MISSION DE LIBÉRIA
Les idées d'affranchissement et de liberté semées à profusion dans les Etats américains par la guerre de l'Indépendance, la proclamation des Droits de l'homme en 1789, le livre de Clarkson sur les colonies nègres d'Afrique, le premier essai de ces colonies tenté par les Anglais à Sierra Leone, l'interdiction de tout trafic d'esclaves stipulée dans les traités de i8i4 et de 181 5, l'état précaire des deux millions d'hommes de couleur épars sur les Etats de l'Union, enfin la faveur des présidents Jefferson (ï 810) et surtout Monroë (18 17- 1820), furent autant de causes qui donnèrent naissance en 1817 à la Société américaine de Colonisation^ dont le principal promoteur fut Elias Caldwell. De 1820 à 1823, divers groupes de colons s'embarquent pour l'Afrique, et, après des arrêts infructueux sur les terres de Sierra Leone et dans l'île de Sherbro, à l'instigation du gou-
verneur anglais, sir W. Mac Carthy, qui leur « conseillait » de s'établir « plus loin », une première colonie est fondée dans la baie de Mesurado, à Tembouchure de la rivière Saint-Paul. La capitale s'appela Monrovia, du nom du président Monroë. Le soin de cette première colonie, comme pour celle de Mississîpi, qui s'établit en i83G dans les mêmes parages, était confié à des missionnaires protestants. Les Catholiques du Maryland, sous l'impulsion de lord Baltimore, fondèrent à leur tour (i83i-i833), au cap des Palmes, avec le D' Hall pour chef, la colonie du Maryland en Libérie, qui demeura distincte de celle de Monrovia jusqu'en i856.
Mais pour ces colons du Maryland, comme aussi pour les quelques Catholiques des autres colonies, il fallait des missionnaires. Le deuxième concile de Baltimore, tenu en octobre i833, s'en préoccupa. Par son canon VI, il demande que, « dans le but d'assurer le salut des Noirs qui émigrent de ces régions dans la Libéria, cette Mission soit confiée par le Saint Siège aux Pères de la Compagnie de Jésus )).
Les démarches de la S. C. de la Propagande auprès de la Compagnie n'ayant pas abouti, Mgr Kenrick, de Philadelphie, y envoya son vicaire général, M. Edward Barron, dont nous avons raconté plus haut les démarches et les travaux, suivis de la mort prématurée des sept premiers missionnaires.
Le pays, dès 1847, s'était érigé en Etat indépendant, avec un président, deux Chambres, 5 ministres secrétaires d'Etat, 5 régiments de milice, et la devise : « The love of Liberty brought us
hère! »
La population totale serait de 718000 habitants, dont 18000 émigrés d'Amérique et leurs descendants, et 700000 appartenant aux diverses tribus indigènes. Plusieurs d'entre celles-ci sont intéressantes, en premier lieu, les Vais, seule tribu noire qui possède une écriture propre. Cette écriture est syllabique, chaque caractère ayant la valeur d'une syllabe; elle n'a aucune analogie avec les écritures
171 LES MISSIONS CATHOLIQUKS
usitées en Afrique — arabe, éthiopienne, latine. — On écrit de droite à gauche. Contrairement à ce qu'affirme l'Américain Forbes, les Vaïs possédaient cette écriture bien avant le xix* siècle. Les Vais sont païens, et forment la digue qui, de ce côté, arrête l'Islam envahisseur.
A l'intérieur se déploient les Mandingues, peuplade de trafiquants et disciples de Mahomet.
Les Krous (Krao), qui habitent au Sud-Est une côte de 35o kilomètres de développement, sont robustes, courageux et fidèles. Aussi les recberche-t-on pour former les équipages des navires, et pour travailler dans les colonies voisines, jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. En i885, une partie de cette tribu se plaça sous le protectorat français, et tout le territoire à l'est du Cavally forme la frontière Est, qui sépare la Libérie des possessions françaises.
Le sol est d'une étonnante fertilité. Tous les produits des tropiques y réussissent, mais surtout le café, qui y pousse à l'état libre dans les forêts et donne des récolles abondantes. Aussi l'a-t-on acclimaté au Brésil, dans les Antilles, à Ccylan et jusqu'en Océanie. Les forêts vierges, immenses, recèlent des bois de teinture et d'essences diverses, le caoutchouc en quantité. Enfin les rivières, qui sont nombreuses, charrient de l'or. C'est à l'embouchure de l'uned'elles, le Grand Sesters, que les Normands du xiv" siècle avaient leur établissement de Paris; près de là aussi se trouvait Petit- Dieppe.
Le 23 février 1884,
PP. Blanchet et Lorbor
jettent les fondements de la
nouvelle Mission catholique à
Monrovia, sous le vocable de la Nativité de Mario. Le président de la République, M Johnston, le maire et toute la population accueillirent très bien les missionnaires. Par contre, les ministres des diverses sectes protestantes firent rage pour obtenir l'expulsion de ces « idolâtres, qui méprisaient Jésus-Christ et sa Bible, et adoraient Marie ». M. Johnston laissa passer Forage, et, scandale suprême, il vint même assister aux offices catholiques. L'excommunication fut alors prononcée contre toute famille dont un membre se ferait Catholique, ou seulement enverrait ses enfants aux écoles de la Mission et aux catéchismes. Les Pères furent suivis dans toutes leurs sorties, et la maison dont ils franchissaient le seuil était dénoncée. Ils ouvrirent néanmoins leur chapelle et y célébrèrent les saints offices dès le premier dimanche qui suivit leur débarquement. Il y eut ce jour-là 35 assistants, dont deux seulement étaient Catholiques. Le nombre de ces derniers ne tarda pas à augmenter : on en comptait 5o Tannée suivante. Un « Révérend » qui avait pu se procurer un de nos livres de prières, n'y trouva rien, à sa grande stupéfaction, que de fort édifiant, et il en fit les « délices de son âme ».
En i885, la Mission reçoit du renfort : le P. Bourzeix et quelques autres. Elle ouvre une école de garçons, qui s'emplit dès le premier jour. Malheureusement le Frère qui la tenait mourut en avril de la même année, et le P. Lorber, miné par les fièvres, dut se retirer peu après.
Les missionnaires s'efforcèrent de s'étendre hors de la ville. Un terrain de 4o hectares leur fut donné par le président dans les hauts de la rivière Saint-Paul qui coule à Monrovia, pour des écoles agricoles et professionnelles.
A l'extrémité nord de la ville est le grand village de Krowtovvn, ainsi appelé des Krows ou Krous qui l'ont établi. Une chapelle y fut érigée au milieu de la place publique. La dédicace s'en fit en grande solennité le iG novembre 1884, au milieu d'un concours immense. Un Frère s'y rendait deux fois la semaine pour l'école. Le P. Bourzeix
se met résolument à Tétude de la langue; il compose un catéchisme et des cantiques. Plus tard il publiait en France une fort intéressante histoire de Libéria.... Mais voilà que la maladie l'emporte en 1886, et, depuis, ce pays n'a plus été visité que par intervalles par les missionnaires de Sierra Leone. Quand pourra-t-on reprendre, d'une façon suivie, l'évangélisation de ces parages et surtout des tribus inexplorées de l'intérieur?
Ouvrages à consulter. — Villaut de Bellefond, Relation des côtes d'Afrique appelées Guinée^ Paris, 1669. — Walekexaer, Histoire générale des voyages^ Paris, 1827. — De Santarem, Chronico do discrobimento e conquista de Guiné, Paris, i8'|i. — Le P. Gh. GoMMENGiNGEB, Le Rio Pongo (les Missions catholiques, n®" 35i-5, 1876.) — AspE Fleur iMOXT, La Guinée française^ Conakry et les Rivières du Sud, Paris, 1900. — Claudius Madrolle, En Guinée, Paris, 1895.
Pour Sierra Leone: J. Matthews, A voyage to the River Sierra Leone on tlie coast ofA/rica, Londres, 1788, in-8. Il y a une traduction, Paris, an IV, in-i8. — II. IIecquard, Voyage dans l Afrique occidentale, Paris, i853. — Britische Annexion ncn an der Sierra Leone, Petermann*s, Mittheilungen, i883. — P. Barret, Sénégambie et Guinée, Paris, 1887. — J. Bonxat, La Côte de Guinée, l'Explorateur, n° 73-75, 1876. — Norton, A résidence at Sierra Leone, London, 18^19.
Pour Libéria : Le P. Bourzeix, La République de Libéria, Revue diplomatique, Paris, 1887. — W. Lugenbut, Sketches of Libéria, Washington, i85o. — Colonel Wauvermanx, Les prémices de l'œuvre d'émancipation africaine, Anvers, 1885. — Le Bulletin mensuel du Comité de l'Afrique française, etc..