CHAPITRE III
ma patrie, que je vis enfin, pour la dernière fois, s'ahaisser sous les eaux au-dessous de l'horizon. Que de réflexions ne fis-je pas, lorsque je vis s'éloigner pour jamais ma terre natale! à combien de personnes ne fis-je pas intérieurement un dernier adieu ! puis, considérant ma position, je me demandais à moi-même ce que j'allais devenir, sans biens, sans amis! Périrai-je au sein des flots , ou sur une terre éloignée ? Serai-je la proie d'un poisson, ou d’un tigre, ou des antropophages qui se divertiront de mes supplices? Ainsi se plaignait la nature. O bonté divine, qui opérâtes en moi un changement prodigieux ! plus mon sacrifice me parut péaibie, plus dans un instant il me causa une joie subite, Depuis lors j'ai été plus content que jamais ; Dieu répand du baume sur mes jours et sur mes pas. Si je me suis lancé à l’autre bout du monde pour habiter au delà des mers, c'est la main de Dieu qui m'a conduit, et sa droite m'y soutiendra. … Maintenant si je n'ai plus ni maison ni ami, j'aurai pour père un Dieu qui saura bien ranimer mes os, quand même ils auraient été broyés sous la dent des bêtes. J'ai déjà éprouvé la douceur de ses caresses ; déjà je ne peux plus compter combien de fois j'ai ressenti l'effet visible de sa protection. Dieu aime l’homme si passionnément, que, selon l'expression de saint Thomas, on dirait que l’homme est son Dieu ; mais par une tendresse spéciale, les missionnaires sont les enfants gâtés de la Providence. Aussi pendant tout mon voyage, même en voyant les flots soulevés contre notre navire, j'ai été aussi tranquille que sous le toit paternel. Je disais comme sainte Thérèse : « C'est de vous , mon Dieu, et non pas de moi que je me soucie. »
» Nous avons eu une mer orageuse dès les premiers jours de notre
| voyage ; c'était un spectacle beau et terrible à voir ces montagues mou-
vantes qui s’élevaient en un instant jusqu'aux cieux , et disparaissaient tout à coup pour laisser voir des abimes : Ainsi, me disais-je , la figure de ce monde passe ; ainsi l'éclat que produisent les puissants du siècle s’6vanouit et ne laisse après lui que le néant. Je contemplais le combat des vagues contre notre faible navire ; une masse énorme s'avançait comme pour l’engloutir, le navire incliaé paraissait sur le point de succomber ; mais à l'instant où les flots allaient rouler sur lui, il s'élevait d'une centaine de pieds , et en les écrasant il s’enfonçait pour se relever encore ; flottant ainsi comme un morceau de liége. Lorsqu'il se soulevait, la pression de l'air était si subite et si forte que les jambes pliaient sous le poids du corps; lorsqu'il s'abaissait, l'air était si subitement dilaté qu'on ne pouvait pas respirer; si le roulis venait par côté, on aurait dit que le
navire allait être renversé par le poids de ses voiles, car le grand mât décrivait un arc de soixante degrés.
» C'est au sein des mers qu’il faut voir les œuvres du Seigneur, sa puissance et ses merveilles. Qu'ils sont admirables les élans de la mer et le Très-Haut qui en est l'auteur ! Ilparle, etla tempête a ramassé ses forces ; les flots montent jusqu'aux cieux et descendent jusqu'aux abtmes ; et les plus intrépides sont troublés, toute leur adresse est déconcertée ; alors ils invoquent le Dieu qu'ils blasphémaient et qui peut changer en un instant la tempête en un vent léger. Une chose qui m'a bien étonné , c'est la conduite de certains esprits forts qui, au milieu des contrariétés de la navigation, s’attachent aux superstitions les plus ridicules. J'en ai vu qui, très-sérieusement et malheur à qui en aurait ri, faisaient jouer l'orgue pour appeler en musique le vent et la brise. Un autre encore plus insensé faisait monter le mousse sur la hune et le forçait de crier : « Vent du nord! vent du nord! » Le vent ne venant pas, il frappait le jeune homme pour le faire crier plus fort, mais jusqu'au point que celui-ci en mourut. J'en connais un autre qui tire des coups de fusil au ciel et à la mer, pour les faire taire 111 Et ce sont ces fous, que l’impiété pousse au ridicule , qui se moquent fièrement de toute pratique de religion ! Ainsi ils prouvent ce qu'ils nient, que la foi est la vie de l’homme, tant est fort le besoin de rempiir le vide des croyances !
» Je ne vous parlerai pas de tous les caps que nous avons doublés, de toutes les îles que nous avons rencontrées ; ma relation serait trop longue. Comme nous nous arrêtâmes devant l’île de Tristan, je voulus la visiter ; elle n’est guère connue, car elle n’a été abordée que par les vaisseaux qui y ont fait naufrage. Elle a six lieues de tour; c'est un volcan éteint dont on voit encore lé cratère en forme d’entonnoir; la vue du côté du nord ne présente qu'un rocher aride; le pic le plus élevé a huit mille six cents pieds au-dessus de la mer. On entend vers l’ouest les mugissements des flots qui se brisent et des torrents qui se précipitent, C'est là qu’on trouve des ours et des lions marins de vingt pieds de longueur. Nous découvrimes une belle plaine au nord-ouest, où nous vimes errer des milliers de bœufs et de moutons , et enfin un village habité par six hommes et six femmes qui y ont fait naufrage. Le plus ancien est le roi, c’est le vrai portrait du «sommencement du monde ; mais qui les conduira au ciel ? Je n’eus que la consolation de leur donner quelques croix, et nous nous quittâmes en versant des larmes...
» J'ai vu les quatre parties du monde : l'Europe que j'ai quittée, l'A-
méric la lig je doi plus pas di objets vaisse navire tique :
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