CHAPITRE
plus de sécurité. Cela ne faisait guère le compte de ;:5n hote ; Mais il voulut bien, pour l'amour du bon Dieu, me donnc. encore un jour de généreuse hospitalité, 1 venait me voir de temps en temps dans mon réduit ; il m'apportait du feu pour allumer ma pipe, et il ne manquait jamais, le brave homme, de me dire, tout pâle et tout tremblant : « Père, n'ayez pas peur, il n'y a rien à craindre. » Je serais bien ingrat si je venais à oublier de prier le Seigneur qu'il paie largement à cette généreuse famille le service qu'elle m'a rendu.
» À sept heures du soir, nous nous dirigeämes solennellement vers la jonque qui devait, en remontant la rivière de Canton, nous conduire assez près des montagnes du Kian-Si. Un grand gaillard de Chinois, monté sur son long système de jainbes, ouvrait la marche; un de nos courriers le suivait de près ; je suivais le courrier, et derrière moi venait le séminariste dont je vous ai parlé plus haut, Nous formions ainsi, à nous quatre, comme on fil conducteur qui devait nous diriger dans ce grand labyrinthe qu'on appelle Canton.
» Celle ville, telle que j'ai pu l'entrevoir, m'a fait l'effet d'un immense guet-apens. ves rues sont malpropres , étroites, tortueuses et façonnées en tire-bouchon ; on dirait qu'il n'est pas vrai pour ses habitants, comme Pour tout le monde , que la ligne droite soit le plus court chemin pour aller d'un endroit à un autre. Maintenant , si dans toutes ses rues capricieuses , si à la face de toutes ces maisons bizarrement découpées , vous jetez avec profusion de petites lanternes et des lanternes-monstres, des lanternes de toutes les formes, ornées de caractères chinois peints de toutes les couleurs , vous aurez une idée de Canton v:: à la hâte et à la lueur des fallots.
» Parmi cette immense Dopulaiion qui sillonnait en tous sens ces rues nombreuses, notre grande affaire , à nous, était de ne pas nous perdre mutuellement de vue et de ne Pas rompre la chaîne qui nous conduisait : elle fut brisée ! Au détour d'une rueile obscure, le courrier échelonné devant moi ne vit plus le Chinois + ouvrait la marche et qui seul connaissait le chemia. Une fois disparu , où le chercher ? La rue que nous suivions se terminait en patte d'oie, et nous ne savions par où nous avait échappé notre conducteur. Notre perplexité fut grande. Quelques instants, nous criâmes, nous appelâmes notre guide de tous côtés ; la Providence nous le rendit enfin. Il s'était. aperçu que personne ne le suivait, et revenant sur ses pas , il nous avait retrouvés à l'endroit même où il nous avait perdus. Nous reprimes gaiement notre route, et nous
entrâmes enfin dans la jonque en bénissant le Seigneur du fond de l'âme. Les bateliers n'ayant pas encore terminé leurs préparatifs, nous ne pûmes partir que le lendemain. Nous passâmes donc la nuit sur le fleuve, en face de la ville et pour ainsi dire à la barbe du vice-roi.
» La rivière de Canton pendant la nuit est en vérité ce que j'ai vu de plus fantasque. On peut dire qu’elle est presque aussi peuplée que la ville. L'eau est couverte d'une quantité prodigieuse de barques de toutes les dimensions et d'une variété impossible à décrire. La plupart affectent la forme de divers poissons ,.et il va sans dire que les Chinois ont choisi pour modèles les plus bizarres et les plus singuliers. Il en est qui sont construites comme des maisons , et celles-là ont une réputation assez équivoque ; toutes sont richement ornées, quelques-unes resplendissent de dorures , d'autres sont sculptées avec élégance, dentelées et comme percées à jours , à la façon des boiseries de nos vieilles cathédrales. Toutes ces habitativns flottantes, entourées de jolies lanternes, se meuvent et se croisent sans cesse, sans jamais s’embarrasser les unes les autres. C'est vraiment admirable ! On voit bien que c’est une population aquatique, une population qui naît, vit et meurt sur l'eau. Chacun trouve sur la rivière ce qui est nécessaire à sa subsistance. Durant la nuit, je m'amusai longtemps à voir passer et repasser devant notre jonque une foule de petites embarcations qui n'étaient autre chose que des boutiques d’approvisionnement, des bazars en miniature; on y vendait des potages, des poissons frits , du riz, des gâteaux , des fruits , etc. Enfin, pour compléter cette fantasmagorie , ajoutez le bruit incessant du tamtam et des pétards.
» Le lendemain, mercredi, nous partimes de grand matin, le cœur plein d'espoir. Notre barque, cette fois, nous convenait à ravir. L’équipage était peu nombreux ; trois jeunes gens nous servaient de matelots , et leur vieille mère, assise au gouvernail, faisait l'office de pilote. Ces jeunes gens nous paraissaient d'une précieuse simplicité, et déjà nous
disions entre nous : « Voilà qui va bien ; ceux-là au moins n'auront pas
la malice de nous soupçonner. »
» Le second jour après notre départ, un de ces Chinois si ingénus vint trouver mes courriers, et leur dit en souriant : « Voici la barque des douaniers qui vient faire la visite... prenez bien vos précautions , nous savons que vous conduisez un Européen. » Les douaniers arrivèrent en effet, jetèrent un coup d’œil dans la jonque, ne virent pas de contrebande et s’en retournèrent. Nos matelots nous racontèrent
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