‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 29 sur 226 · MOSSOUL · texte numérisé non relu

MOSSOUL

IL existe en Orient des vestiges d’une Église séparée dont il est intéressant de suivre les traces. Nous le pouvons avec d’autant plus de sûreté, que nous avons pour guide un ouvrage récent du baron d'Avril, la Chaldée chrétienne, publié en 1864. Nous en référons pour les autorités et les preuves à cet important travail,

L'erreur nestorienne, comme on sait, repose sur la dualité des personnes dans le Christ. Il serait le Fils de Dieu non par nature, mais par adoption; le Christ serait le temple où habitait le Verbe. En un mot, le Verbe n'aurait pas été fait chair.

Les partisans de cette hérésie commencèrent à former une Église en 498, lorsque, avec l'aide de Phérosès, roi de Perse, un Nestorien déclaré s'empara du siége de Séleucie sous le nom de Babuée I], eatholicos, marié à l'instigation du métropolitain de Nisibe, Barsumas, qui avait lui-même épousé une religieuse.

Le scandale du mariage des prélats ne dura guère plus d’un demi-siècle dans l’Église nestorienne. Le catholicos Abas (mort en 992) fit décider, dans un synode, qu'à l'avenir ni le catholicos ni les évêques ne pourraient être choisis parmi les hommes mariés. Il s’attacha même une telle défaveur au siége de Nisibe qu'avait occupé Barsumas, auteur de ce scandale et de tant de cruelles perséculions, que, pendant plus de trois siècles, le prélat de cette ville fut reconnu indigne de devenir le chef de toute l'Eglise, et, en 860, Sergius, 1rchevèque de Nisibe, ne put être accepté comme catholicos que par la violence de l'autorité souveraine, devant laquelle les répugnances des chrétiens durent fléchir. « Califæ parenuum est', » dit le Père Lequien. Ce fait nous amène à l’époque de la conquête arabe.

ILest curieux de suivre les rapports qui s'établirent entre les Nestoriens et les musulmans.

Mahomet avait été, dit-on, en relation avec un moine nestorien nommé Sergius, qui lui aurait enseigné les diverses traditions reproduites dans le Coran, Le prophète se montra favorable anx Nestoriens et leur accorda plusieurs privilèges. L'église de Mossoul possède un dipiôme attribué à Mahomet ou plutôt au calile Omar. «Les Chaldéens nestoriens servaient de secrétaires et de médecins aux Arabes et contribuèrent à les civiliser, L'on à aussi imputé cette tolérance des musulmans à l'égard des Nestoriens à

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Vers l'an 760, Al-Manzor, calife abasside, fonda la ville de Bagdad, dont il fit sa capitale ; le catholicos y transféra sa résidence habituelle. Vers le milieu du seizième siècle, le chef de l'Église nestorienne se transporta dans les environs de Mossoul. Depuis cette époque jusqu’à nos jours, on compte plusieurs séries simultanées de catholicos. Le chef actuellement unique des Nestoriens réside en Turquie à Kochannès, dans l’une des provinces les plus inacessibles du Kurdistan!. Il porte, comme ses prédécesseurs, le nom de Simon, est âgé seulement de vingt-six ans, et prend le titre de patriarche de Babylone ; il traite les affaires de ses coreligionnaires directement avec le gouvernement turc.

L'usage s’est introduit de très-bonne heure de nommer toujours au catholicat des membres de la même famille; il est devenu avec les évéchés un fief héréditaire. On exige des candidats pour les hautes dignités des conditions spéciales qui rendent cette hérédité nécessaire. Ainsi, ils doivent, depuis leur enfance, n’avoir jamais mangé de viande, mais ils péuvent avoir fait usage du poisson, des wufs, du lait et du fromage. La mère doit s'être soumise au même régime pendant qu’elle nourrissait l'enfant, et s'il s'agissait de la dignité patriarcale, il faudrait que la mère eñt observé la même abstinence pendant la gestation?, Ces règles ne sont pas tout à fait sans exception : l'on signalait, il Y a une vingtaine d'années, deux évêques dans la plaine, qui, jusqu’à l’âge de quarante ans, époque de leur élection, s’étaient nourris comme tout le monde. Don fut uommé par le patriarche en récompense d'un écrit intitulé : Antidote contre le papisme ; l'autre dut sa promotion à l'influence de ses amis ; mais tous les deux étaient regardés par le peuple comme des intrus et des gens de peu de valeur. — Ici l'auteur anglais pousse un nouveau cri d'horreur.

Le nombre des Nestoriens, tant en Perse qu'en Turquie, était en [856 de cent quarante mille. D'après des appréciations que M. d'Avril croit exactes et transmises par un Chaldéen, il existait

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cent trente mille nestoriens en Turquie et dix mille en Perse. En 1843, il n’y avait déjà plus de Nestoriens en Turquie que dans le Kurdistan ; tous ceux de la Mésopotamie étaient devenus catholiques, grâce aux missions dominicaines.

Sous ce titre : les Nestoriens et les Églises grecques, dans un chapitre très-remarquable de M. d'Avril, nous lisons :

« Lorsque l’on verra avec quelle persévérance et surtout avec quelle autorité l'Église romaine travailla à ramener les Nestoriens à la vraie foi, l’on s’étonnera du peu d'importance des rapports de l'É glise grecque avec ces hérétiques sortis de son sein, et cependant si rapprochés d'elle par les mœurs comme par la résidence. Ce n’est pas là un fait isolé; l’impuissance et même l’indifférence caractérisent généralement les rapports des Orientaux orthodoxes avec les hétérodoxes, nestoriens et eutychéens, »

M. Philippof, auteur russe, nous montre que ses coreligionnaires ne sont guère plus soucieux de leurs frères séparés. Ce témoignage n'est pas sans analogie avec les aveux du journal russe cité plus haut à l’occasion des Îles grecques. « En signalant, dit-il, l'activité inquiète et fébrile de l'Église romaine, nous m’avons nullement l'intention d'y opposer notre indifférence et notre inaction comme un exemple à suivre. Nous tenons pour fausse et immorale une idée qui est celle de quelques membres de notre clergé, à savoir, qu'il suffit à ceux qui sont en possession de la vérité de ne pas s'en départir et que rien ne les oblige à la prècher par toute la terre... Ces chrétiens, dont le zèle sommeille, ne s'aperçoivent pas que, si leur tiédeur était générale dans notre clergé, ce qui heureusement n’arrivera pas, les Latins triompheraient, à notre honte, de cette coupable apathie. Et franchement, qui pourrait désormais respecter une Église dénuée d'activité et d'initiative, non parce qu'elle rencontre des obstacles et que les moyens d'agir lui manquent, mais uniquement par conviction ? Les portions de l'Église orthodoxe qui gémissent sous le joug des infidèles... ne peuvent pas sans doute songer aujourd'hui à partager les travaux des prédicateurs. Dénuéës de tout, quels secours pourraient-ils apporter à leurs frères infortunés? C'est assez pour eux d’avoir à veiller à leur propre défense. 1 suffit à leur gloire d'être restés fidèles à leurs croyances pendant quatre siècles d'esc lavage. Mais nous, Russes, qui avons l'indépendance, la force, la richesse, devons-nous négliger l'œuvre des MISSIONS, au risque de nous exposer au mépris du monde et, ce qui est pire, de détourner la bénédiction divine de tout ce que nous entreprenons ?... Nous estimons que les Églises d'Orient qui

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Si les Russes, comme les Grecs, n’ont pas essayé jusqu’à présent de ramener les Nestoriens de la Turquie et de la Perse, M. Philippof nous apprend comment furent traités ceux de ces sectaires qui se réfugièrent sur le territoire de l'empire. En en faisant des orthodoxes on leur enleva leur ancien rite. L'Église romaine n’agit pas d'une manière aussi violente, elle va même jusqu'à prescrire aux Orientaux unis la conservation des usages religieux de leurs pères. — « Cette conduite des Russes, remarque l'auteur de la Chaldée chrétienne, n'aura certainement pas pour résultat d'attirer les Nestoriens étrangers à l’orthodoxie, et elle est de nature à inspirer de sérieuses inquiétudes aux Arméniens et aux Géorgiens de ces contrées. »

Le protestantisme est né dans l'Église latine, mais il n’en est pas moins contraire à l'Église grecque. Il est l'ennemi commun au même titre que le nestorianisme et l'eutychéism?, et même à plus de titres. En effet, les Nestoriens et les Eutychéens croient comme nous à la présence réelle dans l’eucharistie, qui est le fondement de notre culte. Il en résulte que les Grecs devraient se féliciter des progrès des catholiques chez les hérétiques orientaux, et redouter comme nous les progrès du protestantisme; ce n’est pas cependant le sentiment de l’auteur russe. Il vante « la prudence des Américains qui évitent les questions de dogme qui pourraient, d'après cet auteur russe, donner lieu à la controverse et à la discorde. » Puis il fait une longue énumération des avantages matériels apportés par les protestants, comme s’il suffisait de professer la reli-

1 Ruski Viestntk, Moscou, août 1862

gion du confortable, M, Philippof finit par cette considération : « Je dois dire, du reste, que les missionnaires biblistes de Mossoul étant Américains, il ne se méle à leur haine du catholicisme rien de politique; ils poursuivent leur but, uniquement pour faire triompher ce qu’ils croient être la vérité. »

Il n’en est pas de même de la mission anglicane puséyiste, qui vint s'établir en 1845 à Mossoul, et dont le prédieant était M. Badger, auteur de l'ouvrage intitulé : The Nestorians and their rituals. Ge missionnaire paraissait s'être donné ou avoir reçu la tâche de combattre l’influence française et de mettre obstacle au bien que le consul de cette puissance’et les missionnaires catholiques pouvaient faire autour d’eux,

M. Badger porta au patriarche nestorien une lettre de Parchevèque de Cantorbéry et lui promit la protection du gouvernement anglais. ajouta que l'ambassade britannique le ferait reconnaitre comme chef de la nation nestorienne et le protégera't contre les attaques des Curdes et contre la rapacité des fonctionnaires turcs. Le patriarche, de son côté, écrivit à M. Badger une lettre pour l'ambassadeur et une autre pour l’archevèque de Cantorbéry, dans laquelle il implorait la protection de l'Angleterre.

La mission anglicane puséyiste ne resta à Mossoul que jusqu'à la fin de 18%#. La protection accordée par l'archevèque de Cantorbéry et l’évêque de Londres à cette secte avait causé du scandale en Angleterre. Les Américains, qui avaient abandonné momentanément Mossoul, revinrent vers 1848 en Mésopotamie, [Is ont cherché, à plusieurs reprises, à fonder des missions dans le Kurdistan ture, mais sans beaucoup de succès, En 1857, 11 y avait à Mossoul une cinquantaine de Chaldéens ou de Jacohites qui avaient adhéré plus où moins sérieusement au protestantisme. « L'on nous mande de cette ville, en 1863, nous dit M. d'Avril, que les missionnaires protestants sont partis depuis environ deux ans. En Perse, où les Américains ont résidé sans interruption depuis 1859, leur mission a eu plus de suceës où du moins plus d'éclat, mais sans pénétrer profondément dans les consciences. »

Voici ce qu'écrivait M. Ronge, missionnaire lazariste : «€ Les Américains font valoir inutilement leur généreuse libéralité. Nous avons déjà dépensé, disaient-ils aux estoriens, plus de quarante mille tomans pour vous faire embrasser notre religion, et vous êtes encore attachés à vos superstitions! Le moment est cependant venu où vous devez abandonner l'ignorance ancienne pour embrasser la religion du cœur, » Peu touchés de cet argument, les Nestoriens répondirent : Eussiez-vous dépensé tout l'or de l'Amé-

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rique, nous ne voudrions pas embrasser une religion qui est le renversement de toute religion. Gela dit, ils saluèrent messieurs les Américains et coururent aussitôt à leurs écoles, qu’ils détruisirent de fond en comble. » Un autre missionnaire écrivait en 1859 : « Parmi les adeptes salariés, on en trouve peu qui ne regardent le soupçon de protestantisme comme une injure et qui ne se hâtent de s’en laver... L'année dernière, les missionnaires du nouveau monde voulurent forcer leurs adhérents à faire profession pratique du protestantisme, ce qui veut dire à manger de la viande pendant le carême et autres jours défendus. Or, après des informations minulieuses personnelles, prises sur les lieux, nous pümes compter une centaine de personnes qui avaient consenti à enfreindre les lois rigoureuses de l'abstinence nestorienne, plusieurs mème de ceux qui reçoivent une rétribution mensuelle s’y refusèrent nettement!»

Le patriarche actuel des Chaldéens, Joseph Audo, résidant à Mossoul, pouvait écrire en 1855 que trente-cinq mille brebis égarées de cette seule nation avaient été ramenées au bercail, et que « l'opposition des méthodistes » — il veut dire des missionnaires anglicans et autres — était le principal obstacle à la conversion de ceux qui restaient encore dans le schisme, mais dont la foi mal affermie était en danger par leur contact avec la néologie protestante, comme leurs mœurs, par la prodigalité avec laquelle on leur donnait l'or protestant ?, Triste privilége des agents de l'erreur, ils ne parviennent pas à faire des chrétiens, mais ils entraveut la bonne volonté de ceux qui voudraient le devenir. Le seul triomphe auquel ils aspirent est d'empêcher quelques âmes, lorsqu'autour d'elles renaît une vie de vérité et de vertu, de recevoir leur part des bienfaits qui, sans leur présence, régénéreraient le monde,

Malgré ces obstacles, d'après des indications récentes fournies par les missionnaires dominicains, il y aurait aujourd'hui, en 1864, cinquante mille Ghaldéens unis. Dans la Perse seulement on compte six cent quatre-vingt-dix familles unies, le nombre de leurs églises est de treize.

Le docteur Wilson observe avec regret, au sujet des Chaldéens catholiques, « qu’ils comprennent une grande partie des Nestoriens à l’ouest des montagnes du Kurdistan. » Bagdad comme Mossoul düt céder à cette puissance bienfaisante, « Les émissaires de Rome, assure M, Perkins, ont travaillé avec un zèle et une persé-

1 Annales de la Congrégation de la Mission, tome X, p.84: € XXIV, p. 454 et 456. * Revue orientale et algérienne. lome AN, p. 997.

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vérance dignes d'une meilleure cause, à opérer la conversion de toute l'Église néstorienne. Madame Perkins recevait une lettre d'une pieuse dame anglaise résidant à Bagdad, on y lisait : « L'état religieux de cette ville est très-peu satisfaisant ; les catholiques romains l'emportent de toute manière... Un grand nombre d'évêques et de prêtres iront à Mossoul dans un jour ou deux, pour tenir une réunion, alin de s’eflorcer d'amener tous les Chaldéens à la religion papale. » Nous pouvons suivre les résultats de cette expédition ; car un peu après, M. Walpole nous dit, avec un accent plein de colère, peu digne d'un voyageur aussi intelligent, que sur quatorze églises chrétiennes à Mossoul, appartenant aux différentes sectes, plusieurs sont maintenant entre les mains des catholiques ;.. « par des moyens justes ou non. » — Quels autres moyens que la persuasion pour de pauvres missionnaires ? « Les catholiques se sent adjoint un grand nombre de paroisses, »

L'impulsion partie de Mossoul eut évidemment du succès. Le docteur Southgate put rapporter que « tout le corps de l’Église nestorienne est aujourd'hui une branche de l’Église de Rome, et les Nestoriens papistes peuvent, en réalité, je l'avoue, prendre le nom national de Chaldéens'. » « Les Nestoriens, qui habitaient anciennement le district de Mossoul, ont tous embrassé la foi romaine, » assure le docteur Asahel Grant?, « Toute la nation chaldéenne, . un voyageur anglais, peut être regardée comme catholiques.

Les nee français, au nombre de sept, avec trois Frères coadjuteurs, ont repris, en 1845, leur antique mission de Mésopotamie. Touten n’imitant pas la prudence des Américains à l'endroit du dogme, ces missionnaires s'appliquent, dans la mesure de leurs ressources beaucoup plus restreintes, à éclairer et à civiliser les Chaldéens. En 1862, ils dirigaient à Mossoul trois écoles de garçons fréquentées par quatre cents élèves, et deux écoles suivies par trois cents jeunes filles, La même mission a fondé des écoles à Karkuk, à Mar-Jacoub, à Amedia et dans dix autres localités de la Mésopotamie et du Kurdistan.

Mgr Amanton, dominicain délégué du Saint-Siège, surveille en son nom, depuis 1856, toute la Mésopotamie, le Kurdistan , la Petite- Arménie et la Perse. Il a doté Mossoul d'une LL cons l'in-

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1 Vol. IT, ch. xv1, p. 183.

* The Nestorians, ch. in, p. 27. 5 Patterson, app., p. #01.

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Cette mission de Mossoul, ville de quarante mille habitants, est bien intéressante. Elle possède dans son voisinage Ninive avec ses ruines que l'on commence à mettre au jour et qui font toucher du doigt certains faits indiqués dans la Bible. Nous pouvons nous en convaincre à l'aide des spécimens déposés dans les musées de Londres et de Paris. Une population juive, implantée depuis la première dispersion des enfants d’Israel, conserve avec vénération le tombeau du prophète Nahum à Alcoch, lieu indiqué dans la Bible sous le nom d’Alsesius. Dans les montagnes du Sindjar se trouvent quelques sectaires appelés Yezidi, adorateurs du démon sous la forme d'un coq, restes des anciens Manichéens, ennemis abhorrés des musulmans; ils vivent séparés par petits groupes, sans aucuns livres sacrés et pratiquent un culte de terreur !.

Les Pères Carmes ont à Bagdad une mission avec des écoles, pour une population de deux mille chrétiens-unis de différents rites. — Les Pères Capucins sont à Mardin, à Diarbekir et à Orfa; ils obtiennent des conversions surtout parmi les Arméniens, et servent de pasteurs aux latins européens et indigènes.

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