AMÉRIQUE DU SUD
Aucune partie du monde ne présente, avec des proportions plus vastes et des couleurs plus vives, le contraste dont nous voulons retracer partout le tableau. Lorsque la nature divisa le conti-. nent américain en deux parts, elle sembla préparer un théâtre pour les événements dont chacune devait offrir la scène, et pour les acteurs destinés à jouer un rôle très-dissemblable. L' une devait être le domaine exclusif de l'Église, l'autre le champ de bataille de tr ; les sectes.
Mille éc as ont raconté, avec sympathie ou regret, les effets d'un partage que tous ont constaté, et dans lequel on retrouve les car ctères qui ont toujours distingué la cité de Dieu de la cité de confusion. Les races du Sud ont reçu leur religion ct leur civilisation des missionnaires cathoïiques. Les tribus du Nord, condamnées à une lente destruction, ont été abandonnées aux docteurs d’une autre école et aux prédicants d’une autre foi. Voici les résultats de ce partage inégal. Dans le Sud, avec des hommes de toutes races, malgré l'ignorance et la férocité des sauvages, malgré les folies ou les crimes de quelques-uns de ses propres enfants, l'Église a fait une maison et une famille. Dans le Nord, les héritiers naturels ont été bannis ou exterminés sans pitié, pour que les sectes élevassent dans le désert qu’elles avaient créé un pandémonium de tumulte et de désordre, si plein de division, que les mauvais esprits
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Le contraste est indiqué avec candeur par des hommes qui en ont analysé les traits : « Plus d’un million et demi d’Indiens de race indigène pure, dit l’auteur de l'Histoire naturelle de l'homme, professent le christianisme dans l'Amérique du Sud!. » « L'histoire des tentatives pour convertir les Indiens du Nord est une suite d'échecs, » dit l'annaliste des missions protestantes ?.
Tel est, dans son ensemble, le fait principal offert à notre observation ; fait qui, suivant la remarque d'un éminent ethnologiste anglais, « honore, il faut en convenir, l'Église catholique romaine, et jette une ombre épaisse sur l'histoire du protestantisme”, »
Un second fait, également remarquable, qui a excité l'attention d'une multitude d'écrivains de différentes nations, est énoncé en ces termes par un voyageur rempli de préjugés qui avait vécu parmi les tribus des régions équinoxiales : « Loin d'avoir diminué, le nombre de ces tribus a beaucoup augmenté. Un accroissement pareil a eu lieu généralement dans la population indienne de l'Amérique entre les tropiques. La population indienne dan: les missions est constamment croissante. » D’autre part, « aux environs des États-Unis, au contraire, les Indiens diminuent rapidement en nombre... Aux États-Unis, à mesure que la civilisation avance, les Indiens sont chassés au delà de ses limites‘. » Nous retracerons ce contraste dans tous ses détails.
Reste un troisième fait à examiner, Tandis que les innombrables tribus indigènes converties au christianisme, entre le 30° degré de latitude nord et le 35° de latitude sud, dans un espace de quatre mille milles de lorg et de trois mille environ de large, ne se sont jamais écartées de la foi catholique, et, comme les écrivains protestants l'assurent, y sont plus attachées aujourd'hui que jamais; dans les vastes territoires des États-Unis, où les Indiens ont été corrompus ou détruits, les soi-disant chrétiens de la race anglo-saxonne se sont divisés et subdivisés en un tel chaos de sectes discordantes, que, d'après l’aveu tardif d’un de leurs chefs,
! Prichard, see. au, p. 427.
? Cité dans Mouthly Review, vol. LXXXIV, p. 145.
5 Prichard, wbé supra.
* Journal of a Residence in Colombia, par Le capitaine Charles Stuart Cochrane, vol E, chou, p. 218, 233.
iln’y a rien de comparable dans l’histoire du globe. « Dans le monde occidental, la religion est trop souvent une source de dispute plutôt qu'un lien d'union et de paix'. » Déjà, à la fin du dix-septième siècle, le gouverneur anglais de New-York rapportait de cette contrée, « qu’elle pullulait d'hommes aux opinions diverses, et que le plus grand nombre n’en avait pas. Cent ans plus tard, un ministre anglais pouvait représenter les habitants de son district comme « un peuple de toutes les religions et de toutes les sectes, mais n'ayant pour la plupart aucune croyance. » De nos jours, il est devenu nécessaire d'adopter une nouvelle nomenclature pour classer des divisions et des subdivisions qui partout ailleurs ne possèdent ni nom ni forme. « Deux grandes divisions de baptistes, » un des innombrables rejetons de l'Église anglicane, qui possède déjà plus de cinq mille églises, sont connues, suivant M. Olmsted, sous le nom de « Coquilles dures et Coquilles tendres; » de tels noms ne sont pas plus injurieux à la religion de l'Évangile que beaucoup d’autres usités maintenant avec une tranquille complaisance en Angleterre.
Les relations de ces sectes si proches parentes portent le caractère d’une rivalité et d'une jalousie ardentes, aussi tenaces que celles des Druses et des Maronites, des sectateurs d’Ali et des disciples d’Omar?. « Les plus chers et les plus chauds amis de la république regardent avec crainte et tremblement la discorde des sectaires, la jalousie des partis, les étranges et anormales divisions, subdivisions et sous-subdivisions de ses dénominations religieuses interminables et rivales. » « Les Églises sont divisées, observe un autre écrivain protestant. Les presbytériens sont divisés, les synodes sont divisés, l'assemblée générale est divisée; et cela est dù, suivant lui, à l’extrême relâchement dans la doctrine et dans la pratique, d'une part, et de l’autre à une tentative violente pour ramener de force à l’orthodoxie*. » « Le continuel fractionnement des nombreuses sections du protestantisme est un danger imminent pour la religion“, » en servant d’argument en faveur du rationalisme. « Le clergé se plaint de l'énorme diffusion de livres hardis et de traités professant l'incrédulité sur la question du miracle. Il y a des schismes parmi les corporations religieuses
1 The Wester: World revisited, par le Rév. Henri Caswall, ch.1, p. 9. 2 Olmsted, Our Slaves States.
5 States Men of America, par S. Mary, p. 485. 4 Colton's Thoughts on the Religious State of the Cuntry, p. 66. 5 The Emancipation of Faith, par H. E. Schedel, M. D., vol. IH, p. 410 New-York, 18581. — Forty Yeats of American Life, par le docteur Nicho's. 1864.
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les plus sévères, de grandes séparations entre des hommes rénnis seulement par des formes vaines!, » Enfin — car il est inutile de multiplier les témoignages à:l’appui d’un fait que personne ne conieste, et sur le caractère réel d’une religion qui a produit si invariablement les mêmes fruits, avec une unité reconnue chimérique, excepté pour le mal, — le docteur Stephen Olin, respectable prédicant wesleyen, s'écrie : « Vingt années d’observations ont produit dans mon esprit la ferme conviction que le mal le plus funeste aux Églises américaines, le principal obstacle à leur progrès réel en sainteté et en œuvres utiles, est l'esprit de sectarianisme*. »
L'Eglise a conquis des milliers de tribus ; elle les a vues croître et multiplier sous sa douce autorité, et les a maintenues pendant deux cents ans, malgré des calamités nombreuses, dans une inaltérable unité de foi.
Les sectes n’ont pas gagné une seule tribu; elles ont détruit sans pitié les races qu’elles ne pouvaient convertir, et sont devenues pour toute la terre le type proverbial de la division et de la discorde.
Les sectes ne peuvent pas même alléguer pour leur défense des efforts courageux et persévérants ; cet honneur ne leur fut pas accordé. Voici comment s'expriment leurs amis : « Ces pieuses gens d'Amérique, dit Müllhausen, avec une ironie pardonnable, jettent un regard indifférent sur les païens qui sont à leurs portes, mais ils envoient des missionnaires prêcher le christianisme sur les points les plus éloignés du globe ! Quand la convoitise des races blanches civilisées aura détruit et exterminé les libres habitants des steppes, l’amour chrétien trouvera le chemin de leurs wigwams abandonnés, des églises s’élèveront, des meetings s’assembleront dans les prairies sur les tombes de leurs malheureux propriétaires sacrifiés %. » [ls les laissent périr avec indifférence, assure un autre Allemand protestant qui avait vécu parmi eux, « parce qu’il n'y a aucune terre fertile à acquérir, aucun indigène à amener par de belles paroles à construire des maisons confortables pour les prédicants chrétiens. Au lieu de profits à acquérir comme dans les iles du Sud, ils auraient, en menant avec ces malheureux la vie sauvage, la perspective d’être chassés avec leurs pupilles d’un lieu dans un autre, vivant de vers de terre, de glands et autres comes-
1 Society in America, par Harriett Martineau. vol. LL, p. 257.
? Works, vol. IE, p. 451.
* Journey from the Mississipi to the Coasts of the Pacific, vol. 1, ch. x1 p 220, dit, Sinnett,
tibles difficiles à digérer, tandis que, d'autre part, une vie commode alimentée par un bon revenu paraît bien plus attrayante, » Un pareil langage ne doit pas nous étonner; nous avons vu, dans le cours de cet ouvrage, bien des exemples du mépris des protestants les plus éclairés à l'égard de leurs missionnaires, et de l'indifférence avec laquelle ils en font l’aveu.
Le docteur Moritz Wagner nous a dit comment « les apôtres évangéliques de l'Amérique, qui n’ont encore jamais élevé la voix contre la chasse à mort faite aux pauvres Peaux-Rouges, recoivent des milliers de dollars pour soutenir leurs inutiles missions du Levant ; » non par amour pour les Orientaux, mais simplement, comme le docteur Livingston nous le fait entendre au sujet de l'Afrique du Sud, parce qu’ils ne peuvent souffrir d’être devancés ou exclus par l’infatigable activité des sectes rivales, M. Buckingham aussi, écrivain anglais qui avait demeuré parmi eux, constate ce fait : Tandis qu'une société religieuse américaine votait par acclamation mille dollars à la fois pour la Perse, pour Siam ou les îles Sandwich, qui ne lui demandaient rien, et qui désiraient seulement qu’on les lissàt tranquilles, elle allouait, pour les Indiens de l’Amérique du Nord qui périssaient à sa porte, la modeste somme de deux cents dollars?! Lorsque ces prévoyants émissaires, attirés par les motifs qui agissent seuls sur de tels hommes, s’aventurent à suivre les naturels dans les forêts, c'est pour abandonner bientôt un labeur sans profit. Humboldt ne se fait aucun scrupule de dire que les débris des races indigènes de l'Amérique du Nord en contact avec les religions anglaises ou américaines, « sont en train de tomber dans un état moral inférieur à celui qu'elles avaient avant la conquête. »
Ce grave reproche est répété dans un langage plus énergique encore par les protestants américains. « Tandis que les Pequods et d’autres tribus septentrionales étaient exterminés ou vendus comme esclaves, affirme le juge Hall de Cincinnati, le sauvage plus heureux du Mississipi entendait les pieux conseils des missionnaires catholiques. Ils exerçaient de leur propre mouvement une bienveillance expansive, à une époque où les protestants, dans une situation pareille, étaient rapaces et altérés de sang‘. » « Les établissements agricoles des missionnaires jésuites, relate, en 1857,
1 Gerstaecker, Journey round the World, vol. 1, p. 550. ® America, par J.S. Buckingham, esq., vol. E, ch. x. 3 Preface to Môllhausen’s Journey, p. x.
4 History of the Religious denominations of the United States, par À. D. Rupp, p. 163.
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M. Law Olimsted , sont pour nous un exemple. Les devoirs que nous impose uotre wpisinage envers les Lipans, tribu sur la frontière du Texas, sont'certainement plus étroits qu’envers les Fidjiens; et si la gloire de les convertir à la décence est moins grande, la dépense est certainement en proportion‘. » Enfin, M. Melville, leur compatriote, parlant de l’orgueil avec lequel ils se vantent d’avoir presque entièrement détruit le paganisme dans les États- Unis, repousse ainsi cette prétention impie : « La ruche anglosaxonne a extirpé le paganisme de la plus grande partie de l’Amérique du Nord, mais avec lui, elle a pareillement extirpé la plus grande partie de la race rouge*. »
Voilà, d’après des témoins allemands, anglais et américains, les œuvres du protestantisme. D'autre part, un naturaliste français, qui a visité en personne trente-neuf peuplades de la race américaine pure, encore existantes dans le continent méridional, et qui a dressé des statistiques auxquelles nous ferons des emprunts, déclare qu'il trouva disséminés à travers toutes les régions qu'il explora avec tant de fatigues, quatre-vingt-quatorze mille cent soixante-dix-sept paiens ; mais qu'il compte aussi, dans le même district, un million unq cent quatre-vingt-dix mille neuf cent trente naturels chréliens.
Et parlant plus en savant qu’en chrétien, il rapporte que ces pauvres Indiens, souvent privés de leurs pasteurs, presque toujours maltraités par leurs maîtres, déploient, même lorsqu'ils ont élé énervés par l'ignorance ou la superstition, cette étonnante inflexibilité dans la foi dont nous avons déjà vu tant d'exemples. Ainsi, d'après M. d'Orbigny, «ils poussent jusqu'au fanatisme l'attachement à la religion catho’ :1e%. » Mendoza avait pu dire à une date antérieure, dans un lansage plus digne du sujet, que ls naturels de l'Amérique méridionale, depuis leur conversion, ue sont jomais tombés dans aucune hérésie ni dans aucune erreur contraire à la foi catholique‘. Et des protestants nous assureront aujourd'hui que non-seulement toutes les tentatives pour ébranler
leur foi sont également vaines, mais que dans beaucoup de parties de l'Amérique du Sud, et notamment au Chili, où les émissaires de la société biblique anglaise ont fait leur apparition, la vie d'un Anglais est en danger parmi les paysans, tant est véhémente leur atipathie pour l'hérésie et pour ceux qui s'en font les apôtres
! Journey through Texas, p. 298.
The Marquesas ‘stands, p. 11.
3 Voyage dans l'Amérique méridionale, par Alcide d’Orbigny, 1, LV, p. 252, 4 Historie of the Kingdome of China, t. WU, p. 224,
auprès d'eux. Enlin, sir James Mackintosh nous atteste, en ces termes, le contraste qui n’a pas échappé à son observation : « Les naturels de l'Amérique, qui généralement n'ont connu la supériorité de la race européenne que par une plus rapide ou plus lente destruction, et auxquels les excellents quakers eux-mêmes n’accordaient qu’une avare justice, étaient tirés de la barbarie et instruits dans les arts et les devoirs de la vie civilisée sous le gouvernement paternel des Jésuites. » Il aurait pu ajouter : sous celui des Franciscains, des Dominicains et autres. Tels sont les traits principaux «le l'histoire dont nous allons esquisser l’ensemble, Nous commencerons dans l'Amérique méridionale par les célèbres missions du Brésil et du Pérou, du Chili et du Paraguay. Nous nous servirons comme d'habitude, et dans la mesure qui nous sera utile, du témoignage d'écrivains protestants. Ils nous ont aidés dans nos premiers voyages ; ils ne nous refuseront pas leur concours dans celui-ci, M. Southey, qui nous donnera des gages nombreux de ses sentiments envers l’Église catholique etqui n'a pas hésité à dire à ses concitoyens : « Je n'apprécie pas ce qu’on appelle l'émancipation! catholique, » a recueilli avec soin ce qui concerne l'histoir? du Brésil. Il sera notre principal guide.