‹ Les missions catholiques au XIXme siècle [microforme]Chapitre 179 sur 404 · VV VV VV VY VV Y VE NV VU NY V Ÿ · texte numérisé non relu

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& N° du 28 décembre 1889.

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Un troisième courant d'émigration arrive aux Etats-Unis de l'Allemagne. Pendant que les Irlandais s'établissent de préférence dans les grandes villes de l'Est : Boston, Baltimore, New- York, dont ils forment, à eux seuls, la moitié de la population ; pendant que les Franco-Canadiens s'installent dans les villes manufacturières des Etats voisins de Québec, dont ils constituent, à cette heure, presque toute la population ouvrière, l'Allemand, agriculteur et colon, s'enf:,;,cc dans les solitudes de l'Ouest, et peuple la Californie, le Minnesota, le Wisconsin, l'Iowa, l'Ohio, l’Indiana et les rives du Mississipi. On estime de quatre-vingt à cent mille le nombre des émigrants allemands que la misère, ou le désir d'échapper aux charges de la loi militaire, forcent, chaque année, à s'embarquer pour l’Amcrique. Cela fait, en un siècle, près de dix millions d'émigrants allemands aux Etats-Unis, dont un tiers,au moins, appartiennent à la religion catholique.

Comme le Français, l'Allemand conserve toujours un culte filial pour la patrie absente. 11 aime à se grouper avec ses nationaux dans les mêmes villes, afin de s'entr'aider, au besoin, et de retrouver autour de lui une image lointaine du pays natal ; il aime à chanter en chœur les vieux Zieds nationaux, à raviver entre compatriotes ses souvenirs, et aussi ses haines. On l’a bien vu en 1870 : dans toutes les villes où ils dominent, Cincir nati, Chicago, Philadelphie, ils forcèrent les autorités à illuminer pour Sedan, malgré les protestations indignées des Irlandais, nos amis, Mais ce chauvinisme étroit s'évapore et disparaît assez vite. Dès la seconde génération, le sentimental Allemand est complètement américanisé : et comme, ordinairement, il se trouve aux Etats-Unis beaucoup mieux que chez lui,il applique cyniquement le vieil axiome des étudiants germaniques : Ubi benê, tbi patria, la patrie est là où on se trouve bien. On compte aux Etats-Unis environ douse cents paroisses allemandes, sans compter des paroisses mixtes, dans lesquelles les Allemands se trouvent mêlés avec d’autres, Cela fait approximativement au moins deux millions d'Allemands catholiques aux Etats-Unis. Comme importance numérique, ils viennent donc au second rang, après les Irlandais

En dehors de ces trois courants principaux d'émigration : les Irlandais, les Franco-Canadiens et les Allemands, il faut tenir compte des autres Etats catholiques : la France, la Belgique, l'Italie, l'Espagne, la Suisse, la Pologne, qui concourent pour un chiffre beaucoup plus faible au total de l'émigration. Bien que le cou‘ant qui portait aux Etats Unis ait bien diminué d'intensité, et que le gouvernement fédéral se montre, à bon droit,

I. Sur l’émigration franco-canadienne, on consultera avec fruit, dans les Ævudes religieuses des Jésuites, deux articles du R. P. Hamon, auxquels jai beaucoup emprunté, — Août ct | septembre 1890, |

| beaucoup moins facile, depuis quelque temps, à recevoir les étrangers, on peut encore évaluer de cent à cent cinquante mille le chiffre annuel des émigrants catholiques. 11 y aura encore longtemps de la place pour eux dans les solitudes inexplorées du Far-West.

Que devient cependant la race primitive, sous cette couche séculaire d’alluvions, arrachées À tous les rivages de l’Ancien-Monde? I] faut reconnaître à ce peuple anglo-saxon une rare faculté d'absorption. A l'exception de la race française, et encore elle s’est vue À peu près américanisée à la Louisiane, le Yankee s’est assimilé très vite tous ces éléments étrangers, et, sans se confondre avec eux, leur a imposé sa langue, ses mœurs, ses institutions nationales. De tous ces éléments hétérogènes, par l'éducation, par la législation, la grande République a su former, en moins d'un siècle, un peuple qui est un, et qui se regarde, non sans apparence de raison, comme le premier peuple du monds : le peuple américain.

Ce n’est pas que l'orgueil puritain consente jamais à s'égaliser à ces races inférieures, qu’il méprise profondément : race de rêveurs, de poètes, d'artistes, de chevaliers, qui n’entendent rien aux affaires, et qui ne trouveront pas leur place dans la société de l'avenir, Pour lui, homme primitif avant tout, et pas du tout sentimental, ces émigrants, qui lui arrivent de toutes les parties du monde, sont une force matérielle, un facteur puissant, destiné à enrichir ceux qui sauront l'utiliser ; ce sont des bras pour le travail, dont il entend bien rester la tête. C’est à ce titre seulement qu'il les accueille et les emploie.

Sous le rapport religieux, qu'y a-t-il à attendre de l'Américain natif?

Cette question me rappelle ce joli mot de Louis Veuillot (1) : € En Amérique, le catholi- » cisme existe à l’état de Jf'antaisie de la liberté > humaine, et c'est la fantaisie pour laquelle la » liberté américaine se sent le moins de goût. » Le grand publiciste catholique éprouva toujours beaucoup d'éloignement pour le système religieux des Etats-Unis, qui cadre mal avec ses théories absolues. Il est certain que, livré au culte des intérêts matériels, l'Américain attache assez peu d'importance aux choses de l'invisible ; il n’est pas impie ; sauf exception, il fréquente, le dimanche, quelqu'un des nombreux temples qui pullulent dans les villes de l'Union : mais il n’a pas généralement de convictions fortes, et il passe facilement d'une Eglise à une autre, On serait, à mon avis, bien sévère, si on lui en faisait un crime. Le spectacle de la multiplicité des sectes, de leurs contradictions, de leurs perpétuelles variations, l’a jeté de bonne heure, et sans qu'il y ait de sa faute, dans l'indifférence religieuse.

Mais la magnifique unité de l'Eglise catholique, au milieu de la divergence des sectes rivales, n'est pas sans agir sur son esprit naturel-

1, Le Parfum de Rome. — Livr, IX.

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lement réfléchi ; la gravité et la pompe de nos cérémonies, l'accent convaincu de la prédication, l'attirent souvent dans nos églises, et il y laisse beaucoup de ses préjugés. Pour les esprits droits et les âmes de bonne volonté, le catholicisme, qui était regardé, il y a cent ans, comme une superstition à peine supérieure aux absurdités du fétichisme, apparaît aujourd'hui entouré d’une auréole de force et de respect. L'Américain, toujours porté à s'incliner devant ce qui réussit, n’a pu voir sans surprise le spectacle merveilleux de cette Église, otganisant sa hiérarchie, multipliant ses œuvres, et, sans aucun secours du pouvoir civil, passant sans efforts du dernier rang au premier. Ce grand spectacle nous a valu, dans toutes les classes de la société américaine, de nombreux retours, qui ont compensé, en partie, les défections du passé.

Le P. Hamon, dans un travail dont j'ai par:£ plus haut, écrit ces lignes désolantes (1) : € Re- » tranché dans son orgueil, son dédain et son » scepticisme, l'Américain, en règle générale, ne » se convertit pas, }

Ce mot me paraît bien sévère. Sans doute, le mouvement des conversions au catholicisme est moins accentué qu'en Angleterre, mais il existe, et tout fait espérer qu'il augmentera encore.

Cependant, ces succès mêmes du catholicisme ont réveillé contre lui les haines de l'hérésie. Au commencement du siècle, le catholicisme était considéré comme si peu de chose, qu'on trouvait plus expédient d'en rire que de s’en alarmer. Ces dispositions négatives se modifièrent, à mesure que l'Eglise des Etats-Unis révéla sa force. Dans les vieux centres puritains de l'Est, le fanatisme s'organisa : des collèges catholiques, des églises furent livrés aux flammes, et les tribunaux refusèrent toute justice aux victimes de ces attentats ; à Boston, dans la nuit du 11 août 1834, des incendiaires se portèrent au couvent des Ursulines, qui avaient alors soixante pensionnaires, appartenant la plupart à des familles protestantes ; on mit le feu au couvent, on pilla et on démolit la chapelle, on profana les saintes hosties ; ce fut une orgie de sacrilèges et de haines.

Heureusement le bon sens et l'esprit vraiment libéral de la population firent promptement justice de ces honteuses violences, L'Américain veut

sincèrement la liberté pour lui d’abord, et ensuite

pour les autres ; il a la sagesse de comprendre que tous les droits sont solidaires, et qu'avant d'exiger qu'on respecte son droit, il doit commencer par respecter celui des autres.

Aussi, bien que le fanatisme n'ait nullement désarmé, bien qu'il y ait aux Etats-Unis de nombreuses sociétés secretes dans lesquelles on complote, comme chez nous, la mort de l'Eglise et l'écrasement du catholicisme, tant que cet esprit libéral subsistera chez le peuple américain, la persécution est peu à redouter, Pour y arriver,

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