‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 107 sur 226 · PAR RAPPORT AUX ESCLAVES · texte numérisé non relu

PAR RAPPORT AUX ESCLAVES

Après avoir démontré que les États du Nord se sont enrichis, depuis 1808, de plus de quatre milliards de franes par le commerce illicite de la traite au mépris de toutes les lois divines et humaines, et qu'ils ont continué, comme à plaisir, à aggraver la situation des pays à esclaves, de manière à en rendre le dénouement à peu près impossible, M. Carlier se demande « quelle valeur morale doit-on accorder en Europe à cette croisade du Norä contre le Sud, quand ce sont ceux-là mêmes qui ont gorgé d'esclaves l'Amérique tout entière, qui viennent aujourd'hui, après s'être repus du sang des nègres, exiger impérieusement de ceux qui les ont enrichis Pabolition immédiate de l'esclavage ? » Ce n'est pas qu'il faille amnistier les États du Sud de l'Union pour leurs importations clandestines, non assurément ; mais dans le Sue les iniportations n'excèdent pas annuellement 15,000 hour des besoins justiliés, tandis que le Nord, sans nécéssité aneune, importe, depuis plus d'un demi-siècle, d'une année à l'autre, de 75 à 80,000 negres, nen-seubement aux Etats-Unis , mais encore à Cuba, au

1 Ram y North d Soul (ET eh 14, p 6!

Brésil, à à Porto-Rico, etc., violant ainsi les lois de toutes les nations où le Nord fait flotter le pavillon des États- Unis, qu'il déshonore à plaisir.

Notons avec une autorité grave, M. Buxton, que pour obtenir mille nègres valides, le commerçant d'esclaves doit en faire périr mille quatre cent cinquante environ : fatale nécessité qui résulte d’une foule de causes : en Afrique, de la chasse aux hommes; durant la traversée, du désespoir des esclaves, de leurs révoltes, de la poursuite des croiseurs que le négrier n’évite qu’en jetant à la mer sa cargaison noire, les maladies épidémiques dont les ravages sont terribles parmi ces malheureux entassés par centaines dans les soutes infectes du navire ; enfin, sur la terre américaine, des dif. ficultés de l’acelimatation, La mortalité est en moyenne de cent quarante-cinq pour cent.

« Si donc, depuis 1808, la traite a amené sur le continent américain environ sept à huit millions de nègres, 1ls sont la représentation de neuf à dix autres millions environ qu’on a sacrifiés et qui ont péri victimes de la rapacité des trafiquants'. »

On se souvient qu’une proclamation du président Lincoln appelait à la liberté, il y a un an environ, toute la population servile des États-Unis, à peu près quatre millions deux cent mille esclaves, Pour trois millions sept cent mille, le décret resta lettre morte; mais il eut son effet pour un demi-million de nègres placés sur la lisière des Etats belligérants. Quelle à été la conduite des hommes du Nord pour ce demi-million de noirs? Une correspondance de New-York, publiée par le Times et reproduite le 6 février 1864 par le Tablet, va nous l’apprendre, Nous en indiquons seulement les points les plus saillants.

« Dans cet acte que les abolitionnistes considèrent comme le fait historique le plus important, le plus grandiose advenu depuis la naissance du Christ, la population dés États du Nord s'accorde à ne voir qu'un acte barbare à l'égard des nègres, qu'un suicide insensé de la race noire. »

Les cinq cent mille Africains que la guerre a tirés d'esclavage se divisent en quatre classes. Cent mille, d'après M. Lincoln, suivent l’armée fédérale en qualité de soldats où d'hommes de service attachés soit au train d'artillerie, soit au train des équipages. Un nombre égal, plus considérable même, s'est partagé, hommes, femmes, enfants, entre l'établissement colonial fondé sous la forteresse de Mouroë, et les plantations abandonnées sur

4 Carlier, p. 238-240

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les rives du Mississipi ou en d’autres lieux, dont on leur a confié la culture. La troisième catégorie comprend ceux qui se sont rassemblés dans la capitale des États fédéraux. Le reste s’est dispersé dans le Nord et l'Ouest avec l'espoir de vivre du fruit de son travail. L’inspection successive de ces quatre classes nous apprendra ce que, depuis la guerre, la liberté a fait pour les noirs,

Pour s'assurer des qualités gucrrières des nègres enrôlés, on les place systématiquement et en toute occasion aux postes les plus périlleux, c’est-à-dire qu’on trouve convenable de « tenter des expériences sur ces êtres de rien. » Les troupes de race blanche y applaudissent de tout cœur. Jusqu'ici tous les officiers des régiments nègres sont des blancs du caractère souvent le plus intraitable et le plus brutal. Les soldats nègres ne recevant qu’une paie inférieure à celle de leurs camarades blancs de même grade, avaient eu l'insolente prétention de croire mériter le même salaire que le reste de l'armée. Indigné de cette énormité, le colonel Montomery adressait à ses bataillons noirs la harangue suivante : « Co- «quins, vous vous êles laissé duper par ces brouillons d'abolition- «nistes. Au lieu de nous faire des querelles à propos d'argent, ne « devriez-vous pas bien plutôt payer pour l'honorable privilège de «vous battre? Vous n'êtes qu'une race d'esclaves. Vos pères, en «Afrique, adorent des serpents et des crocodiles; et votre reli- «gion, à vous, n'est qu'un stupide mélange de christianisme «et de fétichisme. Croyez-moi, débarrassez-vous de ce mauvais (Sang... »

Viennent, en second lieu, les affranchis, les fugitifs établis comme colons où employés par les fermiers du gouvernement fédéral; leur chiffre est assez élevé pour que M. Lincoln ait dû confesser, dans un message spécial au congrès, son impuissance à résoudre un aussi difficile problème que celui de leur subsistance, De tristes révélations ont été faites, tout dernièrement, par un ardent abolitionniste, M. Yeatinan, président de la commission sanitaire de l'Ouest. « On à promis la liberté au pauvre esclave, dit-il, mais comment le traite-t-on? On le saisit dans la rue, on l'envoie décharger un bateau à vapeur, manier la pelle aux tranchées, s'éreinter pour un quartier maître, fendre du bois pour le gouvernement, Ilse fatigue D'HnAntAes mois pour sa nourriture, et, à la fin, on le paye en quoi”? en promesses, à moins peut-être que là monnaie ne consiste en coups de pied, en coups de poing, en malédictions. Dans cette cruelle déception, le malheureux sent qu'il a quitté un maitre pour s’en donner plusieurs, Les abus éteruels, dont il est victime, l'attristent, labattent, et il n'aspire plus

qu'à retourner vers son ancienne demeure, vers son ancien maitre qui, lui du moins, le nourrissait, l'habillait, le recevait sous son toit. »

À l'appui de ces douloureuses affirmations, M. Yeatman cite des faits nombreux, tous plus odieux les uns que les autres, et qu'il résume en ces termes : « Les nègres affranchis qui ne peuvent pas travailler meurent de misère; ceux qui travaillent sont soumis à une servitude involontaire (c’est-à-dire à un esclavage) pire de beaucoup que l'état d'où nous prétendons les avoir délivrés. »

Ce tableau est déplorable : eh bien, non moins triste est celui que présentent les milliers de fugitifs, d’affranchis accourus en foule avec leurs familles dans les murs de la capitale, pour demander aide et protection à ce gouvernement dont le paternel amour les a faits libres, et duquel ils attendent non pas seulement une bénédiction stérile, mais aussi du pain. Or, il n’y a pas d’emploi pour le dixième d’entre eux à Washington. Le surplus a été rejeté pêle-mèle, comme de la vermine, hors des limites de la ville, dans des camps et des hospices où le gouvernement s'est chargé de les nourrir. La, petite vérole est venue s’abattre sur ces multitudes misérables avec tant de fureur qu'il en périt des centaines chaque Jour. Quelquelois, en traversant une rue fréquentée, vous apercevez devant vous quelqu'une de ces pauvres créatures, couchée dans la neige, et s’agitant, sans secours, dans les dernières convulsions de l'agonie. Mais rien n'est plus fréquent que d'en rencontrer qui errent ça et là, le visage et les mains couverts de l'enveloppe toute fraiche et encore purulente que leyr a laissée la hideuse maladie.

« La condition des nègres qui ont émigré dans les villes du Nord pour s'y procurer de quoi vivre se résume en peu de mots : nl place vacante, ni emploi, ni travail dont on les juge capables. Autrelois, le nègre trouvait de l'occupation dans le Nord comme serviteur, barbier, portefaix, blanchisseur à la chaux. Maintenant, les Irlandais et les Allemands l'ont banni de tous ces métiers, moins le dernier, I n'y a plus rien à quoi on l'estime digne de mettre la main : et le reconnüt-on apte à ce travail, jamais il ne serait admis à la même salle, au mème atelier, au même comptoir que les blancs. Qu'on se figure, d'après cela, ce qu'a dû être, pour cette quatrième classe de malheureux, l'hospitalité du Nord de l'Union! »

«Ainsi, la philanthropie américane n'est qu'un mot vide de sens, dit l'auteur de l’article qui porte ce nom dans les Études religieuses ; c'est le masque du mensonge et de l'hypocrisie. Non,

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l'horreur de l'esclavage et la compassion des misères du noir n'entrent pour rien dans les causes de la guerre fratricide qui déchire en ce moment la grande république anglo-saxonne, L’esclavage serait, à certains égards, une formule heureuse destinée à capter les sympathies de ceux qui ne connaissent pas la situation respective. Les faits que nous venons d'indiquer inspirent à l’observateur une triste réflexion. Le protestant de l'Union, juge unique du sens de la Bible, y voit ce qui n'y fat itmais écrit, la malédiction divine qui attacherait la race noire «1: tumiliations servitude, et qui, même affranchie, lui ‘:t:;4:r4i: la société opéen ; 1l n'y voit pas ce qu'on pet cepemiaut y lire à re, la condamnation de ses rapines, de sa tyrannie, de e, de cette dureté 1mpitoyable anathématisée tant de par Gelui qui fit de la miséricordieuse charité la reine des vertus évangéliques. Est-ce que jamais une nation catholique erra tout entière en un point aussi grave, sans hésitation, sans remords, avec celte orguecilleuse sérénité? Il n’est peut-être pas, depuis l'origine du protestantisme, un plus effrayant exemple des aberrations humaines, que le peuple qui a dit : Le seul arbitre de mes actions est dans ma conscience ! La loi de Dieu, la parole d’en haut, nul n’a le droit de me l’interpréter que moi-même !

« En attendant, ce que la conscience de l'Américain ne lui dit pas, les horreurs de la guerre le lui révèlent. L'or amassé sur les bords africains au prix du sang a toujours porté malheur. Cette fois, les coupables, aux prises les uns avec les autres, exécutent, de leurs propres mains, les arrêts du Ciel. Ils se dépouillent, ils s'appauvrissent mutuellement; ils s'entr'égorgent, le nègre Îles regarde faire ; tranquille, il se repose sur ses bourreaux du soin de le venger. »

LES MISSIONNAIRES ET LES SŒURS DE CHARITÉ AUX ÉTATS-UNIS PENDANT LA GUERRE.

Bien des fois les hommes réfléchis se sont demandé si le Ciel, dans sa justice, ne ménageait pas des desseins de miséricorde en frappant un peuple qui, depuis quatre-vingts ans, s'élançait avec une ardeur effrénée sur toutes les routes de la fortune. Autant qu'il est permis de le juger d° après des aveux unanimes, 1l v aurait lieu d'espérer des jours meilleurs pour l'Église d'Amé-

! Philantropie americaine, études religieuses, mars 1867,

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