‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 17 sur 226 · SMYRNE · texte numérisé non relu

SMYRNE

Si nous voulons rencontrer des missionnaires protestants dans les pays musulmans ou païens, une longue expérience aporend à les chercher principalement sur la côte. Ils abondent à Smyrne. « Le nombre des missionnaires envoyés en Turquie, et résidant à Smyrne, est très-considérable, » dit un protestant anglais*. Ils trouvent cette ville demi-franque plus agréable, avons-nous vu, que l'intéricur de la Turquie. Pour la satisfaction de leurs goûts personnels, ils n’ont certainement pas tort. M. de Tchihatcheff, voyageur russe, rencontra en 1856 des missionnaires américains occupés à des observations météorologiques, recherches honorables etutiles, pour lesquelles il paraît penser qu'ils avaient de grands loisirs. Ce qu’ils ont fait en dehors s’apprend aisément par eux-mêmes ou par leurs amis.

Deux des premiers missionnaires américains furent le docteur Pline Fisk, et le révérend Levi Parsons. Leur biographie a été rédigée par leurs admirateurs. Le révérend docteur Bond nous apprend que M. Fisk fut envoyé en Syrie par « le Comité de Prudence du conseil américain, » et que « ses exercices religieux se distinguaient par la vivacité de la conviction. » Il s’arrêta à Malte, en se rendant en Palestine, et « s’occupa pendant quelque temps à explorer la désolation morale qui régnait dans cetteile; » on ne nous dit pas que M. Fisk ait apporté aucun remède. Enfin il arrive à Beyrouth; dans cette ville, « son esprit fut trèsréconforté, » sans doute par la société de ses compatriotes. Qu'il ait jamais converti une seule personne, de n'importe quelle classe, sa

1 Œuvre des Écoles d'Orient, n° IV, p. 47-23; n° VII, p. 22-23 (1859). 2 Wayfaring Sketches, ete., ch. vi, p. 118.

% Asie Mineure, par P. de Tchihatcheff, ch, 1, p. 5 (1856).

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biographie ne se hasarde pas à l’insinuer ; mais son départ, après un séjour qui n’avait pas fourni un seul incident à la plume de son historien, est décrit et jugé en ces termes : « Ayant embouché la trompette, et fait retentir haut de la montage de Sion les éclats préparatoires, dit le docteur Bond, pour ramener l'Église au sentiment de la glorieuse entreprise à la tête de laquelle il avait marché, il se retira, au milieu de la commotion suscitée par ses efforts, jusqu’à ce que l’indignation eût disparu !. » L'indignation, toutefois, persista tellement, que M. Fisk ne fut jamais revu près de la montagne de Sion *.

Voici le portrait du compagnon de M. Fisk, le révérend Lévi Parsons, tel que, dans son éloquente ardeur, nous le donne le révérend docteur Squier. « Il ressemblait plus au bon samaritain qu'à l’apôtre Paul. Si vous le rangez parmi les onze disciples, il serait plutôt avec Jean qu'avec Pierre. » Le portrait n'est peut-être pas très-distinct, mais M. Parsons y joint quelques couns de pinceau de sa propre main : « J’a: souvent prêché à Jérusalem, avec beauroup de succès; et uue fois j’ai discuté devant le gouverneur de Smyrne, comme Paul devant Félix. » Pas plus que M. Fisk, il ne conve.tit personne, ni Grecs, ni Juifs, ni Arméniens, ni surtout le gouverneur de Smyrne ; mais son histurien ajoute, comme s’il devait cette consolation à ses lecteurs, « qu'il était parmi les missionnaires modernes ce que fut Mélanchthon parmi les réformateurs*. »

Le révérend Daniel Temple fut un personnage plus remarquable. 11 vécut en Turquie d’Asie et en Terre Sainte avec une presse d'imprimerie qui fonctionna beaucoup, et avec deux femmes, à différentes époques, bien entendu. Sa vie a été écrite per le révérend William Goodell, lui-même missionnaire. « Quiconque le voyait, dit M. Goodell, se reportait de suite au souvenir d'Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Pierre ou de Paul. » Malgré des dehors si avantageux, M. Temple eut aussi peu de succès que ses prédécesseurs ; et la fin de son histoire, qui coïncide exactement avec la leur, nous force à conclure que sa ressemblance avec les patriarches et les apôtres était purement physique. Néanmoins M. Goodell assure à ses lecteurs que « Juifs, Turcs et infidèles, »

! Biographical Sketches of Distinguished American Missionaries, p. 188.

? Le brusque et honnête docteur Wolff, qui souvent tombe par hasard sur la vérité, quand sa vanité ne le fourvoic pas, rapporte, « sans intention malveillante, » que, dans ses voyages avec Fisk ct King, « ils s'occupaient surtout d'examiner les ruines et de faire des collections d’antiquités et de momics, » (Travels and Adventures of docior Wolff, ch. 1x, p. 176.) Riographical Sketches, cte., p. 198.

sur lesquels M. T emple n'avait produit qu'une très-laible impression pendant son séjour parmi eux, « prononceront son nom avec quelque chose de semblable à la vénération avec laquelle nous devrions toujours prononcer le nom de « Notre Père qui êtes aux cieux ! » M. Goodell semble avoir senti qu'il avait fait tort à son ami en le mettant seulement en parallèle avec « Abraham, Pierre ou Paul. » Néanmoins, en dépit de cette ressemblance remarquable par laquelle il lui rend enfin justice, M. Goodell finit par rapporter, et c’est le seul fait historique contenu dans son récit, «qu'il quitta la mission en 1844. » De peur qu'on interprétàt ial une fin si inattendue, évidemment indigne d’un être rangé au-dessus des patriarches et seulement un peu au-dessous du Créateur, M. Goodell ajoute d'un ton désapprobateur : « Le Seigneur lui avait remarquablement barré le passage parmi les Grecs! ! »

Les Anglais, qui ont eu des représentants à Smyrne pendant de longues années, ne prétendent pas à la moinûre réussite, soit chez les Grecs, soil chez aucune autre race. Un écrivain, qui exagère habituellement leur influence, admet avec candeur, en 1854, que « quoique Smyrne ait joui longtemps de la présence des missionnaires résidents, et du ministère consciencieux d'un clergyman dévoué, le révérend W. B. Lewis chapélain anglais, les indigènes donnent peu de signes d'une vie religieuse?, » Il y a, par le fait, beaucoup de signes de vie, mais non de ceux que cet écrivain pourrait découvrir ou apprécier, parce qu'ils étaient tous en dehors de son Église. Sa description, dans ses étroites limites, parait être exacte. « C’est surtout de lesprit d'entreprise, dit M. Jowett, que l'Église du Christ, » il entend l'Église xgiicane, € paraît manquer’. » « Les membres de l'Éjlise anglicane, assure feu M. Warburton, ont peu de cet esprit missionnaire pratique et zëlé. Quand j'étais en Syrie, il n'y avait pas un seul missionnaire anglais qui eût pris des degrés dans une université ; et, sauf une exception, nous n'avions pas d’indigène chrétien ministre de notre Église*. » L'amiral Slade mentionne un seul clergyman anglican, qn’il regarde comme faisant exception par son caractère, et dit : € Où travaillait-il? Parmi les Grecs, et sans résultats”. »

Les Américains ont été, comme toujours, non pas plus heureux mais plus ambitieux et plus agressifs. Le docteur Durbin, leur

1 Biographical Sketches of Distinguished American Missionaries, p. 21418, ® Journal of a Deputation to the East vol. I, p. 570.

4 Ch. vu, p. 117-18,

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compatriote, nous apprend, en 1845, qu’ils avaient jusqu'alors imprimé à Smyrne 52,247,760 pages. Le docteur Wilson consigne, dans son rapport, une augmentation d’une vingtaine de millions. Ce que les habitants de l’Asie-Mineure ont fait de tout ce papier imprimé, formant à peu près 150 mille volumes in-octavo, n’est pas connu. En réalité, le seul effet, à Smyrne, de la présence des différentes sectes protestantes, qui distribuent des pensions que l’on estime fort, et des livres que personne ne lit, a été de procurer de la distraction à ces nonchalants Asiatiques, pendant quelques instants bien courts. L’excitation dura quelques mois, après lesquels les Turcs et les Grecs décidèrent, d’après les voyageurs protestants, que les missionnaires avaient cessé d’être intéressants. « Les Arméniens eux-mêmes, quoique professant le christianisme, nous dit avec un étonnement sincère le docteur Valentin Mott, s'unirent aux pauvres Turcs pour supprimer les écoles protestantes'! » Et le docteur Durbin, aussi ministre américain, rapporte que ses coreligionnaires, de sectes différentes, passaient trop leur temps à se quereller entre eux pour pouvoir combiner leurs efforts contre les sectes orientales. « Il faut regretter, observo-t-il, qu'il y ait eu collision entre nous, au milieu de ces anciennes Églises, et en présence des Turcs. La principale cause de discorde est là validité et l’autorité de nos ministères respectifs; » question, semble-t-il penser, qu'ils auraient pu discuter chez eux avec plus de convenance.

Les disputes incessantes de ces messieurs acquirent une telle notoriété, o’à la réponse d'une lettre de cérémonie, adressée par eux au comte Cowley, qui les encourageait, selon les déplorables traditions de la diplomatie anglaise, cet ambassadeur leur donna

L l'avis « de ne plus se quereller à l'avenir, et de respecter les

croyances religieuses des autres, comme ils désiraient qu'on respectât la leur°. »

Les Grecs, objet de tant de sollicitude de la part des Anglais et des Américains, leur ont surtout porté malheur. M. Arundell, homme instruit et intelligent, chapelain anglais pendant plusieurs années à Smyrne, se déclare très-mécontent de leur « ingratitude, » arisi que de la légèreté avec laquelle ils se sont conduits à son égard. Il envoya un jeune Grec, après l'avoir bien fait instruire, et après des dépenses dont il espérait merveille, comme maître d'école à Kirkinge. Par malheur, il le paya d'avance. « Il se rend

| Travels in Europe and the East, par Valentin Mott, M. D., p. 404. Mason, Three Years in Turkey, p. 241.

à Kirkinge, examine l'endroit, et dit que c’est un askemos topos (un lieu horrible), et s'établit en Syrie, sans daigner m'écrire un mot, » inconvenance que M. Arundell ressentit d'autant plus, qu'il avait « pendant quelque temps aidé lui et sa mère à ne pas mourir de faim’. » Mais ces Grecs sont incorrigibles. L’anglicanisme ct le méthodisme sont trop faibles pour les retenir, et ne réussissent qu'à exciter leur malice. Il faut une autre puissance pour déjouer leurs intrigues, ou pour les faire sortir de leur indifférence. « Connaissez-vous Éphèse, disait le comte d’Estourmel à un Grec, qu'il désirait employer comme guide pour explorer les antiquités de cette ville apostolique? — Oui, répliqua le sensuel Démétrius, j'y ai mangé des alouettes avec M. de Stackelberg, et bu du vin de Chio avec M. Dodwell?, » C'étaient là ses souvenirs d'Éphèse.

Mais il est, à Smyrne, une puissance qui peut remuer les cœurs même de pareils hommes. « Les succès des missionnaires papistes, avec leurs nombreux convertis dans tout ce pays, devraient encourager les protestants, » dit M. Jowett5. Il ne voyait pas que si les protestants veulent rivaliser de succès, ils devraient d’abord se faire catholiques. Trente ans plus tard, un autre écrivain anglais, sans pouvoir signaler aucun progrès du protestantisme pendant ce long intervalle, remarque que « les papistes forment environ les cinq sixièmes de la population franque à Smyrne*. » En dix ans, de 1850 à 18 40, leur nombre avait plus que doublé, quoiqu'ils n'eussent pas acheté un seul converti, ni accordé une seule pension, et que non-seulement ils soient pauvres, mais qu'ils aient juré devant l’autel de rester pauvres jusqu’à la fin de leur vie. « Mon plus grand espoir, disait l’archevèque de Smyrne il ya quelques années, est dans nos écoles: nous régénérons complétement la population de Smyrne, par l'éducation religieuse que nous lui donnons. » Déjà les Lazaristes avaient 250 élèves dans leurs écoles, et les prêtres de la Propagande 150 dans leur collége. Vingt prêtres indigènes, joints à un nombre égal de missionnaires européens, attestaient l'influence de l’éducation qu'ils avaient reçue. De nobles institutions ont été créées depuis, et Smyrne possède maintenant des Sœurs de Saint-Vincent qui prêchent par leur présence et par leur exemple la charité que peut seule inspirer la Foi. « Aux époques d’épi-

1 Discoveries in Asia Minor, vol. IL, ch. x, p. 271. 3 Journal d'un Voyage en Orient, tome 1, p. 213.

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démies, remarque un ministre que son protestantisme n’empêche pas d'admirer les Sœurs, tandis que d’autres vont dans les montagnes chercher le bon air; on les a vues allant de maison en maison, sans s'inquiéter de la contagion que produisent le choléra, la fièvre, et ces réduits qui exhalent une chaleur et une odeur capables à elles seules de rendre malade. Elles tombent l'une après l’autre au chevet des mourants, elles meurent ; mais leur mémoire survit; quoi d'étonnant que beaucoup de voix s'élèvent pour les appeler bienheureuses‘! »

Si l’on veut encore des preuves de l'influence du catholicisme à Smyrne, et des vertus déployées par ceux qui l’enseignent, on les trouvera dans l'aveu d’un ministre qui observe, que même « parmi les protestants, peu se montrent anticatholiques romains ?: »

« Les révérends MM. Wolters, père et fils, » envoient de Smyrne à la Société Church missonary, en 1862%, le rapport suivant : « Le nombre des chrétiens indigènes se rattachant à notre mission n’a pas augmenté. Leur congrégation‘est mixte, composée de protestants du pays, Anglais et Allemands, et de Grecs ; ceux-ci entrent quelquefois dans la chapelle, mais le plus souvent, ils se tiennent à la porte ouverte. » C'était sans doute cette attitude irrespectueuse qui forçait « MM. Wolters, père et fils, » à dire, avec une énergie bien motivée : « L'Église grecque est morte, morte en offenses et en péchés. » M. Wolters jeune ajoute : « En conversant avec les musulmans, on ne peut éviter la controverse; mais je vois qu’il n’en résulte pas un grand bien. » En attendant, ces messieurs, ministres anglicans-allemands, pourront répéter longtemps qu'à Smyrne les disciples indigènes « n'ont point augmenté, » que les Grecs s'amusent à la porte ouverte, et que les musulmans provoquent des controverses, avec la victoire toujours de leur côté.

Pour compléter ces indications, nous pouvons dire qu’à Smyrae, première ville de l'empire ture en Asie, les catholiques sont nombreux et se distinguent en général par leur ardeur pour le bien. Les Dominicains, les Franciscains, deux maisons de Lazaristes exercent le saint ministère sous la direction d’un archevêque latin en titre, Mgr Spaca-Pietra. Les Frères des écoles chrétiennes ont un pensionnat et des écoles gratuites. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul, au nombre de cinquante, se partagent le

4 Syria and the Syrians, par M. Wortabet, ch, xv, p. 104 1856), 2? Lands ofthe Bible, vol. 1, p. 577.

“ Report, p. 61.

soin des classes, d’un orphelinat, d’un hôpital de marine, un dispensaire, un autre hôpital fondé il y a dix ans par les catholiques et entretenu par eux. On reçoit dans cet hôpital les malades de toutes croyances, moyen très-eflicace d'exercer l’action religieuse.

Mgr Brunoni, prédécesseur de l'archevêque actuel, a établi un collége appelé de la Propagande, qui sert en partie de séminaire avec cent trente élèves environ. Une vaste cathédrale à lPétat de fondation ne manquera pas de voir bientôt s'élever ses murailles.

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