ALEP ET DAMAS
Le docteur Wilson, qui a tant écrit contre les catholiques, nous
dit que les Jésuites dans la ville d'Alep s’appliquaient à l'étude des langues orientales avec un entier dévouement : : Ils ont fait entrer beaucoup de monde dans l'Église romaniste, et ont ouvert le chemin à l’établissement définitif des sectes grecque-papale, arménienne-papale et syriaque-papale. » Mais si ce ministre ne trouve rien à dire contre les anciens missionnaires, il se soulage en apprenant à ses lecteurs, sans la plus légère hésitation, que « la morale des Jésuites modernes dans ces contrées est excessivement relàchée‘, » Il n’en a sans doute jamais vu un seul, et ne connaît absolument rien de ce qui les concerne : mais il pouvait se permettre en toute süreté cette appréciation, elle devait plaire à ses lecituis.
Il n'est pas nécessaire de répondre sérieusement à un tel adversaire ; mais voici quelques indications sur ces Jésuites modernes qui comptent en Orient les Pères Riccadona, Gagarin, de Damas. Le Père Paul Riccadona, autrefois professeur de rhétorique au collège de Naples et apôtre de la Syrie pendant trente-trois ans, écrivait en ces termes, 1l y a peu d'années, à ses supérieurs qui lui demandaient compte de sa position : « Je vous le dirai en confidence nous vivons dans la misère, sans vêtements, sans habits, sans provisions. Ce que les autres rejettent nous serait précieux, Un peu de fil, quelques boutons, et un paquet d’aiguilles serait un superbe cadeau, Faute de ces choses, nous portons pendant des mois nos habits déchirés, Dieu soit loué! Il faut avoir goûté ces souffrances pour en connaître le prix. Puissé-je les endurer toujours ! »
C'est un missionnaire aussi distingué, et ses collègues de naissance illustre, le prince Gagarin et le fils du baron de Damas, qui ont tout abandonné pour travailler au salut des âmes, que le
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Dès l’année 1818, le consul anglais rapportait qu’Alep « passait graduellement et presque en totalité aux catholiques romains!. » En 4854, un zélé protestant le raconte, sur vingt mille chrétiens dix-sept mille cinq cents étaient déjà caiholiques*?.
D'après le révérend Badger, ministre protestant, « on ne trouve plus à Alep, en 1859, qu'une dizaine de fanulles jacobites ; les autres, au nombre autebiis de plusieurs centaines, s'étaient réunics à l'Égl se romaine; cette conversion leur a laissé à peine un nom à Damas. La communion jacobite de Bagdad a suivi l’exemple donné par leurs frères d'Alep et de Damas. » Puis il remplit la tâche à laquelle la Providence semble destiner les voyageurs protestants dans toutes les parties du monde :
« S'il faut dire la vérité, on doit savoir que, malgré ces changements regrettables, les Syriens convertis au catholicisme sont décidément supérieurs en beaucoup de points à leurs frères jaco-
bites®, » C:vondant ce ministre « déplore » qu'ils cessent d'être
hérétiques ::és dans la corruption et l’ignorance, quoiqu'ils deviennen dément supérieurs » comme membres de l'Église,
Jl va plus loin; il injurie les missionnaires catholiques, parce qu’ils « font un schisme, » et alors il propose à l'Eglise anglicane de convertir ces néophytes de leurs erreurs « romanistes ! »
Un ami dévoué nous dit des protestants d'Alep — ear ils y ont aussi leur presse d'imprimerie, qui travaille nuit et jour avec les résultats connus — : « Plus d'une fois les autorités ecclésiatiques ont fait brûler, détruire ou livrer entre leurs mains tous les livres prolestants et toutes les Bibles sorties des presses protestantes*. » Partant d'une école de missionnaires dans cette ville, M, Walpole s'exprime en ces termes : « La mission presby térienne attend ici sa chance, et peut-être pourrais-je dire qu elle n’a encore rien fait. » Il remarque aussi que les missionnaires « ne font pas même leurs prières à genoux, ce qui parait une forme d’adoration trèsfroide *, » Leurs voisins musulmans partagent sans doute cette opinion.
À Damas, nous retrouvons les mêmes faits. « Les chrétiens, assure M, Warburton, appartiennent en majorité à l'Église latine”. »
| Asiatie Journal, vol. VE, p. 505.
* The Nestorians and their Rituals, par le Rév. G, P, * Annales, tome VITE, p, 559.
* Journal of a Deputation, vol. H, p. 822.
* The Ansoyrii, vol. 1, ch. x, p. 200.
Heurion, tome F, ch, xvin, p, 195.
Badger, vol, 1, p. 63, 180
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« Environ vingt mille sont chrétiens, dit M. Churton en 4851, principalement catholiques grecs'. » « Les catholiques syriens de Damas, » observe le docteur Robinson, « ont été récemment convertis?. » « Aujourd’hui, d'après le docteur Wilson, les
cat .ues possèdent « la plns belle église de Damas”; » puis,
com . pour contre-balancer ces preuves de leurs progrès : « Dans les ces, il est difficile de reconnaître la simplicité du culte chrétien. »
La « simplicité » de ses coreligionnaires presbytériens, à Alep et aieurs, qui refusent de s'agenouiller en présence de Dieu, plaît davantage au docteur Wilson. Insulter le Très-Haut, quand on s’imagine qu'on l'adore, est une « simplicité » recommandable. S'il était entré dans ce temple, où « les clous d'or, » les « ailes des chérubins, » et tous les détails étaient prescrits par une inspiration divine, où les prêtres, revètus de robes étincelantes de pierres précieuses, offraient un sacrifice mystique par l'ordre de Dieu, il aurait peut-être hasardé la même critique. C'eût été imprudent, car les Hébreux nc supportaient pas les blasphémateurs. Toutefois Calvin, le fondateur de la religion presbytérienne, poussa les prétentions de « simplicité » plus loin, et s'étonna que le Fils de Dieu n'eût point blâmé « la superstition » de la femme de l'Évangile, qui fut guérie par l'attouchement « du bord de son vètement! » Il 6 tait intolérable de voir Dieu même sanctionner ainsi le culte des reliques ; et le Génevois veut que ses disciples remarquent cette erreur *. Assurément, le philosophe prussien avait raison de s'écrier : « Les calvinistes traitent le Sauveur comme leur inférieur, les luthériens comme leur égal, ei les catholiques comme leur Dieu ?. »
Un autre écrivain anglais, de la même école que le docteur Wilson, parlant de Damas, fait cette remarque en 1854 «Il y a dans la ville trois monastères latins; les bâtiments sont bons, et possèdent des bibliothèques avec d'importantes collections de livres en langues orientales et autres ; on y trouve aussi des externats sous la direction des prêtres® ; » il paraît s'en moquer comme étant des « Jésuites cachés. » Les Jésuites n’ont pas
1 The Land of the Morninn, ch. xv, p. 271.
? Biblical Researches in Palestine, p. 462.
$ Lands of'the Bible, p. 581.
4 « Scimus quam proterve ludat superstitio.… Quod a veste hæsit potius, forte 3610 inconsiderato paululum a via deflexit. » (Comment. in Nov. Test., tome HE, p. 220, ed, Tholuck.) $ Dictionnaire des Apologistes involontaires., itrod,, p. 31; Migne,
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Une protestante allemande bien connue, qui visitait, avant le massacre de 1860, les écoles des Franciscains à Damas, exprimait sa surprise et son admiration à a vue de la charité patiente pratiquée par des hommes qui avaient tout abandonné, pour travailler dans ce champ. « J'ai été très-charmée de la simplicité naturelle et primitive avec laquelle ils remplissent les devoirs de ieur vocation", » Cependant, un missionnaire anglican, pendant une longue résidence en Syrie, n'avait appris qu’à diffamer des œuvres qu’il ne savait pas imiter. Il passa son temps à se moquer des Franciscains, des Lazaristes, mème des Sœurs de charité, et affecte de déplorer comme très -défectueuse une éducation capable d'attirer des étudiants de toutes les classes et de toutes croyances*. Les voyageurs anglais et américains, à leur honneur, laissent un pareil langage aux missionnaires.
Nous ne ferons pas erreur en attribuant l’irritation cachée sous de telles expressions à la honte d'insuccès imputables à leurs personnes, Après des années de dépenses énormes, les missionnaires avaient complétement gaspillé leur temps et leur argent; aussi M. Wortabet avoue, en 1856, que les cing missionnaires protestants de Damas s'étaient attaché seize pensionnaires précaires, gens sans doute à leur service et sous leur dépendance”, Le docteur Frank! ajoute en plaisantant : « Les missionnaires ont
jusqu’à présent jeté en vain leurs filets d'or à Damas!. »
; 14! ‘ de Le D'un autre côté, les voyageurs anglais et américains attestent le contraste qui leur sautait ax yeux, et les triomphes continuels de la foi catholique dans toute la Syrie, malgré la pauvreté de ses
! Comtesse Hahn-Hahn, Letters, cte., vol, I, lettre XXE, p, 55.
© Five Years in Damascus, por le Rés. S. L, Porter, M. A., vol. E, ch. un, p. 445. 5 Syria and Syrians, ch, vu, p. 203,
‘The Jews in the East, vol. 1, ch. vnr, p, 202-7-0,
apôtres. « À Diarbekir, il y a quelques années, selon M. Badger, toute la communion grecque de la ville cest devenue romaniste!, » Les Nestoriens dans le voisinage suivirent bientôt leur exer ‘ie.
« À Aïntab, un missionnaire américain avait distribué des Bibles ; il fut chassé de la ville par les Arméniens, non, je crois, sans insultes et quelque violence, » dit M. Walpole*. D'après un autre témoin protestant, dans des endroits « où, il ya quelques *"16ées, on ne trouvait pas de catholiques romains, une bonn artie de la population professe cette religion. » M. Jowet. :avait pas tort de dire: « La Syrie tout entière est comparativement occupée par les catholiques. »
Cependant depuis les massacres, l'Église à Damas sort à | peine des ruines. La partie de cette ville habitée par vingt-quatre mille chrétiens n’avait laissé qu’un morceau de décombres, au milieu desquels on ne pouvait rien distinguer. Le patriarcat grec-uni, ses églises, ses couvents furent détruits. L'église maronite, l'évêché syrien et son église eurent le même sort. La maison des Sœurs de Saint-Vincent de Paul et celle des Lazaristes n'existent plus. Deux couvents des Franciscains et leurs églises furent renversés. La plupart de ces débris attesteront longtemps encore la protection accordée par l'Angleterre aux Turco-Druses.
Peu après le désastre, les Franciscains eurent le courage de rouvrir une école. L'année 1865, le palais du patriarche grec-uni fut relevé par les catholiques, travaillant de leurs mains, l’évêque vicaire général en tête. Les Lazaristes commencent à revenir.