CHAPITRE II
Extrait d’ane lettre du P. Joseph Bertrand, supérieur de la mission du Maduré, à un Père dé la Compagnie de Jésus.
« Trichinopoly, le 20 août 1844,
» Bien que le portrait de nos Indiens ait 86 plus d’une fois esquissé , l'intérêt que vous portez à leur instruction , le désir que vous manifestez de connaître leur caractère et le genre de dévotion qu'ils affectionnent, me font un devoir de revenir sur ce sujet, Si les traits que je vous signale n’ont pas le mérite de la nouveauté, on pardonuera, je pense, ces redites à un père qui parle de ses enfants.
» Vous qui save- combien sont nombreuses les cccnpations des missionnaires au Maduré , vous serez peut-être tenté de demander comment ils peuvent y suffire, surtout si vous ajontez aux fatigues de l'apostolat les tracasseries continnelles que nous suscite le schisme, Heureusement que nos chrétiens ne sont pas très-exigeants ; leur patience allége un peu le poids de notre ministère ; ainsi » ils ne craignent pas de venir trouver le prêtre à six lieues et plus, afin de recevoir les secours spirituels. Pour la messe du dimanche, tous les fidèles doivent y assister quand la distance n'excède pas ciug milles ; ils y accourent même en assez. grand nombre de quatre et cinq lieues. Lursqu'on célèbre des fêtes avec solennité et procession, ils arrivent en foule de vingi trente et quarante milles de distance.
» Les voyages dans ces occasions ne leur coûtent rien; les enfants à la mamelle sont portés sur le sein de la mère, ou dans une toile dont les quatre coins, noués ensemble, sont traversés par un long bâton ; et, quand on fait halte, la toile se suspend à une branche de l'arbre voisin. Les enfants de trois, quatre , cinq et six ans trottent à côté de la mère, s’accroc! nt à sa robe , ou bien ils se ’eposent à cheval sur l'épaule du père, en se tenant au petit toupet de cheveux qui se dresse au sommet de la tête, tandis que leurs atnés portent le riz et le bagage de cuisine
. nécessaire. Tout cela forme une petite caravane vraiment intéressante.
» Les malades eux-mêmes sont souvent apportés à des distances considérables pour recevoir l'extrême-onction. Je me rappelle en ce moment un pauvre infirme qui fut ainsi amené d'assez loin pour se réconcilier : j'entendis sa confession ; mais, obligé de partir aussitôt , je ne pus lui donnor le saint viatique, qu'il désirait avec ardeur. Quelques jours après,
me trouvant à plus de trois lieues de là , je le vis arriver sur un brancard ; il entendit la messe et reçut la sainte communion avac une piété bien touchante, et il s'en retourna en disant que désormais il n’avait plus rien
à désirer et qu'il mourrait conteni. Au reste, c’est surtout à ce dernier
moment qu'on voit se réaliser dans nos Indiens l'oracle du Sauvear : « Bienheureux les pauvres d'esprit. » Ils sont sans regret, parce qu'ils ont peu à quitter, e’ qu'ils se familiarisent aisément avec les idées et l'at-
tente d'une autre vie. Aussi n’a-t-on pas besoin d'user de Jongs détours
pour leur annoncer qu'ils vont paraître devant Dieu. J'administrais, un de ces derniers jours , une pauvre femme ; le catéchiste qui m’accompagnait lui dit, selon sa formule srdinaire : « À présent, il faut vous tenir toute prête à mourir. — Oh! oui, répondit-elle. — Renoncez-vous volontiers à cette vie, à tous désirs des choses de ce monde? — Eh, qu'est ce monde pour moi? qu'ai-je à faire de ses désirs ? »
» Je n’entrerai point dans le détail des prières qui accompagnent nos exercices religieux ; elles sont toutes adaptées au génie du pays, et rappellent avec un soin particulier les principales vérités de la foi. Dialoguées pour la plupart, elles captivent mieux l'attention de nos Indiens ; peutêtre ne feraient-elles pas moins bon cffet ailleurs. Une seule citation vous mettra à même d'en juger. Le prêtre ou le catéchiste : 4 Seigneur, mon Dieu, vous m'avez tiré du néant. » Le peuple répond : « Seigneur, à vous gloire et louanges. » Celui qui préside continue : « À cause du péché, j'étais enfant de colère; je ne pouvais satisfaire par moi-même à votre justice ; vous vous êtes fait homme, et par vos souffrances vous avez satisfait à ma place. — Seigneur, à vous gloire et louanges. — Par le baptème vous m'avez communiqué tous vos mérites. —- Seigneur, à vous gloire et louanges. — Après le baptème j'ai péché, et par le moyen du sacrement de pénitence vous m'avez purifié de toutes mes souillures ; au lieu de me précipiter en enfer, vous m'avez remis sur le chemin du ciel. — Seigneur, à vous gloire et louanges. — Aujourd'hui même, vous m'avez comblé de vos bienfaits. — Seigneur, à vous gloire et louanges. — Accordez-moi la grâce de connaître mes fautes et de les détester.… » Suit l'examen de conscience.
» Outre ces exercices religieux, communs à tous nos chrétiens , il y a ici comme ailleurs des pratiques particulières qui, pour être laissées à la dévotion de chaque fidèle, n'en sont pas moins généralement observées. Un très-grand nombre de catholiques jeünent le samedi , c'est-à-dire ne font qu'un seul repas vers le coucher du soleil, Combien de fois, dans mes
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