‹ Les missions catholiques dans toutes les parties du monde [microforme]Chapitre 89 sur 175 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

nécessité presse d'enfreindre cette loi tyrannique ! Si le délit est connu,

son pauvre dos l'expie sous une grêle de coups de rotin.

» Pendant le jour, nous avons peu de surveillants ; mais les ténèbres venues, leur nombre s'élève quelquefois jusqu'à quatreivingts ou cent. Quelques-uns se promènent dans l'intérieur à la lueur des flambeaux que nous entretenons à nos frais, et agitent de temps à autre une crécelle de bambou pour marquer les différentes heures de la nuit et montrer qu'ils ne dorment point. Ceux qui couchent hors de l'enceinte des murailles sont bien plus nombreux; à chaque instant ils poussent de grands cris, et s'interpellent de loin pour témoigner de leur vigilance.

» Dans les autres prisons, les détenus sont à leurs frais. Fussent-ils éloignés de cent lieues de leurs familles , il faut, à moins qu'ils ne soient étrangers , qu'un parent les suive pour les nourrir, ou qu’ils emportent 266 eux US quoi se sustenter, Ici, au contraire, tous les reclus reçoivent une légère allocation du gouvernement : celle des soldats est d'environ vingt sous et troit écuelles de riz par mois; leurs parents fournissent le reste et les habillent ; les autres prisonniers , quels qu'ils soient, ne reçoivent que vingt évuelles de riz et pas d'argent ; encore ce riz est-il le rebut des magasins, au point que la plupart le vendent à perte pour s'en

procurer de meilleure qualit. Qu'arrive-t-il de 149 C’est que la misère et la faim causent ici d'épouvantables ravages. Outre le riz, il faut au prisonnier une marmite, et le roi n’en donne pas ; il faut du bois pour cuire ce riz, et le roi n’en donne pas ; il faut une natte et des habits , etle roi n'en donne pas. Que fera donc l'infortuné captif pour se procurer ces objets indispensables? Il vend d'avance une partie de sa ration , et meurt de faim deux ou trois jours après.

» Je ne puis vous peindre le spectacle lamentable que présente la troisième prison, qui n’est séparée de la nôtre que par une allév de dix pieds de largeur. La première fois que j'y pénétrai, je vis une troupe de criminels chargés de lourdes chaînes, étendus sur une terre humide, sans Vêtements, abandonnés comme des animaux, tout prêts à rendre le dernier soupir. Les plus forts se tenaient à peine debout et s’écriaient : « Doi ! doif J'ai faim! j'ai faim! » D'autres n'avaient plus la force d'exposer leurs misères ; mais fixant sur moi un œil presque éteint, ils m'en disaient plus par leur silence que s'ils eussent pu exprimer leur angoisse, Dans cette position , il ne leur reste d'autre ressource que de mendier, ou plutôt de mourir, car où iraient-ils mendier? Ils ne peuvent sortir, et leurs compagnons d’infortune sont aussi leurs compagnons de souffrance, de misère

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et de désespoir! Vous voyez que ce n'est pas seulement envers les chrétiens que le prince persécuteur se montre barbare et cruel. Dans le courant du mois dernier, il est mort près de quarante prisonniers dans ce réduit, et la mortalité continue.…

» Mais, direz-vous, vos prisons ne sont-elles donc jamais visitées par les riches et les grands? Non, un seul homme pénètre dans cet antre de la part du roi, et quand il y vient, c'est pour #xaminer si nos fers sont rivés assez près. Voilà l'unique but de sa mission. Oh ! que la bienfaisance païenne a les entrailles étroites! On trouvera encore quelques personnes compatissantes qui ne refuseront pas une poignée de riz au pauvre qui frappe à leurs portes; mais aller chercher le malheureux dans son réduit pour essuyer ses larmes et apaiser sa faim, c'est le privilége de la charité chrétienne ; elle seule peut revendiquer cette gloire. Les petites grandeurs de ces contrées infidèles se croiraient humiliées si un home chargé de chaînes paraissait en leur présence ; elles se regarderaient comme déshonorées si une main décharnée s’approchait de la leur pour recevoir une obole. Lorsque j'étais à la prison de Trân-phà, un prisonnier cambogien , arrivé depuis peu, ne recevait pas de ration; les soldats, par pitié, lui permirent de curer leur marmite et de s'approprier l'aliment brûlé qui reste collé au fond, à condition qu'il les aiderait à écosser le riz pen” ant la journée. À la fin, un officier prit la résolution de monter au tribunal et d'avertir les mandarins de l’état de détresse où se trouvait ce malheureux. Pour sa récompense, il fat menacé du rotin, parce qu'il avait soulagé la misère d'un « manant digne du dernier supplice.et qu’il s'était intéressé à son sort. » Lorsque je réclamai moi-même des secours, le président me répondit : « Si vous n'avez plus d'argent ni de vivres, mangez de la terre! » Jugez par là de ce qu’on peut attendre de l'opulence païenne.

» Vous n'avez vu jusqu'à présent que le revers de la médaille, il est bien juste que je vous montre le beau côté. Quoique notre prison soit malsaine et fort incommode , je la préfère néanmoins à toutes celles que j'ai habitées jusqu'ici. Nos geôliers, n'ayant ordinairement affaire qu'à des misérables privés de toutes ressources, n’essaient mêu* pas de leur rien extorquer ; si notre gîte n’est qu'une cage à poules, nous y sommes libres et à l'abri de toutes vexations. Nous avons l'avantage d'être réunis aux confesseurs de la foi qui nous ont précédés, et à ceux qui nous ont suivis ; nous prions en commun, nous mangeons ensemble, nous nous réjouissons en frères ; les chrétiens du dehors, ceux même des provinces voisines, viennent nous voir sans crainte, sinon sans danger. Que dis-je? nous avons

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