » nier acte de la rébellion , en mettant les deux » représentans en état d'arrestation. » Ceux-ci étoient déjà ariivés à Périgiieux, et toute la rébellion de Bordeaux consistoit alors dans

(i) Moniteur au. ii.

(2) Moniteur au 14 juin,

( -26) l'établissement d'une commission populaire de salut' public^ dans ses correspondances avec trois ou quatre villes, et avec le général Custines, qui envoya les lettres à la Convention (i). La rébellion n'ctoit donc pas consommée^ mais elle étoit bien assez projetée, pour donner lieu aux décrets qui en furent la suite. Dès le 22 juillet, l'Assemblée, sur la demande de Baudot, décréta que « tous les citoyens, qui » étoicnt dans les villes rebelles , à Lyon , à M Bordeaux , à Caen , à Marseille , et qui n'en » sortiroient pas sous trois jours, scroient ré- » pûtes émigrés, et que leurs biens seroient » confisqués. »

Bréabi) fit ajouter, par amendement, « que .» les citoyens des départcmens, qui auroient » quitté leur domicile pour se rendre dans les » villes rebelles , et qui n'en seroient pas sortis » vingt-quatre heures après la notification du » décret, seroient réputés émigrés, et leurs » biens confisqués (2). «

Ce décret fut suivi d'un autre, rendu le 6 août , uniquement relatif à la ville de Bordeaux , et par lequel tous les actes de la commission

(1) Moniteur à\i 17 juiller.

(2) Moniteur du 24 juillet.

( 127 ) populaire de salut public de Bordeaux ëtoîent anéantis (art. i""^) ; tous les membres de cette commission et tous ceux qui avaient prov qué^ concouru ou adhéré à ses actes ^ étoient mis hors la loi, et leurs biens confisqués. L'exécution de ce décret fut confiée aux représentans du peuple Chaudron-Rousseau et Baudot, qui étoient alors en mission , Tun à Toulouse , et l'autre à Montauban (i), et auxquels on adjoignit bientôt Tallien et Ysabeau.

Les députés envoyés furent p«i mal accueillis à Bordeaux , qu'ils se retirèrent à La Réolc où ils prirent , le i5 septembre , un arrêté par lequel ils donnoientà la ville de Bordeaux une municipalité nouvelle qu'ils chargeoient de l'exécution des décrets de la Convention, notamment de celui du 6 août. Cet arrêté est du i5 septembre ; mais on voit par une lettre de Baudot, du 23 du même mois , datée de La Réole , que l'exécution présentoit quelques difficultés : « Bordeaux, écrivoit-il, est rempli » de prêtres , d'émigrés et de nobles. Tout ce » qui émane de la Convention, tout ce qui » vient de Paris est reçu avec mépris , souillé » et insulté ; toute la cavalerie de Bordeaux ■» ■ . ■

(r) Où il aroit été envoyé par décret du 26 juillet.

( ï'^8 ) » est composée de nobles , de muscadins ; le » lieu des séances du département est gardé » par douze canons. Trois à quatre mille jeunes j> gens s'y sont assemblés pour résisler à la loi » de la réquisition. Ils avoicnt pris pour devise: » Guerre à V anarchie! et les autorités consli- » tuées, loin de s'opposer au rassemblement, » l'ont favorisé. » (^Moniteur du 26 septembre

Quatre jours après,TALLïEN, par une lettre, datée d'Agen le 27 septembre, adressée aux jacobins de Paris, leur transmetloit les divers arrêtés pris contre Bordeaux, ainsi que la correspondance qui y étoit relative. « Lisez, » surtout, la correspondance, écrivoit-il, » vous y verrez que cette ville est loin « d'être rentrée dans l'ordre. Méfiez -vous » des intrigues de la faction girondine; car » elle emploiera tous les moyens pour vous » tromper. N'ajoutez foi qu'à ce que nous i> vous écrivons. Ysabeau et moi sommes 7> chargés de l'exécution des décrets rendus » contre celte ville rebelle; soyez sûrs que » nous serons ici ce que nous étions à la mon- » tagne, toujours inébranlablement attachés « aux principes, ne composant jamais avec » personne, et voulant faire triompher par-

( 129 ) ;> tout la cause du peuple, en anéantissant

» l'aristocratie et le féde'ralisme

* » Hier, les sans-culottes ont fait une fête » républicaine , dans laquelle la mémoire de » Marat et Lepelletier a été honorée; » c'est un grand pas de fait dans ce pays, oii i) l'on ne pouvoit prononcer leur nom sans » être honni. Tous les titres de ia féodalité , « tous les portraits du royalisme et de Taris- » tocratie , toutes les archives du fédéralisme » ont été livrés aux flammes aux cris de j> iivn la montagne , dçe la république. Enfin i2 nous pouvons dire que nous avons com- » mencé hier la révolution à Agen. Il nous » reste encore bien des choses à faire , mais » nous ne perdons pas courage ; partout nous » répandons les principes des jacobins , et » nous nous montrons toujours dignes d'être » membres de cette société républicaine. » Signé Tallien. » ( Moniteur du 4 oct 1 798. ) En l'absence de ce représentant , qui partit avec un détachement de cavalerie, pour aller arrêter plusieurs conspirateurs^ Ysabeau, resté à LaRéole , continua la correspondance, 11 annonça à la Convention, par sa lettre du ^ octobre, l'arrestation de l'ex-député Duchatcl, de Marchienne, secrétaire de JBrissot, de

la femme de Puisay, général du roi Buzot , d'un jeune homme , nommé Mahon , et il finissoit par assurer la Convention qu'ils travaiîloleni nuit et jour à purger le pays des scélérats qui Y ahondoient. ( Moniteur du 1 6 oct. i ^gS. )

Jusqu'ici nous avons vu les quatre représcnlans ai^ir et écrire séparément. Enfin ils annoncèrent leur réunion et leur entrée triomphante à Bordeaux.

« Les sans-culottes ( mandoient-ils à la Gon- » vcnlion dans leur lettre du 3o vendémiaire, >> lue à la Convention le 5 brumaire ) , sont » sorlisenfouleau-devantdenous, lesbranches » de laurier àla main, et nous ont accompagnés » aux cris de vive la république ^ vive la mon" » togne. Nous avons pris notre logement au » milieu des braves sections qui sont restées » fidèles aux principes. Jaloux de compléter » notre ouvrage en abattant les têtes orgueil- » leuses qui ont voulu fi^nder ici un empire >> autre que celui de nos saintes lois y nous » avons publié , le lendemain de, notre arri- » vée, un arrêté dont nous vous prions de » prendre lecture, et dont nous vous dcman- » dons la confirmation. Le désarmement or- » donné dans cet arrêté s'exécute aujourd'hui » avec un zèle incroyable , et donnera des

>» armes superbes et en grande quantité à nos » cliers sans-culottes. Il y a des fusils garnis j» en or ; l'or ira à la monnoie , les fusils aux » volontaires, et les fédéralistes à la guillo- » line , par jugement de la commission mi- >» lilaire que nous avons instituée par un » deuxième arrêté cl joint....

>> Salut et fraternité. ^/^rt<? Ysabeau, Chau- » DRON -Rousseau , Baldot , Tallien.) )> ( Monileiif du 7 brumaire an 11^ 28 octobre

Celle brillante réunion de quatre représen-

tans ne fut pas longue. La première dépêche fut signée seulement d'YsABEAU et de Tallien ; elle annonça à la Convention l'exécution de Lavauguyon , administrateur de la marine , qiii fut guillotine aux acclamations d'un peuple immense , qui applaudit à cet acte de la justice nationale.

Les représentans annonçoient en même temps larrestation de Biroteau , qui étant mis hors la loi , devoit être exécuté le jour même, et celle de Girey-Dupré qu'ils envoyoient à Paris avec un nommé Boisguyon.

Le reste de la lettre étoit relatif à la formation dun club de patriotes ^ installé dans la salle magnitique du club des muscadins et des

i'îchès.'IÈiùliti on annonçoit le dosarmcmonl de CCS derniers : « Quelques uns ont mieux aimé 1» briser leurs armes , et les jeter dans la ri- » vicre, que de les remettre au dépôt. Nous » aurons soin de corriger ce dépit enfantin. » ( Moniteur du 8 brumaire an II, 5o octobre

17930 Les détails donnes par les deux représen-

tans furent bientôt confirmés par Baudot , <]ui, étant rappelé, vint en personne rendre un double compte de sa mission, à la Convention, et auîc jacobins. Dans le rapport fait à la Convention, Baudot ajoutoit aux exéculionji annoncées dans la correspondance , celle du maife de Bordeaux , homme riche de dict tnillitjns, et fécond en ressourcés d'esprit.

Ct t^pport étoit ainsi terminé :

u Nous pouvons assurer que Bordeaux est » entièrement à là république ; il n'y a pas » une voiic récalcitrante. Cependant , avec la ï) meilleure volonté, ils n\vnt pas la mesure » révolutionnaire ; ils sont encore dans Ten- » fance. Mes collègues Tallien et Ysabeau » restent ; ils Ont encore beaucoup d occu- » palion. La régénération de Bordeaux est » un événement des plus beureux pour la ré^ î» publique : j'insiste pour que la Convention

( «33) » renvoie à Bordeaux les huit membres de la » commission populaire. Il ne faut que huit » minutes pour les juger. » Sur l'observatioii de Thubiot , qu'il y en avoit eu trois de jugés ce malin , la Convention se borna à renvoyer les cinq autres. {^Moniteur du \% brumaire an II ^ 3 novembre 1793. )

Le même jour Baudot rendit aux jacobins un compte semblable de sa mission , mais avec de nouveaux traits d'éloquence : a Tout » s'y fait (dit il) milîtairemont , le gouverne- » ment ne va qu'à coups de sabre et de guil- » loline. »

Il termina ainsi : « La Convention m'envoie » à Strasbourg ; j'avertis la société qu'en » changeant de climat je ne changerai pas » d'ardeur révolutionnaire... Je les rendrai » patriotes, ou ils mourront, ou je mourrai. » On applaudit. (^Moniteur du Ci novembre i'jg3^

Nous verrons plus loin qu'il tint parole : mais continuons à suivre les opérations des deux collègues qu'il avoit laissés à Bordeaux. Ces repré-entans ne se bornoient pas à en instruire la Convention et le comité de salut public. Ils avoient soin d'en informer aussi la société des jacobins : nous avons déjà vu une de leurs lettres à cette société : dans la se-

conde , en date du 9 brumaire , ils commenceront par s'excuser sur le relard de leur correspondance, occasionne par l'absence de la commission militaire qu'ils avoient envoyée à Libourne pour faire Justice des conspirateurs. Ensuite ils ajoutent : « Tandis » que les ennemis de la république nous » peignent ici comme des bommes de » sang , peut élre on se plaint à Paris de 3> notre modération ; mais lidcles ici à nos » .devoirs, et à remplir les intentions de la » Convention nationale , nous nous attachons » à faire tomber la télé des meneurs , à sai- » gner fortement la bourse des riches égoïstes, 3) et à faire jouir des bienfaits de lindulgcnee » nationale les sans-culottes trompés par les » scélérats...

î) Nous ne sommes pas aussi avancés en y> philosophie ru'à Paris : nous espérons ce- » pendant célébrer bientôt aussi la fcle de la » Raison : déjà on nous a apporté l'argenterie » des églises, les prêtres commencent à s'exé- » cuter.... »(3Ioniieur du 2 décembre 1790, 12 frimaire an II.)

La lettre aux jacobins fut suivie d'une dépêche bien plus énergique, adressée au ministre de Tintérieur, le 10 fiimaire , ainsi conçue:

( i35 ) « La commission militaire marche toujours !» révolutionnairement : la tète des conspira- 3> teurs tombe sur Téchafaud ; les hommes « suspects sont renferme's jusqu'à la paix; les >■> modérés , les insoucians, les égoïstes sont » punis par la bourse.

» Avant-hier tous les sujets du grand théâtre , 3> au nombre de quatre-vingt-six, ont été mis j> en état d'arrestation , c'étoit un foyer d'a- » ristocralie, nous l'avons détruit. La veille, y> la salle de ce spectacle avoit été investie au » moment où plus de deux mille personnes y » étoient, et tous les gens suspects qui y étoient » réunis en très-grand nombre furent incar- » cérés.

» Cette nuit plus de deux cents gros nrgoa cians ont été arrêtés, les scellés mis sur » leurs papiers , et la commission militaire » ne va pas tarder à en faire justice.

» La guillotine et de fortes amendes vont » opérer le scrutin épuratoîrc du commerce , » et exterminer les agioteurs el les accapareurs.

» La raison fait ici de grands progrès : y> toutes les églises sont fermées ; Targenterie )) arrive en abondance à la monnoie , et le dé- » cadi prochain nous célébrerons le triomphe » de la philosophie.

» L'emprant forcé va son train : la seule » journée d'hier a vu verser dans la caisse du » receveur du district 980,000 Uv. Bordeaux » versera plus de cent millions dans les coffres » de la république. » ( Moniteur du 23 jri-* maire an 11^ i3 décembre 1793, )

Six semaines après, ce mouvement révolu-' tionnaire avoit redoublé d'activité : c'est ce qu'on apprend par une nouvelle lettre du 20 nivôse, qui fut lue à la Convention dans la séance du 25; cette dépèche , relative à des arrêtés dont les représenlans demandoient U confirmation , étoit ainsi terminée :

« L'esprit public ptend tous les jours à » Bordeaux une nouvelle force ; la commis^ » sion militaire lait tomber les têtes des cons- » pirateurs ; le comité de surveillance fait » arrêter tous les hommes suspects ; celui de » subsistance procure du pain en abondance ; » la société populaire fait trembler les feuiiî) lans et les modérés ; enfin, nous pouvons » dire que Bordeaux se régénère tous les » jours , et qu'avec du courage on pourra » parvenir à rendre entièrement cette cité à » la pureté des principes républicains.

y> Salut et fraternité. Tai^lien, » ( Moniîeiir du 27 nwoH an II ^ 1^ janvier 1794 )

Cette dépêche est la dernière de Tallié-n , qui fut rappelé peu après, et accusé de modéranlisme : on le voit , dans la séance du a^ ventôse, réduit à se justifier, lui et son collègue YsABEAU , de celle calomnie.

« Nous avons, dit- il, détruit le iédéra^ » lisme jusque dans ses racines : nous avons » relevé le courage abattu des patriotes; nou* B les avons appelés aux fonctions publiques; » nous avons poursuivi avec courage les aris^ » tocrates , les fédéralistes et tous les homme:» » suspects, » (^Moniteur du 25 ventôse an II. )

YsABEAU, resté seul à Bordeaux , sou te noit, par ses propres forces , tout le poids de sa mission, et réfutoit victorieusement, par des.faits, la calomnie qui 1 avoit atteint: « Les » arrestations, raandoit-il le 21 ventôse, » continuent ; et j'ai pris le parti de ne plus » relâcher aucun ci-devant noble , même avec » les preuves de patriotisme , mentionnées * dans la loi du 17 septembre (style slave), o parce qu'on peut être aisément trompe » sur ce^ preuves,

» l*a guillotine a fait justice avant-hier d'un » prêtre assermenté , coupable de royalisme ; j> aujourd'hui il y passera une religieuse. T(f Yoilà la répons^ à nos modérés quiavoient

( .38 ) » semé le bruit que la peine de mort e'ioit » abolie. Signé Y sabeau. » {Moniteur du 26 çentose an 11 ^ 16 mars 1794. )

Ici se termine la correspondance d'Ys\- BEAU, mais Teffusion du sang ne Unit pas avec elle. YsABEAU fut rappelé après le 9 tber' midor, et l'examen de sa conduite renvoyé aux comités. Tallien , auteur principal de la. réaction de 1794» "<- pouvoit pas plus que son collègue en être la victime. Il essaya « de faire porter sur Julien de la Drome, le » fils, la responsabilité des mesures de terreur » organisées à Bordeaux, et accusa cet agent , » alors très-jeune , d'y avoir été Texécuteur » des volontés de Robespierre, et d'avoir » forcé les représentans fe/i /m'^^/o/i à n'êlre » que les témoins passifs de ses opérations. » Celui-ci récrimina vivement , rendit à Tal- » lien la sanglante renommée dont il vouloit » se dépouiller; et il résulta de cette lutte » une espèce d'accord tacite par lequel les » deux adversaires semblèrent renoncer à se » perdre l'un l'autre (i). »

Nous ignorons si le représentant Ysabeau a échappé aussi heureusement à la réaction

(1) Biographie des Hommes vi^ans^ art. Talmen.

( '39 ) du 8 juillet i8i5 qu'à celle du 2^ juillet 1791. Tallien figure clans un rapport de Son Exe. le ministre de la police contenant la liste des ex-conventionnels auxtjueîs il a ctc accordé lin sursis indéfini aux dispositions pénales de l'art. 7 de la loi du 12 janvier i8i6: c'est donc une victime échappée à la réaction du 8 juillet i8i5, et on ne pouvoit faire moins pour un homme qui , après avoir été quelque temps acteur en 1793, contribua si fort à la rcacilon du 27 juillet 1794-

Mission de GHAUDRO^'-Roussl!,AU oToulouse et dans les départemens de tAitde^ de T Arriége , et des Pyrénées orienfalcs,

Chaudron-Rousseau, député de la Haute- Marne à la Convention, oii il vota la mort de Louis XVI sans appel ni sursis, fut envové bientôt après dans le département de l'Aude et autres environnans. Au mois de juin 1790, il mandoit que « le décret d'arrestation lancé •)) contre plusieurs individus de Toulouse , » a voit été exécuté. »» ( Moniteur du ^juillet

Au mois de septembre suivant il annonça

( Ho) ses succès contre des rassemblcmens contrerévolulionnaircs qu'il avoit dissipés à Pamiers, « Nous avons, ccrivoit-il, fait arrêter à Sa- » Verdun et à Pamiers quatrc-vingUlrois des >> principaux chefs des séditieux : ils sont en " lieu de sûreté. » ( Moniteur du 26 septembre 1793. )

Le 8 octobre suivant il annonçoit le plein succès des mesures révolutioi maires dont il partageoit l'honneur avec Baudot son col-^ lègue. « Nous continuons avec succès, écri- )) voit-il, nos mesures révolutionnaires : déjà » plus de quinze cents personnes suspectes î) ont été rnîses en état d'arrestation, sur nos » réquisitions, soit dans le département de » l'Arriègc , soit dans celui de la Haute-Ga- » ronne ; nous tenons presque tout le dépar^ » tement de Toulouse. La famille Dubarry » est également sous notre main...

» Un ci-devant marquis de Rinos , émigré, M rient de subir à Saint - Girons la peine » portée par la loi. On a trouvé sur lui plusieurs » écrits prouvant qu'une conspiration tramée » dans TArriège devoit livrer ce département « aux Espagnols, en même temps que Tou- 5) louse et Marseille aux Anglais. Les princi^ » paux conspirateurs sont arrêtés ; le prêtre

» Allier a ëtë exécuté à Mende ; il étoit le chef » de la contre-révolution projetée au camp de » Jalès. L'esprit public desdépartcmens raéri- » dionaux s'améliore chaque jour ; il est tenjps » d'y frapper les grands coups; ils y auront » un plein succès. Quant à nous ils sont tou- » jours marqués dans notre agenda , et nous » ne cesserons de faire la guerre aux aris- » tocrates que lorsque le dernier sera expiré. » Signé Chaudron-Rousseau, Baudot. »

( Moniteur du nS vendémiaire an 11^ i6 octobre 1793. )

Nous avons vu à cette époque les deux représentans accourir à Bordeaux, où ils firent leur entrée avec Tallien et Ysabeau ; mais ils ne lardèrent pas à se séparer; et tandis que ceux-ci se fixèrent dans le chef-lieu de la Gironde , et que Baudot fut envoyé dans les départemens de TEst, Chaudron-PiOUSSEau regagna ceux du Midi où il étoit appelé par la révolte de Charrier; il annonça cetévéncment à la Convention, avec le projet de marcher sur Rodez, et d'y faire une guerre d'extermination : o Nous devons vous préve- » nir, mandoit il, que nous sommes dansl'in- » tention de faire raser les villages et incen- » dier les forets qui sont le repaire des

» brigands. Plusieurs châteaux iloiveiit ctrc » également démolis : il importe de prendre » de fortes mesures dans ces contrées ,. »

( Moniteur du 5 brumaire an II, 26 octobre 1:93.)

Ces dispositions étoieat admirables, mais C JAi î RON-RonssEAU cloitdcjà prévenu par Taillefer, qui les avoit mises à exécution, aidé de l'armée révolutionnaire, et qui, chargé de butin, demandoit une marque de reconnoi.ssance nationale. « Des sommes immenses, y> écrivoil-il , en or cl en argent ont été prises, w ainsi qu'une gr.mde (juantité de fer et de » plomb. L'armée révolutionnaire a rendu » les plus grands services, et je crois que la » Convention doit lui témoigner une marque >> de reconnoissance nationale (i). » (^Moniteur (lu 2.1 brumaire an 7/, 11 novembre ly^'S.)

(i) On rogrcttP qu'en faisant décerner une récompense nationale à Tarniëe révolutionnaire qui lavoit si bien secondé dans sa mission, le représentant ÏAfLLKFEft ait passé sous silence le nom du général de cette armée, qui mériloit au moins une mention honorable.il s'appeloit Iton, nom célèbre dans le département de l'Avejron par des expéditions de divers genres, par des actes de brutalité envers les femmes, et de férocité envers les hommes. !1 metloil c-n réquisition fout le lait des contrées qn'i! par-

( i43) La marque de reconnolssance nationale fut donnée par décret , sans aucune diflicuUé , et Taillefer eut tout l'honneur de l'expédition projetée par Chaudron, son collègue. Celuici , réduit à se renfermer dans les déparlemcns frontières de l'Espagne, continua d'y exercer sa mission. Mais sa correspondance offre ici une lacune qu'on ne peut remplir qu'en recourant à des actes postérieurs. On trouve, entre autres, un rapport, fait par Genissiecx, organe du comité de législation , sur la mission de Chaudron dans le département de l'Aude et autres environnans. Ce rapport réduit les torts deCHAUDRONàun assassinai juridique ^ commis en la personne de d'Escales Çi) aine. « Ce citoyen, dit le rapporteur, généralement

couroit , pour prendre des bains , et se délasser de ses fatigues. C'éioit un ancien perruquier chez qui la révolution avoit développé les talens d'un général d'armée révolutionnaire.

(i) Nous croyons que le rapporteur confond d'Escales avec dEscalûue , petit-fils du cap itoul David ^ dont le sang fut offert eu holocauste aux mânes de Calas. En supposant qu'il n'y ait pas confusion, il faudroit compter un assassinat juridique de pins , et ce sont des actes qu'il faut chercher à réduire, quand cela est possible, au moindre nombre.

j) eslimé dans Son département, et regretta? » de tous les sincères républicains dont il étoit

* le modèle, fut livré par Chaudron Rous- » SEAU à un tribunal militaire, pour avoir dit » la vérité sur les événemens du 3i mai. Ce .> tribunal reçut une attribution particulière )) pour juger Escales.

» Pendant l'instruction de cette procédure » inique, Chaudron-Rousseau, qui assistait '> aux séances du tribunal, eut la cruauté d'in* n icrrompre la justification de cet infortuné » citoyen pour lui dire : Ta défense est inutile; >' ta verras si^ en rtiçolution^ une erreur est y excusable.

» En effet, d'Escales aîné, contre lequel ii » n'existoit qu'une lettre dans laquelle il faisoit

• à ses concitoyens le récit fidèle des atten- > tats du 3i mai ; d'Escales fut déclaré atteint » et convaincu de fédéralisme, et conduit à » l'écbafaud. »

A ce fait un membre en ajouta d'autres : <> J'atteste, dit-il, que Chaudron-Rousseau « a porté le fer et le feu dans mon départe- M ment , qu'il y a entassé d'innombrables vic- » times dans les cachots , et qu'il y a tout fait i* pour exaspérer les esprits, et les porter à la « révolte : c'est lui qui ordonna, sous peine

» de mort, aux femmes et aux enfans d'assis- » ter au brûlement des images et des orne- » mens d'e'glise. A son retour, nous tentâmes » en vain , mes collègues et moi, de lui arran cher les registres qui attestoienl ces atten- » tats ; il fallut un arrêté du comité de sûreté » générale pour l'obliger à les remettre entre w ses mains. » (^Moniteur du 27 thermidor an III ^ 14 cioût 1794- )

Telle fut la mission de Chaudron-Rousseau, qui donna lieu, comme on voit, à un rapport contre lui. 11 fut en effet décrété d'arreslation. Mais, comme tant d'autres victimes de la réaction du 9 thermidor, il fut amnistié par le décret du 3 brumaire an IV. Atteint une seconde fois par la réaction du 8 juillet 181 5, il a encore échappé à ses effets : il a été compris dans la liste des ex-conventionnels auxquels , sur un rapport de Son Exe. le ministre de la police du 24 décembre 1818, il a été accordé un sursis indéfini aux dispositions pénales de l'art. 7 de la loi du 13 janvier i8i6.

to

Mission de Dartigoyte , dans les départe* mens de la Haute- Garonne , du Gers , etc.

Dartigoyte , député des Landes à la Convention, où il demanda à faire vérifier, par experts , des pièces déniées par Louis XVI , vota la mort du monarque , sans appel ni sursis , et fut aussitôt après honoré d'une mission dans les départemens voisins des Pyrénées il la remplit à la satisfaction de ceux q Tavoient envoyé. ISous avons vu son passa^ à Bordeaux , au mois de juin , et ses déno ciations contre cette ville.

Le i8 juillet suivant, il fit décréter la dest tution, l'arrestation et la comparution devai le comité de sûreté générale , de divers font tionnaires du département du Gers , qui 1 avoient déplu.

Le 26 août suivant, il fit prendre une mesure semblable à l'égard de plusieurs inembres du conseil général de 1-a commune d'Angouléme ; c'est ainsi qu'il se rendit digne d'une nouvelle mission. 11 fut envoyé pour la seconde fois dans les départemens voisins des Pyrénées, et chargé d'y mettre la terreur à l'ordre du jour; c'est ce qu'il fil et ce qu'il iinuonça

( >47 ) à la Convention par ses deux premières lettres, Tune datée deDax, i3 septembre; et l'autre deTarbes, 2 octobre. II mande, dans la première, <f qu'il s'occupe sans relâche de renou- » vêler les autorités constituées , qui étoient » infectées d'aristocratie, de modérantisme , » ou de fédéralisme. 11 a mis la terreur à » l'ordre du jour ; cela a produit le meilleur » effet. Les aristocrates tremblent; toutes les » personnes suspectes , au nombre desquelles » an a mis ceux qui, par leurs spéculations » mercantiles, ont contribué à discréditer les » assignats , sont arrêtées.

» Les sociétés populaires sont animées da » meilleur esprit , et secondent les efforts de» » autorités constituées. »

Daktigoyte ajoute : « J'avois chargé les » envoyés des assemblées primaires , de re- » cueillir les brevets et les croix de Saint- » Louis. H. Monteaux, l'un d'eux, loin de » remplir cette mission, a publié un Mémoire >♦ apologétique des nobles, des services qu'ilâT » ont rendus, et des égards qui leur sont dus. » J'ai jugé que cet homme étoit digne d'aller » tenir compagnie à ceux de sa caste dont il » s'étoit fait le champion. Je l'ai fait arrêter. »

Notai La Convention approuva l'arrêté de

Bartigoyte. ( Moniteur du 26 vendémiaire an IL )

Il paroît que Dâutigoyte ne travailloit pas seulement à abattre raristocralie et les préjugés nobiliaires, il donnoit la même attention aux préjugés religieux, et traitoit les croix des églises comme celles de Saint- Louis; c'est ce qu^on apprend d'un rapport de Barrère, qui crut néanmoins nécessaire de lui faire donner des pouvoirs spéciaux pour cet objet. « Dartigoyte, dit-il , dans la séance » du i'' frimaire an II, 20 novembre 1793, » a déjà rendu de grands services à la répu- » bUque , en tuant le fanatisme dans les dé- » partemens du Midi, que le mal d'Espagne » avoit le plus gagnés, avant qu'il fût traduit à » la barre de la Convention. Je tiens (conti- » nueBARRÈRE)5àla main de nombreuses ré- » clamations qui vous le demandent , pour con- » tinuer V abattement des préjugés dans cetle » partie de la république. Le comité vous » propose de lui donner des pouvoirs et une » mission à cet égard. » ( Moniteur du 24 frimaire an II, '2i^ novembre 1793. )

La chose fut ainsi décrétée, et le représentant muni des pouvoirs qu'il avoit prévenu*, redoubla de zèle dans la nouvelle

(•49) mission qu'on lui donnoit. C'est un témoignage qui lui fut rendu par un de ses collègues , Cavaignac, que nous aurons occasion de faire connoîlre , et qui e'crivoit d'Auch, le 3 frimaire , la 1 ttre suivante , dans laquelle il décrit une /cl e qu'il venoit de célébrer dans cette ville : « Notre collègue Dartigoyte, par » ses préciicafîons cùiqucs , avoit électrisé tous » les esprits , avoit entraîné tous les cœurs. » Je Tavois secondé de tous mes moyens » dans cet apostolat philosophique^ et tout » étoit préparé , le peuple étoit mûr. Le der- » nier jour de la troisième décade fut fixé pour » célébrer à Aucli la fête de la Raison , et » l'abolition totale du fanatisme. Ce jour so- » lennel arrive , le peuple entier s'assemble » sur un boulevard champêtre , et là , dans » un banquet fraternel, il fit éclater les pre- » miers transports de sa joie.

» Après ce repas lacédémonien, il parcourt » l'enceinte de la ville , arrache et foule aux » pieds tous les signes fanatiques qu'il ren- » contre.

» De retour sur la place consacrée à la » Liberté, il s'assemble autour d'un bûcher » couvert de titres féodaux , et se fait amener » dans un tombereau deux vierges à miracles

( ,5o ) » dans ce pays, les croix principales et le« » saints qui , naguère , recevoient l'cncen s » des superstitieux ; alors l'enthousiasme ci- » vique éclate , le bûcher est allumé , et ces » ridicules idoles y sont précipitées aux accla- » mations d'une foule innombrable.

» La carmagnole dura toute la nuit autonv » de ce brasier philosophique qui consumoit » à la fois tant d'erreurs.» {Moniteur du la frimaire an 11^ 2 décembre lygS. )

Après s'être ainsi signalé dans les px^diçations civiques ^ Dartïgoyte illustra sa mission par deux actes de férocité dont ces temps effroyables offrent un petit nombre d'exemples. Deux jugemens rendus parle tribunal criminel du Gers avoient condamné à la réclusion le comte de Baii:potan, accusé d'avoir envoyé des secours à son fils émigré , et à la déportation le comte de SAiîiT-4unEN , son gendre, traduit devant le même tribunal sans qu'on voie pourquoi.

Ces deuj^ accusés, ainsi arrachés, comme par miracle, à une mort qui paroissoit inévitable, pouvoient se croire savivés, puisqu'ils avuieiit çn leur i[aveur un jugement en dernier ress9çt e^ une décla,ratiou favorable du jury. M^is le représentant Dautigoyxe frémit (Ift

( '5i ) voir échapper au glaive national les deux victimes; il ne tint compte de ces jugemens, et les dénonça successivement à la Convention. Yoici la lettre relative au premier ; elle est du 5 pluviôse an II (24 janvier 1794) •'

• Je dénonce à la Convention un acte

T» contre-révolutionnaire , fait au nom de la

» loi. Barbotan , ci -devant député à TAs-

» semblée constituante, avoit été déféré au»

» tribunal criminel du Gers; il étoit accusé

» d'avoir entretenu des correspondances cri-

» minelles avec les émigrés' et les ennemis de

« la patrie. Les lettres originales ont été pro-

» duites ; il en résulte que Barbotan et son

» fils entretenoieiit des correspondances avec

» Barbotan, leur fils et petit-fils, et avec un

» autre émigré; qu'ils leur avoient fait divers

» envois d'argent , un , entre autres , de

» 22,000 liv. au I*' juin 1792, et qu'ils les

o exciloient à combattre contre leur patrie.

» Trois jurés ont néanmoins prononcé qu'il

» n'étoit pas constant que , depuis le £9 mai ,

» Barbotan eût entretenu des correspondances

» criminelles avec les émigrés, ou qu'il leur

» eût envoyé de l'argent. Les neuf autres ont

n opiné dans le sens contraire ; mais le tri-

» bunal , enchaîné par la loi , n'a pu pro-

» noncer que la réclusion. II est important de » réviser ce jugement si funeste à la liberté » 3» et qui enhardiroit les conspirateurs par l'es- » poir de l'impunité. Je fais passer toutes les » pièces. » v^

Sur cette lettre Charlier demanda que Barbotan fût traduit au tribunal révolutionnaire. MONTAUT appuya la prbposition.

Merlin demanda, pour l'honneur des principes , que l'affaire fut renvoyée aux comités réunis de sûreté générale et de législation, qui pourroient, dit-il, découçrir des moyens de cassation. L'avis du profond jnrisconsnlle i'ut suivi, et les comités n'eurent pas de peine à trouver le moyen de renvoyer l'affaire et l'accusé au tribunal qui devoit la juger dans les règles. C'est en vain que le comie de Barbotan , vieillard de soixante-quinze ans , avoit échappé une première fois à la mort ; il y fut envoyé par jugement du tribunal révolutionnaire du 1 1 germinal an II (i). On fit périr, sur le même échalaud, un de ses fermiers appelé Joseph Negré , âgé de soixante-un ans.

(i) M""* de Cassan périt à Toulouse pour un crime semblable, celui d'avoir envoyé des secours h son fih wigré.

Fier de cette victoire, DARiiGOYTEla célébra, en demandant qu'on traitât le gendre comme le beau-pcre. Ce fut l'objet de sa lettre du 1 1 ventôse an II :

« La société montagnarde régénérée d' Auch » vient de me dénoncer un jugement rendii » par le tribunal criminel du département du » Gers y qui condamne à la déportation un » nommé Saint-Julien, ex-noblc contre-révo- » lutionnaire décidé , que des crimes bien >» avérés dévoient faire monter à Téchafaud » La complaisance des Jurés s^ aperçoit icl^ » comme envers le ci-devant comte Barbotan , » ex-constituant, do?it vous acez fait prompte M justice (i) sur ma déuonciaiion. Je vous » adresse, citoyens collègues, une expédition » de la priicédure, avec le mémoire que m'a » fourni la société populaire d'Auch. Soyez » terribles envers les conspirateurs ; toutes » les intrigues viendront nécessairement se » briser contre la sainte montagne. Salut et » fraternité. Dartigoyïe. » (^Moniteur du 21 ventôse an II, ii mars 1794.)

(i) Le comto DE BarbO'An n'avoit pas encore péri ; îl n'étoit pas mêrne jugé ; mais le représentant le fenoif d'avance pour condamné, et il par'oit à coup sûr, d'après le renvoi de l'affaire aux deux comités.

Nous ignorons si le gendre eut le sort du beau-père ; mais s'il Tévila ce ne fut pas la faute de Dautigoyte. Celui-ci mandoit, au milieu de telles opérations, que la raison iriomphoit , et que la liberté faisoit des progrès. C'est ainsi qu'il s'exprimoit dans sa lettre du 3o pluviôse an II, où il donnoit des nouvelles de C énergie républicaine qui sètoit développée dans le district de Grenade. « Les » citoyens ( ajouloit-ll en preuve de l'énergie » développée) viennent de m'envoyer Targeni> terie de leurs églises , six cent trente-cinq i> livres de cuivre, etc. » (^Moniteur du 8 ventôse an II ^ 26 février 1794. )

Le 12 germinal suivant , Dartigoyte , par une lettre datée de Castel-Sarrasin , annonçoit Tanestalion de l'abbé Gros , ancien prieur des Bénédictins et curé de Saint Sever, qui traçailloit dans Toulouse à un plan de contrerévolution par le moyen du fanatisme. On avoit trouvé chez lui plusieurs écrits , dans lesquels il déclamoit contre les lois relatives au calendrier républicain et à réducaiion publique.

« Il est arrêté, continue Dartigoyte, ek

V livré au tribunal révolutionnaire de Ton-

V lousc , qui s'occupe à découvrir ks rami-

( i5.^ ) » ficalions de ce nouveau complot... Le tri- » bunal révolutionnaire de Toulouse va juger » les principaux moteurs. L'esprit public » s'agrandit chaque jour; l'énergie de laConn vention nationale , et l'active surveillance » de son comité de salut public , ont opéré » des prodiges. Guerre à mort aux aristo- » crates , aux conspirateurs , à tous les enne- » mis de la révolution : le peuple est sauvé ! 9 Salut et fraternité. Signé Dartigoyte. » (^Moniteur du Z9 germii^cil an II ^ 9 am/

Après ses opérations de Castel-Sarrasin , DAiiTiGO¥Tfi vint renouveler ses prédications civiques à Auch, et il courut dans cette ville un danger qui coûta cher à plusieurs de ses habitans.

Darxigoyte prêchoit à la tribune de la Société des Qmis de la liberté et de C égalité à Auch ; il signaloit des contre- révolutionnaires d'une nouvelle espèce , lorsqu'une main parricide lança, d'une des troisièmes loges, une grosse brique carrée vers la léte du représentant du peuple, qui , heureusement ^ n'en fut pas atteint. La brique fut brisée devant la tribune ; les morceaux furent ramassés et enveloppés dans un papier qui fui scellé du sceau

de la société (i). Les portes furent fermées, et bientôt on annonça que le coupable^ ou celui qui paroissoit Têire^ étoit arrêté. Le soin de sa punition fut réservé aux représenlans PiNET et Gavaignac , qui se trouvoient dans le voisinage , et qui, au lieu dun coupable, en punirent dix. Ce n'étoit pas trop de sang pour laver Tinsulte faite à leur collègue. C'est ce que nous trouverons retracé dans leur correspondance. Ici se termine celle de Dabtigoyte. Il cessa d'écrire ; mais le sang le plus pur des lieux où il étoit en mission ne cessa pas de couler : seulement on le répandoit ailleurs. Depuis le décret du 19 floréal an II, qui restreignit le nombre^ des tribunaux révolutionnaires et des comrrtil'sioris militaires des départemens , on cnvoyoit à Paris les victimes marquées dans les provinces. De ce nombre furent quarante-huit membres du parlement de Toulouse qui furent imniolés en deux jours ; il y en eut vingt-six le 26 prairial an II (14 juin 1794) , et vingt-deux le 18 messidor (4 juillet

Dartigoyte, décrété d'arrestation après

ie 9 thermidor, faillit être victime de la réac-

(i) Moniteur du 27 germinal an II.

( 'S, ) tion de cette époque. Heureusement ramnislie du 3 brumaire an IV vint le mettre à l'abri des événemens. Nous ne croyons pas qu'il ait reparu dans les cent-jours , et nous sommes fort aises qu'il n'ait pas grossi la liste des victimes de la terreur de 1 8 1 5.

Missions de Pinet et Cavaignac dans les départemens des Landes ^ des Pyrénées {^Hautes et Basses^, et du Gers.

Pinet aîné , député de la Dordogne , et Cavaignac, député du Lot, après avoir voté la mort de Louis XYI sans appel ni sursis , furent chargés de missions diverses qu'ils remplirent séparément avant d'être réunis dans le même poste.

Le lo mai 1798 , Cavaignac fut envoyé à Brest en remplacement d'ALQUiER.

Le 21 juin il rendit compte à l'Assemblée de l'effet qu'avoit produit en Bretagne la journée du 3i mai ; il avoit alors pour collègues Merlin (de Thionville) et Gillet.

Le 2 septembre suivant il étoit à Brest avec de nouveaux collègues , Turreau, Ruelle

( '58 ) et IVÎEArLLE ; il annoriçoit des succès sur les Vendéens. La dépêche étoit ainsi terminée « Nous exécutons à la lettre votre décret ; ce » grand acte de sévérité nationale jette dans » rame des rebelles une salutaire térlrèur; » des monceaux de cendres, la famille et la » mort s'offrent de tous côtés à leu rs regards. « ( Moniteur du 6 septembre lygS. )

A la même époque , Pinet étoit aussi eu mission à Tarmée de l'Ouest , et y présidoit à l'exécution du grand acte de séçéritë nationale,

Los deux représentans répondirent si bien à la confiance du comité de salut public , dans les déparlemens de l'Ouest, qu'à leirr r*elour ils reçurent des preuves de sa satisfaction , et furent chargésji d'une mission importante à remplir dans le département des Landes , du Gers, des Hautes et Basses Pyrénées. Il s'agissoit d'une levée extraordinaire de chevaux, ordonné^jÉpBw toute la républit^ue , par décret du 17 vendémiaire an II. CaVaiGnac, changé de l'opérer dans les quatre départcmens tlronlières de l'Espagne , s'étendit, commîî nous le verrons, des^ chevaux à bien d'autres objets.

Dès le 3 frimaire, G AVAIGNAC écrivit d^A'uth la lettre suivante :

a La levée extraordinaire des chevaux s'd* n père avec activité dans la douzième division » qiîv vous avez confiée à ma surveillance ; je » les réunis à Aueh où ils seroient déjà tous » en dépôt, si les localités l'eussent permis; » je fais construire des crèches dans les » temples ; la république aura de superbes » écuries. »

Le reste de la lettre est consacré à l'éloge des prédications cidijues de Dahtigoyte ; nous avons déjà fait connoître ce morceau descriptif

Cette seconde mission remplie fut suivie d'une troisième qui eut sans doute pour objet de mettre laderreur à l'ordre du jour dans les quatre départeraens : c'est du moins ce que firent de concert les deux représentans ; leur correspondance est la preuve authentiqlie de leur zèle, elle se réduit à trois lettres en date des 6 , 28 et 3o germinal , qui ne laissent aucun doute sur l'activité nouvelle^^ju'ils déployèrent dans cette dernière mission.

Dans la première dépêche , datée du Montadour, département des Landes, les deux représentans rendent compte d'un plan de guerre civile, qui devoii éclater dans ce département, et des mesures qu'ils ont prises

( i6o ) pour en punir les auteurs : « Nous avons, » mandent- ils, fait arrêter près de quatrc- » vingts ci devant nobles ou seigneurs ; nous » continuerons les arrestations jusqu'à ce que « le dernier de ces ennemis irréconciliables » de la liberté soit enchaîné. Nous pensons » que ce seroit étouffer tous les germes de la » guerre civile dont on nous menace sans » cesse , que d'étendre cette mesure à la ré- » publique entière.

» La commission extraordinaire que nous » avions créée à Bayonne nous a voit suivis de » près: une guillotine avoit été apportée et » dressée sur la place Saint-Sever ; déjà huit » des chefs ont payé de leurs têtes. Le zèle et » le patriotisme de ce tribunal redoutable » aux médians nous assurent que successive- » ment celles de tous les coupables tomberont » sous le glaive national....

>) Dans deux communes de ce district , et » au moment oîjl le soulèvement alloit se raa- » nifester, des scélérats ont coupé l'arbre de » la liberté : ils sont arrêtés ainsi que les offi- » ciers municipaux de ces communes....

» Les aristocrates connus sont poursuivis , » arrôlés, et leurs biens confisqués..,.

( i6i ) » Chaque jour voit rouler sur re'chafaiid » quelques unes de leurs t^tes....

» Nous vous le répétons, citoyens collègues, » il est temps d'ordonner l'arrestation de tous » les ci-devant nobles, de tous les ci-devant » seigneurs, de tous les prêtres fanatiques; » ce sont les ennemis naturels de la rcpu- » blique : tant qu'il en restera un sur la terre » de la liberté , il conspirera contre elle. » ÇMoniteur du 1 4 ge7-rnîncil an 11^ 3 avril 1794)

Quinze jours après, les représentant annoncèrent leur rentrée dans Bayonne , et retracèrent avec une douce satisfaction les mesures sévères par lesquelles ils avoient étouffé la conspiration : « Les prêtres, disent -ils, et » les nobles étoient l'ànic de ce complot hor-^ » rible ; la tète des plus criminels a tombé }> sur réchafaud : les autres sont dans les fers ; «,1a terre de la liberté étoit souillée, là plus » qu'ailleurs , de la présence des prêtres ré- 7> fractaires.... Sept ou huit de ces misérables j) ont payé de leur tête leurs infâmes projets. »

Suivent des détails sur le zèle du peuple qui, plus éclaii'é , dépouilla avec empressement de leurs ornemens les temples de F imposture , pour les transformer en temples de

,( IÇ^ )

la Raison. On ajoute « que t argenterie des » églises s^ accumule dans les districts; qu'il y » en a près de huit cents marcs dans le district » de Dax , et qu'il ne reste plus un seul prêtre » en fonctions dans toute l'étendue du dépar- » tement des Landes... La commission ex- >» traordinaire ( continuent les reprcsentans ) » nous a puissamment secondés ; elle a exercé » des actes sévères de justice et de vengeance j) nationales; mais , citoyens collègues , il est » encore de grands coupables à punir, et » principalement dans les murs de la ville de » Bayonne. » ( Moniteur du % Jloréal an 11^ 27 avril 17; 4- )

Ces actes ùe. justice nationale en appeloient d'autres. La brique lancée à la tcte de Dar- TIGOYTE fournit une belle occasion de frapper encore de grands coupables. Ses collègues, pour venger Tinsulte faite à la représentation nationale , envoyèrent à Auch la cgmmission extraordinaire de Bayonne , et tandis que l'attentat commis sur Darligoyte , éloit l'objet d'un rapport de Baiirèiîe, qui fit décréter le renvoi des auteurs au tribunal révolutionnaire à Paris , les représentans en mission, beaucoup plus expédilifs, annonçoicnt à la Convention l'exécution de dix scé-

lérats , y compris le principal auteur, qui périt en criant jusqu'au dernier instant, me Louis XFIIf

Le décret rendu sur le rapport de BarkÈrf est du 26 germinal, et la lettre des représentans aimonçant Texécution des coupables réclamés par le tribunal révolutionnaire , est du 3o. Voici cette pièce :

« Vous avez su Vaiienfat horrible commis

» sur notre brave et digne arni Dartigoyte ,

» à la tribune de la société populaire dAuch ;

». vous avez vu qu'une main scélérate faillit

«enlever à la république un de ses plus

» dignes défenseurs, au moment où, au mi-

» lieu du peuple , il tonnoit contre les mal-

» veillans. Pénétrés d'horreur et d'indigna-

» tion, et voulant venger la représentaj-ijon

» nationale outragée, nous prîmes syr-le-

« champ un arrêté pour ordonner à la corn;-

« mission extraordinaire de s*y transporter :

» dix scélérats ont porté leur tête sur Técha-

» faud , et le principal auteur de l'assassinat

» de Dartigoyte a fait retentir jusqu'à scn

» dernier instant l'infâme nom de Louis^VII.

» Les monstres ! ils périront tous , et bientôt

w la terre de la liberté sera purgée de ces es-

( .64 ) j» claves qui veulent des Rois... Salut et frater- *) nité. Signé Pjtset et Gavaignac. » (^Moniteur du 1 1 Jlorëal an H, 3o ai>rîl 1794 )

Pour rinlclligencc de celte lettre, il n'y a que deux observations à faire, l'une sur le principal auteur de l assassinat de DaRTI- GOYTE , l'autre sur sca dia: complices. A l'égard du grand criminel qui avoit attentera la représentution nationale , il faut savoir que cYloit un soldat rcquisitionnaire qui se rendôit à Tàrméc. Arrive à Auch, où il ne connoissoit personne , il se rendit à la socie'té populaire , où il trouva bonne compagnie. Cependant, il fut surpris par le sommeil, et s'endormit, ce qui éloit assurément peu flatteur pour l'éloquence du représentant. Mais la suite plus déplorable de ce sommeil fut la chute de la fatale brique qui ne fit du mal à aucun des frcres et amis, mais qui conduisit à l'échafaud le mallieureux soldat.

Quant aux neuf complices de \' horrible attentat, on les alla choisir parmi les reclus de la ville d'Auch , et on y comprit M. Dclong , ancien conseiller au parlement de Toulouse. Telle est l'explication nécessaire pour entendre la lettre des deux représentans relative à leur digne ami Dartigoyte. Ce fut leur dernière

( '65 ) dépêche, et si l'on désire de plus amples ilélails, on peut consulter le Moniteur de Tan lïl, où l'on, apprendra que Pinêt fut accusé par Saint-^Iartin d'uioir été le bourreau clefArdèche , et par Bourdon, de i Oise, d'avoir fait égorger trois militaires qui avaient osé monter dans la loge de sa femme, {^Moniteur des ù et '6 ai rit 1793.)

Cavaignac fut également lobjet d'une dénonciation des habitans de Baronne, après le 9 thermidor. Mais la correspondance officielle des denx représenlans doit sufrire, ce nous semble, à nos libéraux pour motiver le tendre intérêt qu'ils portent aux missionnaires de 93, victimes de la terreur de 18 15, dans laquelle Pinet et Cavaignac ont été cruellement enveloppés.

Mission de vingt régicides dans les départemens et à l'armée des Pyrénées.

îsous avons déjà yuPinet et Cavaignac, Dartigoyte et Chalduon - Rousseau , élendrc leurs missions des Landes et de la Haute- Garonne dans les Pyrénées : mais ces montagnes, et les départemens qui en tirent leur nom , furent encore le théâtre d'autres

missions spéciales qu'il nous reste à rclraccr rapidement.

Dès sa deuxième séance , le :j3 septembre 1792, la Convention jeta ses regards sur les Pyrénées; le ministre de la guerre , Servan , demandoit qu'on y envoyât six commissaires. « Si les Espagnols, disoit-il, rompent les » traités, nous serons en état de les repousser. »

Le ministre fut appuyé par Barkère , qui observa que , par la trahison de l'ancien pouvoir exécutifs les places de Perpignan et de Bayonne étoicnt sans aucun moyen de défense. En conséquence , l'Assemblée envoya Bar- EÈRE , Garreau et Lamarque à Bayonne ; AuBUY , Gaunot Taîné et Despinassy à Perpignan.

Les six commissaires du nouveau pouvoir n'eurent pa>s beaucoup de peine à réparer les trahisons de l'ancien. Leur mission ne fut pas longue. On les voit de retour à la Convention, lors du procès de Louis XVI , s'y signaler par leurs votes exécrables (i). L'Espagne, qui essaya de paroi Irc aussi dans cette lutte d'une espèce,

(ly Cèrte^pithètô est surtout applicable au vole de Barkère, qui' dit q^ie l'arbre de la liberlé ne pourrait jamais croître s'il né/oit a rosé du sang d'un tyran ^ cl jion au vole d'AuBRY qui opiiia pour le sursis.

( '6? ) si nouvelle , ne put pas même faire entendre sa voix, et l'on vil T Assemblée, déjiÀ régicide, tremblant qu'on ne lui arracbât la victime royale , repousser par l'ordre du jour, et sans vouloir la lire , une lettre de l'ambassadeur de cette puissance (le chevalier d'Ocariz) , qui lui fut transmise dans la séance du i-j janvier. Danton trouva même tant d'audace dans l'intervention du cabinet de Madrid, qui prétendoit exercer son infaicnce sur les déllbêraiions de la Coiwcntion , qu'il proposa de lui déclarer la guerre à linslant par cela .ç«i/(i). C'est ce qu'on fit six semaines après, le 7 mars lygS, par un décret où on lit, entre autres griefs, que le roi d'Espagne ai;oit constamment ont ragé la souveraineté du peuple français , et persisté à considérer Louis Capet comme souçerain de la France.

Ce décret fut précédé d'un rapport plus curieux encore, où Barrèke disoit : « Les » intrigues de la cour de Saint-James ont » triomphé à Madrid, et le nonce du pape a » aiguisé les poignards du fanatisme dans les j> Etats du Roi Galholi;ue....

(i) - Si tout le inonJe, dit-il, dans la séance du \ï> janvier, éfoit de mon avis, On voteroit à l'instanl , a pour ce'a seul, !a guerre à PKspagnè. »

» Votre courageuo) décret sur î affaire de )) Louis , a faitdisparoîtrc le voile de neatra- » lilé qu'affcctoit la cour de Charles. »

Ce beau manifeste duphilanlropc Ba^urère ëtoit terminé par une apostrophe où étoient parodie'es les sublimes paroles de Louis XIV à son petit- fils, partant pour le trône d'Espagne : « En allant venger vos frères , dit » BarrèRE , rappelez - vous que lorsqu'un 3> des despotes de la France eut placé un de )) ses petits-fds sur le trône espagnol, il s'écria, ^) dans son orgueil : Il n'y a plus de Pyrénées. •» Portons la liberté et l'égalité en Espagne , )) par nos victoires, et nous dirons alors , » avec plus de vérité : Il n'y a plus de Pyré^ » nées ^ et nous le dirons pour le bonheur du )) Monde »

Ainsi, deux peuples, naguère aussi étroitement unis par les traités <jue leurs souverains par les liens du sang, furent condamnés à entendre l'un des assassins du petit-fils de Louis XIV faire le souverain au nom de la France , dont il se disoit le représentant , Tinviler au carnage au nom de la liberté et de V égalité , et emprunter pour faire entr'égorger deux peuples amis, les plus belles paroles que

l'amour de l'humanité eût jamais inspirées à l'un des plus grands monarques.

Le même décret envoya six commissaires dans les départemens méridionaux de la république, et dans l'armée des Pyrénées, « pour » accélérer le recrutement , surveiller les ap- « provisionnemens, et encourager tous les ;) Français à se réunir pour venger les injures » faites par un tyran à la nation française. »

Ces commissaires s'empressèrent de partir, et ne tardèrent pas à donner des nouvelles des heureux résultats de leur mission. On trouve, dans le Moniteur à\i i4 mai, une lettre datée de Mirepoix le 29 avril , dans laquelle ils mandent : « Nous avons parcouru le déparj> tement de l'Arriége en vrais missiormaires )) de la liberté. L'attachement que l'on vouoit 3» dans ce pays aux prêtres et aux tyrans , s'est )■> changé en amour de la liberté et de l'égalité. )) Tout est soldat , même les femmes. Nous les » avons armées de piques, en attendant que « vous permettiez à ces nouvelles amazones » de former des bataillons. »

Nous regrettons que le Moniteur ne nous donne pas le nom de ces missionnaires ; mais ils furent bientôt remplacés par d'autres, et l'on vit successivement arriver sur cette fron-

ticre, en moins d'une année, Bonnet (de l'Aude) , Cassantes (des Pyre'nées orientales), FsPERT (de l'Arrîe'ge), B'abre (de l'He'rault), Féraud (des Ilaufes-Pyréne'es) , Gaston (de l'Ariiégc), Garreau (de la Gironde), MiLHAUD(du Cantal), Projean (de la Haule-Garonne),SouBRANYetMoNKS- TiKR, du Puy-de-Dôme, et plusieurs autres; mais ce grand nombre de ytiissiomi aires de la liberté ne purent arrêter les progrès des armes de l'Espagne, constamment heureuses pendant la première campagne; et à la honte des lumières et de la pJnlosopJiie , Barrère , leur digne interprète , fut réduit à avouer les victoires AgV Ignare Espagnol. « L'Espagnol (^dit » le disert orateur, surnommé Y^nacréon » de la guillotine^ ; l'Espagnol, ce peuple qui » n"a de grandeur que dans quelques pages » de son histoire , et qui est le plus ignare et » le plus ignorant de l'Europe , avoit seul » obtenu des succès constans dans la campagne » dernière; il déshonoroit , par sa présence » et ses perfidies, les Pyrénées orientales. »

Ainsi s'exprimoit Barrère, le g floréal an II (28 avril 1794)' Ilest vrai qu'alors il annonçoit des succès, dont la suite vint ôter à la France Tcspoir qu'elle avoit conçu d'abord de voir le

joug sous lequel elle géraîssoit, brisé par une nation amie , que la seule horreur du régicide avoit armée, autant dans son intérêt que dans celui de la France et de tous les peuples. Mais ce premier attentat, suivi de tant d'autres, nepou- \oit être expié par une année de guerre civile et de guerre étrangère. Il falloit qu'au sanglant comité de salut public succédât Tignominieux directoire; à celui-ci les conquêtes désastreuses du consulat et de l'empire ; il falloit que le 20 mars ramenât , dans une nouvelle assemblée de représentans , les Garreau et les Barrère, avant que la France pût manifester l'horreur qu'elle partageoit avec l'Europe , et vomir de son sein les monstres prêts à le déchirer encore sous le titre de ses représentans. La campagne de 1794 fui marquée par des succès dont le récit n'entre pas dans notre dessein. Mais, comme tout devoit être souillé à cette époque par un gouvernement, avec lequel il ne faut pas confondre les armées qui en éloient l'instrument, et qui avoicnt aussi leurs victimes (i), on ne fut pas étonné de voir

(i) AlBiTTE, représentant près l'année des Alpes, écritoît idiiPbnt-Saint- Esprit, le 17 jaillet 179.^, à laConveniîon: j» Je vous engage , ciiovcn» collègues , a purger les armées

souiller les victoires de la republique par d'horribles exécutions tant au dedans qu'au dehors.

Je ne veux pas parler ici des lois de sang qui furent communes à tous les de'parlemens de la France , et où les paisibles habitans des Pyrénées furent enveloppés comme ceux des autres contrées; mais quelle fut la série de calamités des royalistes, qui, s'étant déclarés sous la protection des armes de l'Espagne pendant qu'elles étoient en France , n'eurent pour perspective que la mort ou l'émigration! Plusieurs milliers de paysans du Roussiilou prirent ce dernier parti, qui fut fatal à un si grand nombre, puisque, outre la perte des biens, la mort attendoit ceux qui é toi ent faits prisonniers. (( Dans une petite action qui se

• de tous ceux de leurs chefs qui sont indignes de leur » confiance, et donnez -leur, si vous voulez voir vos » armes prospérer et la république assurée, des ^fi'Vie/'auo; » sans^culottes ^ et de race plébéienne, tel que celui avec »» lequel je marche (Cartaux). » {Moniteur an a^ juillet lygS.) « Nous cherchons à purger celte armée de tous » ceux qui déshonorent le nom républicain, c'est-à-dire » de tout ce qui étoit entaché dHncwîsme. » ( Lettre de Fabre, Gaston et Bonnet, du 6 octobre i793„ Moniteur du i6, )

( «73 ) » passa sur la fronlière du Béarn , les répu- » blicains , ayant pris dix-sept émigrés , curent » la barbarie de les envoyer à réchafaud; ils » eussent cru leur faire trop de grâce en les » fusillant (i), n dit un historien que nous avons déjà cité.

Les Espagnols, à qui Barrère envoyoit la liberté et Vég alitée éloient soumis à toutes les douceurs de ce régime.

L'armée des Pyrénées occidentales étant entrée dans la province de Guipuscoa, s'empara de Fontarabie , de Saint-Sébastien et de Tolosa. Les habitans de cette province eurent la malheureuse fantaisie de se constituer Etat libre et neutre, lisse réunirent en assemblée, à rinstigation de Tun des missionnaires de la liôefté vîïiachés a cette armée. « Celui- ci J » enorgueilli par ôa nouveaux succès , chan- « gea bienlôt de sentiment ; et, oubliant que » la république s'étoit déclarée la protectrice » des peuples qui voudroient se soulever » contre leurs souverains , trouva mauvais » qu'une province , en partie conquise , aspi- » rat à l'indépendance. Il envoya uiie foule

(i) Histoire de France, par iNI. Rojou, tome VI, page 474.

( 174 ) 3» de ses plus notables habitans à récbafaud , « grande leçon pour les peuples qui se ré- » voltent sur la foi d'autres révoltés (i). »

L'historien qui rapporte les deux actes de férocité que nous venons de citer, et qui sont si propres à servir de commentaire au rapport de Barrère du 7 mars 1793 , ne nomme pa^ les représentans qui les firent exécuter. Nous imiterons sa discrétion , ne voulant imputer aux missionnaires de la liberté que les actes qu'ils ont célébrés eux - mêmes dans leurs lettres officielles.

Parmi ceux qui furent envoyés en si grand nombre dans les départemens et aux armées des Pyrénées, il y en eut un, Fabre (de l'Hérault), qui disparut, et la correspondance de ses collègues laisse douter s'il trouva la mort dans quelque affaire , ou s'il périt d'une jautre manière.

On ne sait trop à quelle opinion s'arrêta Robespierre, dans un rapport oii, d'un côté, l'orateur présenta le corps déchiré du représentant, comme un témoignage sanglant de la lâche barbarie des satellites de la tyrannie

(i) Histoire de France y par M, JRojou, tome VI ,

page 476.

( '75 ) (re qui annonceroit un supplice); et, de l'autre , il dit qu'entre tant de représentans envoyés aux armées, Fabre étoit le preinier qui eut eu llioimeur cli mourir les armes a la m^ain pour la république (ce qui annonceroit une mort dans le combat). La relation qui paroît la plus authentique, le fait périr de la main même des républicains à Port-Venilre , où Ton trouva son corps déchiré snr une pièce de canon , ain^i que le rapporte Robespierre. Quoi qu'il en soit , Fabre mériloit bien les honneurs du Panthéon , que i'organe du comité de salut public lui nt décerner le 23 nivôse an 11. 12 janvier 1794- Mais on peut remarquer que si Fabre fut le premier des représentans en mission qui ait mérité cet honneur en s' endormant au sein de la gloire et de la i^ertu ( selon l'expression du, même rapporteur, Robespierre), il fut aussi le dernier. Nous verrons, en effet, que les missionnaires de la liberté^ marchant escortés de guillotines , furent bien plus souvent appliqués à envoyer des généraux à Téchafaud qu'à chercher eux mêmes une mort glorieuse dans les balailles, où un si petit noiiibre payèrent de leur personne.

Fabre, avant sa mort, et Gaston, son

( 176) Coilègue, etoient rappelés et envoyés à Tarmec des Alpes; ils furent remplacés à celle dcs Pyrénées orientales par Milhaud et Sou- BRANY, à la fin de I7y3 (i). La correspondance de ceux-ci confirme tout ce que nous avons déjà dit sur les moyens qu'employoient les missionnaires de la liberté et de l égalité^ tant au-delà qu'en-deçà des Pyrénées. Nous en donnerons pour preuve le fragment suivant , tiré d'une lettre des deux rcprésentans, datée du village de Nils, le 21 germinal an II, jo avril 1794 •

« Citoyens collègues, l'armée des Pyrénées » orientales est enfm régénérée et pourvue de y> tout ce qui doit lui assurer la victoire ; elle » n'attend plus que le signal du combat pour ?•> fondre en masse contre les satellites du des- )) pote de Madrid. Les traîtres^ qui avoient i) compromis la sûreté de cette frontière , j) sont tous dans les fers ou frappés de mort » par le glaive de la loi ; tous les maheillans » qui , dans cette partie de la république , j> pouvoient désirer les succès de l'ennemi , y> ont été , par nos ordres , déportés à cent » lieues dans les prisons de l'intérieur , ou

(i) Par décret du 2 nivôse an II, 21 décembre lygS.

» traduits au tribunal révolutionnaire de » Paris. x\insi, l'armée est assurée de ne laisser )) derrière elle que des amis et des citoyc/is M f^ui ont élevé un temple à la Raison... Salut » et fraternité. S/gné Milhaud et Sou- » BRANY. » (^Moniteur du 3o germinal an II, 19 avril 1794)-

Telle fut la mission des Pyrénées, en l'gS et 1794- L'année suivante vit finir, d'une manière tragique , deux des missionnaires , FÉRAUD et Sou BRANY. Le premier, régicide des plus honnêtes, girondin et républicain zélé, périt victime de ces sentimens dans la journée du i" prairial. Son oraison funèbre fut prononcée par Louvet , et un décret ordonna qu'elle scroit traduite dans toutes les langues. Un autre dérret décida qu'il seroit pourvu à ce que sa dépouille mortelle pût être transmise à la postérité (i).

SouBRANY, jacobin déterminé, et l'un des meneurs de la même journée, fut décrété d'arrestation le lendemain, livré à la commission militaire , et condamné à la mort, qu'il essaya vainement de prévenir; car il fut traîné à l'échafaud, quoique frappé du coup mortel

(t j Moniteur du 9 prairial an III.

( '78 ) qu'il s'c'loit donné. Trois ans après, il fut compté parmi les vertueux représentans du peuple a\cc Goujon et Boureotte, dans un discours prononcé par Lacomee-Saint- MiCHEL, à la séance du Conseil des Anciens du 26 nivôse an IV, i.'î janvier 1798. Enfin, son oraison funèbre fut prononcée aux jacobins, au mois de lliermidor an VII, par un membre nommé Marchant, qui ])laça son héros parmi les martyrs de la liberté. INous retrouverons ailleurs dans la cariière des missions plusieurs des missionnaires des Pyrénées. Nous nous bornerons à remarquer ici qu'ils ont fourni à la Chambre des cent-jours GariiEAU et Barrère , deux célèbres victimes de la terreur du 8 juillet 181 5. Il faut y joindre Monestier (i) et Projean. Mais ce

(i) Monestier, sur lequel la Correspondance est muette, fui accusé , le ]3 prairial an III , « d'être un M fripon, de s'être entendu avec l'agent des fourrages n de Tarmée pour dilapider en commun j d'avoir, de » concert, avec PiNETainé ,-vcrsé le sang dos patriotes » les plus purs, créé une commission militaire à ses » ordres. » (^Moniteur àa 18 prairial an 111, G juin '796.) Décrété d'arres1a;ion, il fut. compris dans l'amnistie du 3 brumaire an IV. Il a fallu les cent-jours pour le ramener sur la scène politique.

( 179 ) dernier se trouve compris dans la liste des ex-conventionncis auxquels, sur un rapport de Son Exe. le ministre de la police du 2 4 de'-cembre 1818, il a été accordé un sursis indéfini aux dispositions pénales de l'article de la loi du 12 janvier 1816.

Missions de Bonnier, Voulland, RoUyer, Chateauneuf-Randon, daiis le déparier ment de V Hérault.

L'administration dece département se trouva confiée à des hommes dont le patriotisme laissa peu de chose à faire aux représentans en mission. Ceux-ci , toujours prévenus dans les mesures de salut public , par les autorités locales, n'eurent guère qu'à approuver ces mesures, et quelquefois ils les firent convertir en lois de la république.

Cet honneur fut réservé à trois arrêtés remarquables du département de THérault.

Le premier, présenté à la Convention le 27 avril i7y3, par Cambon, député de ce déparlement, contcnoit un plan d emprunt forcé et de recrutement volontaire. Il fut reçu

avec appiaudisscment par TAssemblce , qui en décréta rimprcsssion et Tenvoi aux dcpartcmens. (^Moniteur du 28 avril l'jg^:)

Le deuxième fut pris en faveur des défenseurs de la patrie, qui avoient laissé des parens pauvres, ou des terres à cultiver. Pour labourer et ensemencer les terres, le département mit en réquisition les citoyens aisés du canton , en commençant par ceujc qui étoient reconnus pour inci\>iques. Quant aux défenseurs, qui, au lieu de terres, avoient laisse en partage la pauvreté à leurs familles, celles-ci dévoient être nourries aux frais des mêmes citoyens, par des taxes établiessur les plus aisés, ^ipréalablement sur ceux qui n auront point donné des preu^^es de civisme^ ou dont l'égoïsrne et Vindifference pour la chose publique , étoient notoirement connus. (Article 4 de l'arrêté.)

Cet arrêté , monument de la philantropie du temps, si heureusement assorti aux principes de la liberté et de l'égalité , que les défenseurs de la patrie dévoient transplanter dans V étranger j n'excita pas de médiocres applaudissemens dans le sein de la Convention , à laquelle il fut présenté le 1 3 mai 1 798 . et il fut sur le champ converti en loi générale Ue la république. (Moniteur du iSmai 1793.)

Enfin, le même honneur fut réservé à un arrêté postérieur, contenant diverses mesures contre les citoyens qui chercheroient à se soustraire à la loi de la réquisition. (^Moniteur du 20 septembre 1793. )

On conçoit que des administrateurs si zélés, qui prenoicnt l'initiative sur les législateurs de la république , durent laisser peu de chose à faire à ceux-ci lorsqu'ils y vinrent en mission : aussi \q Moniteur Qst-\\ muet sur les opérations de BoNNiER et de Voulland , de Rouyer et de Chateauneuf-Randon, qui furent successivement envoyés dans le département de l'Hérault. On v apprend seulement que Rouyer, qui se trouvoit à Montpellier au mois de juin 1793, fut accusé de fédéralisme. Il paroît que les autorités locales ne furent pas exemptes du même soupçon ; mais le comité de sûreté générale se borna , pour l'exemple , à frapper uo des fonctionnaires de Montpellier. Il choisit le maire, M. Durand, qui avoit été l'idole du peuple de cette ville. Sur le rapport de Voulland, l'Assemblée confirma l'arrêté du comité, qui traduisoit M. Durand au tribunal révolutionnaire, comme prévenu d'avoir été Vun des principauQc moteurs et coopérateiirs des ma-

nœuvres contre - révolutionnaires fédéralistes qui avoient éclaté dans le département de V Hérault. Conduit à Paris, son jugement ne fut pas long ; il fut condamné en arrivant , et périt sur l'échafaud révolutionnaire de la capitale le II janvier 1794 (')• ^^^ échafauds ne manquoient pas à Montpellier, et les victimes» hommes, femmes, prêtres réfraclairc«, ne manquèrent pas aux échafauds ; mais le comité de sûreté générale crut, sans doute, devoir soustraire aux regards de celte ville une victime dont la rnort y auroit fait trop de sensation.

Quant aux représentans envoyés à Montpellier, ils se signalèrent moins dans cette ville qu'ailleurs. La mission deBoNNiERàRasladt, est célèhre par sa fm tragique , arrivée le 28 avril 1799. VoULLAND, dépulé du Gard, se rendit fameux par la part qu'il prit aux affaires de Nîmes, par l'honneur qu'il eut de présider l'Assemblée sous le régime de g3, et par son rôle actif au comité de sûreté générale. Il est mort en 1802, demandant pardon

(i) II fut conoaincu, porte le jugement , d'avoir conspirr! contre l'unité et l'indioisilnlité de la république. {^Moniteur du 26" nivôse an II , i5 janvier J794)

à Dieu de ses crimes , et en particulier d'avoir volé la mort de son Roi. Rouykr vient de mourir à Bruxelles (22 octobre 1819); nous ignorons dans quels sentimens. Au moment où la doctrine du régicide est remise en honneur (par le choix de Grégoire) , peut être seroit-il défendu d'exprimer les regrets de Tavoir mise en pratique? RoUYER, exilé en 1816, n'avoit pas profité de la permission de rentrer , qui lui avoit été acordée au mois de mai dernier.

Nous retrouverons Chateaukeuf-Randon dans la mission de Lj"on.

Mission de Poultier dans le département du Gard.

Poultier, député du Nord à la Convention nationale, y vola la mort du Roi sans appel ni sursis, et s'écria, dans le désordre amené par la discussion de ce dcrnier'point, que cétoit une occasion d'anéantir tous les royalistes.

Poultier avoit donc tout ce qu'il falloit pour remplir des missions dans la république; et, après le 3i mai, il fut envoyé dans les départe-

mens du Midi. Sa mission dura quatre mois , au bout desquels il vint , en personne , en rendre r.ompte à la Convention et au comitô de salut public. Voici le peu de mois qu'il prononça à la Convention dans la séance du 8 frimaire an II, l.S novembre 1793.

Après avoir fait le tableau des obstacles qu'il avoil eus à vaincre pour empocher la jonction entre les deuœ cilles contre révolutionnaires ^ Lyon et Marseille , Poultier continua ainsi : «.Le génie de la liberté nous a couverts de » son égide , et nous a conduits , comme par » la main, au terme de nos travaux, »

« Déjà plusieurs conspirateurs ont

» expié leurs forfaits sous le couteau national.

» , Déjà, et heureusement ., les églises

M sont désertes dans le Gard, et nous avons » été obligés d'agrandir le lieu des séances » populaires , qui désormais seront les seuls » temples des Français régénérés. »

L'orateur termina, en proposant à la Con* vcntion , pour abréger ses momens , de faire imprimer le rapport plus étendu qu'il avoit fait au comité de salut public : celle impression fut décrétée. ^Moniteur du 9 frim. an II, ^gnov. 1793)

L'époque des cent-jours a ramené l'çx-re-

( iS5)

présentant sflr la scène politique , et c'est une des victimes de la terreur du 8 juillet i8i5.

Mission de Borie dans les déparlemens du Gard et de la Lozère.

BoRiE , député de la Corrèze à rAssemblée législative , et ensuite à la Convention, vota la mort de Louis XVI, sans appel ni sursis, et se mit ainsi dans les rangs des représen*ans appelés à remplir des missions : il fut d'abord envoyé à l'armée du Rhin avec Milhat:d et RuAMPS , et il écrivit, le 19 août 1793, une lettre où étoient détaillés tous les moyens qu'il avoit pris avec ses collègues pour eiterminer les hordes combinées des despotes. De retour de celte mission, où il justifia parfaitement la confiance du comité de salut public, il fut envoyé dans les départemens du Gard et de la Lozère, pour y organiser le gomer^ nement réioluiionnaire qui avoit été décrété le i4 frimaire an II. C'est précisément l'époque du retour de Poultier , dont Borie fut le successeur dans ces contrées. 11 y agit beaucoup et écrivit peu. Le MorMeur ne renferme qu'une seule de ses lettres, où il re-

( >86) trace en peu de mois ses opc'râlions. « Ci- » toycns , e'crivoit-il de Mende le 25 prairial » an II, le gouvernement révolutionnaire » marche avec re'gularitc, précision, promp- » tihidc dans le Gard ; les malveillans sont )> poursuivis dans les montagnes de la Lozère : » quatre prêtres réfractaires furent saisis » avant-hier à Mende. » (Moniteur du 7 messidor an II, 2,5 Juin 1-794.)

C'est à ce peu de mots que se réduit la correspondance de Borie pendant sa mission dans le Gard et la Lozère ; si Ton désire de plus amples détails, on est obligé de les chercher dans les pétitions que plusieurs communes du département du Gard présentèrent à la Convention après le 9 thermidor.

La commune d'Usez Taccusa (T avoir imité dans ce pays les Carrier, Jes Collot, les Joseph Lebon ; « d'avoir volcanisé les tctes » les plus scélérates ; d'avoir créé un grand » nombre de bastilles, dont il ordonnoit de ij fermer hermétiquement les fenêtres , aiin » de faire mourir les prisonniers par le mé- » phitisme ; d'avoir fait embastiller des cul- » tivateurs et des négocians à la veille de la » foire de Beaucaire. » (Moniteur du 28 germinal an III , ly avril 1795.)

Un mois après, la commune de Saint-Jeandu-Gard le dénonça, « pour avoir fait une » farandole à Nîmes autour de la guillotine , » revêtu de son costume de représentant, et » assisté à ce spectacle avec Gourbis , Lan- » tegrès. Rames et plusieurs autres.... pour » avoir recommandé aux autorités de ne rien » signer en faveur des détwius, lors même » qu'ils seroient innocens. . . pour avoir donné » un bal à Mcyreuis , où il força les épouses » des détenus de figurer pour égayer le rej» présentant du peuple , et varier ses plaisirs ; » enfin pour avoir, contre l'avis favorable des » autorités , renvoyé des pétitionnaires à la )) commission populaire d'Orange. »

( Moniteur du 2,'j Jloréal an III ^ i6 mai

Gelte dénonciation fut suivie de plusieurs

autres, notamment de celle de la commune

d'Alais , qui , (( pour donner une idée de la

» conduite de Borie , déclaroit que dans une

» seule matinée il avoit fait incarcérer trois

» cents personnes, w {Moniteur du ?fO ^oréaX

an III ^ 19 mai lygS. )

Tous ces crimes auxquels Borie n*eut à

opposer que les décrets de la Gonvention ,

aboutirent à faire amnistier leur auteur.

C i88) Il fut compris dans le décret du 4 brumaire an IV.

Nous ignorons si Borie a augmenté le nombre des victimes de la terreur de i8i5 ; c'est aux avocats des bannis que nous oserons le demander. Us doivent connoître la liste de leurs clicns.

Mission de Maignet , dans le département de J^ aucluse.

Maignet (Etienne), de'puté du Puy-de- Dôme , à r Assemblée législative , puis à la Convention nationale , vota la mort de Louis XVI, sans appel ni sursis , et fut adjoint , peu après , aux représcntans envoyés près l'armée des Alpes et dans les déparlemens de Rhône et Loire, et autres adjacens. Pendant cette première mission, il frappa, avec Couthon son compatriote , le premier coup de marteau pour la démolition de Lyon Mais le récit de ses opérations dans cette ville , où il eut des collègues qui les partagèrent , trouvera sa place ailleurs ; il s'agit ici d'une mission que Maignet ne partagea avec per5bnne^ct qui lui appartient tout entière; c'est celle qu'il

( i89 ) remplit dans le département de Vaucluse , où il se signala surtout à l'occasion d'un arbre de la Liberté , coupé dans la ville de Bédoin. Cet attentat horrible fut puni par le supplice des habitans , et par la destruction de leur ville livrée^ux flammes ; Maignet lui même rendit compte de cette mesure dans sa lettre à la Convention , qui fut lue à la séance du 28 floréal an II, 17 mai 1794-

« C'est au moment, dit Maignet , où la » république française porte l'effroi sur tous » les trônes , que l'infâme commune de Bé- » doin, plus audacieuse que tous les desputes, » ose se soulever contre la volonté nationale , )) fouler aux pieds les décrets de la Conven- :» tion , 7'ençerser le signe auguste de notre » régénération , t arbre de la Liberté.

» Depuis long-temps (continue le repré- » sentant) , Bédoin a manifesté sa haine contre » la révolution ; cinq commissions succes- » sives y ont été envoyées pour punir les « crimes des scélérats; mais le germe aristo- » cratique y a toujours fécondé et produit de » nouveaux forfaits. »

Cette obstination venoit, suivant le représentant, de la position de Bédoin, qui présentoit tout ce qu'il falloit pour former une

nouvelle Vendée. Revenant à l'arbre renverse, qui fait l'objet de sa lettre :

« Aussitôt, dit-il , que j'ai appris cet attentai » horrible contre la rriojesté du peuple , j'ai V envoyé trois cents hommes du quatrième « bataillon de TArdèche , qui , dans toutes » mes opérations civiques , ma si bien se- » condé. J'ai fait enchaîner prêtres , nobles , » parens d'émigrés , autorités constituées.

» J'aimois à croire que je pourrois trouver » quelques individus qui, pénétrés de l'horj» reur du crime commis dans cette com- » mune , s'empresseroicnt de soustraire leurs » noms à l'infamie , et indiqueroient les cou- » pables ; mais un silence absolu ne m'a » prouvé que trop que tous ont participé au « crime.

» Alors ne voyant dans cette commune » qu'une horde d'ennemis , j'ai investi le « tribunal criminel du pouvoir révolution- » naire, pour faire tomber de suite la tcte >> des plus coupables, et j'ai ordonné qu'une )) fois ces exécutions faites , les flammes fissent » disparoître jusqu'au nom de Bédoin.

» Puissent périr ainsi tous ceux qui osent » braver la volonté nationale, et méditer de » nouveaux complots contre la liberté fran-

» çaise! Salut et fratciiiité. S/gneMMGHWT.» Qloni/eiir du cto Jloreal an 11^ 19 mal 1794) Maignilt ne fait pas connoître dans celle lettre loutes les opérations cùiqucs dans lesquelles il avoil été si bien seconde par le quatrième bataillon de T Ardèche ; mais il est facile d'en acquérir la connoissahce dans le rapport de GuupiLLEAU, son successeur, qui fut envoyé dans le même département après le 9 thermidor, et qui, de retouràla Convention, s'exprima de la manière suivante dans la séance du i5 floréal an lïl ; « Il appartient à un homme » qui a vu les ruines de Bédoin d'en parler. » Oui, citoyens, j'ai vu de mes propres yeux les » horreurs dont le bruit étoit déjà venu à nos » oreilles , et je me suis convaincu de leur » vérité, ou plutôt, ce que j'ai vu est au- » dessus de tout ce qu'on a pu dire, et de )) tout ce que Timaginalion peut concevoir.

» Dans une nuit fort obscure, un arbre « de la Liberté fut coupé , on ne sait par qui ; » le représentant du peuple auquel j'ai suc- » cédé, prit un arrêté qui obligeoit les habi- » tans de déclarer les coupables; plongés « dans le sommeil, ils ne les avoient pas vus , » ils ne purent les indi(jucr. Alors un autre w arrêté déclara cette commune en rébellion ,

( 19'^ ) » et cin(^ cents maisons qui la composoient « furent livrées aux flammes.

» J'ai vu encore sur des ruines de maisons, » des affiches, qui dcfendoicnt d'en appro- » cher ; les champs ont été condamnés à la » stérilité; les habilans qui étoient assez aisés, » ont été condamnés , les uns à la mort , les » autres aux cachots ou à la plus affreuse n misère.

» Les nombreuses manufactures de soie de » cette commune ont été brûlées. Les farines » et les bâtimens nationaux ont eu la priorité » pour la destruction. Des poudres ont été ï> apportées pour faire sauter une église neuve » qui avoit coûté 200,000 liv.

» Voici un fait plus horrible :

» Une jeune fille âgée de dix-huit ans , ^i nommée Saumont, va chez un homme re- » vêtu d'un grand pouvoir, pour réclamer » en faveur de son père. D'oii es tu ? lui de- » manda le barbare. De Bédoin , répondit- » elle : aussitôt elle est arrêtée, et deux jours » après elle monte à l'échafaud avec son » père. » (Mouvement d'horreur.)

GoupiLLEAU : « A ce récit , vous frémissez » d'horreur, citoyens; et si, comme moi

( '93) » VOUS eussiez été à Bedoin, vous emporle- » riez jusqu'au tombeau le souvenir des » cruautés dont cette commune a été le » théâtre et la victime.

>» A Orange , j'ai fait combler une fosse » pleine de cinq cents cadavres ; j'en ai » fait aussi combler six autres destinées à » recevoir douze mille victimes. Déjà l'on » avoit fait venir quatre milliers de chaux » pour les consumer.

» Dans cette commune , on a guillotiné » un vieillard de quatre-vingt-sept ans , en » enfance depuis six ans, et des enfansde dix » à dix-huit ans. » — Une discussion s'engagea sur ce rapport.

RovÈRE déclara que « Couthon qui éloit » en correspondance avec Maignet, lui avoit » dicté toutes les mesures qu'il prit , et fait » approuver tous ses arrêtés par le comité » de salut public. »

La discussion se termina par un décret portant que les comités prendroient sur-lechamp les plus grands renseignemens sur les atrocités commises dans le département de Vaucluse. Ce rapport devoit être fait sous trois jours ; mais il ne le fut jamais , et tout ce lamentable récit aboutit à la loi d amnistie

( ^94) du 4 brumaire an IV, qui lava Maignet de tout reproche.

On le croyoit guéri de l'ambition de rc présenter^ lorsqu'on le vit paroître dans la chambre des représcntans des cent - jours. C'est donc une victime de la terreur At i8i5. ( Voyez la Biographie des Hommes viçans. )

Mission de vingt régicides dans le dépajiement des Bouches-du- Rhône , et autres environnons.

Vingt représentans eurent en partage le département des Bouches-du-Rhône ; tous ne prirent pas une part égale aux exécutions sanglantes dont ils fureni chargés; on jugera de la coopération de chacun d'eux par la correspondance qui les fera successivement paroître sur ce théâtre , et particulièrement dans les deux principales villes, Marseille et Toulon, qui firent le plus d'efforts pour s'arracher au joug de la Convention,

Dès le mois d'avril 1793, les sections de la ville de Marseille avoient établi des autorités administratives et judiciaires , un comité cen-

( '95) tral et un tribunal populaire , qui ne raarchoient pas dans le sens du parti dominant de la Convention, appelé la Montagne. Deux représentans de ce parti , Boisset et Moïse Bayle , envoyés à Marseille , y furent à peine arrivés, qu'ils reçurent Tordre de partir sous vingt- quatre heures, et comme ils n'avoient aucun moyen de résistance , ils obéirent et se retirèrent à Montelimart. Arrivés dans cette ville , ils prirent le 4 m^i un arrêté par lequel , considérant que , cf dans Marseille , » les ennemis du bien public mettent tout en » usage pour dominer dans les sections; con- » sidérant que ces sections , composées de » riches, avilissent les autorités constituées, » et prennent des mesures contraires à la » liberté et à l'égalité , arrêtent : Le tribunal » populaire et le comité central étaijlis par » les sections sont et demeurent cassés.

. » Tout citoyen qui s'opposera à Texécution » du présent arrêté , sera déclaré rebelle à » la loi (i . »

La Convention , sans confirmer cet arrêté , qui devint la matière d'une longue discussion dans son sein, cassa elle-même les autorités

(i) Moniteur du i4 mai lygS.

( ^96 ) créées par les Marseillais, qui les mainlinrenl malgré la cassation. De là nouveau décret rendu le 19 juin, sur la proposition dcBAZiRE, appuyé par Lacroix et PHiLiPPEAUX,qui mit hors la loi les membres du Irihunal populaire de Marseille.

Le 24 juin , troisième décret qui envoya sur les lieux les représentans Bazire et Rovère ( auxquels, un peu après, on adjoignit Poul- TIER ) , et les autorisa à prendre toutes les mesures de sûreté générale et de salut public qu'exiger oient les circonstances .

Les mêmes pouvoirs avoicnt été déjà donnés aux représentans Dubois-Crancé , Al- BITTE etNioCHE, qui étoient en mission près Farmée des Alpes. Ceux-ci écrivirent le 16 juillet à la Convention une lettre datée de <jrenoble , dans laquelle ils lui rcndoicnt compte des mesures qu^ils avoient prises pour rompre la chaîne du jédèralisme ^ et lui annonçoient la formation d'une? armée de quatre mille hommes , qui marchoit sur Maiseille sous le commandement de Carïeaux, accompagnée de leur collègue Albitte, tandis qu'ils restoient eux-mêmes à Grenoble , pour tenir Jjy on eh échec. En effet Carte attx entra dans Avignon sans coup férir : il livra sur les hau-

( '97 ) leurs de Septemes, à deux lieues du château d'Alberlas, un combal aux Marseillais , qu'il dispersa sans peine ; et, secondé des révolutionnaires de la ville , il y entra le 25 août à neuf heures du malin. (^Moniteur des 2 et i3 sef)tcmbre lygS.)

A cette nouvelle la Convention, sur Tavis de Danton, rendit le 3i août un décret portant que « les comités de salut public et de » législation présentcroicnt les moyens de » faire payer les frais de la guerre des Mar- » scillais par les contre-révolutionnaires de » Marseille , et le mode d'application de la loi, » qui devoit faire tomber la léte de ces scé- » lérats. » Il faut, dit Danton dans le discours qui précéda ce décret; « il faut que les com- » merçans qui ont vu avec plaisir l'abaisse- » ment des nobles et des prêtres , dans Tes- » pérance de s'engraisser de leurs biens, et » qui aujourd'hui désirent la contre-révoluj) lion avec plus de perfidie, soient abaissés : » il faut se montrer aussi terribles eavers eux » qu'à l'égard des premiers. » (^Moniteur du 2 septembre 1793. )

En effet, le 4 septembre suivant, sur la. proposition de Jean-Bon-Saint- André , nouveau décret portant « confiscation des

» biens de tous les individus qui , à Marseille » et dans les déparleinens voisins , ont levé » l'étendard de la révolte contre l'autorité na- » tionale. » (^Moniteur du 6 septembre lygS. )

Il ne falloitplus que des reprcsentans pour mettre ces décrets à exécution -, et ils arrivèrent en foule de tous côtés. Gasparin et Escu- »IER, envoyés par décret du g août, furent suivis de Roberspierre jeune , Ricord , NiocHE etSALiCETTi , qu'on voit à la même époque arriveràAix.AsTiBOUL et Bo parurent également sur ce théâtre avec Despinassy; ils arrivoient de Corse , avoient débarqué à Marseille avant l'entrée de Carteaux , et y furent arrêtés. Enfin Barras et Freron , représentans près Tarmée d'Italie , arrivèrent avec une partie de l'armée devant Toulon où s'étoient réfugiés un grand nombre de Marseillais; Toulon , menacé d'un siège par les républicains, bloqué et affamé par une flotte anglaise, ouvritsesportesàl'amiral anglais, Hood, qui en prit possession au nom de Louis XVII.

Barras et Freron s empressèrent de donner cette nouvelle au comité de salut public ; ils mandoicnt :

« La trahison est à son comble, Toulon est » livré aux Anglais : nous avons voulu préve-

( 199 ) » nir celte trahison par toutes les mesures » que le patriotisme peut dicter. Nous vous » en avons fait part, ainsi que de la crise vio- » lenle dans laquelle nous avons vu l'armée M du Midi ; mais nous sommes encoi'e à sa- » voir si nos dépêches vous sont parvenues, u Brunct , le perfide Brunet étoit sans doute )) instruit de ce lâche complot... Ne balancez » pas à le faire traduire à l'Abbaye.

M Tous les généraux de la république , dans » le temps où la trahison de Dumouriez éclata, » suivoient le plan de ce scélérat : renvoyez » Brunet au tribunal révolutionnaire ; nous » avons dans les mains des pièces de convicn lion. On ne se fait point d'idée de la pro- » fondeur de cette trame : nous l'avons dé- I» jouée en partie , malgré Brunet et ses adhé- » rens ; il étoit parvenu à égarer une partie » de l'armée d'Ilalie. Nous sommes devant » les murs de Toulon avec une portion de » cette armée , et demain nous allons con- » férer à Marseille avec Carteaux et nos colj) lègues RicoRD, RoBERSPiERRE, Albitte, » NiocHE, etc. (i)

(i) Cet etc. prouve la présence de quelques autres reprësentans , qui ne valoient pas sans cloute la peine d'être nommes.

M Nous avons donne l'ordre de ("aire sonner » le tocsin dans toutes les communes du d(^- » parlement du Var, et de faire marcher tous « les citoyens depuis l'âge de seize ans jusqu'à » soixante.

» L'un de nous ( Fiveron ) a la citoyenne » Lapoype, sa sœur unique, prisonnière des » Toulonnais , enceinte de cinq mois ; elle » sera peut-être engloutie avec sa nièce, âgée » de quatre ans, sous les ruines de Toulon ; » mais rien ne l'arrêtera pour concourir à » venger d'une manière terrible la nation si » indignement trahie : et dussent périr tous » ses proches, pourvu que la liberté ne pé- » risse j)oint, il sera satisfait; la pairie parle » plus haut dans son cœur que la nature. » Signé Vavï. Barras, Freron. »

( Moniteur du 9 seplernbie 1793. )

Arrivés à Marseille , les deux représentans réunis à Salicktti et à Gasparin , prirent un arrêté contre leur collègue Despinassy , qui avoit « joui de sa liberté, tandis qu'AN- » ïiBouL et Bo étoient dans les fers; ce qui » le faisoit présumer d'intelligence avf c les » rebelles. » En conséquence ils le firent traduire au comité de salut public; mais le comité le mit en liberté, et lit au contraire périr

Antiboul. C'étoit un député du Var, qui n'avoil pas voté la mort de Louis XVI, tandis que Despinassy avoit prononcé le vote régi- ' cidc fi) Ce fut peut-être la cause du traitement différent qu'ils éprouvèrent, et qui dut étonner les rcprésenlans: cependant ils virent couronner les vœux qu'ils avoient exprimés contre Brunet, et le prompt supplice de ce général dut ranimer leur énergie partagée entre deux grands objets, la punition de Marseille et le siège de Toulon. Les soins qu'ils donnoient à l'un et à l'autre sont retracés dans la lettre suivante , datée de Marseille, et qui fut lue à la Convention dans la séance du ig brumaire an II (g novembre J793 ) : « Cette ville est » devenue, comme Paris, un vaste arsenal: j» des ateliers sont élevés partout, et de nom- » breux ouvriers y travaillent, fabriquent des j) fusils , et plusieurs fonderies fournissent » journellement des canons...

» Les églises, les châteaux et les magasins

(i . Antiboul futdécrélc d'arrestation le 7 septembre, et condamné à mort le 3i octobre i'](^'S^ pour a\?oir dégradé ij caractère de représentant du peuple ^ en subissant un interrogatoire à Marseille. {Moniteur de< 9 septembre et 4 octobre lycjS.)

» de Marseille nous ont fourni beaucoup de » cuivre et de fer. Nous avons fait enlever les j) tombeaux des anciens comtes et comtesses j) de Provence ; leurs cendres ont été dépo- » secs dans le cimetière commun...

» Les offrandes se multiplient.... les musca- » dins se popularisent ; ils nous apportent » leurs belouses... le bois seul est rare.

» Le procureur général syndic des Hautes- » Alpes, convaincu de conspiration, vient » d'être décapité.

» Cette ville oii l'esprit renaît, veut se pré- » cipiter tout entière sur Toulon... Mais nous » attendons les ordres de la Convention.

» Signé Bakras et Frerun. »

Après la lecture de cette lettre , Moïse Bayle , qui étoit de retour de sa mission , donna connoisj^ance de Tarrété pris par les mêmes représenlans (c pour assurer des iu- » demnités aux patriotes persécutés par les » conspirateurs seclionnaires ; ces indemnités » (portoit V arrêté^ seront pi ises sur les biens » des riches. »

La Convention approuva l'arrêté (i).

Pour en assurer l'exécution , Marseille fut

{t) Moniteur du. ii novembre 1793.

mise.cn état de siège , et cette mesure, qui étonna un peu les habitans , leur fut expliquée par une proclamation bien rassurante , datée du 1 4 frimaire an II, signée des représentans Barras, Freron , Roberspilrre jeune et Ricord.

« Le comité de salut public , disoient -ils , » nous a ordonné de mettre cette commune » en état de siège ; et cette mesure a pu vous » étonner, vous que la seule distance de dix » lieues sépare des ennemis et des esclaves qui » ont choisi pour maître Louis XVII. Il n'y » a que des citoyens profondément pervers » qui aient pu calomnier les motifs du co- » mité de salut public : que pouvez -vous « craindre ? quatre représentans du peuple , 5) qui certes ont fait leurs preuves, sont dans » vos murs.... » ( Moniteur du o.'i frimaire an 11^ i3 décembre lygS. )

Ce grand motif de sécurité fut bientôt enlevé aux Marseillais, avec les représentans qui le leur donnoient, et que le siège de Toulon appela devant cette place ; elle fut évacuée par les alliés le i8 décembre 1798 , et le lendemain les troupes républicaines y entrèrent. Les Anglais , ne pouvant emmener la flotte française, y mirent le feu. « Ce fut un spectacle

» cfTrayant et une perte dc'plorable. Quinze » vaisseaux de ligne (i) , sans parler des fre- >^ gâtes, des navires d'une moindre impor- » tance, d'une immense quantité de bois de » construction et de munitions navales , de- » vinrent la proie des flammes; les sans-cu- » lottes se consolèrent, parce qu'un vaisseau » qui porloit leur nom en fut préservé. Les » galériens brisèrent leurs chaînes, et furent » accueillis par l'armée à laquelle sans doute » l'ivresse de la victoire ne permit pas de ré- » fléchir sur la honte de cette association. Une » infinité de citoyens, après un simulacre de » jugement, sont foudroyés tous à la fois par » le canon. Quelques-uns n'en ayant pas été » atteints , ou n'étant pas blessés morlelle- » ment, une voix crie : levez- cous ^ on vous » pardonne. Us se lèvent , et le canon est » tiré sur eux une seconde fois. Les forçats à » qui leur dépouille est promise, achèvent » ceux qui échappent n cette seconde dé- » charge, On ne sait pas au juste quelle bouche » fit entendre le cri meurtrier (2). » ■- «*

(i) Le Moniteur ne dit que neuf. .

(2) Histoire de France^ par M. Royou , tome VI, page 488.

( 2o5 ) Les uns rattribiient à Freron , les autres à BuoNAPARTE qui comraandoil rarlilleric.

Yoici, au surplus, les dc'péches ofiicielles des représenlansRicoRD, Freron etPiuBEUs- PIERRE. Dans leur lettre du 28 frimaire ils annoncèrent la reprise de la redoute anglaise , dominant les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, défendue parplus de trois mille hommes» vingt pièces de canon et plusieurs mortiers. Ils ajoutoient en terminant :

« Nous espéro:is que dans la nuit nous se- » rons maîtres du fort Lamalgue, et demain » nous serons dans Toulon, occupés à venger » la république... Notre première lettre sera » datée des ruines de Toulon. »

Cependant la première lettre fut encore datée d'Ouilloule. Les représentans avoient diiféré leur entrée jusqu'après la visite de tous les magasins à poudre. « Nous nous occupe- » rons dans le jour, disent-ils en terminant , » des mesures à prendre pour venger la liberté » et les braves républicains. »

Cette lettre, signée de quatre représentans, est suivie d'une lettre de Salicetti à un de ses amis (du comité de salut public), à qui il mande : « La ville est maintenant embrasée, » et oftre le spectacle le plus affreux ; presque

» tous les habitans se sont sauvés; ceux qui » ont reste serviront pour apaiser les mânes » de nos braves frères.... m {Moniteur du 5 nivôse an IL )

Enfin , le 3o frimaire , 20 décembre 1793 , les représenlans écrivent de Toulon , et annoncent que* Tarmée est entrée dans cette ville, le 29, à sept heures du matin, après cinq jours et cinq nuits de combats et de fatigues. Ils donnent des détails sur l'incendie de la flotte , et sur le zèle des galériens , qui sont les plus honnêtes gens cjuil y ait à Toulon.

Quant au reste des habitans, « la ven- » geance nationale se déploie ; l'on fusille à » force ; déjà tous les officiers de la marine » sont exterminés. La république sera vengée » d'une manière digne d'elle.

» BEAU\Ais(i)a été délivré de son cachot... « Le père de Pierre Bayle (2) est aussi dé- » livré....

» A demain d'aurres détails ; vous concevez j) nos occupations et nos fatigues. Salut et » fraternité. -5/^/2^' Salicetti, Freron , Ri-

(i) Représentant en mission.

[a) Autre représentant qui se suicida.

» CORD, ROBERSPIEIUIE, BaRRAS. » ÇMoni-

teuj' du 8 nivôse an JI, 28 décembre i-gS. )

On conçoit en effet ies occupations ef les fatigues des cinq représentans ; elles retardèrent la nouvelle dépêche qu'ils avoient annoncée ; ce ne fut que le 5 nivôse qu'ils donnèrent les détails promis, entre lesquels il faut remarquer les suivans :

« Nous recevons journellement, dans le » port , des vaisseaux chargés de provisions ; » un brick de. dix huit pièces de canon et » de cent cinq hommes en fait partie; tout » ce qui est étranger sur ces bâlimens est fait 1) prisonnier ; tout ce qui est français est fusillé.

n La justice nationale s'exerce journellc- » ment et exemplairement sur le champ de « bataille. Tout ce qui se trouvait dans Tou- » Ion , qui avoit été employé à la marine , » dans Farmée des rebelles, et dans Tadmi- » nistration navale et militaire , a été fusillé »

Suit \\n post-scriptufti ainsi conçu : « Nous » formons des commissions pour Tadminislraj> tion do la marine , des effets des rebelles , etc. , » et une commission qui jugera révolu tionnai- » rement tous les coquins. tS/^«fi''Paiil Barras, » IlicoRD. » (^Moniteur du i5 7111 ose an 11^ 4 janvier 1794- )

On porte à quatre mille le nombre des victimes immolées par cette commission.

Après la punition de Toulon , celle de Marseille, qui avoit été suspendue par les évcnemens militaires , fut reprise en sousœuvre, et la vengeance naiionale eut un libre cours. « Les plus beaux édifices , dit un liisto- » rien récent, furent détruits, quatre cents » citoyens immolés , une contribution de » quatre millions imposée (i). » Voici au surplus des détails officiels transmis par la commission militaire de Marseille, au conseil général de la ville de Paris , en lui envoyant dix exemplaires de chacun desjugemens qu'elle avoit rendus depuis le i*"" pluviôse (20 janvier 1794), jour de son installation, contre les scélérats fédéralistes et conire-réçolutionnalres qui avaient tenté d'opérer la contre-révo lui ion dans les déparlemens méridionaux . '< Vous verrez, écrit-elle, que depuis son ins- » tallation, la commission n'a pas perdu un ins- « tant. La vengeance nationale est ici à l'ordre » du jour ; la terreur est,dans l'âme des lâches , « des aristocrates et des modérés. Le glaive de

(1) Histoire de France^ par M. Royou , terne \'I, page 485.

» la loi nous -est confié ; il frappe journelle- » ment les tètes coupables; il n'en échappera 3) aucune , nous vous Tassurons ; plus la guil- » lottne joue ^ plus la république s'affermit. » Le sang des scélérats, des ennemis de la » pairie arrose les sillons du Midi ; leurs » corps fertilisent les champs; la terre a soif » de ces 'monstres.

« Nous travaillons sans relâche à faire dis- » paroître des départemens méridionaux , » tous ceux qui ne veulent pas la liberté , qui j> méprisent Tégalité , qui rejettent Funité et » rindîvisibililé delà république, qui n'ai- » ment pas la Convention nationale , et la » sainte montagne^ qui craignent les jaco- » bins et tous les sans-culottes nos frères.

« Ça va bien , ça ira bien mieux dans peu » de temps. » (^Moniteur du G germinal an 11^ ii6 mars 1794- )

Dix jours après le 16 germinal an II, 5 avril 1794» l'assemblée entendit un rapport de Baruère sur Marseille : « Les aristocrates, n dit le rapporteur, les fédéralistes, les intri- » gans et les contre-révolutionnaires, y sont » arrêtés, jugés et punis chaque jour. »

Le rapporteur analysa les réclamations des patriotes j et fit décréter en leur faveur, des

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