CHAPITRE
"’emière barque qui se rencontra ; mais le pilote, ?- matelots, tout le monde dormait, Un de mes courriers les éveilla, et leur proposa de conduire à l'instant quatre hommes à Canton. Le mattre demanda d'abord , tout en se froltant les yeu avec le poing, combien il y avait de piastres à gagner. Le prix fut bientôt convenu. Je me glissai dans la barque , tout fut aussitôt mis en mouvement : les matelots crièrent leur chanson du départ pendant que je récitais à voix basse le Te Deum, et un quart d'hexre après je dormais profondément, enveloppé dans ma couverture.
» Une bonne et forte brise nous poussait, et nous voguions à la garde de Dieu vers la rivière de Canton. La nuit fut silencieuse. Mais le lendemain, nous nous aperçûmes que pendant notre sommeil les matelots, eux, s'étaient avisés de réfléchir ; ils ne pouvaient comprendre pourquoi nous n'étions pas partis , À peu de frais, dans la barque qui avait levé l'ancre la veille, Pourquoi nous avions voulu à toute force qu'on miît à la voile sur-le-champ.…, D'ailleurs, ils voyaient en moi un passager qui affectionnait les coins , qui évitait de paraître au grand jour ; tout cela les intriguait un peu, et déjà le nom d'Européen commençait à circuler parmi eux ; plusieurs venaient comme à tour de rôle examiner fu Avement ma physionomie, et ils s'en retournaient en chuchotant. Par bonheur ils m’entendaient parler la langue mandarine avec le courrier, et ils furent complétement rassurés ; ils conclurent entre eux que si je n'étais pas un homme déjà riche et puissant , j'élais sans contredit un lettré qui enirerait prochainement dans la voie des dignités et des honneurs, Tout cela était à merveille ; mais il s'agissait de savoir si les autorités de Canton me jugeraient d'une manière aussi favorable.
» Vers les cinq heures du soir, le cœur me battait avec plus de vitesse qu’à l'ordinaire : nous étions arrivés à une petite île fortifiée, peu éloignée de la ville. Les mandarins du lieu devaient nous faire subir une inspection rigoureuse ; nos Personnes et nos malles devaient être scrupuleusement examinées, On venait de hisser à la forteresse un pavillon pour nous dire d'arrêter; nous nous recommandâmes à Dieu, et nous attendîmes son bon ;iaisir, Les mandarins n'ayant pas jugé à propos de nous rendre visite, on abaissa le pavillon, et nous continuâmes notre route. Nous arrivâmes pendant la nuit à l'embouchure de la rivière de Canton. La barrière était fermée ; nous fûmes donc obligés de mouiller et d'attendre pour entrer que le jour parût ; car pendant la nuit aucune jonque ne peut pénétrer dans la rivière : son cours est alors intercepté par un radeau qui va d’une rive à l’autre. Dés que le jour commença à poindre, trois coups
126 LES MISSIONS CATR*LIQUES
de canon annoncèrent que le passage allait être ouvert. Le radeau se sépara en deux -par le milieu; nous attenditmes un instant les mandarins qui devaient faire perquisition dans notre barque. Comme ils ne vinrent pas. nous avançâmes, et bientôt je me trouvai par le secours du bon Dieu dans cet empire chinois, où il est défendu à tout Européen de pénétrer sous peine de mort.
» La jonque nous conduisit bien avant dans la rivière , tout près de la ville ; là, nous fimes nos adieux à l'équipage, et nous louâmes uns petite embarcation qui nous porta, par de longs détours, jusqu'au faubourg le plus éloigné, vù nous mtmes pied à terre. Il était dix heures du matin. Le soleil, après avoir dissipé les blancs nuages de vapeur qui naguère enveloppaient la ville et flottaient sur la rivière , scintillait maintenant de la façon la plus triomphante. Cet astre si beau et si brillant me réjouissait peu , car j'avais à traverser une partie de la ville pour aller me réfugier dans une maison chrétienne, chez le père d’un de nos séminaristes. Il fallut pourtant prendre son parti. Je priai Dieu de me nduire, et je me mis résolàment en route, me tortillant de mon mieux à la manière chinoise ; tout alla à ravir. Chemin faisant, personne ne trouva à redire de mon angle facial. Le courrier qui me conduisait enfila enfin une porte entr'ouverte ; je compris que c'était la maison hospitalit e qui devait me recéler, et je m'y engouffrai sans regarder devant moi, à la façon d'un homme qui s'élance dans un précipice.
» Grande fut l'émotion, je vous assure, dans cette pauvre famille, car nous n'étions nullement attendus. Le père, homme plein de dévousment, mais quelque peu pusillanime , fut saisi d’une grande terreur ; ma présence fut pour lui comme le signal de la fin du monde. Il s'empara vite de ma personne, et me séquestra dans un cabinet obscur et étroit, avec la consigne de me coucher et de dormir de toutes mes forces , mais surtout de ne pas m'aviser de ronfler.
» Pendant que j'étais censé dormir profondément, d’après le règlement succinct qui m'avait été tracé, mes courriers allèrent louer une barque, faire les provisions et nréparer tout ce qui était nécessaire pour continuer la route. Ces préparatifs exigèrent beaucoup plus de temps que je r'avais imaginé , et je fus contraint de passer la nsit dans ma noire prison.
« Le lendemain, on vint m'annoncer qu'on avait trouvé une jonque bonne et sûre ; mais, comme pour s'y rendre il était nécessaire de traverser d'un bout à l'autre la ville de Canton, il fut convenu que nous attendrions jusqu'à l'entrée de la nuit, afin d'effectuer ce trajet avec
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