CHAPITRE II
Grand nombre d'entre eux, redoutant une épreuve peut-être au-dessus de leurs forces , abandonnaient toute leur fortune et s'en allaient bien loin, dans des régions reculées, chercher un abri contre 1. persécution. Ainsi on Voyait des familles entières se condamner à l'indigence et entreprendre avec résolution de longs Voyages, pour fuir une terre où il ne leur était pius permis d’adorer le Seigneur en esprit et en vérité. » M. Perboyre arriva enfin de tribunaux en tribunaux à celui de Ou- Tchang-Fou , métropole de la province. Depuis longtemps il était entré dans sa carrière de tribulations; mais on peut dire \jue c’est là qu'il com- MenÇa sa longue et douloureuse agonie, Dans cette ville, il eut à subir plus de vingt interrogatoires, tous accompagnés de tortures atroces. L'interpellait- On sur sa foi, il se hâtait de répondre : « Je suis chrétien. » Le pressaiton de nommer ses confrères , il gardait un silence absolu. Alors on le fagellait, on le soufetait, À chaque question laissée sans réponse, le mandarin jetait sur le pavé un certain nombre de jetons, et aussitôt un nombre égal de coups de rotin était asséné par les satellites sur le corps tout sanglant du martyr, Vous savez comment il couvrit de ses baisers et arrosa de ses larmes l'age du Sauveur qu'on lui proposait d'outrager. Le mandarin, espérant obtenir pour ses dieux les mêmes démonstrations de respect, fit apporter une idole et commanda au saint prêtre de se prosterner devant elle, « Volontiers je lui abattrais la tête, répondit le prisonnier avec énergie; mais l'adorer, jamais ! » C'était aux yeux *: mandarin plus qu’une désobéissance , il y vit un sacrilège, et voici quel supplice il inventa pour venger à la fois son orgueil et ses dieux. Il y avait dans la salle an certain nombre de chrétiens connus : le juge leur ordonna de se saisir de M. Perboyre et de lui arracher les cheveux et la barbe, en signe de mépris et d'ignominie. Ces chrétiens hésitaient ; on les menaça de la flagellation. Mais le bon Père se hâta de prévenir leur châtiment, en les
.exhortant lui-même à obéir : « Venez, leur disait-il avec un visage
riant ; le mal qu'on vous force à me faire, je le supporterai avec plaisir. Je souffrirais bien davantage si, à cause de moi, on vous frappait sous mes yeux. » Il ne réussit que trop à los p&: 1ader, et ces malheureux néophytes lui arrachèrent les cheveux »: la barbe.
» Après avoir torturé M. Perboyre pendant quatre mois entiers, le vice-roi, ennuyé de voir qu'il s’épuisait en barbaries inutiles, lui fit imprimer au visage , avec un fer rouge, les quatre caractères suivants : Sie Kiao to tchoun , c'est-à-dire, :ropagateur d'une religio®s mauvaise , et l'enferma, défiguré par cette ilétrissure, dans nne prisou fétide, avec
une foule de scélérats. Il vivait là, ou plutôt c’est là qu'il mourait tous les jours, accablé de misère et confondu avec des criminels de toute espèce, Ces hommes pourtant, malgré leur dégradation, finirent par être saisis d'une vénération profonde pour le serviteur du Mattre du ciel; ils le regardaient comme un personnage extraordinaire qui, ne devant ses malheurs qu’à sa vertu, avait droit au respect des plus pervers. De leur côté, les chrétiens lui donnèrent les marques les plus vives d’attachement ; ils achetèrent plusieurs fois des geôliers la faveur de pénétrer jusqu'à lui. Il fut aussi visité par un de nos prêtres chinois, et c’est par son entremise que nous avons eu le bonheur de recevoir les lignes précieuses que le saint martyr a tracées à grand'peine au fond de son cachot. En voici la traduction :
« Le temps et le lieu ne permetter.i pas d'entrer dans de longs détails ; d’autres pourront vous en dire davantage. Arrivé à Cou-tcheng, où je n'ai eu constamment qu'à me louer des bons traitements de Tche-Hien, j'ai subi deux interrogatoires ; quatre épreuves semblables m'attendaient à Siang-Yang-Fou. A l’une d’elles, je suis resté pendant une demijournée à genoux sur des chaînes de fer. J'étais maintenu dans cette position au moyen de fortes cordes qui me tenaient suspendu par les pouces et les cheveux, de manière pourtant que tout le poids de mon corps portât sur mes jambes nues. Dans la ville de Ou-Tchang-Fou, j'ai comparu plus de vingt fois devant le mandarin, et presque toujours j'ai été mis à diverses tortures, parce que je ne voulais pas révéler ce que les juges désiraient savoir. (Si j'avais fait ces révélations , la persécution se fût bientôt étendue à toutes les provinces de l'empire.) Toutefois , quand j'ai souffert à Siang-Yang-Fou, c'était directement à cause de la religion. À Ou-Tchang-Fou, j'ai reçu cent dix coups de rotin pour n'avoir pas voulu fouler aux pieds la croix. Plus tard, vous apprendrez le reste, Sur vingt chrétiens arrêtés depuis peu, les deux tiers ont publiquement apostasié. »
» Tout exténué que fût M. Perboyre, il était encore pour les mandarins un grand sujet de peur. Convaincus qu'ils avaient affaire à un habile magicien, ils s'attendaient d’un moment à l’autre à ce qu'il leur jouât quelque mauvais tour. C’est pour neutraliser sa science et en prévenir les effets redoutés qu’ils eurent recours aux docteurs en médecine , qui firent souvent avaler, comme antidote, à notre pauvre confrère, des flots de sang de chien, tout chaud et tout fumant.
» Enfin, le 44 septembre 1840, arriva à Ou-Tchang-Fou le décret
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