CHAPITRE V
à bard, se hâta de prendre le large , afin d'échapper à la fureur des Futuniens, très-exercés » Je ou
"ous assure, dans l’art de brûler les vaisseaux et de massacrer les équipages. Renvoyé de nouveau dans cette ancienne
mission , je pensais m'y arrêter peu de temps
» Fatuna et Arofi sont deux tles voisines | communément désignées sur les cartes françaises par les noms de Allou-Fatou > En OCéanien Aroofa (amour), et Aou (à toi) ;
» Moins grande de moitié que Fatuna, en est séparée par un canal dont la largeur n'excède Pas un quart de lieue ;
elles sont situées à environ Quarante lieues sud-ouest d: Wallis, par le 14° degré de latitude australe et le 179° de longitude orientale,
» L'ile de Futuna n’est qu'une montagne de peu d’élévation et bien boisée : ses bords sont ou des rochers à pic battus par les flots, ou des côtes fortement inclinées sur une pente de cent à six cents Pas ; c’est le long de ces rivages que s'élèvent les habitations, Par groupes qui forment autant de villages. On ne peut guère y aborder qu'avec de légères chaloupes ; encore faut-il beaucoup de précautions Pour n'être pas jeté sur les écueils par le ressac qui règne sur toute la côte, à l'exception d'une petite anse où un navire serait bien à l’étroit.
» On retrouve ici à peu près les mêmes végétaux que dans le reste de l'Océanie ; cocotiers , bananiers, arbres à pain, bois de fer, eic., sont la parure la plus ordinaire de notre île, et la richesse principale de ses habitants. J'ai vu quelques belles fleurs, mais elles sont rares. La canne à sucre , le cotonnier , le tabac se développent à merveille sous l'influence du climat ; les orangers et les citronniers, semés en si grand nombre par le P, Chanel, ne donnent pas encore de fruit; qnant au blé, il est jusqu'ici resté improductif ; Peut-être de nouvelles semailles réussiraient-elles mieux, mais le grain nous manque pour un second essai, Je ne sais 20n plus ce que deviendra la vigne apportée ici par nos confrères ; elle est encore bien jeune et ne peut donner que des espérances.
» À côté des productions utiles, on trouve à Futuna quelques-uns de ces accidents heureux qui prêtent un nouveau charme à une nature pleine de fratcheur : dans les bois, c'est une foule de petits perroquets ou d'autres jolis oiseaux presque entièrement blancs; au bord de la mer, ce sont des poissons de toutes les formes et de toutes les couleurs, les uus bleus,
‘les autres rouges, verts, tachelés, barriolés de mille nuances gracieuses ; mais il en est peu de gros, à cause de l'agitation des vagues toujours en tourmente sur cette côte garnie d’écueils. À chaque pas, on rencontre des traces d'éruptions volcaniques; de fréquents tremblements de terre en feraient craindre la réapparition prochaine. Il y a quelques mois qu'on éprouva dix-sept secousses en un jour; l'une d'elles était si violente , qu'en France elle n’eût pas laissé debout une seule maison; on croyait que l'île allait s’engloutir.
» Les Futuniens, à quelques exceptions près, diffèrent peu des Européens pour les formes physiques et l’ensemble de la physionomie. Bien qu'ils soient légèrement cuivrés, leur teint, surtout parmi les femmes, paraîtrait moins hâlé que celui de nos compatriotes occupés aux travaux de la campagne sous les rayons d'un spleil d'été. Ils portent en général les cheveux courts, à part un certain nombre de fashionnables qui laissent flotter sur leurs épaules une lcngue crinière dont ils prennent autant de soin que vos dandys français. Leur difformité la plus saillante, quoiqu'elle n'ait rien de bien désagréable, est un nez tant soi peu écrasé; et cela provient de la manière dont les mères portent ici leurs nourrissons ; Vous les voyez s'incliner profondément, puis jeter l'enfant sur leur dos, étendre par-dessus deux brasses de l'étoffe du pays, large d'une demi-aune, qu'elles lient par-devant en faisant passer un bout sur l'épaule droite et l'autre sous le bras gauche. Le marmot est là parfaitement bien; aussi n'en ai-je jamais entendu pleurer. Sous ce fardeau chéri, les mères peuvent courir où bon leur semble et travailler tout à leur aise.
» Je ne vous parlerai pas du tatouage ; il se pratique ici avec les mêmes cérémonies et la même bizarrerie de dessin qu’à la Nouvelle-Zélande. Il est toutefois en ce genre un ornement propre aux Fatuniens, et dont ils tirent la plus grande vanité; il consiste à se diviser la figure en quatre carreaux symétriques, deux noirs et deux rouges ; les premiers sont peints simplement avec du charbon, les autres avec le suc d’une racine que les naturels récoltent et préparent en commun avec tous les joyeux ébats qui signalent chez vous l'époque des vendanges. Je vous laisse à juger le curieux effet de ces visages à compartiments si tranchés. Ce rouge sur la
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CHAPITRE V 28 figure des femmes indique qu'elles sont sé aspirent à contracter une nouvelle union, En vérité, elles doivent faire une étrange consommation de cette teinture favorite, car il y a si peu de mariages de longue durée! Au premier mécontentement de l'an ou de l'autre époux, on se quitte, et même avec moins de difficulté qu'on n’en aurait en Europe à renvoyer un domestique.
» La distribution des emplois est assez en harmonie avec les forces et les aptitudes des divers membres de la famille ; aux femmes, le soin de ramasser les coquillages que la marée, en se retirant, à déposés sur les récifs ; à elles encore la fabrication des nattes qu'elles tressent merveilleuse dextérité , et celle du siapo ou tape de Futuna : dans tous les archipels voisins pour la délicatesse peintures. Cette étoffe, tirée de la seconde écorce étend avec un marteau de bois mais elle ne résiste pas à l’eau.
terres, l'entretien des arbres et 1 de la cuisine,
» Quand les aliments sont prêts, on se réunit dans la maison du notable de chaque village, où chacun porte son dîner ; les femmes prennent leur repas à part, dans une autre habitation. En guise de cuiller, on se sert d'une feuille repliée, et Pour ceux qui craignent de se brûler les doigts en tirant les herbages de la soupe, la fourchette est le premier petit morceau de bois qui tombe sous la main. Ces herbages sont quelquefois si forts , qu'un instant après s'en être nourri, il semble qu’on vous prenné à la gorge pour vous étouffer, Si le festin se donne en l'honneur d'un ami, c'est un chien qu’on sert aux convives ; le porc est réservé pour les jours de fête; on le jette au four tout entier, après lui avoir brûlé le poil et vidé les intestins ; il est inutile d'observer qu'on l’en retire tout saignant. Aux repas ordinaires, on se contente d’un potage de faro, assaisonné avec la chair du coco, que l’on a fait pourrir en terre , ou avec une émulsion de la noix de ce même fruit non fermenté ; ajoutez-y quelques monus poissons qu'on dévore le plus souvent sans les faire cuire, et vous aurez l'idée d'un diner de famille à Futuna, J'ai été longtemps à vaincre la répugnance que
j'éprouvais à manger ces poissons crus et vivants; mais la faim est un si bon maître !
» Les banquets publics sont présidés par le roi, devant lequel chaque insulaire vient déposer les mets qu'il a préparés, Après la prière commune, on mâche solennellement le cava pour l’offrir à la divinité de l’île ; c’est le
parées de leurs maris et qu'elles
avec une renommé et la régularité de ses d'un arbre, que l'on » est aussi solide que la plus forte toile ; Aux hommes sont réservés la culture des a grande pêche ; ils sont, en outre. chargés
roi qui, en sa qualité de tabernacle de Dieu , lai fait parvenir la précieuse liqueur par la voie deson propre gosier. Alors les aliments sont remis aux chefs de villages, qui les distribuent à leur tour aux pères de famille ; on mange toujours trois ou quatre dans le mème plat; etil est de bon ton de présenter à ses amis le morceau qu'on a mordu. Chacun s'assied à terre sur une natte, car on ne connaît dans ce pays ni bancs ni chaises; les hommes se tiennent les jambes croisées à la mode des tailleurs, et les femmes sont accroupies sur leurs talons. Le repas fini, les restes , ainsi que la vaisselle et la nappe, sont jetés aux chiens et aux cochons, qui n’ont cessé de rôder autour des convives (1).
» Pour nous, nous mangeons ordinairement seuls dans notre humble cabane. À la cuisine des naturels, nous avons jusqu'à présent ajouté quelques courges cuites au four; mais cette nourriture use l'estomac, et puis les courges deviennent bien rares; la voracité des porcs a détruit même l'espérance de la récolte prochaine. La Providence sait où nous sommes. Plus d'une fois nous avons été réduits à une ration que peu de gens trouveraient suffisante ; il ne nous est cependant jamais arrivé de foire le déjeuner de Wallis, qui consiste à prendre du cava et à aller se coucher pour sentir moins la fairu.
, Les habitations ici sont très-simples. Imaginez-vous une grossière charpente reposant sur quatre ou six colonnes et supportant un toit qui descend à deux ou trois pieds de terre; place” ensuite entre les piliers quelques troncs d'arbres, destinés à protéger cuntre les atteintes de l'air ceux qui sont assis dans l'intérieur de la cabane ; supposez enfin que, pour entrer, vous n'avez d'autre ouverture qu’un très-faible intervalle ménagé entre le rempart d’enceinte et l'extrémité de la toiture, et vous aurez l'idée des demautes occupées par n08 insulaires. La forme en est généralement ovale ; si les dimensions ne sont pas partout les mêmes, elles sont toujours de peu d’étendue.
, Au milieu de ces huttes sauvages, la nôtre se distingue par une architecture à part; elle est close sur toutes les faces par un treillis de bambou ; elle a portes et fenêtres comme vos maisons à l'européenne ; au dedans elle se divise en plusieurs pièces. Îl est vrai que ces chambrettes sont resserrées, que la hauteur en est peu considérable, que pour tout: plafond , elles n’ont que le feuillage qui nous abrite; mais une immense
(1) Cette vaisselle n'est autre que la feuille du bananier, longue de huit pieds environ , sur deux ou trois de large; elle sert non-seulement de marmite , de plat, d’assiette et de nappe, mais encore de parapluie, de parasol et de vêtement.
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