‹ Les missions catholiques dans toutes les parties du monde [microforme]Chapitre 82 sur 175 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

du chrétien. Il profitait de cet empressement pour annoncer Jésus-Christ avec une sainte liberté. L'affection-extraordinaire qu'il montrait au peuple, la joie qui brillait constamment sur son visage, bien qu'une lourde cangue pesät sur ses épaules , excitaient parmi les païens une admiration universelle. On les entendait se dire les uns aux autres : « Ce maître a vraiment un Cœur fait pour enseigner la religion ; si par la suite il veut nous instruire, nous embrasserons sa doctrine. » Depuis ce moment, les chrétiens des environs ne furent plus inquiétés, on peut dire que l'arrestation du pasteur fat le salut du troupeau.

» Les accusés ne tardèrent pas à être transférés à la préfecture. Partout sur son passage, Mgr Borie reçut les témoignages les plus touchants de l'affection que lui portaient nos chrétiens. Ils accouraient en foule sur la route, le suivaient en pleurant, et quand il fallait passer des rivières , comme les mandarins s’opposaient à ce qu'on leur prêtât des barques, on en vit se jeter dans l’eau jusqu'au cou, et s'exposer à périr pour accompagner plus longtemps le missionnaire, À son ‘arrivée à la préfecture, on lui accorda un jour de repos, et dès le lendemain il fut interrogé par le juge criminel, « Quel est votre âge ? quel vaisseau vous a apporté d'Europe en Cochinchine? depuis quand êtes-vous dans ce pays? quels lieux avezvous habités? — J'ai trente ans et six mois : je suis venu au Tong-King sur la barque d'un grand mandarin ; j'ai visité presque tous les lieux de la province , depuis cinq ou six ans que j'y réside; peu importe le nom de ces endroits. Je suis venu ici seul. Maintenant que je suis arrêté, je ne me plains pas de mor sort ; mais le peuple est toujours la famille du grand mandarin : je vous supplie de le traiter avec indulgence , et de rendre le calme aux chrétiens de Binch-Chanh, qui sont plongés dans la consternation depuis qu'on m'a pris au milieu d'eux. — Nous sommes, en effet, pleins de commisération pour le peuple et d'intérêt pour vous; car vous n'êtes pas un voleur de grand chemin , et On ne vous reproche que votre foi ; néanmoins l’ordre du roi nous obuge de vous mettre à la question, — de le sais, » répondit Mgr Borie. Aussitôt des soldats plantèrent des pieux en terre; ses pieds et ses mains y furent attachés ; on plaça une tuile sous son ventre, une autre sous son menton, et on le frappa de trente coups de verges. Pendant les vingt premiers il ne poussa pas un seul

soupir, quoique le sang ruisselât de sa chair en lambeaux ; ce n'est qu'aux

dix derniers qu'il fit entendre quelques gémissements. Tant que dura celte cruelle flagellation, on remarqua qu'il tenait son mouchoir dans sa bouche. « C'est assez, dit le mandarin aux exécuteurs, nous perdons notre

temps à le frapper. » Puis, s'adressant au missionnaire , il lui demanda s’il éprouvait quelque douleur. « Je suis de chair et d'os comme les autres, répondit-il ; pourquoi serais-je exempt de douleur ? mais n'importe, avant comLie après la torture , je suis également content, » .

« Le courage d'un Européen, quoique mis à la question , est inébranlable, disaient entre eux les m” a1darins témoins de tant de fermeté. Venons maintenant à son élève Tu; les coups en obtiendront quelque aveu, » Il en reçut en effet cent dix en quatre diffé ntes questions ; 1..te à la première , même nombre trois jours ap." lorsque ses plaies commençaient à se cicatriser : cette fois, il ne resta plus sur la partie frappée aucun vestige de chair humaine. Onze jours étaient à peï ie écoulés qu’on lui asséna encore trente nouveaux coups ; enfin, peu «près, une dernière bastonnade mit le comble à ses souffrances, sans que sa vertu se démentit un instant. Aussi les mandarin: étonnés ne purent-ils refuser des éloges à sa constance. « Ce jeuns homme, disaient-ils, se disposait sans doute à être un jour chef de la religion, et il était capable de le devenir. » Après Dieu, il fut redevable de cette fo.ce à l'exemple et aux leçons de son mattre. Celui-ci, avant qu'on le transférât à la préfecture, avait déchiré son mouchoir en deux parties et en avait donné une à Pierra Tu, en lui disant : « Situ veux me suivre, il faut t’armer de courage ; garde-toi de faire aucune révélation qui puisse compromettre personne ! » Mgr Borie fut encore plusieurs fois mis à la question , mais toujours sans succès. Le juge, déconcerté, lui demanda un jour pourquoi il s'obstinait à se taire. « En Europe, répondit-il, lorsqu'un accusé comparaît devant ses juges , on l’interroge et on lui fait son procès selon les lois du pays. S'il est trouvé coupable, on le condamne , et il présente sa tête à l’exécuteur ; mais on ne l’assomme pas Ge coups de bâton pour en extorquer des aveux : de tels traitements ne sont bons que pour des brutes. Voilà pourquoi je refuse de parler. — Mais supposons que le roi vous mande à la capitale ; à, un grand feu est allumé, les tenai' -- «ant rougfes, et votre chair arrachée par lambeaux : pourrez-vous : : «ur vous taire ? — Quand le roime mandera, je verrai ; je n'ose pr: a moi-même à l'avance.»

» Pendant toute cette procédure, Mgr Borie fut traité avec assez d'égards par le mandarin criminel et par le mandarin militaire. Sem‘ uandarin Bo, intendant de la province, se montra constamment brutal et emporté. Enfin tous trois se réunirent pour porter contre les saints confesseurs une sentenco capitale. Le 9 novembre , elle fut envoyée à la cour de Hué , et le 24 du même mois , tandis que les prisonniers chrétiens prenaient leur

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