CHAPITRE V
destinés à alimenter le feu du four à chaux. Elles sont chargées en outre, ainsi que les petits enfants, de faire, avec les filaments du cocotier, les cordes qui doivent être employées à la voûte et à la toiture de l'église. C'est encore notre frère Fabien qui préside à tous ces travaux.
» L'année dernière, le roi fit un appel à la générosité de tout son peuple. Il fallait beaucoup de bois pour la charpente , la menuiserie , etc., et ces iles ne produisent guère que l'arbre à pain , végétal précieux d'où la Population tire en grande partie sa subsistance. Néanmoins, il n'y eut personne qui ne se montrât disposé à donner plus qu'on ne voulait recevoir. Si nous disions à celui-ci : « Ta terre est trop petite ; » à celui-là : « Ton arbre est trop beau, nous ne le prendrons pas. — Qu'importe ! répondaient-ils, coupez toujours, c’est pour le bon Dieu. N'est-ce ‘pas Jui qui nous les a donnés ? n'est-ce pas lui qui nous en donnera d’autres ? »
» Vous jugez bien, mon révérend Père, que nous avons veillé à ce que la générosité de ces bons «t chers chrétiens ne leur portât pas préjudice, L'arbre à pain (dans leur langue tumeï) est très-délicat ; si on le plante trop serré, il demeure chétif; mais si on a soin de l’espacer, il devient un arbre majestueux et donne des fruits en abondance. Les naturels n'avaient pas su faire cette observation , leurs fumeïs se touchaient our ainsi dire. Nous avons donc profité de la circonstance pour les éclaircir, ce qui a rendu service à leurs plantations et nous a donné en même temps le bois dont nous avions besoin.
» Vous ne sauriez vous faire une idée de l'ardeur avec laquelle nos insulaires poursuivent cette entreprise : rien ne leur coûte pour la conduire à sa fin ; non, je ne crois pas qu'aucun sacrifice fût capable de les arrêter, « Je tiens à cette église, me disait récemment un des premiers chefs, j'y tiens du fond de mes entrailles ! » Et ce ne sont pas là de vaines paroles ; le roi et les chefs nourrissent chaque jour à leurs dépens tous nos travailleurs ; les pêcheurs se sont chargés de fournir également tous ies jours du poisson aux ouvriers » aussi longtemps qu’ils seront occupés à ce qu'ils appellent Le travail du Seigneur. Au reste, la construction avance rapidement ; déjà les murs sont arrivés à la hauteur du cintre des croisées ; de plus, tous les matériaux sont maintenant réunis , les pierres sont taillées , et les bois destinés à la charpente se débitent avec toute la célérité que nos inoyens nuus permettent. Malgré le zèle que nos chrétiens déploient pour la maison de Dieu , ils ont néanmoins cultivé leurs
terres et défriché des landes où les sueurs de l'homme n'avaient jamais coulé,
» Je passe, sans autre transition, à quelques petits détails qui vous intéresseront peut-être fort peu ; mais il faut que je cède à vos désirs en écrivant tout ce que je sais.
» Il nous est . .ort, il y a peu de temps , une jeune fille de quinze ans, nommée Marietta. C'est la première jeune personne que ma chrétient: ait encore perdue. Elle a laissé parmi ses compagnes la bonne odeur de Jésus-Christ , et sa belle mort a produit une impression qui ne s'effacera pas de longtemps,
» Marietta avait fait la sainte communion le jour de la Toussaint, et le ler lemain elle avait accompagné la procession au cimetière. Le soir, elle tomba malade. Deux jours après, on vint de sa part me chercher en tuute hâte pour lui administrer les derniers sacrements ; je ne jugeai cependant pas qu'il fût encore à propos de lui donner le saint viatique. Le jour suivant, quoique la maladie ne parü . pas avoir fait de progrès, je trouvai Marietta dans un élat indéfinissable qui me surprit, et je m'arrôtai auprès d'elle plus longtemps que de coutume. Après l'avoir exhortée à la résignation et à la patience , je lui demandai si elle n'avait point peur de la mort : « Non, me répondit-elle , je n’en ai pas peur. » Et tout de suite elle se mit à prier d’une manière si touchante que ses paroles n'ont pu depuis s'effacer de ma mémoire ; mais je ne pourrais vous les traduire que faiblement : « Jésus-Christ, ayez pitié de moi , disait-elle, et donnezmoi votre grâce ! Jésus-Christ, qui êtes ma douceur au saint sacrifice de la messe, je vous ai reçu dans la communion au jour de la fête : ah ! soyez bon à mon égard ; ma communion a été bien faite ; je ne suis pas méchante , ne soyez pas non plus sévère envers moi! Sainte Marie, gardezmoi! mon bon Ange, priez pour mon âme qui vous est confiée! O mon Dieu ! donnez votre grâce à mon père , à ma raère, à mes frères et à mes sœurs ; accordez-la aussi à Maigret et à Laval , nos pères dans la péni- «ence ! » Je m'aperçus alors qu’elle souffrait beaucoup; je la laissai entre les mains de ses compagnes , ne croyant pas qu'il fût temps encore
de lui donner le saint viatique.
» Je retournai la voir sur le soir. Elle était si joyeuse que je ne m'attendais à rien moins qu’à être témoin de ses derniers moments. Elle venait de prendre un pex @e tisane fort gaîment , au point même qu'elle nous avait ous fait sourire, lorsque tout à coup, sans agonie, elle expira doucement, comme une personne qui s'endort. Cela fut si prompt qu'il me fut impossible de l'administrer. Je m'en consolai sans peine,
par la connaissance que j'avais de ses excellentes dispositions. D'ailleurs ,
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