CHAPITRE V
leur bonheur, En vain je les engageai à se retirer pour quelques instants k je fus obligé d'en venir à un ordre formel ; ils seraient, je crois, restés là jusqu'à la nuit.
» Le 23 mai, le roi fut baptisé avec an bon nombre de chefs qui l'avaient attendu, pour recevoir avec lui le sac:ement de la régénération. À la suite de cette auguste cérémonie, il fut décidé que le P. Viard resterait auprès du P. Bataillon, et que j'accompagnerais Mgr le vicaire apostolique avec les PP. Servant, Roulleaux et deux Frères. Mgr de Maronée avait promis au roi de le conduire aux archipels voisins, à la recherche de son frère, parti de Wallis au mois de décembre 1840 , sur une simple pirogue, avec quelques indigènes d'Ouéva et de Tonga. Le prince voulut se faire accompagner d'une trentaine de ses sujets; nous emmenions aussi quelques catéchistes. L'embarquement eut lieu le 27 mai : quelle séparation déchirante! ce n'était que pleurs, que cris et gémissements, qui portaient là désolation dans ma pauvre âme. Mes bons paroissiens de Saint-Pierre étaient venus me renûre leur dernière visite; ils m’avaient apporté, pour mon voyage, quelques pièces d’étoffe du Pays, quelqnes paniers d'ignames, et une quarantaine de gourdes pleiues d'huile parfumée. Prosternés dans l'église, ils attendaient le moment de mon départ pour me faire leurs adieux. Pour moi, craignant de me laisser aller à une trop grande sensibilité, je partis secrètement.
» Le lendemain, nous levâmes l'ancre et nous fimes voile pour Fatuna. Ca! qu'il m'en coûta d'abandonner mA chère île de Wallis! Avant de sortir de la rade, le P, Bataillon vint m'embrasser une dernière fois ; j'avais le cœur brisé; je fis vainement des efforts pour lui dire adieu ; mes larmes coulèrent, mais ma bouche resta muette. Plus accoutumé que moi à la vie de renoncement, cet excellent confrère me montra je ciel en disait : « Encore un sacrifice! » Alors la pensée de cette parole du Seigneur vint me fortifier : « Celui qui abandonnera pour moi son père ou sa mère ou ses frères... retrouvera le centuple en ce monde et la vie éternelle en l’autre. »
» Le jour suivant, nous arrivimes à Futuna, Dans la première pirogue qui accosta le navire , se trouvait l'un des meurtriers du P. Chanel , et dans la seconde celui-là même qui avait donné Je dernier COL, au martyr, le trop fameux Musu-Musu, Ce dernier était roi d’une partie de l’tle; il venait nous inviter à descendre chez lui, où les néophytes d'Ouvéa s'étaient
réunis pour passer ensemble le sain: jour du dimanche, Néanmoins, il ne fit sor invitation qu'au roi de Wallis ; il était trop honteux » M'a-t-il dit
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plus tard, pour l’adresser aux parents de celui qu'il avait eu le malheur l'assassiner. Cependant il se présentait sans crainte, bien convaincu que ia main du prêtre ne sait répandre que des bénédictions , et sa bouche, que des paroles de raix. Nous débarquâmes. Grand Dieu ! quel changement nous avons trouvé dans cette tle !
» Il paraît certain que la mort du P. Chanel avait consterné la majeure partie des indigènes ; mais les meurtriers étaient puissants, et on se contenta de murmurer contre eux en secret. Les coups de la Providence parlèrent plus haut que l'indignation populaire. Le roi tomba bientôt dans un état qui fit désespérer de ses jours ; il était d’un embonpoint extraordinaire , et il devint en peu de temps d’une maigreur effrav:nte. Son principal complice ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Les douleurs intolérables dor'iirent à son agonie tous les caractères d’une vengeance divine. Peu après leurs funérailies, arriva dans l’île le jeune Sam-Kélétony, ce fervent catéchiste qui avait quitté Futuna après le martyre de notre confrère. Son zèle et sa prudence achevèrent ce que la mort des deux principaux coupables avait commencé : il se fit en notre faveur un prompt changement dans les esprits ; le parti des vainqueurs et celui des vaincus rivalisèrent d'empressement à se faire instruire par les catéchumènes du P. Chanel; les tapous furent abolis, les idoles brülées, et pour exprimer par un acte public la reconnaissance du pays envers l’auteur de leur conversion , la moitié de l’tle décerna l'autorité royale au jeune catéchiste Sam-Kélétony. Ce jeune chef joint, à un excellent caractère et à une bravoure éprouvée, une expérience peu commune, qu'il doit à ses voyages sur des navires européens. On trouverait difficilement dans tous ces archipels un homme plus capable de rendre un peuple heureux. Une autre fraction du peuple indigène reste sous le commandement de Musu-Musu; mais, pour former deux camps, les naturels n’eu vivaient pas moins unis, en attendant l’arrivée de l’évêque qui désignerait, disaientil, celui qui devait régner. Mgr Pompallier leur a fait observer que l'île était bien petite pour avoir deux rois, que l'unité du gouvernement préviendrait le retour des guerres intestines qui les avaient jusque-là rendus si malheureux, et qu'ils feraient bien de porter leurs suffrages sur un même chef. On suivit son conseil, et Sam-Kélétony fut élu à l’ananimité,
» Cependant, il me tardait d'aller visiter mes néophytes d'Ouvéa at de revoir notre ancienne demeure de Poï. À peine quelques, piliers de uoire case demeuraient encore debout. Je reconnus le lieu où j'étais nrdi:« rement assis auprès du P. Chanel; je vis l'endroit où il avait rec la
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