LA RECONNAISSANCE ET LA CONQUÊTE DU NIGER
Le Niger, qui reçoit des populations riveraines divers noms, a été connu d'Hérodote, qui le confondait avec le Nil. Pline l'appelle le (( Nigris », vu qu'il arrose les terres des « Nigrites ». Les géographes arabes, changeant son cours pour le faire verser d'Occident en Orient, lui ont donné le nom de Nil des Esclaves {Nil-el-Abib). Au wii*" siècle, le P. Labat Fidentifiait encore avec le Sénégal, dont la Gambie aurait formé une des bouches principales.
Cependant les Maures commerçants, dont les caravanes traversaient le Sahara, persistaient à affirmer qu'il y avait, par delà le Sénégal, « un autre grand fleuve roulant de grandes eaux ». L'Association Africaine de Londres, en 1787, voulut en avoir le cœur net, et dépêcha d'abord Houghton (1790), puis Mongo Park, jeune médecin écossais, à la découverte du fleuve mystérieux. Le premier périt; le second, dans son voyage de 1795- 1797, découvrit le Niger à Ségou, le 21 juillet 1796. (c Large comme la Tamise à Westminster, écrit-il, il étincelait des feux du soleil levant et roulait vers l'Orient ses flots majestueux. »
En i8o5, Mongo Park, avec un subside de i 260000 francs du Gouvernement anglais, entreprend un second voyage, plein de dangers et de péripéties : il périt aux passes de Boussa. En 1828, René
Caillé part du Rio Nuûez, aborde Djenné et remonte le Niger jusqu'à Tombouctou, où il réside quelques jours, le premier d'entre les Européens. En i863, MM. Mage et Quintin explorent le Haut-Niger, et ses sources — ce fameux caput Nigeri — sont fixées en 1879, par MM. Zweifel et Moustier, agents de la Maison Verminck, de Marseille.
Auparavant, en i83o, les frères Lander, partis de Badagry, atteignent le fleuve et le descendent jusqu'à la mer. A cette nouvelle, tout Londres s'émeut, d'amples subsides sont votés à Lander, qui reparaît les années suivantes (i832, i833, i834), pour explorer les différentes branches; avec lui, les frères Allen reconnaissent le Bénoué, l'affluent principal, qui forme une voie tout ouverte sur le Tchad. En 1841, l'anglais Trotter exécute la « Grande expédition du Niger », qui établit des comptoirs à Lokodja et Egga.
Plus tard viendront Mizon, Monteil et beaucoup d'autres, parmi lesquels Galliéni, Vallières, Piétri, Borgnis-Desbordes. Le drapeau français flotte sur le fleuve, le i" février i883. La canonnière \e Niger, avec le commandant Caron, parcourt le Haut-Fleuve, puis le Moyen, en 1887. Ce Moyen-Niger avait été exploré par l'Allemand Barth dès i854, de Kabaro jusqu'à Say. En 1895, le commandant Toutée franchit les rapides de Boussa, et, bientôt après, une mission, dirigée par le lieutenant de vaisseau Hourst, part de Tombouctou, descend le fleuve jusqu'à la mer, et en complète ainsi la reconnaissance.
Par la longueur de son cours (environ 4ooo kilomètres), le Niger est le troisième fleuve de l'Afrique. Sorti d'une petite colline de 800 mètres d'altitude, aux frontières de Sierra Leone et de Libéria, et, après un coude immense vers le Soudan, revenant à la mer au-dessous du Bénin, il a pu être comparé à « un serpent qui se mord la queue ».
Passant deux fois par les mêmes latitudes, il se trouve soumip au climat équatorial dans sa partie supérieure, et au climat tropical
dans Tautre partie de son cours ; il est coupé de rapides et de barrages rocheux jusqu'à Bamako et Koulikoro, s'étendant en un inextricable réseau de lacs et de canaux jusqu'à Tombouctou, large et tranquille jusqu'à Ansongo, obstrué de nouveau par de dangereux rapides jusqu'à Boussa, et enfin majestueux, calme et accessible à la grande batellerie jusqu'à la mer.
Aujourd'hui, plus des trois quarts du cours du Niger, depuis ses sources jusqu'à Ilo, appartiennent à la France. Le reste, c'est-à-dire le Bas-Niger, sauf nos deux comptoirs à l'embouchure du Forcados et à Badjibo-Arenberg, sont à l'Angleterre. Mais la navigation y est ouverte à tout pavillon.
Avant les Gouvernements, les Sociétés commerciales avaient essayé de s'emparer de la vallée du Bas-Niger. En 1786 et 1788, le capitaine Landolphe, au nom de la Compagnie française dJOwhyere et de Bénin^ avait acheté des deux rois de ces pays un territoire de 3o lieues de côté. Il y bâtit un fort qu'il arma de 3o pièces de canon. Le capitaine de Flotte, de la marine royale, y dressa le pavillon français pour la protection des intérêts commerciaux. En i84i, à la suite de la Great expédition de Trotter, les négociants de Liverpool, de Manchester et de Londres multiplient leurs comptoirs, et fondent, pour l'exploitation du Niger, la West African Company. D'autres Sociétés anglaises surgissent qui toutes, bientôt, se fusionnent en une seule, The National African Company^ au capital d'un million de livres sterling, pour écraser la concurrence française : c'était en 1880. Cette année-là, un ancien officier de tirailleurs algériens, le comte de Semelle, fonde, avec la Maison Desprez-Huchet, une société anonyme, au capital de 5ooooo francs, pour aller disputer aux Anglais le commerce et l'influence politique du Niger. Parti de Nantes le 20 avril sur sa goélette en acier Adamaoua^ armée de deux canons de montagne, il arrive à Brass en janvier 1881. Il organise là ses dépôts et ses magasins, loue la chaloupe à vapeur V Amélie^ remonte le fleuve, et fonde coup sur coup six comptoirs importants. Malheu-
reusement, il tombe malade en octobre, se rembarque pour la France et meurt en mer. La Compagnie double son capital, achète un second bateau, le Noupé^ et investit de la succession de M. de Semelle, le commandant Mattei. Le ministre de la Guerre lui donne toute autorisation, celui des Affaires Étrangères le nomme consul général de France. M. Mattei déploie une telle activité qu'en 3 ans le commerce français peut opposer aux 33 comptoirs anglais, 32 établissements des mieux achalandés. C'est alors que le commerce anglais se coalise, se fortifie de Tappui effectif du Pouvoir, comble de riches présents les chefs indigènes, harcèle la Compagnie française qui, abandonnée par le Gouvernement, se voit obligée de céder : en i884, elle vend pour trois millions ses comptoirs et son matériel à la Compagnie anglaise. En i886, une charte de S. M. Britannique vient couronner le triomphe de la Royal Chartered Niger Company^ qui devient dès lors la maîtresse souveraine, et trop souvent tyrannique, du Bas-Fleuve.
Seuls, après tant d'efforts et de sacrifices, selon la remarque d'un historien de ces tristes événements, M. d'Arminel, sont demeurés à leur poste les missionnaires français, les Pères des Missions africaines sur la rive droite, et les Pères du Saint-Esprit sur la rive gauche.