CHAPITRE X
VICARIAT APOSTOLIQUE DE l/oUBANGUI
Celte immense Mission, qui s'étend de la région du Stanley Pool au bord du Tchad et au bassin du Nil, a été détachée du Vicariat apostolique du Congo Français par un décret de la S. C. de la Propagande, du i4 octobre 1890. Elle en est séparée par la rivière Djoué, qui coule entre Brazzaville et Linzolo. Mgr Prosper Augouard en fut nommé Vicaire apostolique. La Mission, qui ne comptait alors que 2 Stations, en avait 4 en 1894 et 7 en 1900.
Brazzaville est le chef-lieu des établissements français du Congo. Longtemps on n'y eut accès que par Tétroit et difficile sentier qui partait de Loango; aujourd'hui la voie ferrée amène les voyageurs de Matadi jusqu'à Kinchassa, en face de Brazzaville qui, dans ces derniers temps, s'est trouvé envahi par les représentants des nombreuses sociétés concessionnaires entre lesquelles ont été partagés les bassins du Congo et de ses affluents.
Le plateau sur lequel est situé Brazzaville est presque nu, mais sa position est superbe. Dominant de plus de 4o mètres le point où le Congo sort du Stanley Pool, il commande tout le pays. De là, avec sa magnifique nappe d'eau, ses îles boisées et basses, ses rives formées par des falaises ou couvertes d'une abondante végétation, les montagnes qui ferment au loin l'horizon, le Stanley Pool olTre un spectacle grandiose et que l'on aime à contempler.
Le pays est habité par les Ba-téké, commerçants avides et peu
disposés à recevoir la parole évangélique. Au-dessus d'eux, sur les bords du Congo et de TOubangui, sont les Ba-yanzi, « tribu qui se nourrit autant de chair humaine que de poisson », sans toutefois atteindre la férocité qui distingue le Bondjo, écumeur de fleuves, pillard sanguinaire, cannibale raffiné. Les esclaves, produits de ses razzias, ne seront pas vendus, mais engraissés pour ses horribles festins. Pour attendrir les chairs de la victime, on la soumet toute vivante, les jambes rompues, au courant de Teau : vingt-quatre heures après, Tépiderme s'enlève comme une pelure, la viande est à point. Le Bondjo déterre les morts pour les manger; telle Mission a dû apposer des sentinelles armées aux abords de son cimetière, telle expédition militaire a fait incinérer les morts pour les soustraire aux dents de leurs ennemis. Tous les tirailleurs du poste militaire de Sétéma, dans le Ilaut-Oubangui, ont été massacrés et mangés. Tués et mangés, M. Musy et 12 de ses hommes en 1889; tués et mangés, M. de Pommeyrac et ses miliciens en 1892, sur la rivière Koto. Et combien d'autres !...
Pour adoucir de pareilles mœurs, les missions scientifiques et d'exploration ouvrent les voies; les missions militaires et de conquête établissent la sécurité; les missions commerciales et de gouvernement alTermissent les bonnes relations, les missions chrétiennes éclairent, convertissent et sauvent. Sans ces dernières, les autres échoueront misérablement.
Malheureusement, les Européens n'apportent que trop, en ces pays perdus, les utopies, les préjugés et les haines religieuses qui, pourtant, ne paraissaient point faites « pour l'exportation ». Parfois même elles augmentent de ce fait que la conduite des missionnaires est pour la leur une condamnation tacite, et ils ne peuvent supporter qu'un malheureux nègre devenu chrétien leur soit moralement supérieur.
Sans aller aussi loin, d'autres, qui se sentent trop faibles pour se plier eux-mêmes aux règles d'un Christianisme intégral, rêvent
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pour les Noirs d'une religion plus commode, d'un certain Protestantisme, de l'Isiam, ou, simplement de la morale du Code ci\il. Kt, plus ou moins ouvertement, on les voit alors se faire missionnaires contre les missionnaires !
Et pourtant, quel bien ne réaliserait-on pas en ces pays nouveaux , si l'on savait être Chrétien! Empêcher l'infanticide, la vente des esclaves, soit vivants, soit dépecés à la boucherie, l'anthropophagie, l'épreuve jiar le poison et par le feu; combattre l'al-
coolisme, l'exploitation systcniatiquc de la femme , les abus d'autorité; se rappeler que le Décalogue et l'Evangile sont les seuls codes possibles du monde civilisé; multiplier les écoles; inspirer le goût et les habitudes du travail, voilà ce qu'on pourrait tenter. Et, comme tout cela les missionnaires le font avec un incontestable succès, ne serait-il pas d'une bonne administration de favoriser les Missions, d'augmenter leurs moyens d'action, de les aider enfin, au Heu de leur imposer des cliarges ruineuses d'impôts, de droits de douane, etc., et de les contrecarrer dans leur action ?
2ïli LES MISSIONS CATHOLIQUES
A ces difficultés qui viennent de la part des hommes, noirs ou blancs, s'en ajoutent d'autres qui naissent du pays et des distances. Jusqu'à ces derniers temps, une tonne de marchandises, qui coûtait 5o francs de port de France à Loango, devait, là, être partagée en 36 charges de 3o kilogrammes, et payer 1200 francs jusqu'à Brazzaville, plus un impôt de 2 francs par porteur et de 25 francs par contremaître.
Le chemin de fer helge a simplifié les moyens de communication. Mais, de Brazzaville aux stations éloignées, il reste encore à parcourir 1000, 1200 et i5oo kilomètres. Fort heureusement, on est servi par les incomparables voies fluviales du grand Congo et de ses affluents, et, de ce fait, les voyages d'évangélisation se font surtout en bateau. Dès 188G, on fit l'acquisition du premier Léon Xfl! en tôle d'acier, long de 11 m, 5o.
L'année suivante on le munit d'une machine à vapeur. Bientôt il fut insuffisant. En 1898 on fit venir de France, pour la somme de 35ono francs, un vapeur à fond plat, de 20 mètres de long sur 3 m. Ôo de large et pouvant porter i5 tonnes. Le petit Léon Xlll légua son nom à son grand frère, et prit celui de Diafa-diala (Vitevite), qui est le nom indigène de Mgr Augouard. La Mission pos- ■ sède en outre une baleinière destinée au transport des animaux, et une flottille de pirogues pour les besoins des diverses Stations. Le Léon Xlll a aussi plus d'une fois servi les intérêts français.
Quand le commandant Marchand était dans la région du Bahr-el- Ghazal et allait atteindre Kachoda, des renforts arrivés à Brazzaville
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ne pouvaient le rejoindre faute de bateaux. Mgr Augouard embarque sur le Léon Xtl! dix Européens avec leurs tirailleurs sénégalais et tout un ravitaillement, et prend lui-même le commandement du vapeur. Ilélas ! à peine débarqués à Bangui, ils apprenaient, frémissants d'angoisse, le triste dénouement....
En i8<)(), M. Gentil reparait au Congo avec mission d'achever la conquête du Chari et du Tchad où, le premier, il avait fait flotter le pavillon français. On venait d'apprendre le massacre de la mission Bretonnet par l'armée de lîabah, mais les moyens de transport man-
quaient pour aller venger le sang français. Le Léon Xlll et son capitaine sont aussitôt prêts. M. Gentil part avec son expédition; Ilabah est battu deux fois, et sa mort ouvre à la France ces contrées désormais paciQées. Le Gouvernement vient du reste de reconnaître les services exceptionnels de Mgr Augouard, en lui décernant la médaille coloniale.
A Urazzaville, les missionnaires ne sont pas seuls. Le 2j juin 1892 s'embarquaient à Marseille 4 Sœurs de Saint-Joseph de Cluny qui devaient être bientôt suivies de 3 autres sur le chemin de l'intérieur du continent africain. Grande fut la joie à Brazzaville le jour de leur arrivée, le 21 août 1852.
Le Gouvernement a mis à leur disposition un beau terrain situé il 800 mètres de la Mission. On leur a construit de solides bâtiments
en briques, maison d'habitation, chapelle, école où elles vont travailler à instruire les petites négresses, enfants des tribus les plus féroces du monde.
Enfin, elles ont une maison où elles soignent toutes les misères. A défaut d'hôpital pour les Européens, la Mission les reçoit et fait de son mieux pour leur venir en aide. Le climat, en effet, est dur à ceux qui l'affrontent. Sur3i missionnaires, l'année 1897-98 en a vu succomber 10, G Pères et 4 Frères!
Brazzaville. — Le Vicariat apostolique de l'Oubangui compte aujourd'hui (1900) sept Stations principales. La première en importance est celle de Brazzaville. En i883, le P. Augouard avait échoué dans ses démarches pour s'y établir. En juillet 1887, MgrCarrie, aidé des subsides du Gouvernement et du concours de M. de Chavannes, alors résident de Brazzaville et depuis lieutenant-gouverneur du Gabon, put sans peine fonder la Mission sur une fertile colline située à i5oo mètres du fleuve. Le gouvernement lui octroya gratuitement un terrain de 200 hectares. Le P. Augouard et le Fr. Savinien furent chargés des premières installations. Ils reçurent bientôt un puissant renfort par suite du transfert à Brazzaville de la Mission, personnel et matériel, de Saint-Paul du Kassaï. On poussa les défrichements et les constructions avec une activité fébrile, l'exploitation des bois dans la foret commença, et l'on se livra à la fabrication des briques.
M. de Chavannes et son successeur, M. Dolisie, tout aussi dévoué, accueillirent chez eux les missionnaires et favorisèrent grandement leurs travaux. Bientôt la cathédrale est entreprise ; elle mesure 87 mètres sur 12 et 9 sous voûte; elle a trois nefs, des colonnes en bois précieux que couronnent de magnifiques chapiteaux, une toiture métallique et un gracieux clocher qui élève la croix à 20 mètres dans les airs. Les 17 fenêtres ont reçu des vitraux et des grisailles, dons de généreux bienfaiteurs, M. le duc d'Uzès, M. le prince de Croy, M. Greshoff, etc.
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La bénédiction de l'édifice sacré s'est faite en grande solennité le 3 mai 189^1. Jamais rien de pareil ne s'était vu sur les Vives du Congo. Mgr AugouarcI, en habits pontificaux, était entouré d'une douzaine de Pères, accourus des Missions environnantes. Tous les Européens étaient là, les représentants du Gouvernement en tête, et une foule de Noirs.
Les Sœurs ont aussi chez elles leur chapelle. Elles élèvent les fillettes que les autres Stations leur envoient en grand nombre, pendant que les Pères et les Frères dressent les garçons aux métiers et à la culture.
En 1895, le Vicaire apostolique bénit les deux premiers mariages chrétiens contractés entre les élèves de la Mission. Après le festin de noces, on conduisit les jeunes époux aux cases qui leur avaient été préparées.
En même temps, la Mission s'étend aux villages voisins. La statistique dernière (1900) donne pour la Station de Brazzaville i évéque, 4 Pères, 4 Frères et 120 apprentis, 7 Sœurs et 100 fillettes.
2 hôpitaux, 2 écoles et i village chrétien; 12 catéchistes, un millier de Chrétiens et de catéchumènes.
« Le commissaire général du Gouvernement a été vivement frappé des résultats obtenus par les missionnaires et leur a adressé ses plus sincères félicitations, écrit à ce propos dans son rapport officiel le gouverneur, M. de Lamothe. S'occupant avec discernement tant de Tinstruction que de l'éducation des enfants, ils s'efforcent de leur inculquer des goûts et des habitudes de travail dont les effets se feront sentir dans un avenir peu éloigné. Ils forment surtout des cultivateurs »
Les cultures, en effet, sont remarquables, aussi bien les cultures d'Europe que celles des tropiques. Les étables ont leurs troupeaux de bœufs, de mules, de chèvres et de moutons, et la basse-cour présente la même prospérité.
Dans VAlima, — A 3oo kilomètres en amont du Stanley- Pool, sur la rife droite, on rencontre un delta marécageux formé par une rivière importante, l'Alima, découverte en 1878 par M. de Brazza. Par Tune de ses sources, elle ne se trouve qu'à quelques kilomètres Je la Passa, affluent de TOgoué; aussi avait-il été question de relier par là le Gabon au Congo.
L'Alima a un cours très sinueux, mais elle est navigable pour les petits vapeurs sur près de Goo kilomètres. Plusieurs tribus habitent ses rives ; toutes peuvent être évangélisées par les trois Missions que Mgr Augouard a récemment fondées en 1897, 1899 et 1900: Sainte- Radegonde dans la Basse Alima, à Sambikio ; Saint-François-Xavier de Boundji, dans la Moyenne Alima ; enfin, Notre-Dame de Lékéti, à IDOO kilomètres de la côte, au milieu d'une population sympathique tout entière gagnée à la cause chrétienne.
Nous avons déjà vu précédemment que la Mission fondée sur la Passa avait été remise au Vicaire apostolique de l'Oubangui. 11 s'y fait un ministère très actif chez les tribus d'alentour.
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Dans rOubangui. — Toujours en remontant le Congo, le deuxième grand affluent qu'on rencontre sur la rive droite ou française, après l'Alima, est la Sanga, dont les sources viennent de l'Adamaoua et nous mènent vers le bassin du Tchad. Par son cours, nous entrons en relations avec les populations musulmanes qui se trouvent ici en contact avec des tribus fétichistes, nombreuses, disciplinées et relativement laborieuses. Depuis longtemps une Mission est réclamée dans ces parages; elle n'a pu, jusqu'à présent, être fondée.
C'est plus haut, vers le grand et mystérieux Oubangui, que les premiers elîorts se sont portés.
Le 3 avril 1889, avec le concours dévoué de M. A. Dolisîe et du poste français, les PP. Paris et Allaire et le Fr, Savinien établissaient une Mission à Liranga ; c'est le point où rOubangui et le Congo se confondent en une nappe immense qui ne mesure pas moins de 12 kilomètres de largeur.
Un terrain est acquis d'un chef yanzi nommé Zingoli. Mais c'est la brousse, pis que
cela, c'est le marais, et l'on est bientôt oblige de se transporter à i5oo mètres plus loin. Là, les troupeaux d'éléphants et de buffles abondent, avec des léopards, des singes, des caïmans et des hippopotames. Souvent ce dernier a gibier » sert d'aliment à la Mission. Le Congo, avec ses affluents, est son domaine. Il y vit en société, maître du rivage et des eaux, des bancs de sable et des îlots. Le chasseur peut l'approcher et le tirer presque à bout portant. L'animal blessé disparait sous les flots qu'il rougit de son sang; puis, une heure ou deux après, il remonte à la surface. C'est alors que les bras s'unissent pour le traîner sur le rivage et le dépecer, d'abord en gros quartiers, puis en minces tranches que l'on fait boucaner et que
l'on gnrde en réserve dans des sacs. Tout l'anima! est bon, même les entrailles. Le pied est un morceau de choix, mais il devra bouillir de i5 à 20 beures. Il peut rassasier 13 personnes. Le filet, qui pèse 7 à 8 kilos, est réservé aux fines fourchettes.
Chassé à outrance, tantôt par nécessité, tantôt par pure distraction cynégétique, on peut craindre qu'il n'ait bientôt disparu, aussi bien que l'éléphant.
Les Noirs de l'Oubangui font aussi leurs délices du chien. Un jour de fête qu'ils se régalaient à la Mission des dépouilles de Fox,
un Père leur dit :
« C'est bon ? — Bon beaucoup, Père, répondit un bambin de neuf ans, mais li pas si tant bon comme viande d'homme! »
Ce mol d'enfant ne fait-il pas frémir ? Cet autre d'un indigène à un Blanc qui lui reprochait son anthropophagie n'est pas moins suggestif ; « Qui peut te re]>rocher de manger une poule ou un mouton qui t'appartient ? Alors pourquoi viens-tu me chercher querelle pour avoir tué et mangé un esclave que, moi, j'ai acheté et payé? C'est ma viande ! » Un bateau accostant un jour près d'un village, arrive un indigène mangeant, dans une sorte de petit plat rond, un mets encore fumant. C'était une moitié de tête qui contenait la cervelle d'une victime humaine. Le crâne avait servi de casserole, et pour l'instant servait d'assiette!
A cet horrible cannibalisme et à l'esclavage qui l'alimente, on oppose un double remède. D'abord, c'est un « village de liberté » à l'abri de la Croix et du drapeau français. Les esclaves qui réussissent à échapper aux coups et à la dent de leurs maîtres viennent à la
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Mission dans un pitoyable état de maigreur. Ils ne veulent pas d'abord manger de peur d'engraisser. La plupart toutefois nous restent, sont instruits et peuplent le village chrétien.
Une autre tactique, c'est la course sur le Léon XIII. Le hardi corsaire, monté par le P. Allaire qui, après dix ans d'apostolat, y a
hs ».
laissé sa vie, se lançait jusqu'à 200 et 3oo lieues dans les rivières, au milieu des peuplades les plus féroces, et ne rentrait à la Mission qu'avec un précieux butin d'enfants, tantôt rachetés, tantôt ravis au supplice et aux barbares festins. Les uns sont élevés à Saint-Louis de Liranga, les autres sont dirigés sur Brazzaville.
Voici dix ans que la Mission de Saint-lx)uis est à l'œuvre. Le chiffre des rachetés de l'esclavage dépasse le millier. Deux villages chrétiens grandissent dans le travail et la prospérité ; les horreurs de l'anthropophagie tendent à disparaître, du moins elles n'osent plus
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s'atHclier; une douzaine de missionnaires ont passé là, dont cinq, les PP. Paris, Allaire, Goblct, Leclercq et le Fr. Thiébault sont morts. Des écoles et des ateliers élèvent la jeunesse, un hôpital soigne les malades; une belle église en briques, bénite en i8()8, des bâtiments pour la Mission, les bateaux toujours sillonnant les eaux explorées et inexplorées; pour la seule année i8()8, '}/i baptêmes d'adultes, 12 mariages, 3i enterrc- ^me^ts, 42 confirmaf . lions, voilà ce qui
se voit aujourd'hui
\ la place du vieux narais de Liranga.
Sainl-Paul des Rapides à liangui.
— Le banc de sable de Linga marque le point terminus de la navigation à vapeur de rOubangui:
il est à 1800 kilomètres de la côte. Là commence une série de rapides qui obligent à recourir aux pirogues. On trouve en cette région peut-être les plus habiles pagayeurs d'Afrique, sorte d"hommes amphibies qui vivent bien moins sur terre que dans leurs pirogues. Presque toujours on les voit dans l'eau, à la pèche le long du fleuve, ou simplement exerrant leurs muscles dans la lutte contre les flots. C'est le Nziri, que nous retrouvons à la Station suivante. Mais à Bangui nous sommes au milieu de quatre tribus rivalisant entre elles de férocité : les Bondjos des Rapides, cannibales de la pire espèce, embusqués la nuit comme les léopards pour saisir leur proie, femmes ou enfants, population hideuse, souvent couverte de plaies repoussantes; les Bouzérous, encore plus abjects, qui attaquent.
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tuent, volent uniquement pour avoir de la chair à manger, qui ont déjà goûté du Blanc en la personne de M. Musy, et dont les villages misérables vous donnent le frisson par les ossements et les crânes qu'on y voit épars de tous côtés; les Bagbas, beaux hommes au regard franc, barbares aussi et féroces sans doute, mais du moins opérant au grand jour, qui se rapprochent du fleuve, selon toute apparence avec la mission providentielle d'éliminer les Bondjos et les Bouzérous; enfin les Ndris sont là aussi, peuple d'agriculteurs, tout aussi anthropophages que les autres, mais plus accessibles à la civilisation chrétienne.
Ils sont même venus prendre des terres dans le voisinage de la Mission- ['nv : condition leur a été imposée, r'est qu'ils renoncent à « la viande d'Iiomnie •>. Ils s'y sont engagés. Et îl semble que l'Évangile ouvre déjà leurs esprits à la vérité.
C'est dans ce repaire de bêtes féroces que le P. Rémy, le P. Sallaz et le Fr. Germain allèrent dresser la Croix en janvier 1894. 11 furent reçus avec la plus grande cordialité par le chef de poste de Bangui, qui les retint chez lui avec leurs travailleurs jusqu'à ce qu'ils eussent constitué leur stationnement en une sorte de camp retranché. Il leur fournit aussi des sentinelles contre les attaques et les rapines des Bondjos et des Bouzérous.
Là où la jeunesse surtout est enlevée et vendue pour la boucherie, la première œuvre des apôtres du Rédempteur devait être une œuvre de rédemption. Pour éviter d'autre part de favoriser, même de loin, l'esclavage, le rachat se limita à cette seule catégorie :
civiuiATion
le prix convenu est de deux cabris pour un enfant de 5 à 12 ans. Les petites filles sont provisoirement dirigées sur Brazzaville pour être confiées aux soins des Sœurs, les garçons sont gardés à la Mission, où il faut les défendre contre la rapacité de nos horribles îisins. On n'y réussit malheureusement pas toujours.
La Sainte-Famille des Ra-niiri. — Le dernier poste de missionnaires sur le Ilaut-Oubangui est celui de la Sainte-Famille, à 2200 kilomètres du rivage. Il a été fondé en i8t)j par le P. Moreau, au sein de populations plus pacifiques que les précédentes, les Banziri. ou mieux Nziris, dont nous avons déjà dépeint les goûts aquatiques. Les premiers fruits de la Mission sont consolants. Un fils de chef a déjà fait sa première communion et s'est marié chrétiennement. On en a fait un catéchiste, qui sera d'un grand secours pour la conversion des siens et des tribus environnantes.
A la Mission primitive s'est adjoint dernièrement un « village de liberté », le village Saint-Henri, ainsi nommé en rhonncur deM. Henri Wallon, président
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de la Société anti-esclavagiste de France. Les dernières nouvelles reçues de cette petite république sont de nature à le réjouir.
La Sainte-Famille possède aujourd'hui tout ce qu'une Mission bien installée peut comprendre. C'est le point tout désigné pour servir de centre à une nouvelle juridiction ecclésiastique qui, d'une part, rejoindrait le Tchad, et, de l'autre, remonterait l'Oubangui jusqu'aux sources de ses deux grands affluents, le Mbomou et le Wellé, vers le bassin du Nil. C'est de là, déjà, que voyageurs et conquérants sont partis, Crampel, Maistre, Gentil, pour arriver à l'extermination du dangereux Rabah et à l'annexion du bassin du Chari ; de là aussi que Liotard d'abord. Marchand ensuite, ont remonté le cours du fleuve pour y porter le drapeau de la Patrie. Aux missionnaires, maintenant, d'y planter la Croix rédemptrice!
Oavrages à consulter. — Mgr Augouard, La Mission de l'Ouhanghiy Poitiers, 1890; Dernier voyage dans lOubanghi et l'Alima, Ligugé, 1899. — Dybowski, La Mission Jean Dybowski vers le Tchady Tour du monde, 1893, vol. LXV, p. 11 3, sq.
— Duchesse d'Uzès, Le voyage de mon fils au Congo, Paris, 189'!. — G. Maistre, La Mission Maistre du Congo au Niger à travers l'Afrique centrale y Paris, 1894, in-8.
— La Mission Gentil, Bulletin du Comité de l'Afrique française, 1898, p. 280. — Les Missions Liotard et Marchand, de l'Oubanghi au Nil, ibid., 1878, p. 323 et 363.
— Le R. P, Allaire, missionnaire au Congo, d'après ses écrits et sa correspondance, Paris et Poitiers, 1899.