CHAPITRE V
dire qu'un certain nombre de traits plus heureux tempéraient l'horreur de ce tableau. S'ils étaient naturellement flatteurs, fourbes, défiants et paresseux , ils admeltaient volontiers à leur table les indigents et les Voyageurs; les riches faisaient part de leur abondance à leurs parents moins fortunés ; les amis recueillaient la jeune famille de celui que la mort avait enlevé à leur affection. Rien de plus commun à Gambier que les fils adoptifs; ils jouissaient dans la maison de leur bienfaiteur des mêmes Privilèges que ses propres enfants, et avaient, comme eux, droit à son héritage. Enfin, les larmes que ces insulaires versaient sur la tombe de leurs preches, les chants fanèbres où leur douleur s’exhalait en de si touchantes expressions de regret et de tend l'humanité était trop souvent défigurée en eux par des vices barbares, elle n’était pas entièrement bannie de leurs cœurs.
» L'indolence, qui paraît être le princir-1 défaut des Mangaréviens, s'explique par l'étonnante fertilité du sol. Pour se procurer les choses les plus nécessaires 4 la vie, ils n’ont Presque rien à faire ; leurs arbres produisent sans culture des fruits en abondance ; qu'on arrache de temps en temps l'herbe qui pousse à leurs pieds, voilà tout le travail qu'ils exigent. On n'a pas même besoin d'en planter de nouveaux : à côté d'une vieille souche , et de la profondeur de ses racines, s'élèvent des rejetons vigou-
résse, prouvent assez que si
reux; c'est toujours une jeune génération qui grandit pour succéder à une autre qui s'éteint.
» Ces arbres précieux, qui fournissent du pain à nos insulaires, et qui
font de leurs vallées autant de bosquets enchanteurs, leur donnent aussi des vêtements pour se couvrir. Avec l'écorce dos branches, ils fabriquent, sans autre instrument qu'un maillet et un billot demi-ci espèce d'étoffe aussi blanche que la neige. C’est la lappe, dont le nom revient si souvent dans nos lettres. Les femmes seules s'occupent à cet Ouvrage; On les voit à chaque instant du jour s'escrimant du maillet et frappant comme des maréchaux sur l'enclume ; leurs coups redoublés, répétés par les échos de l'île, s'entendent de fort loin sur les flots. Depuis que la décence, compagne inséparable de la foi, est respectèe des naturels, ils se couvrent du mieux qu'ils peuvent avec leur mauvaise lappe ; mais, à la moindre pluie, l'étofle se détériore ; on n'en rapporte que des lambeaux lorsqu'on a été surpris en chemin par une averse,
» Comme l'oisiveté favorise tous les vices, et qu'un peuple paresseux ne saurait être longtemps un peuple chrétien, nous faisons tous nos efforts pour inspirer à nos néophytes l'amour du‘travail, Je crois bien
rculaire, une
qu'ils se ressentiront toujours du climat des tropiques; cependant, depuis s1'ils sont baptisés, leur activité est plus grande, et si leur ardeur se soutient, nous n’aurons pas lieu de nous plaindre.
» Déjà plusieurs travaux importants ont été entrepris. Les habitations n'avaient été jusqu'ici que de misérables cabanes ouvertes à tous les vents; maintenant on compte dans l'île un certain nombre de maisons à l’européenne. Notre église sera un jour, pour l'archipel, un monument remarquable. Tout le monde veut concourir à son érection; les uns vont chercher en mer la pu-nga (1), et l'amènent au rivage sur leurs radeaux ; d’autres la conduisent le long des terres jusqu'à la grande vallée, où des ouvriers plus habiles la taillent et la façonnent. Pour ce labeur, les bras ne manquent jama.s ; c'ést un plaisir et une fête pour ce peuple de tirer à la corde ou d’appuyer sur le levier.
» Par suite de cette indolence que nous combattons, les indigènes avaient laissé l'herbe et les roseaux envahir une partie de leurs champs ; les arbres y dépérissaient, les fruits devenaient rares et moins savoureux. Maintenant toutes les vaiées sont en très-bon état; les bananiers, naguère peu communs, sont aussi nombreux que les fumeïs ou arbres à pain; chaque cultivateur a aujourd'hui sa petite plantation de cannes à sucre et sa provision de pommes de terre douces.
» Pendant que je suis à parler des travaux auxquels se livrent nos insulaires , je dirai un mot ces principaux emplois que l'usage assigne à chacun’ des membres d’une famille. Les hommes s'occupent communément à pêcher le poisson ou la nacre : aux femmes appartient ici comme partout le soin du ménage; les jeunes filles vont chercher l’eau à la fontaine et préparent les aliments; c'est aux jeunes gens à couper la bois pour entretenir le feu; aux vieillards est réservée la tâche d'arracher l'herbe des vallées | 2)... »
(1) La pu-nga est une pierre aussi tendre que le tuf, aussi blanche que la neige; elle pousse dans l’eau et se détache aisément du sable sur lequel elle repose. Il y en a de toutes les longueurs et de toutes les dimensions; j'en ai mesuré une qui avait douze pieds de long sur six de large et deux d'épaisseur.
(2) Cette occupation , réservée aux vieillards, me rappelle une réponse plus qu'ingénue qui fu’ faite à un de mes confrères. Une femme fort { 6e lui demandait le baptême. « Mais vous n’êtes pas encore instruite pour le recevoir, lui dit le missionnaire. — C’est vrai; je ne suis plus qu’une pauvre vieille, je n'ai plus de mémoire, cependant je voudrais être baptisée. Ici je ne suis bonne à rien; mais dans le ciel où je désire monter, je sarclerai l'herbe du Seigneur Jésus. »
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