CHAPITRE
notre arrivée, nos confrères avaient quitté ce cachot pour aller en occuper un autre , en sorte qu'au lieu du plaisir d'embrasser nos trois amis , nous avons la douleur de trouver leurs places vides.
» Qui n'a vu que les prisons d'Europe peut difficilement se faire une idée de celles du Tong-King ; c'est pourquoi je vais vous décrire notre nouveau manoir avec quelques détails , et d'après cette esquisse, vous pourrez juger de notre position.
» À l'extrémité de la ville de Hué, capitale du royaume, et tout près des remparts de l’ouest, on découvre, au milieu des marécages inhabités, une Vaste enceinte de murailles qui peuvent former un carré de cinquante toises sur douze pieds de hauteur ; ces murailles, environnées de fossés remplis d'eau, sont munis d'une épaisse haie de bambous épineux qui en défendent l'accès. C’est là qu'est située la prison connue dans le pays sous le nom de Rhamdang, vrai réceptacle de tous les vices et de tous les crimes , où l'on voit affluer chaque jour, avec les condamnés venus des divers points du ryaume , tous les genres d'infortunes , la pauvreté, la faim, la soif et la misère la plus digne de pitié. Tel est le château-fort que nous habitons, en attendant la Consommation de notre sacrifice. Un petit pont de bambou, jeté sur les fossés, mène à la porte, dont on ne franchit ordinairement le seuil une seconde fois que dans un cercueil, ou sous la conduite du bourreau en allant à la potence.
» Des rizières cultivées au profit du commandant de la prison couvrent la moitié de cet enclos, et le reste est OCCupé par quatre grands bâtiments, dont l’un sert de logement à nos gardiens, et les trois autres sont autant de maisons de réclusion. La première geôle est réservée aux grands mandarins ; la deuxième, celle où nous résidons , renferme les dignitaires du second ordre et les personnes du peuple un peu comme il faut ; quand à la troisième, elle est destinée aux gens du plus bas étage.
» Ces bâtiments , sans murailles , Sans parois, ne sont autre chose que de vastes hangards, formés d'une infinité de colonnes qui supportent un toit couvert en tuiles. Chacune de ces demeures est divisée en deux compartiments, l’un supérieur et l'autre inférieur, La partie supérieure , élevée de quatre pieds au-dessus du sol , est une grande chambre noire, ou plutôt une véritable caisse ; doublée de madriers ; Où la lumière ne pénètre jamais ; car elle n’a d'autre ouverture que la porte, et celle-ci reste toujours fermée quand il y a des prisonniers dans ce ténébreux repaire, Durant le jour, tous les reclus habitent au rez-de-chaussée , sur là terre nue, sans autre abri que quelques lambeaux de nattes, qu'ils se
procurent à leurs frais pour se protéger con‘:a le vent. Chaque prisonnier a sa case particulière, en sorte qu'il y «a sous le même toit autant de ménages que d'individus, à peu d'exceptions près. Lorsque la nuit est venue, au signal donné, il faut monter à l'étage supérieur ; quelques soldats y accompagnent les criminels, les mettent aux ceps, et enlèvent l'échelle dès qu'ils sont descendus. Voilà la rubrique qui s’observe tous les jours. Par une grâce particulière du capitaine, les détenus de la première et de la seconde catégorie ne changent pas de demeure; quoique nous ne puissions pas nous tenir debout dans nos poulailliers, nous sommes incomparablement mieux que dans la fournaise qui est au-dessus de nos têtes. Vous pouvez, d’après ces indications, vous former une idée de notre palais. Je crois qu’un Européen ne peut vivre ici dix-huit mois sans miracle : nous sommes environnés de marais ; la terre que nous foulons sninte sans cesse ; au temps des pluies, l'eau pénètre dans nos cabanes et s'élève jusqu’à la hauteur de nos lits ; enfin, entassés les uns sur les autres , entourés de plus de cinquante feux, toujours dans la fumée, nous serons comme dans un four ardent au moment des grandes chaleurs.
» Reste maintenant à vous dire'un mot du régime auquel nous sommes soumis : trois fois le jour, nous allons passer la revue; les soldats nous rangent par lignes de cinq hommes , et nous comptent scrupuleusement , de peur qu'on ne s’évade sans qu'ils le sachent; car, dans ce Cas , le capitaine et les sentinelles sont passibles de la même peine que le prisounier fugitif; s’il était concannéà mort, ses gardiens meurent à sa place. Il est donc juste qu'ils prennent des précautions sévères pour empêcher toute désertion.
» Je vous assure que ce n’a pas été pour nous une petite humiliation quand , pour la première fois, nous nous sommes vus accroupis entre des voleurs et des meuririers , et eoudoyés par des lépreux ; mais les disciples ne sont pas au-dessus de leur maître : Jésus-Christ aussi a été confondu avec des scélérats ; que dis-je ? un assassin lui a été préfére !
» Icion commande même à la nécessité. Il est défendu, oui , il est défendu à la nature d'opérer ses fonctions les plus impérieuses au delà de deux fois par jour; et le moment pour cela est fixé. Comme il n'y a pas de fosses d'aisance dans l'enceinte des murailles, les soldats conduisent, soir et matin, tous les prisonniers ensemble dans les marais du voisinage, et chacun rapporte, en revenant, sa provision d'eau; il n'y a d'exception que pour les malades. Malheur à celui qu'une invincible
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