LES NÈGRES DANS LES ILES
Dans les îles de l’Atlantique, où on a fait accepter à la plupart des noirs différentes formes de christianisme, les mêmes faits se produisent. On pourrait trouver maussade de mettre l'Angleterre en cause pour l'émancipation de ses nègres des Indes occidentales dont elle est si fière; il semble cependant qu’une fatalité lui fait accomplir, de la manière la plus fâcheuse, les projets en apparence les meilleurs. « L’émancipation des nègres prononcée par l'Angleterre, observe le docteur Waitz, restera comme témoin d’une prodigieuse folie morale, économique et politique‘. » Il prouve, par des arguments dont il est impossible de nier la force, « la complète déraison » montrée dans la manière dont s’accomplit un acte né d'un bon sentiment, mais à courte visée. Abandonner de pareils hommes à eux-mêmes, une population si complétement dépourvue de prévoyance ou de retenue, sans une discipline préparatoire, a été de toute façon déplorable ; la plupart des nègres qui ont quitté les villes pour l’intérieur, sont déjà retournés à la barbarie. « Cette race est devenue libre, sans être formée à la société dont elle n’accepta que les vices, » écrit lord Harris, dans un rapport officiel, À la colonie française de la Martinique, l’émancipation, prononcée avec une égale imprévoyance par le gouvernement provisoire de 1848, eut pour résultat la ruine et le chaos. M. Macleod a récemment décrit la singulière condition des noirs libres à Maurice, et l’esclavage virtuel de la population blanche*, On trouve une exception dans l’île danoise de Santa-Cruz, où les nègres, malgré leur émancipation, sont sagement contenus sous l’action d'un code spécial, qui les force au travail, en les laissant travailler pour leur propre compte.
Quant à la condition religieuse des noirs dans les îles, elle est, d'après les témoignages, la même que sur le continent. Le docteur Dalton nous a dit que le nègre protestant considère « les bonnes œuvres comme superflues, » et M. Trollope, « qu'ii ne met jamais sa conduite en rapport avec sa religion. » Comme ses coreligionnaires blancs sous d’autres climats, il se livre le dimanche à de violentes excitations religieuses; mais durant la semaine il tombe
1 Cité par le Rambler, vol. I, jp. 295.
* Travels in Eastern Africa, vol. I, ch. v,p. 162-165.
dans quelque chose de pire que l'oubli. M. Coleridge ajoute les informations suivantes : ,
« Le mal fait par les méthodistes est légèrement atténué par une certaine sobriété extérieure qu’ils ont imposée à leur secte. » « Les ministres, ajoute-t-il avec une vérité inflexible, vendent aux pauvres nègres ce qu'ils appellent des billets de membres, sorte de certificat de bonne conduite qu'ils achètent. » Par cet ingénieux moyen un de ces ministres avouaitavoir recueilli, d’une seule congrégation, en douze mois, six cent vingt-quitre livres (15,500 fr.)!. » Quant aux baptistes, les rivaux les plus actifs des wesleyens, lord Metcalfe relatait, comme sir B. d’Urban de l'Afrique du Sud, « qu’au lieu d’être des ministres de paix, ils sont manifestement des fauteurs de discorde*?. » Au sujet des prédicants indigènes, souvent représentés dans les rapports des missions anglaises comme des modèles de zèle et de piété, M. Knibb, ministre protestant, informait la chambre des Communes que « la majorité menait une vie peu sainte et se permettait des fautes de plusieurs genres dans leurs différentes églises. » M. Wildman, de son côté, était plus explicite devant ce même comité, en parlant de « l’immoralité des ministres de l’Église établieÿ. »
Il est donc évident que le protestantisme, aux temps antérieurs comme de nos jours, a complétement échoué avec les nègres aussi bien qu’avec les Chinois et les Hindous. Dans un ouvrage récent, un ministre protestant nous fait observer qu’à l'ile Saint-Thomas, dès le milieu du dix-huitième siècle, «le concubinage, à cette époque, et depuis, n'éteit pas regardé comme une faute, et n'était nullement combattu par l'exemple ct les préceptes du clergé. » II nomme certains membres de ce clergé dont l'inconduite était plus notoire, et il ajoute avec chagrin que « les catholiques romains, trop peu nombreux en 1701 pour être comptés dans la population, comprennent depuis plusieurs années le quart des habitants de l'ile et forment une congrégation très-respectable*, »
Les nègres, il est vrai, ont une faible part aux largesses qui distinguent partout les stériles travaux de l'Église anglicane, dont M. Schælcher évalue « la dépense annuelle à la Jamaïque à cinquante mille livres, » et que M. Underhill fait monter, en une
1 Six Months in tie West Indies, par Henry Nelson Colcridge, p. 172.
* Papers of lord Metcalfe, édités por JL. W, Kaye; 9. 517,
® Parliamentary Repor's, 16 juillet 1852, vol. XX, p. 273-555,
4 Historial Account of Saint-Thomas, pur John P, Kuox, pasteur de l'Église réformée allemande, ch, x, pe 109,141 (182,
5 Colonies ctrangéères, p. d9 1845).
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Au sujet des Barbadoes, M. Coleridge avoue franchement que «le collège de Codrington n’est rien moirs qu’utile, » Il représente, chose très-importante, « une des demeures les plus délicieuses des Antilles; mais il est, pour ainsi dire, monstrueux, que le monument d’une aussi magnifique charité, alimenté par des fonds considérables, serve seulement à quarante ou cinquante enfants, qui pourraient être élevés beaucoup mieux ailleurs dans l’ile... Ce qu'on fait là est mal fait, avec une dépense prodigieuse. » Nous retrouvons l’histoire des collèges protestants de Malacca, de Calcutta, de Hong-Kong; ils consomment, mais ne produisent jamais.
En parlant de la Dominique, M. Coleridge fait la peinture habituelle de ses coreligionnaires, et ajoute : « Je suis forcé de dire que de bons rapports ont été donnés sur la sobriété et le zèle discret des prêtres romains dans la colonie®. »
Au sujet des Bermudes, un autre auteur anglais cite le fait suivant : « Le docteur Field, évèque anglais, visita l'île pour ouvrir une nouvelle église à Hamilton et pour saisir l'occasion de recommander avec douceur « les principes de l’Église; » « à peine était-il parti que, pour la première fois dans l'histoire des Bermudes, l'assemblée coloniale vota un subside honorable au ministre presbytérien d'Hamilton*! » Manière de répondre à son appel.
Si, dans ces îles, les autorités anglicanes répandent de l'argent, sans attirer la sympathie des races de couleur ni de leurs prétendus disciples, d’autres sectes exercent une influence plus énergique, sinon plus bienfaisante. D'après M. Coleridge, « un espionnage complétement organisé est le point fondamental du système des méthodistes : les secrets de toutes les familles leur sont connus; parents et enfants sont surveillés les uns par les autres; les frères et les sœurs sont mis en opposition mutuelle; chacun est en garde contre tous, et tous contre chacun, » Selon M, Olmstedt, «le clergé baptiste et méthodiste dépensent le meilleur de leurs
4! The West Indies, par E. B. Underhill, p, 220.
* The Cruise o] the Saint-George, par N. B, Dennys, R. N., ch. ce, p. 76. 3 Sir Months, cte,, p. 193,
4 Bermuda, par un officier militaire, ch. v, p. 95 (1857),
forces à discuter les uns contre les autres, de sorte que les nègres, qui s'en amusent, ont un goût particulier pour les querelles théologiques. » Toutefois, les méthodistes sont généralement battus par les baptistes; parce que le « baptême par immersion est du goût des nègres. » M. Cartwright, célèbre prédicateur méthodiste américain, dont l'autobiograghie parait avoir trouvé plus de lecteurs que les mémoires de M. Guizot ou l’histoire de Macaulay, se montre sévère à l'endroit des baptistes, Ils lui faisaient toujours de l’opposition ; 11s « voudraient toujours, déplore-t-il, nous enlever nos convertis pour les plonger dans l'eau; en vérité, ils font tant de bruit avec leur baptême par immersion, que le monde ignorant serait tenté de regarder le ciel comme une île à laquelle on ne peut atteindre qu'en plongeant ou à la nage‘. » Mais M. Cartwright, qui eut peut-être plus d’auditeurs qu'aucun mortel, et qui fut une célébrité à Boston et à Philadelphie aussi bien qu'aux déserts de lPAllinois, était un opposant formidable, Rarement ii mentionne ur conflit entre les baptistes sans ajouter avec bonheur : « Ils sont anéantis, évaporés, on ne les connait plus. » Sa prédicalion atteignait des résultats inconnus des temps apostoliques, mais qui ne manquent pas de caractère, Ses auditeurs, nous dit-il, et nous pouvons l'en croire, « tombaient quelquefois dans toutes les directions, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Après un sermon, pas moins de trois cents personnes reslaient comme mortes à la suite d'une grande bataille: elles étaient étendues gisantes sur le terrain”. » « Le pouvoir de Dieu, un certain jour, tomba sur le peuple glorieusement, Je Uins les yeux sur William P...; soudain il tombe de tout son long, mugit comme un taureau dans un filet, et crie miséricorde !... Juste au point du jour, lundi maün, William P... poussa le eri de victoire, après avoir lutté vigoureusement toute la nuit. William P.., avait gagné la religion”, » I n'est pas sans intérêt d'entendre à leur tour les baptistes. En 1862, la société missionnaire baptiste envoya M. Underhill pour visiler ses coreligionnaires dans les Indes orientales. Deux faits principaux se présentèrent, À lorigine, les nègres étaient attirés vers celle secte par Pimpopulari.e de ses prédicants, qui n'étaient soutenus ni par le gouvernement ni par les planteurs ; mais aussitôt le premier enthousiasme de l'émancipation passé, leur fanatisme religieux d’un moment fit place à l'indifférence et
1 The Bachwoods Preacher ; an Antobiography of Peter Gartwright, ch. x1, p. 71, ol+ édition (ISS#), 2 Jbed., ch. vin j' 10 3 Hbid., ch xu, p. 77
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t,ch. x1, p.71,
à l'immoralité, « Trois ans après l'émancipation, en 1841, d’après M. Underhill, l'État de la Trinidad était très-déplorable. » Vingt ans plus tard, les nègres « se tenaient à l'écart du missionnaire » par suite « d’excès fanatiques introduits parmi eux. » La même année, M. Dennys, parlant de la Jamaique, observe qu'il est impossible de concevoir l’état horrible d’une société dans laquelle se montre une pareille renaissance, ou le langage blasphématoire en usage parmi ses promoteurs.
D’après M. Underhill, dans une foule d'endroits les nègres oscillaient entre ce fanatisme odieux, engendré par une forme de religion qui s’adressait aux sentiments sans éclairer les âmes, et leur penchant naturel à l'apathie et au vice. A la baie de Old-Harbor, l'agent baptiste déplorait le déclin de la piété dans le peuple, et disait qu'il était plus aussi attentif aux devoirs religieux que dans les années précédentes, et que la jeunesse ne prenait plus aucun souci d'assister aux exercices du enlte public. « La congrégation wesleyenne avait aussi beaucoup décliné, »
\ un autre endroit, le « diacre se lamentait en voyant le peuple dégénérer et ne montrer aucune attention aux choses religieuses. Le cœur n'y est plus, » disait-il.
A Clarksonville, «les infidèles ne retournent plus à l’Église aussi nombreux qu'il serait à désirer, »
A Béthany, « l'Église est faible; il y a peu de candidats à notre communion, »
Dans une autre ville, «ils se plaignent d’un manque général de vie religieuse; amour du culte public ne se montre pas, » Plus loin, @le nor des membres diminue beaucoup. »
Au sujet des prédicants indigènes, baptistes pour la plupart, M. Uuderhill fait ce candide récit : « On me cita des exemples de vanité, de ridicules prétentions, d’extravagance, d'instabilité des minists.: ndigènes, tels, que la confiance en leurs services et leur aplitude pour une fonction aussi grave el aussi respectable, étaient entièrement détruites, » Néanmoins on ne cesse pas de les employer.
En somme, M, Cartwright ne nous paraît pas avoir raison d’en vier les succès des baptistes, ni leur théorie, de regarder « le ciel comme une île » à laquelle on arrive à la nage, Is ont cependant obtenu un triomphe, M. Coderhil le signale, Ce gentleman offre, comme contre-poids à de tristes informations, les résultats qu'on doit espérer de la cireulation étendue de la « Trompette évangélique, » publication périodique dont on Hit des passages à chaque
meeting dans les Indes occidentales, bien qu'elle soit moins connue dans les climats plus froids!,
À l'usage de ces contrées, les méthodistes, pour contrebalancer l'influence supérieure des baptistes, ont inventé une secte nouvelle à l’aide d'un certain M. Penwick, au sujet duquel M. Schæœlcher fait cette observation : « Si Dieu prête vie à cette secte, qui a déjà quatorze chapelles, dans cinquante ans d'ici l'Angleterre aura ses penwikiens comme elle a déjà ses wesleyens. » Il indique aussi que les baptistes, qu’il appelle « les radicaux du christianisme, attaquent sans miséricorde l’Église anglicane, qui se venge à son tour ‘en les discréditant sans pitié. » Voilà comme le nègre est initié au christianisme.