CÉLIBAT ET MARIAGE
Saint Paul, le grand modèle du missionnaire, exhortait ceux qui en avaient reçu la grâce ‘à s'abstenir du mariage, parce que le Créateur ayant pris la nature de sa créature, il était convenable d'aspirer à une vie plus angélique que sous l’ancienne loi. À ceux qui devaient être élevés à la dign'té sacerdotale, l'Église proposa donc l’état plus élevé du célibat, quoiqu’elle ait proclamé le mariage sacrement de la loi nouvelle. Si les protestants se contentaient de répondre que ce n'est pas un commandement divin, mais un simple précepte ecclésiastique, nous regretterions leur impuissance à laccomplir; mais nous ne pourrions leur reprocher de préférer l'état inférieur qu'ils s'appliquent instinctivement comme plus approprié à eux-mêmes. Le refus d’une grâce spéciale accordée par le Très-Haut à ses ministres, serait “déjà un fait significatif; un clergé marié, iacapable de faire dans le monde l'œuvre de Dieu, est un spectacle humiliant, sans être une négation d’une vérité révélée. Si le «conseil » de saint Paul, concernant les vierges, se rapporte à tous ceux qui veulent « servir Dieu sans entraves » et en particulier aux ministres de la religion, à plus forte raison aux hommes choisis, comme lui, pour les périls de l’apostolat, et pour montrer aux yeux des païens le type le plus élevé de la perfection chrétienne. Les disciples de saint Paul ne savaient rien des missions protestantes, ni des principes qui les dirigent, ni de ce « singulier mélange de piété et d'irréligion » dont ils donnent partout le spectacle au monde païen. Mais, les soldats n’ont pas l’habitude d’emmener leurs femmes et leurs enfants sur le champ de bataille; la proposition d'envoyer aux idolâtres des apôtres en pareille com-
bi4 LES MISSIONS CHRÉTIENNES.
pagnie leur aurait paru une inconvenante plaisanterie sur un sujet grave.
Il ne serait pas impossible ue remplir un gros volume de faits curieux recueillis par les auteurs protestants, sur les inconvénients de missionnaires mariés. La dépense considérable et entièrement inutile exigée par ce système, saute aux yeux de tout le monde; telle n’est pas néanmoins l'objection principale. Le missionnaire marié, saint Paul l'indique, est incapable, avec les meilleures intentions, de remplir les devoirs qui demandent le sacrifice du bien-être et souvent de la vie. « Il est divisé, » a dit l’apôtre, il est « trop désireux des choses de ce monde » pour avoir d’autres pensées, ou pour prêcher la vertu chrétienne et l’héroïsme sans prêter à rire à un auditoire païen, au milieu des embarras et des soins de la vie qui l'entoure. En vérité, il est très-disposé à sacrifier la prédication à des passe-temps moins pénibles.
D'après le docteur Krapf, que nous avons vu en Abyssinie, « le désir de s'établir aussi bien que possible et de se marier enlace un missionnajre dans une foule de soins extérieurs qui le tiennent éloigné de son Maitre e& de son devoir; » il énumère ensuite « la construction de la maison » avec « tout ce qui en dépend. » Le docteur Morrison trouve nécessaire de demander qu'on établisse un comité en Angleterre « pour subvenir aux petites nécessités des jeunes missionnaires. »
Le docteur Colenso, parlant par expérience, déplore ce fait : « Souvent les femmes ruinent une mission par leur caractère irritable et querelleur. » Quelquefois elles produisent le même effet sans montrer ces infirmités morales. « Depuis trois mois environ, écrit un aimable missionnaire, j'étais retenu presque exclusivement dans la chambre de malade de mistress S. » Il faisait bien d'accomplir ce devoir ; mais son action comme prédicateur n’en fut guère favorisée, Et il ajoute « qu’il abandonna son ministère à cause de la maladie de sa femme, les médecins lui ayant interdit de s’exposer davantage aux privations de la vie missionnaire‘. » De pareils laits se présentent presque à chaque page des annales des missions protestantes.
Les disciples de la soi-disant réforme, avec des maximcs différentes de celles de saint Paul, et choisissant la vocat.:n la moins parfaite, se permettent de diffamer celle qu'ils n’ont pas le courage de suivre. Le célibat, la mortification et la confession
1 Journal of a Residence in the Sandwich Islands, par le rév. Stewart, p. 594.
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répugnent à la nature humaine; le plus court est de les condamner. La Bible, changée adroitement par les protestants en un vaste code d'indulgence pour soi-même, fournira facilement le prétexte. Comme les païens de l’ancien temps déifiaient leurs vices, et consacraient leurs crimes favoris en les mettant sous la protection d’un démon particulier, les protestants rejettent d'abord certaines vérités évangéliques, et honorent à leur place l'erreur opposée. S'ils rejettent le sacrement de pénitence, un des fruits les plus précieux de la tendresse du Sauveur, ils le font dans un esprit hautain de moralité : car « la pratique de la confession est immorale et dégradante. » S’ils reculent devant la mortification, si leurs missionnaires occupent de somptueuses demeures; s’ils se débattent pour faire augmenter leur salaire, et se nourrissent délicatement tous les jours, c’est seulement par manière de courageuse et intelligente protestation contre l'erreur des catholiques, car leurs évêques ont soin de leur rappeler que « l'ascétisme ne fait pas partie du système évangélique. » S'ils refusent tout amour fili:: et tout honneur à la bienheureuse Mère de Dieu, il faut qu'ils disent — pouvons-nous sans irrévérence répéter les paroles qu’un dignitsire anglais ose employer — : « Elle attend son jugement comme les autres femmes! » S'ils ont rejeté le Sacrifice de tous les jours, et si, surpassant l'ingratitude humaine, ils se sont moan£ de la présence sacramentelle, le plus étonnant excès de l'amour divin qui change ce triste monde en un paradis, ils crient avec l'Église anglicane que l’Adorable Mystère est « une fable blasphématoire. » Ils ne font pas les choses à demi. Abyssus abyssum invocat — « un abîme en appelle un autre. » Is sont destinés à les sonder jusqu’au fond. Saint Paul dit sans restriction et sans réserve, « il est bon à l'homme de ne toucher aucune femme. » Ils répondent tout d’une voix « c’est mal! » Résolus de justifier le genre de vie qu’ils choisissent,ils affirment, avec une perversité repoussée même des sauvages, qu'un homme marié est un serviteur plus agréable à Dieu qu'un ministre célibataire. Qui ne doit apprécier, disent-ils, l'avantage d’enseigner aux paiens les joies pures de la vie domestique ! — au risque de leur apprendre en même temps, observe Ricci, que la « fidélité conjugale » est le sommet de la perfection chrétienne. « Les femmes des missionnaires, un d’eux l’assure, relèvent la dignité du caractère pastoral! » « Un missionnaire non marié, avance un autre, ne peut jamais prospérer ; » en effet, le protestantisme a commencé avec un Crammer et un Bèze. Si tous les protestants ne sont pas aussi enthousiastes pour l’infirmité humaine, et ne la déifient
pas aussi ouvertement, tous ont montré, par des actions plus expressives que des paroles, combien ils taxent d’extravagance l'injonction de saint Paul ; combien ils trouvent fastidieux son exemple!.
Quelquefois , il est vrai, ils portent témoignage contre euxmêmes. Toutes les communions non catholiques, qui n’observent pas le célibat, et particulièrement les Grecs et les Moscovites, lui rendent encore hommage à leur manière. Ces derniers désespérant de la continence de leurs ministres, bien qu'ayant en horreur des noces de prêtre, forcent tous leurs clercs séculiers à se marier avant d'entrer dans l’état ecclésiastiqne. « N'est-ce pas, demande M. Ivan Golovine, prêtre russe, une reconnaissance explicite du célibat comme de la vocation la plus parfaite? » N'est-ce pas aussi, pouvons-nous demander à notre tour, un aveu explicite de leur impuissance à l'atteindre? M. Bajanof, marié, confesseur de l’impératrice et membre du Synode, aurait même le projet de faire adopter une très-grande innovation dans l’Église russe ; il s'agirait de promouvoir à Tépiscopat des prêtres mariés, chose inouie en Russie. «C'est comme leçon aux évêques célibataires sur les abus qu'ils tolèrent et qu'ils encouragent, que M. Bajanof obtint de leur faire remettre à chacun un exemplaire de la Description du clergé de campagne, » dont nous avons donné quelques extraits.
L'Église moscovite ne s' occupe g guère des missions; autrement elle aurait appris que le monde païen rejette avec mépris les prêtres mariés. « Si le maître de la religion a une femme, écrit un missionnaire apostolique, le sauvage le met à son niveau. » Lorsqu'un ministre protestant ect dit à un marchand Chinois qu'il était marié, celui-ci s’écria : « prêtre! et cependant marié‘! » Les païens même s'élèvent contre l'amoindrissement des sectes par les femmes, et témoignent une plus profonde sympathie pour la morale de saint Paul que l’anghcan le plus raffiné et le plus poli. Le célibat, sans lequel le succès du missionnaire est une pure chimère , est maintenant, d’après son aveu, si au-dessus de sa portée, que toute prétention de ce genre doit être abandonnée. « Pour un ministre anglican, assure un des principaux organes de l’Église établie, la déclaration de vouloir garder le célibat, est comme rien*. » Un des meilleurs
1 « Sed quid mirum, si tam perverse ratiocinentur hæretici, quos impuritas excæcavit. Adeo verum est hærelicum vit fuisse qui non fuerit impudicus. » Bernardinus a Piconio, in Cor. VII.
2 Mémoires d'un prétre russe, ch. x, p. 101.
3 Tradescant Lay, The Chinese as they are, ch. 1x. p. 10).
# Christian Remembrancer, vol. XXXXIE, p. 241.
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avocats du protestantisme dans sa forme intellectuelle déclare néanmoins non comme une vérité religieuse, mais comme une exigencede sens commun, « qu'une des premières conditions pour un ministre est sa capacité pour le célibat !, » Comment donc serionsnous indiflérer:s, aux paroles du Sauveur, qui déclare expressément que « le célibat est un don spécial que tous ne comprennent pas, mais ceux à qui il a été donné?? » Pourquoi a-t-il toujours conféré cette grâce au missionnaire catholique, et l’a-t-il toujours refusé au missionnaire protestant ou schismatique? Pourquoi douter, l’histoire du christianisme à la main, qu'avec ses dons il se trouve lui-même ° ?