‹ Les missions catholiques dans toutes les parties du monde [microforme]Chapitre 65 sur 175 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Voyage a été la moins pénible , et peut-être aussi la plus intéressante. J'ai navigué sur un grand nombre de rivières, sur un lac immense et sur deux des plus beaux fleuves qui soient peut-être au monde : le fleuve Bleu et le fleuve Jaune. Le han-lou (chemin de terre) est tout ce qu'on peut imaginer de plus détestable. Quelquefois accroupi sur une misérable brouette, j'étais paresséusement tratné par deux hommes qui s'arrêtaient à toutes les auberges, à tous les hangars qui bordaient le chemin ; C'était pour fumer la pipe , pour boire le thé , Pour causer un instant, pour avoir enfin le plaisir de s'arrêter. Une autre fois j'étais inauguré sur un énorme chariot , auquel se trouvaient attelés pêle-mêle des chevaux, des bœufs , des mulets et des ânes. Notre cocher était un petit sans-souci de Chinois tout rebondi et d’une somnolence désespérante ; il était continuellement endormi sur son siêge , c'est-à-dire sur le brancard de la voiture. A tont instant j'étais obligé de le pousser du bout de ma longue pipe, et puis de le prier avec politesse de vouloir bien faire attention à sa mécanique; car je ne sais quel autre nom donner à son équipage. Cet intéressant cocher avait le sommeil si profond , que plus d'une fois il lui est arrivé de se laisser tomber et de rester endormi au milieu des chemins. Je descendais alors, j'allais l'éveiller tout doucement, et il retournait à son poste, moitié riant, moitié jurant contre son abominable métier, qui ne lui permettait pas de dormir tout à son aise,

» Outre les brouettes et les chariots , je me suis servi durant ma route de toute espèce de monture. Tantôt c'était un cheval bien rabougri et bien flegmatique, tantôt un mulet flâneur comme un avocat sans cause. Pendant quelques jours, je me suis vu à califourchon sur un petit âne gris : je soupçonne cet âne-là de m'avoir reconnu comme Européen ; je ne pourrais autrement m'expliquer sa grande répugnance à me souffrir sur son dos. Enfin , il m'est arrivé de cheminer économiquement, monté sur mes jambes que j'ai rarement trouvées complaisantes et dont j'ai fort peu à me louer. Vous comprendrez aisément, mon cher Donatien, que tous ces moyens de transport, et surtout le dernier, sont peu remarquables par leur agrément et leur célérité ; si encore la bonté, la propreté des routes venaient suppléer à tout ce qui manque à ses diverses machines, à la bonne heure ! mais il n'en est pas ainsi. Que je vous dise un mot des routes chinoises.

» D'abord, à en juger d'après nos idées européennes, on peut dire qu’il n'y a pas de route en Chine. Un rocher, ce L’est pas un chemin; un bourbier, non plus ; le lit pierreux d’un ruisseau, encore moins ; quelques

ornières bien profondes, quelques sentiers étroits qui serpentent à travers champs, tout cela , n'est-ce pas, ne mérite pas assurément le nom de route? Eh bien, en Chine, on n’a en général que ces espèces de voies pour aller d'un lieu dans un autre. Un amateur de phraséologie ne pourrait pas s’écrier ici : Le chemin se déroulait devant moi comme un large et magnifique ruban , etc. Il serait plus exact de dire : Le chemin s’éparpille çà et là dans l'empire chinois comme de hideux et sales maillons dans la boutique d'un chiffonnier.

» Les passages sont quelquefois si impratiquables, qu'il serait impossible d'avancer, si l’industrie chinoise ne venait à otre secours. Quand il pleut, par exemple , et il a plu beaucoup pendant mon voyage , il se forme de petits torrents, des mares d'eau qui vous arrêtent tout court. On est alors fort heureux de rencontrer, en guise de pontonniers, certains portefaix qui, moyennant finances, vous prennent sur leurs épaules et vous transportent d’un bord à l’autre. Ailleurs, le chemin se transformet-il en un large ruisseau parsemé d'îles ? vous avez alors un wagcn qui peut à la fois servir de barque et de voiture. Quand le chemin est suffisamment sec, on adapte des roues à la locomotive , et on voyage dans une voiture traînée par quelques mulets ; quand l’eau est assez profonde, on met les roues en dedans, et vous voilà dans une barque que les mêmes mulets tirent encore et font avancer par le moyen d’une longue corde. Eh ! qu'en dites-vous ? N'est-il pas vrai que dans le royaume de France et de Navarre on n’a rien imaginé de semblable ? Voici encore un expédient qui n’est pas moins curieux. Lorsque le vent souffle avec force , on hisse des mâts sur les chariots et sur les brouettes , on déploie la voile, et par cette heureuse combinaison du roulage et de la navigation , la route se fait plus promptement et avec moins de peine. Toutes ces vo:les qui se promènent par soubre-sauts au-dessus des moissons, présentent un spectacle assez amusant, à force d’être bizarre. Les places où se rendent , les jours de marché, tous ces chariots-barques, ne ressemblent pas mal à des havres en miniature. Je vous fais gratuitement l'abandon de cet important secret, libre à vous de l’exploiter à votre profit; je promets même de n’en parler à personne dans mes lettres, afin de vous laisser toute facilité d'obtenir un brevet d'invention.

» Pour être scrupuleusement exact dans ce compte-rendu des chemins chinois , je dois ajouter qu'ils s’améliorent petit à petit, à mesure qu'on approche de la capitale ; aux environs de Pékin, ils sont pour le moins quatre fois plus larges que les grandes routes d'Europe. Mais les mandarins

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