CHAPITRE III
Un voyage dans la Chine.
Lettre de M. Huc, missisnnaire apostolique, à M. Marcou, directeur du petit séminaire de Toulouse.
« Kien-Tchang-Fou, province de Kian-Si', le 2 avril 1841,
» Ce sérait sans contredit par ma faute et ma très-grande faute si je venais à oublier que je ne suis ici-bas qu'un pauvre pèlerin , car me voilà encore en Course ; et ce nouveau voyage sera pour le moins tout aussi long et beaucoup plus périlleux que celui du Havre à Macao, mes supérieurs m'envoyant faire ia volonté de Dieu au delà de Pékin, dans la Tartarie occidentale. Celui qui m'a déjà conduit et protégé sur les eaux de l'Océan me guidera aussi, si cela lui plaît, à travers les fleuves et les routes de l'empire chinois ; et déja plus d'une fois, depuis que j'ai quitté Macao ; j'ai pu admirer la Providence divine à mon égard. Je vais profiter du temps qui m'est donné à mon second relai, pour vous tracer un croquis de cette partie de mon Voyage ; vous voudrez bien me faire l’amitié de le communiquer à mes parents. Je leur enverrai mon itinéraire aussitôt que je serai arrivé dans ma mission.
» Les courriers qui devaient me conduire à Si-Wan, en Tartarie, étaient arrivés à Macao depuis plus d’un mois, sans qu'il nous fût possible de trouver un moyen quelque peu rassurant d'entrer incognito dans le fameux empire céleste. Les affaires anglo-chinoises rendaient de jour en jour les passages plus difficiles » 6t comme il était ridicule d'attendre un mieux qui semblait sans cesse s'éloigner, nous nous jetâmes aveuglément entre les bras de la Providence. Il fut décidé que je partirais le samedi 20 février, vers sept heures du soir, dans la barque chinoise qui fait le trajet de Macao à Canton. Un de mes Courriers était allé visiter la jonque, et il lui avait été promis qu'on réserverait à notre usago une petite chambre Pour quatre personnes , à savoir, mes deux courriers » Un séminariste indigène que je laisse au Kian-Si chez Mgr Rameaux , enfin la contrebande s européenne, c'est-à-dire votre tout affectior ami,
» Vers les six heures du soir, on me fit la ilette à la chinoise : on
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me rasa les cheveux, à l'exception de seux que je laissais croître depuis bientôt deux ans, au sommet de la tête; on leur ajusta une chevelure étrangère, on tressa le tout , et je me trouvai en possession d'une queue magnifique qui descendait jusqu'aux jarrets. Mon teint, passablement foncé comme vous le savez, fut encore re:abruni par une couleur jaunâtre ; mes sourcils furent découpés à la manière du pays ; de lorques et épaisses moustaches , que je cuitivais depuis longtemps , dissimulasent la tournure européenne de mon nez; enfin, les habits chinois vinrent compléter la contrefaçon. Un jeune lama Mongol, converti depuis peu à la foi, et maintenant élève de notre séminaire à Macao, me céda sa longue robe : la tunique courte qu'on met par-dessus , et qui ressemble à peu près à un rochet, était une relique de M. Perboyre, martyrisé l'an dernier dans la province de Hou-Pé. Ce vêtement était illustré de larges taches de sang, il devait me porter bonheur. Quand la nuit fut venue , armé d'une longue pipe qui m'avait été donnée par Mgr Retord , v’. ‘:& apostolique du Tong- King occidental , j'enfilai les rues de Macao, je traversai le bazar jusqu'au bord de la mer, coudoyant par-ci par-là des groupes de Chinois qai ne se doutaient guère, assurément, que j'étais un Européen tout prêt à :’embarquer pour Pékin.
» Nous sautons à la hâte sur notre jonque chinoise qui allait partir ; on commençait à lever l’ancre. Une fois sur le pont, je jette un coup d'œil dans l'intérieur, avant d'y descendre, et je m'’arrête pétrifié comme si je fusse arrivé sur le bord d'un abime. A travers un épais nuage de fumée de tabac, j'aperçois une quarantaine de Chinois, qui occupaient tout le fond de la barque; ils étaient là allongés et pressés les uns contre les autres comme des sardines dans un baril ; le plus grand nombre dormaient déjà, et les autres fumaient silencieusement leur pipe. Ce petit cabinet mystérieux qui nous avait été promis n'existait même pas. Voilà mes courriers qui commencent à crier et à se quereller avec le capitaine. De peur qu'on n'en vint à quelque accommodement, comme je ne voulais en aucune façon me fourrer dans ce guëpier, je laissai mon mende hurler tout à son aise, et manifestai mon intention en sortant de la jonque. Mes gens ne tardèrent pas à venir me rejoindre sur le rivage ; ils avaient jugé prudent de ne point se risquer sur une pareille galère.
» Et maintenant que devenir ? quoique bien peu avancés , nous l'étions beaucoup trop pour reculer et retourner au logis avec tout notre bagage ; nous abandonnâmes notre sort à la Pruvidence, bien persnadés que toujours on gagne à lui confier ses projets et sa vie. Nous allämes jonc à la
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