ÉCOLES CLÉRICALES
Nous n'avons qu'à écouter un membre du clergé russe?. D'après lui, très-peu de popes, lorsqu'il s'agit de faire suivre à leurs enfants les écoles cléricales, peuvent les placer en pension chez un honnête employé, chez un marchand ou chez un prètre sûr. La plupart tâchent de se procurer des logements à bas prix. « Où sont donc ces logements? Chez un bourgeois demi-mendiant, chez un soldat retraité, chez une veuve qui trafique, Dieu sait de quoi et comment, où chez un prytchetnik. Que verre l'enfant dans cette demeure ? ? Une misère dégoûtante et ses compagnes inséparables, qui sont la malpropreté et la grossièreté poussées jusqu’à l'extrême, des vices effrayants que l’on ne compte pas et qu'on ne prend pas la peine de cacher. »
Mais enfin, dira-t-on, personne n'est-il chargé d'inspecter ces asiles et d'examiner quelle est la position des enfants au point de vue physique et moral? Il y a des inspecteurs, mais voici comment ils remplissent leurs fonctions :
1 Theiner, l'Église schismatique russe, ch. \1, p.138.
* L'auteur anonyme de la Description du clergé de campagne publiée à l'étranger, finit par être découvert, et le synode le condamna à être relégué sur les bords de la mer Blanche. Son livre cependant pinétra en Russie, il y fit une impression immense. Mais ce pope avait un puissant protecteur ; grâce à son intervention, le ezar refusa de ratifier la sentence du synode, ct au lieu d'envoyer l'auteur sur les bords de la mer Blanche, il l'envoya sur les bords de la Méditerranée, à Nice, en qualité d'aumônier de la chapelle russe, sans exiger aucune rétractation. Le gouvernement fit remettre même un exemplaire de cet ouvrage à chacun des évêques. — Un abrégé a été publié en français par M. Délière sous le nom de Tableau d'une Eglise nationale. Paris (1862).
5 Délière, p. 28 et suiv.
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« L'année dernière, dit notre pope, un soir, à six heures, c'était dans le mois de décembre par une gelée affreuse, un écolier de dix ans, sur le parvis d’une église, tremblait de froid et pleurait. Qu’as-tu? pourquoi pleures-tu? lui dis-je. — Je crains d'entrer à la pension. — Pourquoi? — Parce que la maitresse de la maison m’a envoyé ce matin chercher de l'eau-de-vie; mais c'était l’heure de la classe et je me suis sauvé. Je suis venu pour diner, elle m’a frappé et chassé, en me disant que ce serait la même chose ce soir. — Nous nous rendimes chez la maîtresse de la maison, veuve d'un bas officier de chœur, jeune encore et tout à fait ivre. Nous allàmes trouver l'inspecteur. Qu’en est-il résulté? À nos indications, à nos prières pour qu’il délivrât les enfants d’un séjour si pernicieux, il répondait par ces paroles : — Ce n’est pas votre affaire ; ne prenez donc pas souci de choses dont vous n êtes pas chargé. — Après informations, nous avons découvert que cette femme ivre du matin au soir, est sous la protection spéciale de l’inspecteur, et que les enfants se placent là et non ailleurs d'après ses ordres personnels, surtout quand leurs pères sont riches. [y a six malheureux enfants en pension chez cette femme. De tels faits se produisent habituellement, même dans les chefs-lieux de gouvernement. »
L'auteur dit ensuite qu'aux vacances, les parents ne reconnaissent plus l'enfant, tant il est changé au physique et au moral. Il donne le détail des maladies de peau répandues dans toutes les écoles, et après cette triste énumération, il ajonte que ces enfants s’infectent quelquefois de ces maladies dont il est honteux de parler! « Il y a des exceptions, mais elles sont rares. Il faudrait une organisation d'enfant trop privilégiée pour ne pas conserver l’impression des mauvais exemples placés continuellement sous leurs yeux. »
Que font donc les inspecteurs ! Que fait l'administration? Voici la réponse : « Ceux auxquels on a confié une certaine autorité au milieu du clergé, sont précisément ceux qui méprisent le plus leurs devoirs. Les logements sont une source de revenus pour le directeur et l'inspecteur des écoles. Lorsqu'ils ont pris tribut du maitre ou de la maîtresse du logis, ils lui laissent ensuite pleine liberté sur les enfants !. »
Après une peinture de l'influence mauvaise, qui attend encore
# L'une des administrations les plus infestées de cette lèpre, la vénalité, est celle de la justice; or l’auteur nous déclare que la vénalité des tribunaux civils est, auprès de la vénalité des tribunaux ecclésiastiques, comme une légère colérine comparée au choléra le plus affreux. 'Délière, p. 52.)
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l'enfant dans l'intérieur de l’école, l'auteur considère ces abris au point de vue matériel. Les bâtiments qui les composent ne ressemblent à rien; « les élèves qui ont une santé faible meurent, les autres sont atteints de fièvres ou d’autres maladies. L'auteur déclare qu'il garantit, comme étant parfaitement connue, l'exactitude de ces indications sur l'état des écoles cléricales dans les gouverments de Moscou, de Jaroslaw, de Twer et de Wladimir.
« On amène l'enfant ; le père est obligé de le présenter au directeur et à cinq professeurs. Présenter cela signifie apporter de l'argent. Après les fêtes de Noël, de Päques, après les vacances, le tribut doit être renouvelé de même, pendant tout le cours des études. Malheur à l'élève dunt le père a négligé de payer. » Nous ne suivrons pas l'auteur dans le récit des scènes de brutalité qui s'accomplissent aux écoles cléricales. Les élèves ne doivent pas songer à se plaindre ; des plaintes amèneraient une punition pour l'élève, mais non pas pour « le professeur-bourreau. » « Le vaurien est bien accueilli de tous, si le père donne à boire au directeur et aux professeurs, et s’il leur apporte des cadeaux, car ils acceptent tout, depuis l'argent jusqu'à des œufs. Mais le meilleur enfn!, s’il est le fils d’un homme pauvre, est fouetté jusqu'au sang et quelquefois jusqu’à la mort. » Notre pope cite à l'appui l’exemple d'un enfant de douze ans, tellement battu par un professeur, qu'il en mourut deux jours après, non pas pour quelque faute, mas parce que le père ne se pressait pas de donner à ce professeur ce qu’il lui demandait. Il y eut pourtant des plaintes portées à l'administration des séminaires , le directeur fut appelé pour donner des explications ; il revint en paix, et continua ses fonctions. « Un homme chargé d'argent peut faire tout ce qu'il voudra. »
Le lecteur se rend facilement compte de la valeur d’un enseignement où le professeur n'explique rien, où les moyens d’émulation ne sont pas employés, — voici la conclusion : « Ces six années, les meilleures de la vie de l'enfant, ne sont-elles pas des années perdues”... Et encore si elles n'étaient que perdues! Mais dans le cours de ces années, le mal est entré profondément dans cette âme jeune et qui était généreuse quand on lavait reçue. Qu'a-t-il vu dans la pension”? De la boue et des vices. Qu'a-t-il vu à l'école cléricale? Même boue. Qu’a-t-il vu dans ses maitres et ses professeurs ? Des mercenaires méchants et impitoyables, dont toutes les actions n’ont qu'un but, le pillage; pillage hardi, qui n'est ni poursuivi ni puni, Î a vu que pour le professeur, qui est sonvent ivre, il n'y a ni loi, ni vérité, ni conscience. Il l’a vu donner des
caresses ct des coups, la mort même sans motif ; il a vu que le seul moyen de se préserver des punitions était de donner le plus d'argent possible. L'enfant se gâte tout entier d'une manière effrayante. Chez lui, le sens moral devient grossier et corrompu ; il considère sans répulsion même de honteux désordres... En un mot, tout ce qu'il y avait d'abominable dans le logement et dans l'école se réfléchit en lui. Voilà quelle est la base dun enseignement qui doit le préparer à être un jour ministre de l'Église orthodoxe! »