‹ Les missions catholiques dans toutes les parties du monde [microforme]Chapitre 129 sur 175 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

consolation rachète à nos yeux la nudité de ce séjour : c'est que le saint Sacrement repose sous le même toit que nous, avec quatre pauvres religieux volontairement exilés pour son amour. Certes, du moment que Dieu l'habite, une chaumière ne doit-elle pas aux regards de la foi se transformer en palais !

» Autour de chaque maison règne une sorte de terrasse, plus où moins vaste, suivant la richesse des propriétaires, mais surtout sablée et tenue avec une propreté parfaite. Nous avons plus que cela; le roi de l'ile a donné au P. Chanel un espace de terre assez grand à cultiver. Ensemble nous avons fait quelques essais d'agriculture; mais, faute de graines, nos travaux n'ont produit que de faibles résultats.

» Il est fâcheux , dans l'intérêt de nos insulaires , que ces ressources nous manquent. Le sol est naturellement d'une extrême fécondité ; la rapidité de la végétation tient du merveilleux. Ainsi, au mois de juillet, temps ponr les sauvages de complète inaction, j'ai suivi de moments en moments les progrès de quelques végétaux, et sur une durée de vingt heures, j'ai vu une feuille de bananier grandir de sept pouces. Je m'en étonnais , el l'on me dit : « Ce n'est rien; le terrain qni nourrit cet arbre est mauvais. » En effet, sur d'autres emplacements , ilse développe avec une vigueur plus surprenante encore.

» Admirable sollicitude de la Providence! si elle accélère avec tant de promptitude la végétation, c'est que ces îles en ont besoin. D'effrayantes tempêtes fréquemment les désolent ; et quand ces ouragans se déchatnent, cocotiers, bananiers, arbres à pain, tout est brisé par la tourmente ou au moins dépouillé de ses fruits. Il est rare de rencontrer une grande tige qui n'ait été plus ou moins mutilée par les orages. Que deviendraient donc nos pauvres insulaires si, après ces ravages qui leur ont enlevé tous leurs moyens d'existence, la terre ne se hâtait de réparer leurs pertes et de leur improviser en quelque sorte des récoltes nouvelles ?

» Entreles causes diverses de cette fécondité, les rosées, si je ne me trompe, doivent occuper la première place. Elles sont sous notre ciel d'une excessive abondance ; la nuit surtout, elles établissent dans l'air une telle humidité que celle de vos brouillards, même les plus épais, n’y saurait être comparée. Il est facile après cela de concevoir que le sol, ainsi détrempé et sans cesse rafratchi, soit heureusement disposé à profiter de la chaleur vivifiante du soleil. Mais ce qui est pour la nature un si précieux avantage , devient presque un fléau pour l'insulaire. Couvert d’une sueur ruisselante jusqu’au moment où le jour tombe, le sauvage se jette dans cet

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état sous le toit de sa cabane mal fermée ; et qu'arrive-t-il? C'est que, surpris au milieu de sa transpiration par la fratcheur de l'atmosphère qui le pénètre et le glace, il puise. dans ce refroidisscuent le germe d’une foule de maladies et d'infirmités ; aussi la plupart de nos insulaires sont-ils atteints d’affections plus oa moins graves à la peau ; les uns sont rongés par d'affreux ulcères ; d'autres ont des bras ou des jambes d'une grosseur monstrueuse , et, chose encore plus déplorable , à peine un petit nombre d'entre eux veut user des remèdes nécessaires, parce que la superstition les condamne à se résigner, « C'est un dieu qui nous mange, disent-ils ; nous ferions de vains efforts pour échapper à sa colère. »

» Du reste, ils ne se bornent pas à prendre pour autant de dieux les maux qui les afligent; ils placent des divinités.partout, et vont même jüsqu'à supposer que le plus grand de tous les esprits repose dans la personne de leur prince comme dans un sanctuaire vivant. De cette croyance résulte une manière étrange d'envisager leur roi et de se conduire sous son autorité. À leurs yeux, le souverain n'est pas responsable de ses actes ; on le regarde comme ‘nspiré par l'esprit divin dont il est le tabernacle; sa volonté par conséquent est sacrée ; il n’est pas jusqu’à ses caprices et ses fureurs qu'on ne vénère; et s’il luisplaît de se montrer tyran, ses sujets se prêtent par conscience aux vexations dont il les accable, Mais en retour est-il insouciant ou faible, comme celui qui règne maintenant, chacun devient son propre maître; comme le dieu ne se mêle de rien, tout insulaire est investi du droit de régler ses actions au gré de ses fantaisies ; on peut même égorger son voisin , sans avoir à redouter d'autre vengeance que celle de la famille à laquelle appartient la victime.

» Ces rois, tout dieux qu'on les suppose, ne sont pas assez heureux ou assez habiles ‘pour maintenir la paix au milieu de leurs tribus. L'ile es coustamment divisée en deux partis tour à tour appelée maro ou lava, suivant qu'ils sont vainqueurs ou vaincus. Vaincu, on appartient corps et biens au vainqueur, jusqu'à ce que, redevenu assez fort pour lutter contre ses maîtres, on essaie de briser leur joug. La guerre alors se déclare, et l’acharnement est affreux. Tous les vieillards du camp défait doivent mourir les armes à la main. Dans une lutte semblable qui eut lieu l’année dernière, un deces malheureux à cheveux blancs était tombé sur ses genoux, tout couvert de blessures ; le prince victorieux lui dit qu'il lui faisait grâce de la vie : « Non, répond-il, je veux périr, c’est mon devoir; » et, ramassant le peu de forces qui lui restaient, il se mit à frapper en désespéré dans toutes les directions, jusqu'à ce qu’enfin on l’achevât, Le

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