NÈGRES DANS L'AMÉRIQUE DU NORD
LES
Ce fut la Hollande et l'Angleterre, on le sait, qui introduisirent l'esclavage dans l’Amérique du \ord. L'histoire a conservé le nom de l'homme qui, pour l'Angleterre, a inauguré ce commerce ; il s'appelait Hawkins. La reine Élisabeth, frappée du succès de son expédition, et des conséquences que ces sortes d'entreprises pourraient avoir, protégea un deuxième voyage (1567) et prit un intérêt dans l’affaire, sans scrupule de pactiser avec les actes d’atrocité qu'entrainait cette piraterie. Hawkins raconte lui-même que, dans une de ses expéditions, il mit le feu à une ville dont les huttes étaient couvertes de feuilles sèches de palmier, et qu'il réussit dans la bagarre à se saisir de deux cent cinquante habitants qu’il emmena comme esclaves, et qu'il vendit ensuite. Cet homme, à raison de ses hauts faits, fut nommé baronnet. « Des vaisseaux anglais équipés dans les villes anglaises, sous le patronage particulier de la famille royale, des ministres et du parlement, enlevèrent à l'Afrique, depuis les années 1700 à 1750, un million et demi de noirs dont un huitième fut enseveli dans l’Atlantique, victime de la traversée. Cette monstruosité ne souleva pas en Angleterre l'indignation générale ; l'opinion publique d'alors obéissait au matérialisme.. Le protestantisme, en effit, avait été, au point de vue politique, le triomphe du matérialisme sur l’autorité spirituelle de l'Église. »
Malgré les réclamations pressantes de ses propres colons, on se rappelle cette réponse de lord Dartmouth à l'agent colonial qui, en 1776, adressait des représentations au sujet de la traite : « Nous ne pouvons permettre aux colonies, dit le noble lord, d'arrêter et
Life aud Liberty in Americt, par l'américain Charles Mackay, ch. xi, p. 125, 145. 2? Professeur Merivale, Colonisation, ete., liv. X, p. 286.
$ Anderson's History of Commerce, cité par Aug, Carlier dans son important ouvrage : L'esclavage dans ses rapports avec l'union américaine, p. 106 (1862), 4 Bancroft, El, p, 997,
de décourager en aucune façon un commerce aussi profitable à l'Angleterre’. »
Quand la positive Albion aura gagné à la traite quatre cents millions de dollars (deux millards), quand elle aura perdu les États-Unis et qu’elle ne conservera plus dans la zone équatoriale qu’un assez pelit nombre de possessions, le repentir la saisira tout à coup; et nous la verrons travailler sans relâche à l’affranchissement des noirs. |
La partie de l'Union appelée les États libres imitera l'Angleterre ; ses hatteurs superbes contre les esclavagistes ne l'empêchaient pas de se livrer avec acharnement à la traite des nègres, commerce qui, depuis 4808, ne lui a pas rapporté moins defqualre milliards de francs. Mais en même temps que les philantropes nord-américains s’enrichissaient par le trafic des noirs, ils favorisaient, ils provoquaient par tous les moyens en leur pouvoir l'évasion de ces mêmes esclaves qu'ils venaient de vendre. Un journal, le Cour. rier des États-Unis, qui s’est constarament tenu en dehors des partis, et dont en plus d'une occasion les deux mondes ont reconnu la véracité, publiait à New-York, le 27 mars 1858, ces lignes significatives : « Il est avéré que le foyer de l'abolitionnisme aux États-Unis alimente, plus qu'aucun autre pays, l'esclavage, contre lequel on ‘snne en public, mais pour lequel on travaille en particulier. D’où il résulte très-clairement que les principes font bien en théorie, mais que les dollars font mieux encore dans la pratique. » Le Sud, en favorisant la traite, pouvait avoir une excuse : à ses yeux, le travail du noir, seul, était praticable pour la culture de ses terres. Le Nord était sans justification possible?.
Ce grave sujet de l'esclavage va nous montrer encore l'Église en présence des sectes. D’après les paroles d’un de ses derniers représentants, Grégoire XVI, elle condamne hautement le trafic de la chair humaine « comme injurieux à la rédemption et déshonorant pour le nom chrétien. » Aussi lorsque l'Église peut exercer son pouvoir, l nègre trouve une liberté progressive, pour laquelle il sera préparé. A l'exemple de saint Paul, elle tolère l'état d’esclave, en s’efforçant partout de l’abolir; mais elle sait que le nègre n'a pas de plus grand ennemi que le partisan inconsidéré de son émancipation immédiate. Quoiqu'il reste beaucoup à faire pour son
1 Dancroft, {. 1, p. 545.
? Carlicr, p. 218-219.
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âme, elle sait que le nègre américain est plus heureux et plus libre que dans son malheureux pays natal ; qu'à de rares exceptions, il est mieux nourri, mieux vêtu, moins excédé de travaux, mieux soigné dans sa vieillesse, qu'aucun travailleur blanc dans n'importe quel pays; et qu’enfin l’homme de couleur est plus charitablement traité dans les États à esclaves que dans les États libres. Dans les premiers, il est regardé généralement avec bienveillance; dans les seconds, malgré une vaine profession de philantropie et de religion, il rencontre toujours l'humiliation et l'oubli. « Comme esclave, assure une autorité américaine qui connait bien les faits, il est heureux et content, comme homme libre il est méprisé et humilié'. » « Les attentions des maîtres, des maitresses et de leurs enfants à l’égard des esclaves ont souvent fait mon admiration, » observe un auteur anglais*. Dans les États libres, particulièrement ceux habités par les abolitionristes, « les écoles, pour les enfants de couleur, à moins d’échapper par leur insignifiance, sont fermées ou renversées, ou bien sont posées sur roulettes et reléguées aux frontières de ces États pieux qui ne peuvent pas supporter la pensée de donner de l'éducation à ces citoyens de couleur! »
En 1835, à Canaan, ville du New-Hampshire, s’ouvrait une école d'instruction supérieure dont les fondateurs annonçaient que, pour être admis, la distinction de race serait écartée du programme. À peine cette détermination fut-elle connue, les habitants convoquérent un meeting et votèrent à l'unanimité la déclaration suivante : « Nous voyons avec horreur (abhorrence) l'effort des abolitionnistes pour établir dans cette ville une école à l'usage des garçons et des filles de race africaine, en commun avec nos enfants. Nous n’entendons pas ct nous ne voulons pas nous associcr à cette idée, ni aider aucun homme, aucune femme à fonder en cette ville une école, soit pour l'instruction exclusive des noirs, soit pour un enseignement commun avec les blancs. » Les actionnaires crurent pouvoir passer outre; mais « une troupe de trois cents individus, amenant avec eux deux cents bœufs, les attachèrent au bâtiment de l’école et, au moyen d’une traction puissante, ils le déracinèrent, le mirent en pièces et ne laissèrent que des ruines. Aucun des :cteurs de cet outrage public ne fut mis en jugement; le crime resta impuni, et les propriétaires, on le pense
! New York Herald, Janvier 25. 1861.
* Martineau, Society in America, vol. M, ch. v, p. 514. % Jbid., vol. I, ch. m, p. 194.
bien, ne furent pas indemnisés'. » Récemment un auteur, signalait le contraste entre les égards des propriétaires d'esclaves du Sud et l'impitoyable brutalité des abolitionnistes du Nord, : « J’ai bien des fois pensé qu'il n'existe pas d’êtres aussi venimeux, aussi altérés de sang qu'un philantrope déclaré ; mais lorsque l'ardeur philantropique s’ empare d'un gardien de nègres, le venin et la soif du sang se trouvent à son comble dans sa personne ?. »
Le protestantisme, ayant substitué la matière à l'esprit, fut, dans ce cas, conséquent avec lui-même; les nègres s’en aperçurent. Pendant un certain temps, « de la Nouvelle-Angleterre à la Caroline, l'idée fut admise que le baptême est incompatible avec l'état d’esclave; cette opinion devint un grand obstacle à la culture et à la conversion de ces pauvres gens. » Si par la suite cet obstacle fut levé, il fit place à d’autres également funestes ; le gouverneur Dongan de New-York, à la fin du dix-septième siècle, s'exprimait en ces termes : « Les Anglais désirent généralement communiquer à leurs enfants et à leurs domestiques leurs opinions religieuses, mais j’observe qu'ils ne prennent aucun soin de la conversion de leurs esclaves*. » Leurs descendants américains ne les ont guère surpassés par une plus grande charité. La majorité des nègres américains, montant à quatre millions, reste, quant à son développement intellectuel, à peu près dans la même position que leurs parents du Dahomey ou de l’Ashantee. Le mariage paraissant devoir s’opposer à la libre disposition de l’esclave, et aussi peut-être à la rapide propagation de la race, on préféra une promiscuité honteuse qui ravalait la femme à l'égale de la brute, en sorte que les nègres ne connurent ni les devoirs ni les joies de la famille, Les enfants de la femme n'étaient que des petits créés pour le marché, qu’on remplaçait au fur et à mesure de leur écoulement.
Il existe parmi nous, affirme M. Howison, historien de Virginie «une masse d’intelligences presque entièrement privées de lumière. I fallait cependant conserver le: 1pparences d'une certaine pratique
! Auguste Carlier, de J'Esclavage dans Ses rapports avec l'union américaine, p. 5H 542 (1862). — D'après Jay’s Works, p. 558.
# North-America, par Antony Trolope, vol IH, ch. xvr, p. 554 (1862). — Un missionnaire protestant voulant un jour persu: «der aux Delawares que la religion prèchée par lui assurait le bonheur, en reçut cette réplique : «Avant de nous fier à vos promesses, nous sommes décidés à aitendre, pour voir si tous {es noirs au milieu de nous obtiennent cette joie et ce bonheur. » En attendant ils renvoyèrent les missionnaires avec beaucoup de remerciements. Star in the West, ch vin, p. 234
3 Bancroft, I, p. 994.
4 Doc. Hist. N. York, vol. I, p. 187.
n auteur, signaes d'esclaves du lu Nord, : « J’ai venimeux, aussi lorsque l'ardeur e venin et la soif e?,»
à l'esprit, fut, | , gres s’en aper- Nouvelle-Angletême est incomtun grand obsvres gens. » Si autres également a fin du dix-sep- Anglais désirent eurs domestiques : prennent aucun urs descendants s grande charité.
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la religion prèchée nous fier à vos pro- *$ au milieu de nous ut les missionnaires
de religion. On y consacre le dimanche. S'il y a un service par-
ticulier pour eux, ce qui est généralement le cas, ils ont affaire, à
des ministres d’un ordre inférieur qui cherchent plutôt à passionner
ces natures grossières qu'à les éclairer : raison pour laquelle les
méthodistes, parmi toutes les sectes, réussissent le mieux auprès des
nègres. « J'ai assisté, nous rapporte M. Olmsted, à quelques-uns des
ces services religieux faits pour les esclaves ; bien que leur tenue
füt généralement convenable, il était aisé de voir, de plusieurs cô-
tés, des nègres excités par la prédication ou par tout autre inci-
dent, élevant la voix, prononçant des mots plus ou moins bien
articulés, et affectant toutes les démonstrations de gens tombés
dans un état spasmodique. Quelques-uns d'entre eux se déme-
naient de diverses manières , se levaient soudainement, se balan-
çaient, battant des mains, dansant comme cela avait lieu autrefois dans quelques cérémonies du paganisme. » Ces excentricités, il
faut le dire, ne sont pas particulières aux esclaves. M. Carlier
assure les avoir vues répétées dans des États libres par des per-
sonnes de race blanche, des deux sexes, sous l'influence de la pré-
dication des méthodistes. Un autre témoin oculaire nous parle ainsi de leur culte : « Ils sautent, ils se tordent en tire-bouchon, e. entrent évidemment en convulsion ; toute l’église me parut une maison de fous ; le bruit et le tumulte étaient horribles?. »
M. Olmsted, en citant quelques extraits de sermons de l’évêque anglican Meade, nous les donne comme « spécimen du genre de prédication adressé à un auditoire nègre, par le clergé blanc. » Ils sont lirés « d’un volume recommandé par cet évêque aux maîtres et aux maîtresses de son diocèse à l’usage de leur intérieur. » Ces sermons ressemblent plutôt aux menaces d'un geôlier qu'aux exhorlations d'un ministre chrétien. « Vos corps, vous le savez, ne vous appartiennent pas, ils sont à la disposition de ceux qui vous ont achetés. » Le reste est en harmonie avec ce début. « Pauvres créalures, ne savez-vous pas, quand vons êtes paresseux, effrontés, impudents, que les fautes envers vos maîtres et vos maîtresses sont des fautes commises contre Dieu lui-même? » Et il continue à gronder pendant une suite de pages, sans une tendre parole, sans un accent de charité : oublieux de l'apôtre qui renvoya Onésime à son maître, non « comme un serviteur, mais comme le frère le plus chéri, » et le suppliant, « s’il vous a fait tort en quelque chose, de m'attribuer le préjudice ; » oublieux aussi de cette parole de saint
1 Olmsted's Journey, p. #49 et 450.
# F. Bremer, Homes of the New World, vol. HN, p. 58.
Grégoire : « Les ssclaves devraient être rendus à la liberté dans laquelle ils sont nés!, »
Si les baptistes, les méthodistes et autres sectes, donnent quelque attention aux nègres, s'ils ne choisissent pas comme texte unique : « Vos corps ne vous appartiennent pas, » les fruits de leurs enseignements ne sont guère plus avantageux au bien-être de l’esclave. « Il est évident, assure M. Olmsted, que pour la plupart de ceux admis dans les églises, l’idée de la religion et de la morale est singulièrement basse. » Dans ses recherches sur la religion des nègres protestants qui ressemblent très-peu au type rêvé, dans un but tout politique, par madame Beecher Stowe, M. Olmsted demanda un jour à un ministre noir, s’il était prédicateur. « Oui, monsieur, par la grâce de Dieu. | commença à balbutier quelques phrases de l'Écriture ; mais à péine avait-il dit trois mots qu’il commença à chanceler comme un homme ivre et à se livrer à une joie excentrique ?. »
M. Buckingham cite le fait d’une femme esclave sollicitée au mal par le fils de son maître. Etant allée réclamer protection auprès du ministre de l église qu’elle fréquentait, « cet homme osa lui dire que son devoir comme esclave était clairement une soumission ns et que la résistance ou le refus ne pouvait être encouragé”.
Dans Aneique protestante, les hommes de couleur peuvent être rangés en trois catégories : la multitude qui n'a rien appris, et que M. Howison représente comme «une mssse d'intelligences presque entièrement privées de lumière ; » le petit nombre qui tout en se réunissant dans des églises, reste trop souvent sans aucune idée de religion, à moins que l'on veuille faire passer pour un culte « des excitations furieuses jointes à de misérables superstitions, d'autant plus tristes qu'elles emploient des formes et des mots appartenant d'ordinaire au vrai christianisme, » comme l'observe M. Olmsted ; enfin les nègres libres du Nord, dont le sort est encore plus ignominieux ; leur prétendue liberté est une dérision, leur progrès social une chimère, et leur décroissance une réalité, même dans les villes de Boston et de New-York, durant la dernière période décennale finissant en 1860.
1 Our Slave States, par Frederick Law Olmsted; ch, If, p. 122. 2 Jbid., ch. nu, p. 125; ch. vi, p. 577.
3 America, vol. 1, ch. x1x, p où.
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