LA CITÉ DE DIEU ET LA CITÉ DE CONFUSION
[. Laissant de côté la marche ordinaire de la controverse, nous
avons montré l'Église et les sectes à l’œuvre dans les pays où les gentils sont en présence. On ne peut accuser de partialité ou de disproportion une épreuve qui a duré trois siècles avec le monde pour théâtre. Les résultats généraux de son application sont assez manifestes; mais certains points de détail réclament une attention particulière.
Les agents des sectes n'ayant ni les dons ni la vocation d'apôlres, leur insuccès auprès des païens n'a rien d’élonnant. L'œuvre de conversion ne s'accomplit pas sans l'intervention divine. Mais les résultats de leur intrusion dans les fonctions apostoliques n'ont pas été simplement négatifs ; leur présence dans les contrées idolâtres a introduit ce qu'eux mêmes appellent la haine croissante du monde païen à l'égard du christianisme et de ses messagers. Le protestantisme, ce dernier châtiment de l'idolâtrie, a montré partout un type faux de la vie chrétienne, méprisé par le barbare comme aussi terrestre que sa propre vie. Il a vu dans unc Eglise chrétienne faiblesse, confusion, débat continuel et incessant désordre. Partout donc il a confondu dans le même dédain le petit nombre d'hommes dignes de respect pour leurs qualités naturelles, avec la foule d’aventuriers qui les accompagnaient, Martyn et Schwartz, comme Tomlin et Gutzlaff, étaient également à ses yeux les agents salariés de quelque secte impure. Heber et Selwyn, non mois que Morrison ou Édkins, l'amusaient par l'incohérence de leur doctrine et l’inconsistance de leurs manières, où le révoltaient par la mollesse de leur vie domestique. Ils étaient trop semblables à lui pour faire croire à une mission du Ciel, et trop empressés à se procurer les jouissances vuigaires pour faire croire à leur divorce avec la terre. Les mieux doués, comnie tous les autres, il l’a compris, venaient avec une « protestation » contre la seule Église qu'il eût pu vénérer. Quand il vit ces hommes, chefs de secte, déchirer la robe sans couture en mille
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fragments, et s’élancer, les morceaux à la main, pour lui montrer leurs œuvres, rien d'étonnant s’il se détourna et s’il leur répondit avec mépris commeautrefois les juifs: Quid ad nos! que nous importe! ou si le sagace Hindou, appréciant avec finesse le mélange de folie et de violence de leurs harangues anticatholiques, demanda ironiquement : « Pourquoi nous faire chrétiens, quand vous nous dites que les trois quarts du monde chrétien ont adopté une croyance nullement supérieure à la nôtre! » Voyons donc comment les païens ont jugé les sectes, ce conflit incessant dont ils peuvent reconnaître la véritable source, et en quel langage ils ont exprimé leur jugement.
« Le manque d'union parmi les protestants, observe Leibnitz, suffirait toujours pour ruiner leurs entreprises. » S'il eût vécu assez pour juger leurs essais de conversions chez les païens, 1l eût vu sa prédiction accomplie. « L'existence de profondes divisions parmi nous, reconnaissait lord Elgin durant son séjour en Chine, est une des premières vérités révélées, par nous chrétiens, aux idolâtres. » « Pas de plus grand obstacle, assure un autre, pour répandre l'Évangile, que la division et la scission entre les différentes espèces de chrétiens. » « La grande et fatale erreur, ajoute un troisième, est la rivalité des sectes religieuses et la tentation de gagner des adeptes aux dépens des doctrines les uns des autres. » M. Medhurst ne pouvait expliquer sa défaite personnelle et celle de ses collègues que par la « triste division » entre eux. Le Chinois contemple ce singulier spectacle avec un sentiment de compassion pour ces «barbares du dehors » qui ne peuvent même pas s'entendre sur leur religion; «les Européens et les Américains, » qui lui envoient plus de vingt sectes différentes, « doivent avoir autant de Christs que la Chine a de dieux, » — remarque judicieuse attestée par M. Colledge. Cependant les Chinois catholiques, unis dans chaque province de l'empire par une foi invariable, ont montré durant trois siècles une unité inflexible et une ardente charité, Les païens ont jugé le contraste entre leur « grande unanimité » et la « variété de sentiments » qui excite leur mépris pour le protestantisme. Un de leurs empereurs les plus cruels le déclara dans une proclamation publique : « Tous ceux qui deviennent chrétiens, riches ou pauvres, aussitôt après avoir embrassé cette religion, ont une telle affection l'un pour l’autre, qu'ils paraissent laits d’un seul os et d’une seule chair. » Jamais, depuis les premiers âges, cette parole du Sauveur ne s'accomplit avec plus de lorce : « À ce signe les hommes vous reconnaîtront pour mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. »