DAHOMEY
Au xviii® siècle, le Dahomey comprenait trois monarchies dont les capitales étaient Whidah, Allada et Canna. Cette dernière était gouvernée par le roi Dâ (serpent).
Le royaume d'Allada primait les deux autres par son étendue, le nombre de ses habitants et la richesse de son territoire. A la mort de son roi, ses trois fils, avides de régner, se firent la guerre, et la fortune favorisa le plus jeune. L'aîné prit la fuite vers le littoral, et le deuxième se réfugia auprès du roi de Canna, qui Taccueillit en prince et lui fit don d'une partie de ses Etats. Cette générosité ne put le satisfaire : ce Prince d'Allada, lui fit dire un jour le roi de Canna fatigué de ses obsessions, tu es un ingrat et ton intention est de bâtir tes cases jusque sur mon ventre. » C'était là en effet le projet de l'aventurier. Dès qu'il se sentit assez fort, il attaqua son bienfaiteur à l'improviste, le fit prisonnier et le jeta tout vivant dans une fosse creusée au centre de ses terres. On la nomma Agbomey. Comme le malheureux roi l'avait pressenti, son ventre fut la première assise d'un palais qui porta le nom de Dà-homey (ventre de Dà), lequel a passé à toute la contrée.
Enflé de ses succès, l'usurpateur voulut avoir les richesses, les fusils, la poudre et les eaux-de-vie du roi de Whidah. A la tête de son armée aguerrie il eut facilement raison de la bande de pillards qui occupaient le littoral, et le royaume du Dahomey se trouva ainsi définitivement constitué.
Son gouvernement était une monarchie héréditaire et despotique, tempérée uniquement par les anciens usages et l'influence des féticheurs qui savaient, à l'occasion, se faire obéir du terrible monarque. Les sujets les plus élevés dans l'ordre hiérarchique n'étaient
devant le souverain que ses premiers esclaves dont il pouvait d'un signe faire tomber la tête. Dire du mal du roi était un crime puni de mort. Le premier de tous les dignitaires était le cuisinier en chef; car, à Taide du poison, il lui était facile de se défaire de son maître. Au-dessous de lui et à côté du trône, étaient une douzaine de poètes occupés à chanter la gloire du monarque, la force de ses armées et la noblesse de ses ancêtres, avec accompagnement de musique tapageuse et de gestes grotesques. En un mot, un despote maître de la vie de ses sujets, adulé bassement par des chanteurs à gages, tremblant devant son cuisinier et une bande de féticheurs : tel était le gouvernement du Dahomey.
Le fétichisme africain cache, sous son extérieur grossier et sous ses légendes décousues, un enchaînement de doctrines assez bien suivies et tout un système religieux où le spiritualisme tient la plus grande place. « Ses doctrines offrent une assez grande analogie avec celles du paganisme antique, dit le P. Baudin, et il n'est pas difficile de reconnaître, sous leurs appellations dahoméennes. Mars, Neptune, Mercure et Priape. On y retrouve même des souvenirs de la mythologie égyptienne. Peut-être y a-t-il là quelque indice de l'origine de ces peuplades barbares; car l'ensemble de leurs traditions, ainsi que quelques-unes de leurs coutumes, apparaissent comme une réminiscence de la civilisation de l'antique Egypte, dont elles auraient conservé, au milieu de leur décadence, une idée vague et incomplète. »
Le culte du fétichisme, dont le Dahomey semble être le dernier repaire, a pour premier représentant le grand Féticheur, qui est en quelque sorte le chef d'une véritable armée de jongleurs, dispersés dans les villes et les villages. Les femmes peuvent faire partie de cette association religieuse, qui parle une langue spéciale, complètement différente de la langue nationale.
Le fétichisme considère tout reptile comme une divinité et lui rend un culte spécial. Un noir rencontre-t-il un serpent, aussitôt
il se prosterne devant lui, lui adresse ses hommages en se frottant les mains, s'en approche avec respect et le saisit délicatement pour le porter au temple, sa demeure sacrée. Le boa constrictor a les honneurs souverains; c'est le protecteur du pays, aussi est-il traité en grand seigneur. Dans plusieurs localités, il a sa case à lui et plusieurs nègres attachés à son service, parmi lesquels un médecin spécialement chargé de veiller à Theureuse issue de ses pénibles digestions. Pendant longtemps, une fois chaque année, il était promené en grande pompe dans les rues de Whidah. Ce jour-là, il était défendu, sous peine de mort, de sortir de sa maison, et même d'en ouvrir les portes et les fenêtres. Avant d'arracher de son temple l'animal sacré, les féticheurs le gorgeaient de viandes. Quand il était repu, le plus digne d'entre eux se prosternait devant lui, le soulevait de terre avec des précautions infinies et le plaçait comme une masse inerte dans un hamac. Aussitôt les chants retentissaient de toutes parts, le cortège se formait et parcourait les rues de Whidah, qui ressemblait à une vaste nécropole hantée par un spectre hideux. Dès que le monstre commençait à sortir de son inertie, on s'empressait de le reporter dans son temple, de peur sans doute de quelque accident.
Le Protestantisme s'implante surtout dans les villes maritimes et le long des côtes. Dans l'intérieur, jusqu'aux frontières du Soudan, l'Islamisme se dresse comme une barrière contre laquelle viennent échouer toutes les tentatives d'apostolat. Depuis un siècle, il a fait de sensibles progrès, surtout du côté du Niger, où des villes entières ont été converties par les marabouts.
A la fois prêtres et maîtres d'école, d'une gravité affectée dans leurs vêtements amples, les marabouts n'ont aucune difficulté à faire admettre à ces esprits simples une doctrine supérieure au fétichisme et une morale si indulgente à la nature. Le Coran interdit bien l'usage des boissons alcooliques; mais la feuille qui porte cette défense est déchirée, de sorte que le nègre mahométan greffe
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ses croyances disparates sui- ses anciennes superstitions, et de 'cet amalgame est sorti un culte hideux qui forme la religion dominante du centre de l'Afrique. Ce sont des milliers d'àmes vivant dans la confusion de tous les désordres; c'est l'homme pillant son voisin plus faible; c'est la femme avilie, dégradée, s'estimant ce qu'on l'estime, c'est-à-dire : rien.
La famille, dans le vrai sens du mot, n'existe pas au Dahomey. Le père connaît à peine ses enfants et la mère ne s'en occupe que jusqu'à ce qu'ils puissent pourvoir eux-mêmes à leur nourriture.
Les funérailles sont l'occasion de réjouissances publiques. Dès qu'un Noir a rendu le dernier soupir, parents, amis, voisina accourent en foule dans sa case, pour chasser de son corps le mauvais génie par des cris déchirants et une musique étourdissante. Bientôt les flacons d'eau-de-vie circulent, et alors commence une sarabande infernale, agrémentée de cris et de hurlements féroces. La sépulture a lieu le jour suivant. On creuse une fosse au centre de la case, dans laquelle on descend le défunt, revêtu de son plus beau pagne, et avec lui une provision d'eau-de-vie , qui lui servira de viatique pour le grand voyage.
Une particularité bien curieuse du Dahomey, c'étaient les amazones, cette armée de femmes que nos armes ont enfin fait disparaître. On fait remonter son origine en 1728. Mais c'est Guezo qui, il y a quelques années, donna au corps tout son prestige, en l'élevant au-dessus de l'armée masculine. Le P. Borghéro, pendant
son séjour à Agboniey (1861), fut témoin de la discipline qui présidait à leurs manœuvres et de leur sauvage énergie. Voici ce qu'il raconte d'un assaut simulé exécuté par toutes les amazones, et auquel le roi l'avait fait assister. « Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de terre, mais de faisceaux d'épines très piquantes, long de 4ûo mètres, large de six et haut de deux. A quarante pas plus loin et parallèllement au talus, se dressait la charpente d'une maison d'égale longueur avec cinq mètres de largeur et autant d'élévation. Les deux versants de la toiture étaient couverts d'une épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au delà de cette étrange maison, venait une rangée de cabanes. L'ensemble simulait une ville fortifiée qu'il s'agissait d'enlever d'assaut. Les guerrières, pieds nus, devaient monter sur le talus qui figurait les courtines, descendre dans l'espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par l'ennemi, elles devaient au troisième assaut remporter la victoire, et, comme gage de succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque.
« Toutes sont au poste, en attitude de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. Le roi se lève, va se placer en tète des colonnes qu'il harangue de paroles enflammées. Au signal donné, elles se précipitent avec une furie indescriptible sur le talus d'épines, en redescendent comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la charge : le tout avec une telle précipitation que l'on a de la peine à les suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions d'épines avec la même facilité qu'une danseuse voltige sur un parquet; et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés des cactus. »
Nos premiers établissements et nos premiers droits sur le littoral du Dahomey remontent aux années i85i, 1868, 1878. Un moment l'on espéra pouvoir pénétrer dans l'intérieur par les seuls
moyens pacifiques. Mais bientôt il devint évident qu'on ne briserait que par les armes la tyrannie sanguinaire de Behanzin, et notre intérêt aussi bien que le souci d'arrêter les ravages, les razzias d'esclaves, les sacrifices humains de ce monstre, nous obligèrent aux expéditions de 1870 (commandant Terrillon) et 1892 (général Dodds) qui nous valurent enfin la possession du Dahomey, si bien organisé depuis par M. Ballot- Telle qu'elle est aujourd'hui, la colonie du Dahomey s'étend sur la Côte des Esclaves, entre le La- >|M^ gos anglais à l'Est, et le Togo allemand à l'Ouest, depuis le o''4 l'Ouest, jusqu'au o''26' Est de Paris, sur une étendue d'environ laS kilomètres, et en latitude depuis le 6*14 vr. fohge « whid*»
jusqu'au 9°. Sa superficie, depuis la dernière annexion, en 1900, de Say et Nebba, est de 180 kilom. carrés, et sa population d'environ i million d'habitants.
La colonie se divise en deux parties distinctes : les territoires annexes de Grand-Popo, d'Agoué, de Whidah, de Kotonou, et d'Abomey-Calavi ; et les territoires protégés qui comprennent les royaumes de Porto-Novo, d'Allada, d'Abomey, la République des Ouatchis et celle des Ouéré-Kétou.
La capitale est Porto-Novo, une ville de 5oooo habitants. Les autres principales villes sont Grand-Popo, Kotonou, Whidah, Abomcy (i5ooo hab.), à 1 12 kilomètres dans l'intérieur, l'ancienne capitale du Dahomey, Allada, Agoué, Nlkki et Say sur le Niger.
La température sur la cote est très peu variable et d'une
moyenne de 3o\ Il y a quatre saisons : grandes pluies du i5 mars au i5 juin, petites pluies jusqu'au i5 août, petite saison sèche jusqu'au i5 novembre, grande saison sèche jusqu'au i5 mars. L'atmosphère y est lourde et l'humidité constante. Les fièvres paludéennes y sont nombreuses et dangereuses. Dans le Nord, l'air est sec et les écarts de température atteignent jusqu'à 20** en un jour.
La végétation est très puissante. On y récolte du maïs, des patates, des bananes, du café, du cacao; il y a de grandes forêts de palmiers — l'arbre par excellence du Dahomey — dont on extrait l'huile de palme (32 kilogrammes en moyenne par arbre), l'arbre à beurre, le cocotier, le baobab, etc. Le minerai de fer est abondant, mais non exploité, non plus que les autres richesses minérales.
Le mouvement commercial de la colonie a élé en 1900 de 18950000 francs d'importations, et de i^Sooooo francs d'exportations, donnant un total de 28230000 francs.
Il n'y a que fort peu de routes dans l'intérieur, et les transports s'y font encore par caravanes de porteurs. On a commencé la construction d'un premier tronçon du chemin de fer de Kotonou au Niger, et achevé une ligne télégraphique entre Kotonou, Abomey, le Niger et le Sénégal. Sur la côte on se sert de navires à vapeur, et de pirogues sur les lagunes et les rivières. Le port de Kotonou, depuis l'établissement de son wharf, devient de plus en plus fréquenté, mais nulle part la barre n'est aussi dure que sur les côtes du Dalîomev.
Le Vicariat apostolique du Dahomey comprend 9 Stations, parmi lesquelles celles de Porto-Novo, Agoué, Whidali, Athiémé, Abomey, Calavy, Zagnanado et Kétou.
Porto-Novo est une des villes les plus importantes du Dahomey, remarquable surtout par ce fait que, nulle part ailleurs, sur la Côte des Esclaves, le contraste entre la barbarie et la civilisation n'apparaît plus saisissant. 11 y a comme deux villes : la ville païenne et fétichiste et la ville catholique et religieuse ; l'une avec ses rues
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tortueuses et sales où pullulent des nègres déguenillés, l'autre dans une situation saine et élevée, avec des constructions à l'européenne, des écoles, un hôpital, une maison de la Mission et une belle église aux vitraux coloriés.
Ce fut en 1864 que les premiers missionnaires abordèrent à Porto-Novo. Sur les instances du Gouvernement français, un vaste terrain leur avait été concédé par le roi du pays. Cette concession englobait l'extrémité d'un bois sacré, résidence du terrible dieu Chango, maître du tonnerre. Ce bois était le théâtre de pratiques infâmes et sanglantes. Le culte de la croix allait y remplacer celui du démon.
Ce ne fut pas sans résistances ni difficultés. Les ouvriers craintifs et superstitieux osaient à peine toucher aux arbres sacrés.
Souvent le grand féticheur, écumant de rage et les yeux injectés de sang, sortait de sa case en appelant le feu du ciel sur
les profanateurs. Les prétresses, véritables furies, attaquaient les travailleurs épouvantés. Une foule considérable entourait le chantier dans Tatlente fébrile du dénouement. Il ne tarda guère. Tous les arbres tombèrent successivement sans qu'aucun des sacrilèges fût foudroyé; les spectateurs en furent vivement frappés et les féticheurs couverts de confusion.
Aujourd'hui la Mission de Porto-Novo est très florissante. Ses écoles, qui pendant longtemps avaient végété, par suite de la rivalité des Protestants et de la terreur qu'inspiraient les féticheurs, ont pris
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un grand développement, depuis surtout l'établissement de notre protectorat. Le fétichisme perd tous les jours de son crédit et tout fait prévoir que, dans un avenir prochain, la population de Porlo- Novo sera entièrement catholique.
La ville d'Agoué compte 9000 habitants. Une Mission y fut établie en 1874. Mais longtemps les missionnaires ont eu à y lutter contre la profonde ignorance de tous et le désordre de quelques anciens esclaves venus du Brésil, qui mêlaient aux croyances chrétiennes les pratiques du fétichisme.
La régénération vint, comme toujours, par les écoles et par les enfants. Agoué possède aujourd'hui une église fréquentée par 2000 Catholiques, deux écoles et deux dispensaires dirigés, l'un par les missionnaires et l'autre par les Sœurs. Ces deux derniers établissements surtout leur permettent d'exercer une heureuse influence sur la population.
Port principal du Dahomey, Whidah est Làtie dans une grande ilc formée par les canaux et la lagune maritime. C'est une ville très . ancienne et célèbre par le commerce d'esclaves qu'on y faisait autrefois. Actuellement elle compte près de 20000 habitants. Son importance lui vient de sa situation près du littoral et des lagunes qui coupent son territoire et constituent les routes naturelles du pays. Rien n'est plus riant que son aspect. On dirait une vaste agglomération de ruches d'abeilles disséminées de la façon la plus irrégulière au milieu des arbres et de la verdure.
C'est de l'année 16G0 que date le premier essai de Mission sur ce rivage africain. Deux Religieux de l'Ordre de Saint-François y furent appelés par les résidents de notre nation. Leur zèle paraissait
devoir être couronné de succès. Le roi converti allait recevoir le baptême avec une partie de son peuple, lorsque les traitants protestants, Anglais pour la plupart, effrayés de la double influence catholique et française, excitèrent les féticheurs contre le roi et les missionnaires. L'un fut empoisonné et les autres contraints de partir. En 1 674 , le dominicain Gonsalvez, venu d'Assinie pour relever la Mission, rencontra, avec ses deux compagnons, les mêmes obstacles. Ils moururent empoisonnés. En 1699, un Religieux augustin de Tîle de Saint-Thomas fit une nouvelle tentative. Reçu poliment par le roi, il dut bientôt rembarquer pour échapper au poison. Depuis lors, la Mission du golfe du Bénin resta abandonnée jusqu'en 1860, époque à laquelle arrivèrent les PP. Borghero et Fernandez, de la Société des Missions africaines.
Athiémé, Abomey-Calavi et Zagnanado sont des Stations dont l'origine remonte seulement à quelques années. Cette dernière, fondée en 1896, possède un orphelinat où on recueille et instruit près de 200 enfants.
Rétou et Péréré, détachées du Bénin, appartiennent aujourd'hui au Vicariat du Dahomey. La première, qui possède une chapelle et une école, fut fondée en 1896, à environ 100 kilomètres de la côte, et la seconde à 35o kilomètres, dans une des villes les plus importantes du royaume de Nikkî, sur la demande et grâce au généreux concours de M. Ballot, ancien gouverneur du Dahomey.
La Mission du Dahomey compte actuellement 9 Stations, 33 Pères, 3 Frères, 23 Sœurs, 7500 Catholiques et i5 écoles avec i485 élèves, dont io55 garçons et 43o filles.