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UN MAITRE MAÇON

fl8 LES MISSIONS CATHOLIQUES

Reine Elisabeth s'est réservé la part du lion. Après eux, apparaissent

les Hollandais à Arguîn, sous le Cap Blanc, puis à Gorée (1617).

Cependant les Français, avec le célèbre capitaine Cousin, de Dieppe, avaient renoué leurs relations avec rAfrique, Or, quand nos ancêtres s'établissaient sur quelque territoire, ils en prenaient possession « au nom de Jésus-Christ, Roy du Ciel et de la Terre, puis au nom du Roy de France ». Ils plantaient une croix décorée aux armes

MaÊ^ÉIà^^^if

royales, bâtissaient une chapelle, et la vie chrétienne commençait.

La Sacrée Congrégation de la Propagande, fondée en 1G22 par Grégoire XV pour organiser et diriger les Missions catholiques, envoie en iGS/i un premier groupe de Ca])ucins, de la Province de Normandie, à la « Vieille Guinée ». D'autres les suivent de près. Mais les Hollandais, devenus maîtres du pays, empoisonnent l'un des Religieux et expulsent les autres. En 1G72, la guerre éclate entre la France et la Hollande, et l'amiral d'Estrées reprend tous les comptoirs du Sénégal. Sous le drapeau de la France renait la vie catholique avec les Dominicains, et plus tard, en iG8G,.avec les Franciscains de l'Observance.

L'année 1697 vit nommer comme quatrième directeur de la

LE SIÏNI'GAL KT LA SÉM- U AM BIi: Oft

Compagnie du Séni^gal, l'homme le plus remarquable que la France eût encore envoyé dans ces contrées, André Brue. Persuadé que les afTaires temporelles n'ont rien à perdre à la moralité de ceux qui les gèrent, il oblige tous ses agents à réintégrer le fort, d'où les femmes sont bannies, et donne luimême à tous l'exemple de la dignité de la vie comme de l'assiduité aux offices. Pendant toute la traite, BrQe ayant observé tous les jours de fête et les jeûnes de l'Eglise et n'ayant pas manqué de faire réciter les prières à bord, soir et matin, les Maures édifiés le prirent pour un grand marabout, et ne mirent plus de bornes à leur confiance en lui.

On sait du reste que Brûe fit mei-veilleusement prospérer les alTaires de la colonie, et sur le fleuve jusqu'au Bambouk, pays de l'or, et sur tout le littoral, depuis Arguin jus- ci[roi.oF« misulma^s ue stiNT-Muns

qu'à la Gambie , Bissào et

Sierra Leone. Mais, obéissant en cela à l'esprit de sa Compagnie, il oublia l'apostolat auprès des indigènes : « Le souci religieux a été tellement négligé, écrit à ce propos le P. Labat, qu'il ne faut pas s'étonner que Dieu n'ait pas versé ses bénédictions sur des gens qui avaient si peu d'attention pour son culte. »

Le P. Labat, en écrivant ces lignes à Paris, en 1728, voyait déjà la colonie se précipiter vers sa perte. En i-jUS, Saint-Louis et Corée tombent aux mains des Anglais, et le traité de Paris (17G3) ne nous

iiiÊk ■ llll III limmïTfrWfliiBEi^LlLM

rend que Corée. D'après un recensement de 1773, cet ilot possédait alors une population de i3t)Européens, 120 mulâtres, iio noirs libres et 1200 esclaves, au total tSGg habitants.

Saint-Louis restait donc sous le joug étranger. Comme condition première de la capitulation, il avait été stipulé que les colons français conserveraient la libre pratique de la religion catholique. Les Anglais l'avaient promis et juré. Voici comment ils tinrent leur parole : « Bassemblez-vous, si vous le voulez, leur disait le Gouverneur, mais vous n'aurez pas votre église. Encore moins pourrez-vous compter sur un prêtre. » M. Thévenot, l'ancien maire de Saint-Louis, fit parvenir, au nom de la Communauté catholique, ses doléances au gouverneur français de Corée, qui les transmit à Paris. C'est la Providence qui devait répondre à cet appel par les Prêtres du Saint-Esprit.

En 1703, un gentilhomme breton de Rennes, Claude Poulai-d des Places, diacre et étudiant au Collège de Clermont, à Paris, établit ce qu'il appelle « l'Œuvre des Pauvres Ecoliers ». Il groupe d'abord 4. puis 12, puis jusqu'à 80 étudiants sans fortune, mais intelligents et vertueux, et prend à sa charge les frais de leur éducation jusqu'à la prêtrise. Alors, chacun, suivant son attrait.

0 se consacrera aux œuvres pauvres de Paris ou des diocèses de France, ou se dévouera aux Missions à l'intérieur du Royaume, ou au.v Missions étrangères ». Ce fut, à proprement parler, la première de nos « Écoles apostoliques » actuelles.

De ces prêtres, les uns comme MM. Caris, Garnîer, Thomas, Bouic, etc., s'attachent au fondateur pour former la Congrégation du Saint-Esprit elle-même; les autres, à la suite du P. Vatel, se joignent au Bienheureux Grignon de Montfort et donnent naissance, à Saint-Laurent-sur-Sèvre, aux Missionnaires de la Compagnie de Marie et aux Frères du Saint-Esprit, aujourd'hui de Saint-Gabriel, en même temps que le Bienheureux lui-même' établissait les Filles de la Sagesse, et que M. Lenduger fondait à Saint-Brîeuc la Congrégation des Filles du Saint-Esprit; plusieurs entrent au Séminaire des Missions Etrangères, comme les PP. Kérivoal, qui partit pour la Cochinchine, Kerhervé qui devînt Supérieur du Grand Séminaire de Siam, Mgr Pottier qui fut le premier Vicaire apostolique du Su-Tchuen, etc.

Le P. des Places meurt à 3o ans, le 2 octobre 1709, et M. Garnier, qui lui succède, disparait à son tour six mois après, laissant l'œuvre aux mains de M. Bouic, qti ganise pleinement durant les 53 ans qu'il en conserve la direction (1710- 1763). Sous M. Bccquet (1763-1788), on se porte à peu près exclusivement vers les Missions coloniales, le Canada, l'Acadie et les Iles du golfe Saint - Laurent , Terre- Neuve, Saint-Pierre et

Miquelon, la Guyane et le Sénégal. La période révolutionnaire passée, la Congrégation et le Séminaire du Saint-Esprit renaissent sous la puissante initiative du P. Bertout, chargé par la Propagande et le Gouvernement français de pourvoir à tous les intérêts de la religion dans les colonies des Antilles, du Sénégal, de Bourbon et des Indes françaises. Or, ce fut précisément ce P. Bertout que la Providence envoya au secours des Catholiques de Saint-Louis, tyrannisés par la domination anglaise et protestante.

Embarqué avec le P. de Glicourt, son confrère, le 24 avril 1778, à bord de la Mère de Famille, ils font naufrage sur ce même banc d'Arguin où périra 3o ans plus tard la Méduse. Equipage et passagers, 29 personnes en tout, connurent les mêmes tortures, la perte des chaloupes, l'abandon de dix des leurs sur Tépave, les horreurs de la faim et de la soif, et s'ils n'en vinrent pas à s'entretuer comme sur le radeau sanglant, ils ne le durent qu'à la présence des missionnaires qui firent toujours prévaloir les conseils de la foi et de l'humanité.

Jetés sur la côte du Sahara, et tombés au pouvoir des Maures qui les dépouillent de tout et les réduisent en esclavage, ils sont conduits, après un voyage de 55 jours à travers le désert, à la colonie de Saint-Louis pour y être vendus. Le Gouverneur anglais refuse de payer leur rançon, et les Maures s'apprêtent à les ramener au désert, lorsque la population apprend qu'il y a, parmi ces malheureux, deux prêtres catholiques. Alors éclate une telle explosion de sympathies que force est au Gouverneur de traiter du rachat de tous. Ils sont 19 : ils sont payés deux guinées par tète et logés chez M. Thévenot, où chaque dimanche les fidèles se réunissaient pour assister à « une messe sèche » le matin, aux vêpres, le soir. Les Pères baptisèrent 200 enfants et adultes, entendirent les confessions, légitimèrent les mariages; mais quand vint le dimanche, le Gouverneur leur interdit de célébrer la messe. Du reste ils furent bientôt expédiés à Corée.

Rentrés à Paris, ils sollicitent immédiatement une audience du ministre de la Marine, à qui ils (ont connaître les griefs des habitants et le mauvais état du fort. Le comte de Sartine les écoute et sur-le-champ envoie le P. de Glicourt avec le P. Séveno — M. Bertout était trop malade — à Lorient, où une escadre de i6 voiles est vite équipée sous les ordres du comte de Vaudreuil. Quelques semaines plus tard, on tombe sur les Anglais qui capitulent le 28 janvier 1779. Se figure-t-on l'allégresse des colons

à la réapparition du drapeau français? Le duc de Lauzun est nommé Gouverneur, et le P. de Glicourt, Préfet apostolique du Sénégal. Il resta à Saint-Louis, pendant que le P. Séveno se rendait à Corée. Nulle de nos Missions, peut-être, n'eut à souffrir autant de la crise révolutionnaire que celle du Sénégal, et nulle n'éprouva plus de peine à sortir de son état de désolation. En tête de ces obstacles, il faut placer l'incurie religieuse et les incroyables prétentions de certains gouverneurs, parfois aussi la négligence de l'administration ecclésiastique. La Congrégation du Saint-Esprit, en effet, ne pouvant toujours envoyer ses propres membres, qui étaient peu nombreux, confiait les fonctions de Préfet apostolique à des prêtres qui lui étaient étrangers et qui trompaient trop souvent ses espérances, surtout en présence des difficultés qu'ils rencon-

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traient. « ....Vous le savez, Monsieur, écrivait en 1817 Tabbé Giudicellî, Préfet apostolique, au commandant Schmaltz, une chambre qui sert d'entrée à celle où je dis la messe, et où je ne suis pas libre les trois quarts du temps, un matelas et une couverture de rhôpital, avec ma malle pour tout siège, voilà ma maison; et dep^uis 8 mois, j'ignore si quelqu'un au Sénégal est chargé de payer

mes honoraires Une chambre très malpropre et absolument

indécente me sert d'église; une méchante table de cabaret, que le dernier ouvrier ne voudrait pas souffrir dans sa cuisine, me sert d'autel; un manche à balai sert de pied à ma croix curiale. N'est-ce pas outrageant pour la magnificence du Roy et pour la dignité du peuple français? » Le Commandant le menaça de le jeter en prison. M. Giudicelli partit pour la France, se plaignit au ministre, mais ne voulut pas retourner au Sénégal.

A sa place, le P. Bertout envoya MM. Teyrasse et Tabaudo, qui s'embarquèrent à Rochefort, le 2 février 1819, sur le Tarn où avaient également pris passage M. Schmaltz et sept Sœurs de Saint-Joseph de Cluny se rendant à Saint-Louis. Mais ils n'y étaient pas depuis un mois que le commandant les rembarquait d'office. Le Préfet répondit en lançant l'interdit sur la ville et défendant expressément à M. Tabaudo d'y aller de Corée exercer aucun ministère. Cette situation se prolongea de mai 1819 à août 1820 en dépit des lamentations des Sœurs et des cris de la population.

M. Schmaltz fut enfin rappelé lorsque le P. Bertout, qui avait à se plaindre d'empiétements analogues de divers Gouverneurs, eut fait connaître cette situation au ministre de la Marine, le comte Mole, et l'abbé Baradère fut envoyé au Sénégal, comme Préfet apostolique. Soutenu cette fois par M. Lecoupé, commandant, puis par le baron Roger, nommé Gouverneur du Sénégal et dépendances en 1821, le nouveau Préfet se préoccupa avant tout de construire les églises de Saint-Louis et de Corée. Les habitants

l'aidèrent et de leur argent et de leur travail. Le Gouvernement lui donna 3oooo francs pour Saint-Louis et 20000 pour Corée, et il put faire la dédicace de ces deux églises en 1828.

Il songeait aussi à porter la foi chez les indigènes, « qui, disait-il, ont autant de droit au royaume de Dieu que les habitants de Brest ». Pour v réussir, il reprenait les plans élaborés au siècle précédent par l'abbé Demanet {1774) '■ un évêque à Saint-Louis, un séminaire, des ])rêtreB indigènes :

« Faut-il envoyer des missionnaires? écrivait-il.

Oui, sans doute.

Mais ces missionnaires doivent-ils venir d'Europe, ou faut-il les trouver en Afrique? Hélas!

pas de succès pour les Européens.

D'abord, ils doivent, pour ainsi dire, renaître, en posant le pied en Afrique. II faut qu'ils laissent sur le rivage, leurs habits, leurs souliers, qu'ils endossent les pagnes, qu'ils mangent le mil et le poisson sec; qu'ils courent pieds nus sur le sable brûlant; qu'ils couchent sur des nattes ou des roseaux; qu'ils parlent une langue qu'ils n'ont jamais entendue, et qui change selon les peuplades, parfois même selon les caravanes; enfin qu'ils se portent bien là où les blancs meurent »

Hélas! cette belle énergie ne se maintint pas. Cédant au découragement plutôt qu'à la maladie, M. Baradère quittait le Sénégal en 1822, pendant que M. Tabaudo, atteint de dysenterie, partait également : le Sénégal restait de nouveau sans prêtre!

Heureusement, voici pour aider et parfois suppléer les prêtres toujours trop peu nombreux, deux auxiliaires, l'honneur de notre siècle, la Sœur et le Frère missionnaires.

Fondées en 1807, à Chalon-sur-Saône, par la mère Anne-Marie Javouhey, qu'aidèrent dans son œuvre son père, son frère et ses trois sœurs, les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny s'établissaient en Afrique dès 1819. Huit d'entre elles, sous la conduite de Mère Rosalie, une des sœurs de la fondatrice, passaient bientôt à Saint- Louis où elles prenaient en main la direction de l'hôpital, ouvraient des écoles, puis plus tard organisaient un ouvroir, une crèche, d'autres œuvres encore. En 1822, la Mère Javouhey vient elle-même et établit ses Filles à Corée.

A leur tour, en iS/ji, arrivèrent les Frères de Ploërmel, sur l'instante demande du gouvernement de Louis-Philippe. En 1842, un an après leur arrivée, M. Maynard, Préfet apostolique, écrit au P. Fourdinier, Supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit : « Leur zèle et leur dévouement portent déjà des fruits. Les habitants, qui reconnaissent à peine leurs enfants, sont remplis de vénération et de reconnaissance pour les pieux instituteurs. Le bien qu'ils ont fait est très sensible et en prépare un plus grand — » Et de fait, leurs écoles prospérèrent merveilleusement. Ils dirigent aujourd'hui, dans la Préfecture du Sénégal, quatre établissements florissants, à Saint-Louis, à Corée, à Dakar, et à Rufisque, comprenant un personnel de 35 Frères. Ils ont fait mieux qu'enseigner : aux jours des suprêmes sacrifices — et ces jours sont, hélas! fréquents au Sénégal — on les a vus, aussi bien que les Sœurs, payer noblement de leurs personnes; et nombreux parmi eux sont les héros modestes qui ont succombé sous les coups de la terrible fièvre jaune, frappés à leur poste ou au chevet de leurs compatriotes.

La Mission cependant se débattait toujours dans les mêmes difficultés, la même pénurie, les mêmes successions rapides de missionnaires, dans les mêmes conflits avec l'autorité civile. Les

Gouverneurs, qui n'étaient pas tous hostiles, qui, parfois, étaient bienveillants, voulaient tout régler, même les offices, plaçaient et déplaçaient les prêtres, nommant l'un curé, l'autre vicaire, sans et contre l'assentiment du Préfet, prescrivant à celui-ci d'entendre les confessions et à celui-là de donner l'absolution! Un Préfet résistaitil? On l'embarquait, quitte à lui à se défendre devant le ministre.

En somme, depuis cinq siècles à peu près que ces parages sont fréquentés par des peuples chrétiens, que voyons-nous? A peine deux prêtres, l'un à Saint-Louis, l'autre à Corée, quelques centaines de Chrétiens dans les comptoirs, et l'immense continent toujoui's inconnu!

Cet abandon lamentable déchirait l'àme apostolique de la Mère Javouhey. De tout son cœur elle appelait des prêtres. « Aujourd'hui que je suis revenue de toutes mes surprises, et que je vois les choses de plus prés, — écrivait-elle, par exemple, à un de ceux qu'elle avait connus en France, — j'ai acquis la conviction qu'on peut

faire un grand bien en Afrique. Mais les difficultés sont incalculables..., je crois qu'une société de vrais missionnaires est seule capable d'une telle entreprise. «

Or, à cette époque précise, Jacob Liberniann abandonnait définitivement le judaïsme et devenait chrétien, Jacob Libermann qui pourra écrire plus tard, en toute vérité, à une tribu de la Guinée : « Mon ctrur est aux Africains! » Et il fondait, en 1842, sa Société du Saint-Co'ur de Marie, qui, le 24 août i8-'|8. fusionnait avec la Congrégation du Saint-Esprit, déjà approuvée du Saint-Siège et reconnue par le gouvernement français. Presque tous ses membres entrèrent dans cette Société, et, en augmentant ainsi ses forces, lui apportèrent un clément de jeunesse, d'ardeur apostolique et de régularité t NE i;o-iiiii.ïKHsi: religieuse qui la renouvela.

Knfin, comme pour sceller l'union, le P. Monet, le Supérieur du Saint-Ksprit, ayant été nommé Vicaire apostolique de Madagascar, à l'unanimité le P. Libermann fut choisi pour le remplacer.

Trois questions se posaient alors, par rapport à nos Colonies, au gouvernement français : la réorganisation du clergé colonial; l'harmonie à établir entre les pouvoirs civil et ecclésiastique ; la libération et la moralisation des esclaves. Avec des hommes de la valeur de MM. de Falloux, de Parieu, de Tracy, une solution heureuse ne pouvait manquer d'intervenir. Des négociations s'ouvrirent entre Rome et Paris pour la question du clergé colonial, et c'est le P, Libermann qui fut chargé du rapport, base de l'arrangement qui se préparait. C'est lui également qui exerça une action prépondérante dans la

LK SKNKCAT. et la SÉNÉGAMBIK 111

Commission officielle qui se réunissait au ministère de la Marine sous la présidence de Mgr Parisis.

La conclusion fut la création d'évêchés canoniqucment érigés à la Martinique, à la Guadeloupe et à la Réunion, et celles de Préfectures apostoliques à la Guyane, à Saint-Pierre et Miquelon, aux îles Nossy-Bé, Mayotte et Comorcs, et au Sénégal. Quant aux côtes occidentales d'Afrique, elles seront partagées en Vicariats apostoliques, suivant un plan déjà soumis en i84tî, par le P. Libermann, à la Pro- ]>agandc. Les cadres du clergé colonial devaient être augmentés, ainsi que le nombre des églises et des paroisses.

Des règlements judicieux, concertés ^T^Ml i

entre les deux pouvoirs, fixèrent les rapports entre les autorités civiles et ecclésiastiques de façon à prévenir les conflits, ou à leur assurer des solutions pacifiques. Enfin, le clergé séculier des diocèses coloniaux devait être formé au Séminaire du Saint-Esprit pour être mis ensuite à la disposition des évêques ; les missionnaires, destinés à l'évangélisation des pays infidèles, feraient partie de la congrégation restaurée.

Le service religieux du Sénégal fut désormais confié aux missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit, et l'on vit disparaître les conflits qui avaient existé jusqu'alors entre les deux pouvoirs.

En même temps, l'émancipation des esclaves, décrétée le 27 avril 1848 |)ar le Gouvernement provisoire, se faisait sans incidents regrettables : 9800 esclaves cl 55o « engagés » trouvèrent la liberté dans les seules villes de Saint-Louis et de Corée, et le Vice- Préfet apostolique Arlabosse les réunit tous pour un solennel Tr Deum d'actions de grâces, auquel assistèrent les autorités civiles et militaires. Une ère nouvelle allait commencer pour la terre d'Afrique!

Le pays, — Le nom de Sénégambîe, pays d'entre Sénégal et Gambie, a été conseiré par la Propagande pour désigner le Vicariat apostolique créé en 1846, et qui comprend les vallées du Sénégal, du Saloum, de la Gambie et de la Casamance.

Les deux saisons y sont bien tranchées : la première, de décembre à fin mai, y est sèche, fraîche, saine et relativement agréable; c'est A peine si, alors, il tombe quelques gouttes d'eau. Aussi le pays

prend-il un aspect aride et désolé qui rappelle le désert.

Au-dessus des grandes herbes desséchées et de la brousse épineuse, impénétrable et grise, s'élèvent les baobabs dépouillés de leurs feuilles, les fromagers immenses. Çà et là quelques palmiers. Mais le mois de juin ramène les tornades, les pluies tombent à torrents, et subitement tout reverdit. La chaleur se maintient entre 27, 3o et ^jo degrés, les fièvres se répandent, l'Européen soufTre : c'est « l'hivernage ».

Les principales productions sont l'arachide, dont il se (ait un grand commerce; la gomme, qui est fournie par plusieui-s espèces d'acacias; le mil, dont les indigènes font la base de leur nourriture. Le riz est cultive près des rivières, et le caoutchouc est abondant en Casamance.

Les pâturages et les forêts sont parcourus par des animaux de toutes sortes, — sauvages et domestiques, — et peu de

pays sont plus intéressants par le nombre et la variété des oiseaux.

La population se divise en plusieurs groupes.

Les Européens et descendants d'Européens ne se rencontrent guère en nombre que dans les centres administratifs et commerciaux de la cote, Saint-Louis, Dakar, Corée, Rufisque, Bathurst, etc. ; tous à peu près, sauf dans la Gambie, qui est colonie anglaise, sont Catholiques.

Les Maures et les Marocains, cantonnés sur la rive droite du Sénégal, mènent dans le désert une vie plus ou moins nomade. S'ils passent le fleuve, c'est pour piller les tribus de la rive gauche. Cependant, à la saison sèche, on en voit un certain nombre parcourir la Sénégambic, apportant sur leurs chameaux la gomme, les arachides et autres denrées jusqu'aux comptoirs de la voie ferrée et aux ports d'embarquement. Tous sont Musulmans irréductibles et propagateurs de l'Islam.

Les Peuls, Foùls, Foula ou Foulbé sont fractionnés en groupes distincts, mais formant une seule et immense nation par la communauté du type, du nom et de la langue. C'est évidemment une race supérieure, à la physionomie presque européenne, très fine, très digne, au teint plus ou moins légèrement cuivré, à l'intelligence remarquable. Ils sont en général pasteurs et nomades, et on les trouve répandus depuis l'Atlantique jusque sur les bords du Chari, jusque dans le Kordofan. Ils sont Musulmans depuis plusieurs siècles; cependant, on en trouve un certain nombre, au fond de la Casamance, qui sont restés païens et ont fait dernièrement le meilleur accueil aux missionnaires.

m LES MISSIONS CATHOLIQUES

Sous le nom de Toucouleurs (corruption du mot Takrour ou Touhoular, nom de l'ancien Fouta sénégalais), les Européens désignent les métis des Peuls et des Noirs aborigènes. Ils sont essentiellement agriculteurs et forment une confédération de villages sous l'autorité d'un almaniy (de l'arabe Eniir-el-Moumcmjn, commandeur des croyants), élu par de grands électeurs. Eux aussi sont Musulmans, les plus fanatiques, les plus arrogants et les plus perfides de tous. C'est de cette race que sont sortis la plupart des agitateui*s contre lesquels il a fallu organiser de véritables et dures campagnes : les El-Hadj-Omar, les Amahdou, les Samory, etc.

Viennent enfin les Noirs proprement dits, qui appartiennent eux-mêmes à des éléments ethniques très divers, tels que les Socés ou Mandingues (Manding-Ivé, gens de Manding), les lîambaras (Banmana, dans leur langue), les Sonin-Ré ou Saralioullé qui habitent le Ilaut-Sénégal, le nord de la Casamancc et les deux rives de la Gambie; les Ouolofs, qui formaient autrefois un grand royaume dont le centre était le Diolof, dans le Bas-Sénégal; les Sérèrcs et les Noncs, qui ont courageusement résiste jusqu'ici à l'invasion de l'Islam et qui représentent une population très nombreuse, looooo, dit-on, au Baol, et 80000 au Sine; les Diolas, les lîalantcs, d'autres encore, qui couvrent les bords de la Casaniance de leurs villages llorissants, dans chacun desquels on compte des groupes de 2000 à 3ooo âmes. Eux aussi ont résisté à l'Islam et, devenant de jour en jour plus accessibles et [)lus hospitaliers, ils aiipcllcnt à grands cris des missionnaires.

LE SKiNÉGAL KT LA SÉNÉGAMBli;

LES CO«MEi\CRME!VrS DE l.A MISSIO>. — DAKAR.

A la suite de la retraite de Mgr Barron, le P. Libermann, désormais chargé de la Côte occidentale d'Afrique, se rendit à Rome, en i8/|6, et soumit à la Propagande un nouveau plan d'évangélisation qu'il résumait dans les propositions suivantes :

1° Érection de Vicariats apostoliques;

■2° Formation et envoi de missionnaires européens, — Prêtres, Frères et Sœurs — établis en des stations reconnues pour leur salubrité;

3" Formation d'un clergé indigène;

.'i' Établissement d'écoles, d'un ou de plusieurs séminaires, d'ateliers, d'ouvroirs, etc.

C'est ce rapport qui a servi de base, on peut le dire, au\ Missions africaines qui se partageront désormais le continent : on n'aura plus tard pehmk «ihikh qu'à en compléter les idées, à mesure

cjue viendra l'expérience, par la création de Congrégations de Frères et de Sœurs indigènes, par la formation de catéchistes, d'instituteurs et d'institutrices, par l'évangélisation directe de la population.

Mais, avant tout, il (allait un successeur à Mgr Barron. Xommé Préfet apostolique, le P. Tisserant s'était embarqué à Toulon sur la corvette à vapeur le Papiii. A la hauteur du cap Mogador, une tempête furieuse l'assaillit, et au moment où, après avoir donné une dernière absolution aux i ~>o hommes de l'équipage, le missionnaire baptisait un pauvre Juif qui lui demandait de le sauver, une

Il» LES MISSIONS CATIIOLIOLES

lame immense les emi)orta tous les deux (G tiécembre i845). Le 32 septembre tle l'année suivante, un vaste Vicariat apostolique était constitué, dit « des deux Guinées et de la Sénégambie », qui s'étendait depuis la Préfecture du Sénégal jusqu'à l'évêché de Loanda, sans limites dans l'intérieur. Choisi comme titulaire. Mgr Benoit Truffet arriva à Corée le 9 avril i8')7 et passa à Dakar !e 8 mai suivant.

Dakar(du mot ouolof ndakar, tamarinier), officiellement déclaré, en 1895, chef-lieu du Gouvernement de l'Afrique occidentale française, port stratégique et station commerciale de premier ordre, escale des paquebots à vapeurqui relient Bordeaux à l'Amérique du Sud, et lieu d'attache du chemin de fer de Saint-Louis à la côte. Dakar est une création de la Mission catholique. Les premiers missionnaires du P. Libermanii qui étaient dirigés sur les côtes d'Afrique, s'arrêtaient sur l'dot de Corée pour s'y acclimater. Ils s'y trouvèrent bientôt à l'étroit et mal à l'aise sous la dépendance un peu inquiète du curé, personnage officiel appartenant à la Préfecture. Ils résolurent donc de passer sur la côte d'en face, distante de deux kilomètres seulement, et qui, n'a|>partenant pas alors à la France, n'était pas non plus sous la juridiction du Préfet apostolique du Sénégal.

Les PP. Arragon et Warlop se présentèrent à « l'Eliman de Dakar » comme envoyés du Dieu du Ciel pour faire du bien aux Noirs.

M Que venez-vous nous apporter? leur demanda celui-ci.

— La science et la religion, répondirent les missionnaires.

LE SENEGAL ET LA SENEGAMIÎIE 11<

— Nos marabouts font l'école aux enfants ; et quant à la religion, nous avons la meilleure de toutes, l'Islam.

— Laisse-nous, nous aussi, enseigner ee que nous savons : nous suivra qui voudra. Tes enfants choisiront.

— Dans ces conditions, installez- vous m, conclut le vieux chef, qui commença par leur donner son neveu Selimann, jeune homme fort intelligent, avec le concours duquel les missionnaires apprirent

le ouolof et traduisirent en cette langue les prières et les premiers enseignements du catéchisme. En même temps ils soignent les malades, guérissent les uns, adoucissent les souffrances des autres, et prodiguent à tous les consolations et les conseils. Devenus bientôt populaires, ils s'installent sur le bord de la mer, taillent des pierres, fabriquent de la chaux, creusent des puits, et quand, le 8 mai 1847, Mgr TrufTet débarque sur ce coin de terre, i! trouve de vastes bâtiments en pierre, mesurant 3G mètres de long sur i5 de large.

Le vieux chef l'attend sur le rivage, avec ses guerriers en armes, et au moment où il met pied à terre, une éclatante fusillade se fait entendre, à laquelle répondent les roulements enthousiastes de jo tam-tams, les chants et les cris d'une multitude innombrable accourue de tous les environs. « Je ne pus à ce spectacle retenir

mes larmes, écrivait à ce sujet M. Boilat, prôtre sénégalais, devant cette triomphante prise de possession de ma chère Afrique par N.-S. Jésus-Christ en la personne de son pontife. » Le 27 septembre suivant, les PP. Gallais et \\'arlop furent ordonnés prêtres dans !a première église de Dakar, « Tu as vu, demandait-on à Selimann ; qu'en dis-tu? — Mes yeux pleuraient, répondit-îl, ma tête tournait, mon cœur roulait dans ma poitrine — • Bientôt le P. Arragon et le Fr. Siméon franchirent les frontières de la petite république de Dakar et passèrent dans le Cayor pour en évangéliser les habitants. Le farouche Daniel — c'était le titre du chef — les fît aussitôt arrêter et emprisonner, A cette nouvelle, l'KIiman de Dakar lui intime cet ultimatum ; « Les marabouts Arragon et Sîméon sont mes amis; si tu ne leur rends la liberté sur l'heure, je te déclare une guerre de trente ans. » Le Damel s'exécuta.

Mgr TruiTet, par l'autorité de sa science et le prestige de sa sainteté, avait conquis un ascendant immense sur le chef et sur toutes les populations ; « Sa religion est la vraie, disait l'ICliman, il faudra nous y rallier. » Malheureusement, des mortifications excessives arrêtèrent bientôt cette carrière que tout annonçait féconde en fruits de salut. Il mourut cette même année, le 19 novembre i8'i;;, après six mois d'apostolat.

Mgr Truflet fut remplacé par le P. lîessieux, revenu de France, qui se fixa au Gabon déjà évangélisé par lui et laissa à Dakar Mgr Kobès, son coadjutcur |i() mars iS'iq) et le véritable fondateur de la -Mission de Sénégambîc. Pendant les vingt-cinq ans qu'il y

LE SÉNÉGAL ET LA SÉNÈGAMitlE HH

travailla, son intelligente activité se porta sur tout : étude des langues indigènes, écoles primaires et professionnelles, séminaire, évangélisation, industries, cultures, etc.

Les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny étaient déjà à Saint-Louis et à Corée. Il appela à Dakar, et plus tard à Rufisque, les Sœurs de l'Immaculéc-Conception, fondées à Castres, en i836, par la vénérée Mère Marie de Villeneuve. Il fit mieux encore. Sous son inspiration, pour pénétrer plus avant au sein même des familles, le P. Barbier, riche nature s'il en fut, fonda à Dakar, le 24 i"3' i858, sous le nom de « Filles du Saint-Cœur de Marie », une congrégation de Sœurs indigènes, qui

s'établit ensuite 5 Ngasohil, et de là multiplia ses essaims dans les diverses stations de la Sénégamhie. Au courant des mœurs, des usages, des langues de leur pays, elles rendent des services incomparables, non seulement auprès de leurs compatriotes, pour les écoles, pour la visite des villages, le soin des malades et la préparation au baptême, mais encore auprès des Européens euxmêmes, pendant ces terribles épidémies de fièvre jaune qui, en une saison, enlèvent parfois presque tous les Blancs, mais ne frappent pas les Noirs.

La création d'un clergé indigène présentait de bien plus

grandes difficultés. La Mère Javouhcy l'avait déjà tentée sans succès. Un séminaire fut ouvert à Dakar, ]>uis transféré à Saint-Joseph de Ngasobil, près de Joal. En 1900, 9 prêtres en étaient sortis, dont la plupart ont fait et font encore le plus grand bien; et aussi un très grand nombre de catéchistes et d'employés répandus dans les diverses administrations de la colonie.

« A i!>o kilomètres de Dakar et à 4 t'e Joal, lit-on dans !a relation d'un voyageur, s'élevait à cette époque une forêt de broussailles que dominaient de leurs énormes troncs de gigantesques baobabs. Alentour, la solitude était profonde, nulle trace des pas de l'homme. Mais quand la nuit descendait sur ce coin de l'Afrique, la brousse entière tressaillait de lugubres hurlements : à la clarté des étoiles, des éléphants faisaient d'énormes trouées dans les hautes herbes et s'ébranlaient en masse pour se diriger vers une source qui garde encore lo nom de Fontaine des Éléphants. Ils „ ■ I in- *"^' s'éloiffnaient ensuite à pas lents, et les

mort iXv La Uevrt jauDv va ri^oo. " I ^

hons,les tigres et les panthères s'avançaient à leur tour. Leurs corps fauves traçaient des ondulations sur les fourres d'un ]>rofond ravin, puis arrivés au sommet du coteau où se dresse maintenant !a Mission, ils fixaient leurs yeux étranges sur l'Océan qui grondait à leurs pieds, poussaient un dernier cri rauquc et s'enfonçaient de nouveau dans des ténèbres pleines d'horreurs. » Seulement cette forêt couvrait des plaines fertiles, et dans les environs vivaient des |>opuIations que l'Islam n'avait pas encore fanatisées,

Mgr Ivobès y transporte une bonne partie des œuvres de Dakar,

LE SENEGAL ET LA SENEGAMBIE 123

un personnel dirigeant, les ateliers qui prêteront la main à ragriculture, le séminaire, les Sœurs indigènes; et la nouvelle Mission prend le nom de « Saint-Joseph de Ngasobil ». Autour d'elle, s^assoient des villages de laboureurs. Les populations du Saloum, traquées par les pillards, livrées après d'interminables guerres, des sécheresses, des épidémies, à toutes les horreurs de la famine, trouvent dans les centres qui s'établissent à Sainte-Marie, à Saint- Antoine, à Saint-Benoît, à Saint-Gabriel et à Saint-Michel de la Fasna, le riz, le travail et la liberté.

L'évêque, en même temps, obtenait une concession de looo hectares pour lui et de 2000 pour un riche industriel d'Alsace, M. Ilerzog, et il s'efforçait, de concert avec ce dernier, d'y introduire la culture du coton, afin de remédier à la crise intense que provoquait alors sur cette industrie la guerre de Sécession des Etats-Unis. « Au Sénégal, lit-on, à ce propos, dans l'exposé de la situation de l'Empire, présenté au Sénat et au Corps législatif en iSôv'î, notre domination sJaffermit. Des entreprises pour la culture du coton s'y forment sous

des auspices favorables Des groupes de familles sont venus, sous la

direction d'un chef catholique, se former en villages, offrant leurs bras au chef de la mission, Mgr Kobès — »

Les cotonniers vinrent bien et produisirent, les deux premières années, des récoltes encourageantes. Mais voici qu'en i865 surviennent les sauterelles. En quelques jours, tout est dévoré. Les cultures sont reprises; mais les sauterelles reparaissent en i86C) et 18G7. ^^ faudrait un effort financier du Gouvernement. Au lieu de cela, la fièvre jaune enlève les plus vaillants des missionnaires, les PP. Morel, Boulanger, Barbier, Blanc, Rouvre, emportés en soignant les malades de Gambie, Dakar, Gorée et Saint-Louis, puis les PP. Engel et Risch, sous les yeux de Mgr Kobès.

Les plantations durent être abandonnées ; mais les Noirs que la famine avait chassés de leur pays et auxquels on avait pu donner du travail, avaient été évangélisés. Les uns restèrent dans les environs,

les autres rentrèrent au fond du Sine et du Salouni, où on les retrouvera plus tard. Quant à l'établissement même de Saint-Joseph, il est resté consacré aux œuvres de formation du Vicariat, et c'est encore aujourd'hui une agréable surprise pour le voyageur que de rencontrer, sur la côte sénégalaise, cette superbe oasis, avec ses grands bâtiments en pierre, son église, ses cours, ses jardins, ses écoles, ses ateliers.

Mgr Kobès mourut le 1 1 octobre inporté par une fièvre il a laissé de nombreux et très remarquables travaux sur les langues indigènes.

Citons seulement sa Grammaire de ^ la langue ouolofe , qui est un chefd'œuvre.

Mgv Durci . — Saint-Louis. — Tï ■■£« ouoLiirs Mgr Kobès eut

pour successeur le P. Duret, son vicaire général, qui avait remplacé le P. Itoulanger d'abord, et le P. Barbier ensuite, comme curé de Saint-Louis, et, plus tard, comme Préfet apostolique du Sénégal. Ce fut lui qui, nommé Vicaire apostolique de la Sénégambie, réunît le premier dans sa personne les deux juridictions.

En i854, le P. Itarbier, pénétré de l'idée que le concours harmonieux du Gouvernement et des missionnaires était le plus puissant agent du bien en Afrique, adressa au ministre de la Marine un rapport complet, dans son ensemble et dans ses détails, sur le Sénégal,

sa situation politique, sociale et religieuse ; les obstacles à notre action, l'Islam; les difficultés secondaires, le fétichisme, l'immoralité, l'ignorance ; les remèdes à ces maux, l'enseignement de l'Eglise et de l'école, les institutions chrétiennes, les ateliei-s, ouvroii-s, crèches, asiles, hôpitaux, dispensaires, etc.

Ce rapport produisit une profonde impression. Presque tous les gouverneurs du Sénégal, durant ce dernier demi-siècle, ont en effet compris qu'ils avaient mieux à faire qu'à jalouser les missionnaires et à les contrecarrer dans leur œuvre de dévouement. Pour l'un ou l'autre qui introduit à Saint-Louis le Protestantisme que personne n'appelait (1861), qui ouvre une loge à la franc-maçonnerie ou qui se montre naïvement favorableàl'lslam, nous en avons plusieurs qui

auraient souscrit volontiers à ces nobles et justes paroles de l'un d'eux, M. Pinet-Laprade, répondant au discours de bienvenue du P. Duret, sur le seuil de l'église de Saint-Louis : « En entrant pour la première fois dans cette enceinte comme gouverneur, je tiens à vous donner l'assurance que vous me trouverez toujours disposé à vous seconder pour mener à bonne (in la sainte mission que vous avez à remplir, afin que notre sublime religion accomplisse dans la Sénégambie ce qu'elle a accompli sur tous les points du globe où elle a pénétre ; la civilisation des peuples. »

A Saint-Louis et à Corée, les Pères établissent d'abord des Congrégations d'enfants de Marie pour les enfants de l'un et l'autre sexe.

afin d'assurer leur persévérance après la première communion; puis une Conférence de Saint-Vincent de Paul qui enrôla Télite des jeunes gens ; enfin une Association des mères de famille parmi les signares (mot d'origine portugaise, désignant les dames créoles de Saint-Louis). Ils formèrent ainsi un fervent noyau paroissial qui les aida à légitimer les mariages et à rétablir la famille.

En 1857 eurent lieu deux conversions qui en entraînèrent bien d'autres, celle d'un haut magistrat, que la lecture de Victor Cousin avait profondément troublé et qu'un entretien à cœur ouvert avec le P. Duret ramena à la foi et aux pratiques chrétiennes ; et surtout celle de Paul Holl, le futur défenseur de Médine. Assiégé dans un misérable fortin par plus de 20 000 ïoucouleurs que le marabout El Hadji Omar a fanatisés et commande en personne, il est à 3oo lieues de tout secours, et l'on ignore à Saint-Louis sa situation critique. Paul Holl n'a près de lui que 4 soldats européens et 5o sénégalais. Mais a eux aussi il a su inspirer sa foi chrétienne. Sur la poterne on lit ces mots : Vaincre ou mourir pour Jésus-Christ et pour F Empereur. Repoussant victorieusement trois assauts, abattant des ennemis par centaines, il lutte intrépidement pendant cent jours. Plus de munitions ni de vivres. Enfin arrive Faidherbe qui le dégage et culbute dans le désert les hordes d'EI Hadji. A son retour avec ses soldats à Saint-Louis, la première action de Paul Holl est de faire célébrer une messe d'actions de grâces à laquelle il communie.

A ce mouvement de retour à Dieu des Sénégalais d'origine européenne, correspond un essor encore plus remarquable de conversions parmi les Ouolofs de Saint-Louis et de Corée. Des catéchismes, des prédications, des courses continuelles amènent des baptêmes d'adultes, des premières communions, même des abjurations de Mahométans, au point que, en quelques années, ces chrétientés ne le cèdent en rien à bon nombre de paroisses de France.

Il serait intéressant aussi de suivre les missionnaires dans l'exercice de leur charité, au milieu des calamités qui désolent cette

malheureuse contrée sénégambienne, guerres de pillages et de dévastations, famines, choléra, fièvre jaune. Ce dernier fléau, le plus foudroyant, le plus implacable de tous, au moins pour les Européens, tombe sur Corée en octobre iSGO. Sur les 76 hommes de la garnison 44 succombent en quelques semaines, et avec eux le P. Engel qui les assiste et trois Sœurs de Saint-Joseph qui les soignent. Mgr Kohè: envoie des Soeurs indigènes prendre leur place avec les PP. Lamoisc et Kieffer. A Dakar, un Père et quatre Sœurs de l'Immaculée-Conception sont enlevés. Le P. Duby les remplace au chevet des mourants. L'année suivante (18G7} c'est sur Saint-Louis que s'abat l'épidémie. 3oo militaires sont à l'hôpital; il en meurt de i5 à 20 par jour. En septembre le chilTre des décès s'élève à 3oo, civils et militaires. Quatre Pères sont nuit et jour auprès des moribonds; bientôt un seul, le P. Guérin, reste pour enterrer les autres. Sur 20 Sœurs de Saint- Joseph, 7 succombent ; sur les 9 Frères de Lamennais, qui ont fermé leurs écoles pour assister les fiévreux, 8 sont frappés h mort.

Après la fièvre jaune qui a fauché les Blancs, le choléra s'abat

128 LES MISSIONS CxVTHOLIQUES

sur les Noirs, ou plutôt sur les uns et sur les autres. Le 24 novembre 1868, il fait son apparition à Saint-Louis qui compte bientôt i5o à 160 victimes par jour, 5ooo en un mois. En 1869, le fléau passe en Gambie, puis le long de la côte et du fleuve Sénégal, jusqu'à Bakel, où il fait 800 victimes.

Un marabout, Amadou Sékou, profite de la terreur générale pour prêcher la « guerre sainte », assurant à tous les Noirs que quiconque se fera Musulman échappera à la mort, et tuant ceux qu'il no réussit pas à soulever contre la France. Le gouverneur du SénégaK Pinet-Laprade, meurt du choléra, puis les médecins, puis les Sœurs. Les missionnaires se multiplient sur tous les points, à Saint-Louis, à Corée, à Nianing, à Dakar, à Rufisque, à Saint-Benoît et à Saint- Michel, à Joal, à S^int-Joseph, àFadioute, àSainte>Marie-de-Gambie. Le chiffre officiel des morts en cette dernière localité, du i5 mai au i5 juin, est de i4jo.

La fièvre jaune revient au Sénégal en 1878, puis en 1880 et 1881, faisant partout les mêmes ravages et provoquant le même dévouement de la part de la Mission.

M. de Lanneau, qui a succédé comme gouverneur à M. Brière de risle, succombe le 4 août 1881 ; son aide de camp le suit bientôt^ puis les officiers et les domestiques. L'hôtel du Gouvernement est fermé comme une tombe qui se clôt sur des morts. M. Salaz, ministre protestant, meurt assisté des missionnaires catholiques.

La terrible maladie a reparu en 1900, et une de ses premières victimes a été Mgr Buléon, arrivé depuis six mois, suivi bientôt par huit de ses missionnaires, le P. Verrier à Dakar, les PP. Ferrérol et Déchaud enCasamance, le P. Amann à Bathurst; 3oo Européens sont frappés, mais pas un ne meurt sans l'assistance des missionnaires qui survivent.

LE SÉNfiGAL ET LA SÉNÉGAMDIE

h\ SUCCESSION BES VICAIBF.S APOSTOt.IQL'ES. LA CO^Qli^VrE UV SÉBÉGAL.

Après Mgr Duret, qui meurt le 29 décembre iSyS, vient son compatriote Mgr Duboin (1876-1883); puis, dans une succession trop rapide, Mgr Riehl (1884-1886), Mgr Picarda (1887-1889), Mgr Barthet (1889-1899), et Mgr Buléon (1899-1900), que vient de remplacer Mgr Kunemann (1901).

Maigre tout, la Mission se développe, en même temps que s'affermit et s'étend l'autorité française. Celle-ci prend son essor surtout à partir de 483^, jivcc le colonel Faidherbe, l'administiiitcur le plus remarquable France ait envoyé en ce pays depuis André BrOe, dont il va reprendre et exécuter les plans de colonisation dans les bassins du Sénégal et du Niger, jusqu'aux vastes régions du Soudan. Il commence par s'assurer le concours des missionnaires, qui ne lui est pas marchandé. Dakar, qu'ils ont fondé en 1847, (levicnt en 1857 possession française; ils cèdent leur établissement au Gouvernement, et l'on voit dès lors des aumôniers accompagner nos soldats dans leurs expéditions. Infatigable, Faidherbe soumet tour à tour les Maures Trarras, affranchit la navigation du fleuve, repousse vers le Niger les hordes d'EI-Hadji-Omar, puis se rabat sur le Cayor, cil Lat-Dior, de 1862 à 1886, tint en échec nos colonnes, qui durent mener contre ses bandes 14 expéditions. Tour à tour couronné par nous, banni et restauré, ennemi et alHé, Lat-Dior mourut héroïque-

ment dans le combat deDékéti, le 27 octobre 1886, après avoir connu toutes les formes de notre « Protectorat » .

Après les Ouolofs, les Sérères opposèrent à notre action une résistance qui vient à peine de finir. Ce fut par Joal que cette intéressante et forte tribu, jusqu'à ces derniers temps réfractaire à Tlslam, fut entamée. Cet ancien comptoir, situé sur la côte du Sine, à michemin entre le Cap Vert et Testuaire de la Gambie, avait vu tour à tour les drapeaux du Portugal et de la France, et reçu la visite, à de rares intervalles, d'aumôniers de Tune et l'autre nation. En 1784, l'abbé Coste mérita, au témoignage de l'auteur des Esquisses Sénégalaises^ l'abbé Boilat, d'être appelé « l'Apôtre de Joal ». Il se consacra tout entier à l'évangélisation des Sérères, apprit leur langue, bâtit une chapelle, forma des chantres pour relever la solennité des offices. C'était Nicolas Jouga, dont le fils, le P. Jouga, devait être un jour missionnaire du Saint-Esprit; c'étaient Lapolice, Papaille, Michel- Maria, qui se considéraient tout au moins comme « vicaires » du P. Coste et qui furent ses successeurs à la tète de la chrétienté. Le P. Coste mourut le 7 novembre 1784. Tout Joal le pleura. A défaut d'autres planches, on enleva la porte de sa case pour en faire un cercueil.

En 1846, l'abbé Boilat visita avec émotion le cimetière chrétien. Il compta 5o tombes que surmontaient des croix en fer et en bois. En dehors du cimetière, étaient les tombeaux des princes du Sine morts sans baptême; les toits de leurs cases abritent leurs sépultures. Le cimetière des Sérères fétichistes est dans la forêt : là aussi les tombes sont recouvertes des toits de la case, avec des coquillages et des fétiches.

Avec ce cimetière les fidèles de Joal avaient conservé leurs franchises, reconnues par le roi du Sine, et surtout leur titre de Chrétiens. Mais c'était tout. Nulle notion religieuse, plus de prières : les seuls vieillards cités plus haut savaient faire le signe de la croix. Michel-Maria débitait le Pater en un jargon ineffable. Ils avaient

repris toutes les superstitions du fétichisme, jusqu'à faire des libations à Tesprit mauvais au pied d'un vieux tronc de baobab, leur arbre sacré. Seulement ils rejetaient avec horreur la religion du Prophète, laquelle, à leurs yeux, avait surtout le tort de proscrire le sangara^ c'est-à-dire l'cau-de-vie.

Tels étaient les néophytes auxquels le P. Bessieux envoyait en 1848 les PP. Arragon et Gallaîs, avec le Fr. Claude. Reçus avec joie, ils furent invités à partir, dès qu'ils voulurent imposer un changement de vie. Avec l'autorisation du roi de Sine, ils parvinrent cependant à élever une chapelle sur le rivage, sous cette condition toutefois « que ses murs pourraient être traversés par les balles ». Ils s'y maintinrent, en dépit des sourdes menées de leurs « Chrétiens » et des exactions des Tiédos ou pillards, et tentèrent deux autres établissements, à Dyangol, au pays des Sérères-Nones, et à Mbour, dans le Baol. Le premier fut pillé et si bien que, deux ans après, il n'en restait plus, suivant l'expression de M. Boilat, « paille sur paille ». A Mbour, le grand chef écrivit au P. Bessieux, alors à Joal : (( 0 pirogue qui rases les flots, va dire à ce grand Prêtre que c'est assez de Joal. Mbour le réclame, Moundar le salue, Mbouday le salue, la forêt le salue, le village le salue. Sa figure nous a montré qu'il nous aime, et nous l'aimons; qu'il vienne; que son Dieu, que nous ne connaissons pas, nous le ramène!

« Pour tout le pays : Moundar Sâr. »

A cette invitation, les PP. Lamoise et Luisct, avec le Fr. Jean- Marie, vont, en 1849, f^ïi^^i' Saint-Pierre de Mbour. Ils descendent chez le père Tîéma, bon patriarche de la loi de nature. Les Sérères accourent en foule, Moundar à leur tête.

« Soyez les bienvenus!... Mais que nous apportez- vous? — La paix, le salut, le bonheur éterneL — Et pas de sangara? » — Et cinq seulement restent pour assister à la messe célébrée chez Tiéma.

Sans se déconcerter, les missionnaires se mettent à l'œuvre, bâtissent une chapelle, étudient la langue, et prêchent au moyen des

tableaux qu'ils avaient apportés. Parmi ces tableaux, le chef, toujours assidu, aime à retrouver l'image de la Sainte Vierge, a Manama, lui disait-il avec une piété sincère, Moundar te salue! »

Malheureusement, au moment où des dispositions vraiment consolantes se manifestaient parmi les Sérères, une épreuve épouvantable vint tout ruiner. En juin i85o, se rue inopinément sur la région du Baol et du Ndiéghem le féroce Fara-Kava, à la tête de ses 2000 Tiédos, incendiant et pillant pour le compte de ce même Damcl du Cayor qui avait déjà arrêté le P. Arragon et le Fr. Siméon, Le P. Lamoisc sort de Mbour pour désarmer le nouvel Attila. Mais, pendant que le missionnaire s'avance solennellement le long de son sentier, les Tiédos, répandus à travers la brousse, sont tombés sur le village, ont pillé la Mission, dévasté la chapelle, et le P. Poussot n'a eu que le temps de consommer les Saintes Espèces. On lui arrache des mains les vases sacrés qui seront brisés, puis transformés en bracelets et en pendants d'oreilles. Les ornements sont emportés pour servir de manteaux de parade. Le P. Poussot et le Fr. Armand, qui résistent, sont dépouillés tous deux et échappent à grand'-peîne à la mort.

Malgré les instances de Moundar, la Mission de Mbour ne put se relever de ses ruines.

Cependant Joal résista A l'ouragan. Le P. Gallais arma toute la Mission, et Fara-Kava passa à de plus faciles conquêtes. Les Sérères comprirent alors que les missionnaires leur apportaient des avantages aussi appréciables que le snngara. Aussi, quand le grand mara-

LE SÉNÉGAL ET LA SÉNÉGAMBIE bout El-Hadji-Omar tenta, à son tour, de les rallier à son empire, ils demeurèrent fidèles à la France. Faidherbc ne leur ménagea ni les félicitations, ni les récompenses, pas plus qu'il n'oublia de remercier les missionnaires, inspirateurs de ces bonnes dispositions.

A l'ombre du drapeau de la France, on put aussi bâtir une chapelle « dont les murs n'étaient point traversés par les balles ». Les jeunes gens ont le courage de saisir la « pierre-fétiche » du littoral pour la poser dans les fonda- .

tions. Un marabout, qui vient de lancer une chaloupe, veut qu'elle fasse son premier voyage gratuitement pour le transport des matériaux. Mgr Kobès, pour l'en récompenser, bénit solennellement le bateau. La bénédiction s'étend au marabout, qu'elle conquiert à la foi.

Pendant un demi-siècle, sauf de rares intermittences, le P. Lamoise travailla à créer et à étendre cette belle Mission de Joal. Aussi lorsque, le 2 mai 1897, il chanta son Te Deum jubilaire, au milieu d'un concours immense, sous l'antique baobab témoin de tous les événements antérieurs, le représentant de la France, M. Alsace, dans une allocution vibrante de foi et de patriotisme, aux applaudissements des tribus enthousiasmées, présenta « au nom de tous, au P. Lamoise et à tous les missionnaires, le tribut mdle fois mérité de la reconnaissance, doublée d'admiration, de l'Afrique et de la France ».

En même temps que la chrétienté de Joal, se développait près de là Saint-Joseph de Ngasobil, sous la vigoureuse direction du P. Riehl ; il fonde de nouveaux centres, et la parole de Dieu se répand dans les pays sérères des alentours, le Saloum, le Baol, le Xdiéghem. Mais nulle part elle n'est mieux reçue que dans le curieux îlot de Fadiout, au sud de Joal.

A l'embouchure d'une petite rivière salée, s'élève un banc de sable sur lequel se sont entassés 3ooo Sérères, dans des cases de terre et de paille serrées les unes contre les autres au point, souvent, de ne pas laisser passage à une poule. Sobres et laborieux, ils vivent de leur pêche, et aussi de quelques cultures sur les terres en face. Dès que les missionnaires se présentèrent à eux, ils les accueillirent avec joie; en 1880, Mgr Duboin leur fit bâtir une église qui, bientôt, devint trop étroite. Les Sœurs indigènes fondent une école. Des enfants et des jeunes gens, le mouvement est passé aux anciens; aujourd'hui Félan est général et Ton peut envisager comme prochain le jour où Tîle entière sera chrétienne.

Dakar et Rufisque. — Mgr Duboin avait établi sa résidence à Dakar en 1876, et c'est là que, désormais, se fixeront les Vicaires apostoliques, là aussi que s'établira la procure du Vicariat. Aussi voyons-nous, comme la ville elle-même, la Mission prendre une remarquable extension. Les écoles, avec les Frères de Ploërmel pour les garçons, les Sœurs de l'Immaculée-Conception pour les filles, les hôpitaux, les dispensaires, la construction de la cathédrale, et bientôt l'organisation d'une véritable paroisse chrétienne, en sont la marque certaine. Aussi verrons-nous, en janvier 1893, Mgr Barthet y convoquer un synode, le premier de l'Afrique occidentale, qui réunira 22 missionnaires et promulguera des Ordonnances préparées par le P. Pascal, approuvées par le Saint-Siège et devenues le code et la règle de conduite de la Mission.

En tête des fondations de Mgr Duboin, citons celle qui se ratta-

che au vieux comptoir de Rufisque (du portugais Rio frcsco, Bivière fraîche, ainsi appelé, sans doute parce qu'il n'y a là qu'un marais tiède et saumàtre, et pas de rivière). La rade est mauvaise, mais Rufisque est le point d'aboutissement des caravanes chargées d'arachides et de cuirs bruts; c'est là que convergent les routes du Cayor, du Baol et du pays sérère, et c'est aussi de cet endroit que part le chemin de fer de l'Intérieur et du Soudan. Aussi Rufisque est-il devenu rapidement une ville presque européenne, avec une population de plus de lo ooo âmes, des maisons en pierre, des rues tirées au cordeau et éclairées à l'électricité.

Du xvi' au XIX* siècle on y a vu passer de nombreux missionnaires. Dès la fondation de Dakar leurs visites sont périodiques, mais ce n'est qu'en 1878 que la paroisse y a été régulièrement constituée. Les agissements maçonniques essayèrent d'abord de tout entraver. Une

ligue de quelques « solidaires » se posa en face de la Mission. Aux écoles catholiques on opposa des laïcs mandés de France à grands frais, et qui bientôt durent repartir précipitamment, a II s'agit, disait le maire en i883, de faire brèche dans ce vieux rempart formé de toutes les intolérances et de toutes les superstitions, qui sépare du nôtre l'esprit de l'indigène au milieu duquel {sic) nous vivons.... 9 Le conseil municipal de 1889 supprima ces écoles; les Frères de Ploërmel ouvrirent des classes de jour et des cours du soir; les Sœurs, à côté de leurs écoles florissantes, eurent un dispensaire;

SEKECAUBIS

ir,6 LES MISSIONS CATHOLIQUES

un hôpital s'ouvrît, avec des salles spéciales pour les Européens, qui restent là en attendant qu'on les dirige sur les grands hôpitaux de Gorée ou de Dakar. Le Conseil général de la Colonie, en don de joyeux avènement, vota, en 1884, 4oooo francs à Mgr Hiehl, puis 3oooo, et la municipalité 5ooo.

Thiès et ses environs. — Cependant le chemin de fer de Saint- Louis à Dakar était commencé. Le P. Lossedat en bénit la première section, de Dakar à Rufisque, le 27 juillet i883; Mgr Riehl, la section de Saint-Louis à Mpal, le 22 janvier 1884 ; le P. Picarda, la ligne entière, le 6 juillet i885. » Avec tous les autres avantages qu'il apporte, avait dit Mgr Riehl, le chemin de fer ouvrira la voie aux missionnaires. » Et Thiès fut fondé, centre d'oeuvres et de Missions, sur un beau plateau que recouvrent de magnifiques caïlcédrats, près de la deuxième station, à 70 kilomètres de Dakar. De là, par la voie ferrée, on dessert les chrétientés grandissantes de Tivaouanc et de Mecké, sur la ligne; on rayonne sur les villages de Tialy, de Tiona, de Fandène, et jusqu'au pays des Diobas.

Le Gouvernement a favorisé cet essai de colonie agricole. En i88f), le P. Audren lui imprime un élan vigoureux. Bientôt un jardin potager fournit de beaux légumes que le train emporte vers Dakar et Saint-Louis, Rufisque et Gorée. Les arbres fruitiers d'Algérie et des Antilles sont introduits. La colonie entière bénéficie des pépinières et des travaux du P. Sébire sur les « Plantes utiles du Sénégal ». Le î8 octobre 1897, M. André Lebon, ministre des Colonies, est reçu à Thiès par la Mission catholique ayant Mgr Barthet à sa tète. « Je reconnais, dit-il, que les missionnaires sont vraiment les pionniers de la civilisation ; je les décore tous en la personne de leur évéque. » L'année suivante, M. Binger, directeur des affaires d'Afrique au ministère des Colonies, visitant aussi Thiès avec le Gouverneur du Sénégal, lui disait de soutenir la Mission de tout son pouvoir, « car elle donne un exemple à suivre ».

Près dé là, un surprenant fait d'armes vient d'ouvrir à l'Évangile le pays des Diobas, tribu féroce de 7000 âmes, qui n'a jamais connu le joug. L'un des gouverneurs du Sénégal eut l'étrange idée de donner le pays, réfractaire à l'Islam, au roi voisin Sanor, Musulman fanatique, à la seule condition qu'il en fit la conquête. Mais quand les conquérants se présentent, ils essuient une sanglante défaite, et dans leur détresse en appellent aux Français. En attendant, les missionnaires recueillent et soignent affectueusement tous les blessés. Grande stu- . péfactîon des Mahométans et des Diobas! — « Ceux-là ont sucé de meilleur lait que nous ! »

— disent les premiers ; — « ceuxlà, répètent les seconds, ont pour

UN POSTE DE HlSSlUa AU BÉsÉCIL

eux la vérité, et ils

sont bons ; qu'ils viennent donc chez nous rendre les Diobas bons comme eux ! » Cependant on fait avancer 5oo soldats. Le P. Lacombe, aumônier, est aperçu dans leurs rangs. — 0 Non, disent aussitôt les Diobas, nous ne nous battrons pas contre les Français. Père, réglez les conditions de notre soumission. » Et le Gouverneur eut le triste courage de leur imposer quand même le chef musulman qu'ils avaient battu et qui, au nom de Tautorité française, les rançonna indignement jusqu'au jour où l'on fut obligé de l'arrêter !

On imposa aux Diobas un autre sacrifice ; celui d'ouvrir dans le rempart épineux qui les avait protégés jusqu'alors, une voie à travers leur pays. De leurs fières répugnances le P. Jouan triompha : « Cette route vous apportera plus de justice, leur dit-il, avec la paix et la

158 LES MISSIONS CATHOLIÇUES

liberté. » Et en effet, le jour de l'inauguration de cette voie, M. Decazes, administrateur, provoqua et écouta leurs plaintes contre leurs chefs musulmans, qu'il révoqua, a Choisissez vous-mêmes vos chefs », leur dit-il alors. — a Nous voulons pour chef suprême des Diobas le P. Jouan, par qui nous recevons les bienfaits qu'il nous a promis, la justice et la paix », répondirent-ils.

Après Thiès furent fondées les Missions de Ndout (i8f)3) à /| lieues au nord de cette ville, puis celles de Guéréou et de Poponguiuc au nord et au sud du cap de Naze. Poponguine est même devenu, avec son sanctuaire de N.-D. de la Délivrande, un véritable lieu de pèlerinage. Le temps est bien changé où, 20 ans auparavant, Mgr Riehl et ie P. Strub étaient chassés de Tiafoura, au pays des Nones !

LE SOUDAN SËKËCALAIS

L'idée d'établir des voies de communication entre le Sénégal et le Niger, qu'il soupçonnait, appartient à André Brile. Faidherbe la reprit; Brièrc de l'Isle, avec le concours de Galliéni, et surtout de Borgnî s- Desbord es, la réalisa. Ce fut le 7 février i883 que ce dernier planta le drapeau français sur la rive du grand fleuve.

Mahmadou-Lamine, qui s'oppose à la création de notre voie ferrée, est défait et tué en 1887; Ségou, Nioro, puis Djenné tombent successivement en notre pouvoir. Cinq ans encore (1893-1898), un autre de nos irréconciliables ennemis, Samory, tiendra nos colonnes en alerte, jusqu'à ce que, repoussé par Combes, par Archinard, par Bonnier, il se laisse enfin prendre par le capitaine Gouraud, en 1898, pour aller mourir en exil à Ndjolé (Ogoiié), en 1900.

En 1893, des canonnières françaises naviguent sur le Haut-Niger; en iUrj/i, Tombouclou est entre nos mains, le Soudan est à la France....

Or, dès 18^8, M. Baudin, commissaire général de la République au Sénégal, écrivait au P. Monet, Supérieur général duSt-Espril ; a J'ai reçu des ambassadeurs de Ségmj, le plus grand centre commercial de lAfriciuc. La route de ce pays va nous ôlre ouverte; nos missionnaires pourront, snns doute, s'y répandre — »

Oui, nos missionnaires s'yrépandront, mais là, comme en beaucoup de contrées, ce ne sera pas sans d'énormes difficultés.

En i85o, nous trouvons le P. Arlabosse à Bakel, l'un de nos plus anciens comptoirs du Haut-Fleuve, où viennent se réunir les produits de toute nature, mil, arachides, or, gommes, peaux, plumes, etc., qu'on appelait autrefois les produits du « pays de Galam s. Un des premiers jours après son arrivée, il cherchait sur la rive droite du fleuve un site favorable à la Mission, lorsqu'il se trouva tout à coup en face de quatre lions qui le saluèrent d'un formidable rugissement. « Quatre lions, se dit-il, quatre balles dans mon fusil, et Dieu fera le reste! » Sans attendre les balles, les lions disparurent.

Mais, plus redoutables que les fauves, les fièvres emportèrent bientôt le P. Arlabosse et le P. Dréano. Survint ensuite une crue sans exemple du Sénégal, qui détruisit la Mission. Celle-ci avait duré 4 ans (i85o-i8.)'(), et dissipé nombre de préjugés. Mais les Musulmans ne purent être entamés. A tous les enseignements des missionnaires, ils répondaient: « Nous verrons cela au Jugement dernier! » C'est encore ce qu'ils répondent.

La Mission du Soudan est reprise en décembre 1888, sur l'invitation pressante du colonel Archinard. Six Pères s'établissent à Kita, centre d'une importante agglomération de Malinkés, à l'extrême limite du bassin du Sénégal et à i3oo kilomètres de Saint-Louis, puis à Bangassi et à Makadiambougou, chez les Malinkés et les Bambaras, dont ils possèdent la langue. Ces tribus sont fétichistes, mais ont conservé la croyance en un Dieu unique et personnel, souverain juge des hommes après la mort. Les sanctions dans une autre vie sont basées sur une métempsycose assez grossière. Ils ont tous au cœur la haine du Mahométisme « qui, disent-ils, ne leur a fait que du mal ». Dans ces dispositions, ils prêtent volontiers l'oreille à l'Evangile, et se groupent nombreux aux catéchismes et aux offices divins. A l'intérieur de la Mission, on élève les enfants des chefs, et l'on constitue une œuvre spéciale pour les jeunes esclaves rachetés avec les subventions de l'Œuvre anti-esclavagiste de Paris. A côté de l'école s'ouvre l'atelier pour les métiers, les champs sont cultivés, le jardinage fournit des légumes à la garnison et à la colonie européenne.

Au bout d'un an, i4 catéchumènes étaient baptisés solennellement au milieu d'une énorme affluence d'indigènes, l'administration militaire avec Archinard, Bonnier, Trentinian, continuant à se montrer favorable. Mais le climat se faisait durement sentir, et en 12 ans i4 missionnaires succombaient. Rien cependant n'a triomphé de leur énergie, et plusieurs même ont su joindre ù leur apostolat la composition d'ouvrages de valeur sur les langues indigènes. Citons seulement les travaux du P. Montel sur le bambara, et ceux du P. Abiven sur le malinké.

A ii4o kilomètres de Saint-Louis, et à 120 au-dessus de Bakel, Rayes a été choisi dès l'origine comme lieu de débarquement des grands vapeurs et comme point de départ de la voie ferrée qui doit relier le Sénégal au Niger, par Bafoulabé, Kita et Bammako. La ville commerçante, assise sur le (Icuve, est dominée par un beau plateau où siège l'Administration. C'est là aussi qu'a été établi l'hôpital, des-

LE SÉNÉGAL ET LA SÉNÉGAMBIE Ul

servi par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny depuis i8<)3. L'année précédente, le P. Abiven avait déjà fondé la Mission, qui se trouve être naturellement la Procure du Soudan. On n'avait pas d'église. En 1899, le général de Trentinîan, avisant un bâtiment qui avait servi de blockhaus, le fait percer de portes et de fenêtres ogivales, y joint un portail du même style, des voûte?, un carrelage, des peintures, et en fait presque un monument.

Les enfants, tout en demeurant à la Mission, où on leur fait l'école et le catéchisme, s'en vont dans les ateliers de l'artillerie et du génie apprendre des métiers divers qui leur permettent de remplacer les ouvriersouolofs, dont les prétentions devenaient intolérables.

A la suite d'un rapport de Mgr lîarthet sur l'œuvre du rachat des esclaves à Kita, le cardinal Ledochowski, Préfet delà Propagande, lui alloua une somme de 3oooo francs pour établir une œuvre semblable à Kayes. On choisit pour cette fonda- ."liSKirisi ms

tion, au village de Dinguira, un bel emplacement de /(u hectares sur les rives du Sénégal, à ,'|3 kilomètres au delà de Rayes. La Station, commencée en i8<)3 par le P. Bouges, compte, en 1900. 1 16 enfants rachetés, de l'un et l'autre sexe. Les filles sont confiées depuis i8c)G à 3 Sœurs de Saint-Joseph de Cluny.

Ainsi la Mission donne des mariages chrétiens, la famille chrétienne, le village chrétien. Parmi les jeunes gens, les uns sont envoyés à Kayes pour apprendre un métier, les autres appliqués à la culture, et les mieux doués sont spécialement formés pour servir

m LES MISSIONS CATHOLIQUES

de catéchistes dans les villages environnants ; à leur tête est déjà le

fils du chef du village.

En résumé, la Mission du Soudan donne de véritables espérances. Elle ouvre la porte, en tout cas, sur des pays immenses qui comprennent tout le bassin du Haut-Niger, et où vivent des populations très denses et très intéressantes qu'on désespérait d'atteindre il y a peu d'années.

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