‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 48 sur 226 · BRÉSIL · texte numérisé non relu

BRÉSIL

En 1549, Jean III de Portugal, plein de sollicitude, observe M. Southey, « pour les âmes de ses sujets brésiliens, » résolut ‘l'envoyer à leur secours des missionnaires de la Société de Jésus. Le Brésil n’est pas le seul pays qui doive une reconnaissance éternelle au zèle chrétien de ce monarque vaillant et éclairé, qui à reçu de ses contemporains plus d'éloges que M. Southey ne voudrait lui en donner. « Il était superstitieux au dernier degré, » dit cet écrivain anglais, avec cette contenance tranquille que ses concitoyens montrent habituellement en jugeant de tels hommes. Malgré ce défaut, « il désirait sincèrement propager parmi les païens sa religion telle qu’elle était'. » Il envoya donc le Père Emmanuel de Nobrega et cinq autres Pères choisis par saint Ignace pour cette difficile mission. Sous leurs auspices, la nouvelle ville de San-Salvador, qui n'était autrefois qu'un camp fortifié, pri des dimensions qui la rendirent plus tard la capitale du Brésil

1 History of Brazil, par Robert Southes, vol, F. ch. vin, p. 214 (1617.

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L'entreprise était hardie, mais non pas au-dessus de leurs forces. « Les missionnaires rencontrèrent de grands obstacles ; l'usage du cannibalisme ne fut pas le moindre. Mais les enfants de saint Ignace, comme ceux de saint François et de saint Dominique, surent combattre l'ennemi sous toutes les formes. Ils réussirent d’abord, comme première victoire, à déraciner l’anthropophagie. Mais M. Southey est mécontent de leurs procédés : « Rien n'est trop imprudent pour l'audace d'un tel clergé ; et rien n’est trop grossier pour la crédulité de leurs absurdes convertis', » Cet historien n’est heureusement pas conséquent avec lui-même. Il dit, quelques pages plus loin : « Ces missionnaires étaient en tous points à la hauteur de leur mission. Ils étaient zélés pour le salut des âmes ; ils s'étaient dégagés des liens qui attachent à la vie, et par conséquent, loin de redouter le martyre, ils le souhaitaient ?. .» Comment un tel caractère et tant d'oubli de soi-même seraientils compatibles avec les torts graves que leur impute M. Southey ? Il ne l'explique pas. « Îls croyaient l'idolûtrie qu'ils enseignaient et étaient convaincus qu’en aspergeant un sauvage au moment de sa mort et en répétant sur lui une formule de paroles qu'il ne comprenait pas, ils le rachetaient des tourments éternels... On ne peut mettre en doute qu’ils n'aient opéré des miracles sur des malades, car lorsqu'ils pensaient que le patient pouvait être miraculeusement sauvé et qu'il le désirait, la foi remplaçait la vertu en laquelle ils se confiaient5. »

Cette singulière explication de leur pouvoir surnaturel a un inconvéñient, elle met le missionnaire sous le coup d’une accusalion d'idolâtrie et rend Dieu son complice. Voltaire a dit avec plus d'esprit et non moins d'impièté : « Si Dieu a fait l'homme à

1 History of Brazil, ch. vi, p. 230.

lhid., p. 252.

5 Ibid., p. 253.

son image, l'homme le lui a bien rendu. » La Divinité, docile au point de faire des miracles, au risque de propager l'idolâtrie, était évidemment modelée sur un type humain. Mais peut-être pouvous-nous accepter l'aveu de M. Southey, que les missionnaires catholiques opérèrent des miracles sur les malades, sans adopter son explication. Îl va nous dire comment ils détruisirent le cannibalisme.

« Tous les efforts pour abolir cet usage odieux furent vains. Nobrega et ses compagnons entendirent un jour le tumulte et les réjouissances des sauvages à l'un de leurs sacrifices : ils arrivèrent au moment où le prisonnier venait d’être égorgé et lorsqu'une vieille femme trainait son corps vers le brasier. Ils arrachèrent le corps de leurs mains, et devant toute la tribu, étonnée de leur audace, l'enlevèrent. La femme prétresse excite bientôt les guerriers à venger cette insulte. Pendant que les Pères enterraient secrètement le corps, les sauvages les cherchaient. » Ces barbares ne manquèrent pas de zèle dans leur poursuite; mais avec l’aide des autorités portugaises, les missionnaires échappèrent à leur fureur, et l'impression que leur icourage produisit sur eux fut telle que « peu de temps après ces mêmes sauvages vinrent demander leur pardon et promirent de ne pas renouveler ce genre de réjouissances. »

«Un des Jésuites réussit en effet à détruire l’anthropophagie dans quelques familles, en allant devant leurs portes se flageller jusqu'au sang, et leur disant qu’il se torturait ainsi pour détourner la punition que Dieu infligerait infailliblement à ce crime abominable. Ils ne purent supporter ce supplice volontaire, et confessant qu'ils avaient mal agi, ils condamnèrent à des punitions

sévères tous ceux qui s’en rendraient désormais coupables ‘, » Les missionnaires déracinèrent ainsi l'anthropophagie. Cette manière d'agir les exposait tous les jours à mourir de la façon la plus affreuse ; mais, comme l'a remarqué M. Southey, « loin de redouter le martyre, ils l’ambitionnaient. »

Pour les tribus plus éloignées sur lesquelles ils n'avaient pas encore acquis l'influence qu’ils exercèrent plus tard dans tout le pays, les Pères « s’eslimaient heureux d'obtenir la permission de visiter les prisonniers et de les instruire avant leur exécution. » C'était un ministère périlleux, que de tels hommes pouvaient seuls accomplir. Pour échapper aux regards des sauvages, lorsqu'ils

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2 History of Brazil, p. 254.

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Avec une patience et un courage à toute épreuve, après avoir

vécu de racines et partagé la cabane des sauvages, lorsque ces hommes de familles distinguées et d'esprit cultivé avaient détaché quelques tribus de leurs barbares superstitions, et leur avaient appris à prononcer les noms de Jésus et de Marie en leur donnant les premières notions de foi et de civilisation, « ils faisaient élever par les nouveaux convertis une église, de manière à les fixer dans son entourage. Ils établissaient une école pour les enfants qu'ils catéchisaient dans leur propre langue...: ils leur apprenaient aussi à lire et à écrire, se servant, dit Nobrega, de la même formule par laquelle le démon avait séduit l'homme : Vous serez comme des dieux, discernant le bien du mal. Cette connaissance leur paraissait merveilleuse, et ils étaient très-désireux de l’acquérir. » Notre auteur, sans s’'émouvoir de la touchante peinture qu'il vient de faire, s’exprime de la sorte : « C'est une preuve de la facilité avec laquelle cette race pouvait être civilisée. » Des écrivains plus sincères nous diront, et lui-même dans son livre, que ces sauvages furent civilisés et comment s’opéra ce changement difficle, « Avec l’enseignement de la lecture, de l'écriture, de l'arithmétique, on leur donna l'habitude d'assister à la messe, » c’està-dire de faire un acte de religion sans laquelle 1l n’y a pas d’éducation véritable. « Bientôt ils purent chanter l'office de l'Église, » Ces commencements &@e civilisation eurent dans la suite des résultats si remarquables, que nous trouverons, trois cents ans plus tard, des écrivains anglais célébrant les progrès agricoles et économiques encore persistants dans les pays chrétiens. Ils comparent la politesse et la dignité jointes à la ferveur spirituelle de ces enfants de la forêt, avec la rudesse et les instincts grossiers de leurs propres concitoyens d'Angleterre.

M. Southey n'est pas encore content des efforts des missionnaires pour civiliser les naturels du Brésil. Il comprend cependant et exprime en termes éloquents sa conviction : « qu’un culte accompagné de rites attire les arts pour l’orner et le soutenir : que des habitudes de vie intérieure prennent racine aussitôt qu'une église est fondée et qu'une ville s'élève autour de l'autel, » Les

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Brésiliens apprécièrent ce fait important avant M. Southey, qui nous racontera plus tard le prodigieux travail de la civilisation accompli chez des peuples plus barbares encore, par les apôtrés de l'Église. D'autres nous diront qu’assister à la messe et chanter loffice divin étaient les principales, mais non pas leurs seules leçons. Ils les donnaient si bien que trois siècles après le passage d’Emmanuel de Nobrega au Brésil, M. d'Orbigny, qui avait entendu la musique sacrée chantée par les Indiens de la mission de San Xavier, nous dit: « Je ne puis m'empêcher d'admirer les travaux des Jésuites, ex pensant qu'avant leur arrivée les Chiquitos, encore à l’état sauvage, étaient dispersés dans les profondeurs des forêts. » Pendant douze générations ils s'étaient transmis de père en fils les enseignements des Jésuites. « Bien qu'ils aivat martyrisé les premiers missionnaires, une fois chrétiens ils persévérèrent, et de nos jours rien ne les conduirait à retourner à leur vie des bois!. » | Les premiers missionnaires du Brésil eurent à lutter avec l'ignorance et !* cruauté des naturels du pays, mais aussi avec la proferde immoralité des’ aventuriers qui avaient quitté le Portugal pour chercher fortune dans le nouveau monde. Au Brésil comme à Mexico, les missionnaires trouvèrent la résistance la plus obstinée chez ces hommes, bannis volontaires, souillés de bien des crimes, mais qui conservaient encore quelques restes de foi que les catholiques perdent rarement. Xe cherchant que les biens de ce monde, ils repoussaient les exhortations d'hommes qui n'estimaient que ceux de l’autre. « Comme les Jésuites s’opposaient énergiquement à leurs cruautés, nous disent deux ministres protestants, les Portugais eurent recours à toutes les vexations imayinables à leur égard... Lorsque les Indiens, par crainte des chusseurs d'esclaves, retournèrent dans les forêts de l'intérieur, les Jésuites les découvrirent et leur portèrent les secours du service divin et de l'instruction chrétienne ?. » De là vient la guerre implacable que les marchands portugais déclarèrent aux missionnaires: nouveaux motifs pour ces derniers d'agir charitablement envers leurs ennemis. Ils leur reprochaïient leurs erreurs avec fermeté, mais avec douceur. Ils refusaient les sacrements à ceux qui maltraitaient leurs esclaves et qui leur donnaicnt des exemples d'immoralité. « Un grand nombre furent ramenés par cette conduite ferme et chrétienne, » assure M, Southey. L'inconduite des chré-

® Voyage, ete., tome IV, p. 200.

3 Brasil and the Braëil'ans. par Kidder et Fletcher, ch, xx, Le 968.

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En 1555, un renfort de sept Pères arriva au Brésil ; le nombre de ceux qui ‘étaient déjà engagés dans la lutte était insuffisant pour une œuvre destinée à prendre de si vastes proportions et qui demandait le concours d’un si grand nombre d'ouvriers. On vit dans l'Amérique méridioncle les Jésuites seuls atteindre le chiffre de dix-sept cents, sans compter les trente mille qui, à la mème époque, préchaient la foi aux païens dans le monde entier. Parmi les nouveaux arrivants il y avait un de ces privilégiés qui semblent ne pas ressentir les effets de la faute originelle, et être admis dès ce monde à cette union intime avec Dieu réservée aux ‘élus dans une autre vie. Joseph Anchieta était dans sa vingtième année lorsqu'il arriva au Brésil, Là, pendant quarante-quatre ans, il donna aux chrétiens et aux païens un nouvel exemple de ces vertus étonnantes qui ont pour effet de confirmer les uns dans l’obéissance à la loi, et de courber doucement les autres sous son joug, par un attrait irrésistible. Comme nous allons entrer dans une région où M. Southey refuserait de nous suivre, nous devons un instant l'abandonner et prendre pour guide des hommes pour qui la présence d'un saint n’inspire aucune répugnance, et qui ne prétendent pas réduire toutes les créatures de Dieu à leur niveau, en admettant que le surnaturel et l'impossible sont la même chose. Ce qu'ils nous diront sur Anchieta, nous l'écouterons comme nous avons écouté ce qu'ils nous ont appris de saint François et de Nobili.

Anchieta, confiant dans la puissance des armes fournies par l'Église à ses apôtres, vint prècher la foi à un peuple chez lequel les traditions primitives étaient si complétement cffacées, qu’à peine s'élevait-il au-dessus des créatures sans intelligence, « totalement dépourvu de pudeur, sans vêtement, grossier, cruel au point de se dévorer les uns les autres. » Il fallait un saint pour une pareille tâche ; un saint était à l'œuvre.

Employé d'abord à enseigner le latin dans l'école fondée par Nobrega à Piratininga, Anchieta passa ses premières années dans l'exercice de la patience, de l'humilité et de l'obéissance. Aspirant au moment où il pourrait annoncer le nom de Jésus aux tribus du Brésil, il attendait en silence une permission qu'il était trop husble pour prévenir. Pendant ce temps, il composa une grammaire brésilienne qui devint en Portugal un livre destiné aux futurs missionnaires d'Amérique. Plus tard, il fit un dictionnaire, puis une exposition de l'ensemble de la doctrine chrétienne, et peu

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après, une multitude de cantiques et de chants pieux en quatrt langues différentes, dans l'espoir de remplacer les chansons profanes répandues dans le peuple. « Ses compositions étaient chantées continuellement, jour et nuit, assure son biographe, dans les rues et les carrefours : de cette façon, les accents de la doctrine chrétienne retentirent partout. »

Admis enfin à la prêtrise, Anchieta commença la vie du missionnaire. Seul, nu-pieds, ne craignant ni les angoisses de la faim, ni la morsure des vipères, ni la dent des animaux féroces, il pénétra dans les vastes forêts de ce pays tropical. Entré un jour, « sans motif et comme guidé par un autre, » il trouva, appuyé contre un arbre, un vieillard indien qui le salua en lui disant que depuis longtemps il attendait sa venue. Il venait d’une province éloignée, située sur les rives de la Plata, et se disait conduit, par une impulsion qu'il ne pouvait vaincre, vers cet endroit où il « apprendrait le vrai chemin. » Anchieta, comprenant que la grâce lui avait amené ce néophyte, lui annonça les principaux mystères de la religion ; il répondit : « J'avais déjà entendu ces choses, mais je ne pouvais les exprimer, » Un peu d'eau de pluie, maintenue sur les feuilles de chardons sauvages, suffit pour le baptiser, et lorsque Anchieta revint vers ses compagnons, il leur raconta ce qui s’était passé, et ajouta qu’il l'avait enseveli de ses propres mains suivant le rite de l’Église.

La tribu des Tamuyas, l’une des plus féroces et des plus belliqueuses du Brésil, ne pouvant supporter les envahissements des Portugais, et craignant le nouveau pouvoir dont ils pourraient un jour devenir les victimes, se ruèrent tout à coup sur la colonie de Saint-Vincent, massacrant la population blanche, et ravageant le district avec la dernière barbarie.

Le Père de Nobrega, touché de compassion à la vue des souffrances des chrétiens qui se préparaient à quitter le pays, conçut un projet que le cœur d'un véritable missionnaire pouvait seul enfanter. Prenant avec lui Anchieta, digne de partager une entreprise si périlleuse, il entra résolàment sur le territoire des Tamuyas. Reçu d'abord avec un respect inattendu, des mandataires lui proposent des conditions de paix. Deux mois s'écoulent en négociations infructueuses. On permet à Nobrega d’aller offrir à Saint-Vincent de nouvelles propositions, en laissant Anchieta comme otage. Au moment de la séparation, « Anchieta découvrit au Père Nobreya trois faits que Dieu lui avait révélés pendant la nuit. » Le premier était que la ville de Biritioca, à l'entrée du Saint-Vincent, dont ils étaient éloignés alors d'environ soixante-dix milles, venait d'être

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Anchieta, seul avec les sauvages, resta calme et impassible comme s’il se fût trouvé avec de petits enfants. Blessé de leur indécence révoltante, constamment menacé de mort par leur capricieuse fureur, il avait recours aux armes habituelles des apôtres, la prière et la mortification. « La modestie des Pères, affirme M. Southey, faisait l'admiration de leurs hôtes ; ils demandaient à Nobrega comment détestait-il ce que les autres hommes recherchent si ardemment. Il sortit une corde de sa poche et dit qu’il maintenait sa chair soumise, en la torturant. » Il ajoute « qu'Anchieta, à la force de l'âge, avait fait vœu à la Vierge de composer un poëme en son honneur, espérant ainsi conserver sa pureté en fixant ses pensées sur la plus pure des créatures. » Cependant, M. Southey, fidèle à ses instincts, appelle plus loin les austérités des missionnaires catholiques : « la folie frénétique du catholicisme. »

Anchieta, malgré les difficultés de sa situation, ne cessa de prècher l'Évangile à ses hôtes. « Plusieurs parmi eux furent bientôt assez instruits pour recevoir le baptème, mais il craignit leur inconstance, et jugea plus prudent de laisser à ses coopérateurs le soin de récolter ce qu'il avait semé. » Cependant, les membres ls plus violents de la tribu, irrités de l'échec des négociations, frustrés dans leur espoir de pillage, résolurent de le mettre à mort. Ils lui annoncèrent donc qu'à telle heure, ils le tueraient, et q'ensuite, ils feraient un festin de son corps. Le Père répondit avec calme que certainement l'heure indiquée ne serait pas celle de sa mort. Les sauvages étonnés lui demandèrent comment il pouvait montrer tant d'assurance ; il leur dit : « La mère de Dieu, dont je vous ai parlé, m'a révélé que je ne mourrais pas encore, » N confiance fut justifiée ; après trois mois de captivité, un traité de paix fut conclu, et Anchieta retrouva à Saint-Vincent les compagnons de son ministère.

Rarement ils avaient une maison. Voici comment Anchieta, professeur sous Manuel de Paiva, dépeint, dans une lettre à saint lgnace, celle qu’ils habitaient alors à Piratininga : « Notre maison est bâtie avec de longues perches dont les interstices sont bouchés avec de l'argile. La pièce principale, qui a quatorze pieds de longueur sur dix de largeur, est à la fois l’école, l’infirmerie, le

198 LES MISSIONS GCHRÉTIENNES.

dortair, le réfectoire, la cuisine et le garde-manger, » En sonne, c'était une cabane composée d'une chambre qui abritait vingtquatre personnes, € Cependant tous nos frères en sont contents, et n'échangeraient pas leur hutte contre le plus magnifique palais. Ils se appellent que le Fils de Dieu est né dans une établie où il n'avait qu'un espace resserré et qu'il est mort sur une croix où il en avait moins encore. » M. Southey reconnait même que leur seule nourriture était « ce que les Indiens leur donnaient, » principalement de la farine de Manioc. « Il faut qu'on nous pardonne de ne pas user de serviettes devant une table sur laquelle il n°y à rien à manger, » Ainsi parlait Ancbieta de noble origine.

« Pieds nus, sans autre vêtement que sa soutane, le erucilix sur la poitrine et le rosaire autour du cou, le bâton du pèlerin et le bréviaire à la main, les épaules chargées des objets nécessaires à la construction d'un autel, Anchieta s'avança dans l’intérieur du pays. Il pénètre dans les forêts vierges, traverse des torrents à la nage, gravit les montagnes, descend dans la solitude des plaines, rencontre des bêtes sauvages et s'abandonne entièrement à la Providence, Avec Dieu séul pour témoin, il bravait les fatigues et les périls dans le but unique de gagner des âmes. Aussitôt qu'il apercevait un homme, Anchieta pressait le pas; ses pieds laissaient des traces de sang sur les rochers et les sables du désert, mais il avançait toujours. En s’approchant du sauvage, il lui tendait les bras et cherchait à le retenir par des paroles affectueuses, à l'ombre de la croix, qui était pour lui l’étendard de la paix. Quelquelois, lorsque les sauvages repoussaient ses premières invilations, il se jetait à leurs pieds, les pressait avec larmes sur son cœur, s'efforçant de gagner leur confiance par mille témoignages d'affection, Tout d'abord ils ne faisaient guère d'attention à cette humilité, mais le Jésuite ne se décourageait pas. Se faisant leur esclave, il étudiait leurs caprices; prenant part à leurs excursions il entrait dans leur intimité, partageait leurs souffrances, leurs travaux, leurs plaisirs. » Quel fut le résultat d’un tel ministère? « Par degrés, Anchieta leur apprit à connaître Dieu ; il leur enseigna les lois de la morale humaine et les prépara à la civilisation après les avoir instruits du christianisme, Son zèle ardent eut le Brésil pour théâtre: mais au milieu de ces vastes solitudes, l'Itannie, pays pierreux et inculte, fut sa résidence de prédilection, son lieu de refuge contre les dangers de son apostolat!, »

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pendant quarante ans une pareille existence; mais les autres pays nous offrent, durant les trois derniers siècles, mille exemples des mêmes vertus et des mêmes victoires.

Anchieta mourut en 1597. Les six Jésuites qui avaient débarqué avec Nobrega s'étaient multipliés et étaient au nombre de cent-vingt dans le Brésil seulement ; cent autres accoururent pour remplacer Anchieta et continuer l'œuvre qu’il avait commencée. Avant de poursuivre l'histoire de leurs travaux, écoutons un instant les appréciations protestaites.

M. Southey reconnait qu'Emmanuel de Nobrega mourut « épuisé par une vie de fatigues incessantes ; la veille de sa mort, il était allé prendre congé de ses amis comme s'il partait pour un voyage. Ils lui demandèrent où il allait, sa réponse fut : dans ra patrie. Aucune vie n'a été plus activement et plus pieusement employée que la sienne !, » Get écrivain, comme tous les hommes de sa religion, se sentant capable de j juger les saints et les anges, ajoute néanmoins par concession : «@ |, espérance du triomphe avec laquelle il termina sa vie n "était pas incertaine, à cause des erreurs de sa foi. »

Foi étrange par laquelle Dieu donne les vertus et les victoires de la vie apostolique, tout en oubliant de la purifier de ses « erreurs! » — foi tellement corrompue, d'après le jugement des adversaires, que si leur appréciation était vraie, « la décomposition el la décadence auraient eu lieu depuis longtemps*. »

Cet historien anglican, obéissant à une impulsion irrésistible, nous dit: « Le système de Nobrega ‘ut si bien continué par Anchieta et ses disciples, qu'avant un demi-siècle, toutes les peuplades de lu côte du Brésil, aussi loin que s’étendaient les établissements porlugais (c'est-à-dire sur un espace de plus de 2,000 milles), furent réunies en villages sous leur direction. » Jamais triomphe si éclatant n'avait été obtenu dans l'histoire, excepté par d’autres membres de ce même Ordre, dans les autres provinces d'Amérique. Les écrivains protestants seuls vont nous l'apprendre. Nobrega mourut à la fin du seizième siècle, et dès le commencement du dix-seplième, « nous trouvons, dit Ranke, le grand édifice de la ieligion catholique érigé dans l'Amérique méridionale, Il y avait cinq archevêchés, vingt-sept évêchés, quatre cents monastères, et un nombre incalculable de paroisses, » Ces faits ne nous repré-

{Che x, p. 910.

* North American Review, juin ARd8, p. 283 3 Ch, am, p. 389.

sentent pas encore l’œuvre tout entière accomplie dans un pays gouverné, un siècle seulement auparavant, par des sauvages qui n'avaient d’humain que l'extérieur. « De magnifiques cathédrales s’élevèrent, parmi lesquelles la plus admirable fut peut - être celle de Los Angeles. Les Jésuites enseignaient la grammaire et les arts libéraux ; dans les universités de Mexico et de Lima, les études théologiques furent suivies dans leur ensemble. Ces conquêtes tirent place aux missions, et les missions firent naître la civilisation. Les religieux qui apprenaient aux naturels à lire et à chanter, et qui leur euseignaient aussi à semer et à moissonner, à planter et à bâtir, leur inspiraient en même temps une vénération et un attachement des plus profonds. » Ranke pouvait bien dire : « Le catholicisme a produit un puissant effet dans ce pays! » L'étude de cette œuvre sans exemple suggéra cette réflexion à lord Macaulay : « Les acquisitions de l'Église catholique dans le nouveau monde ont compensé, et au delà, ce qu'elle avait perdu dans l’ancien? »

Parlant d’Anchieta, deux prédicants américains, qui n'avaient pas persuadé un seul Brésilien d'échanger une religion divine contre une autre tout humaine, s'expriment en ces termes : « Son abnégation de missionnaire, son travail pour apprendre et réduire en syntaxe une langue barbare, les services qu'il a rendus à l'État sufliraient pour lui assurer une réputation et une mémoire précieuses. » Ensuite, ils lancent tontes leurs invectives sur ses biographes, qui « n’ont pas honte de faire passer pour médiocres des vertus réelles, afin de faire ressortir de prétendus miracles, » S'ils avaient lu la vie du saint, ils auraient trouvé ses miracles racontés comme de simples incidents de la vie d’un homme, dont les vertus furent plus étonnantes que ses miracles.

« Les Portugais et les naturels, d'après M. Southey, chacun suivant leur superstition personnelle, croyaient sans hésiter qu’Anchieta pouvait faire des miracles. Les premiers envoyèrent après sa mort des volumes d’attestations à Rome... Les Tamuyas déclarèrent qu'il y avait en lui une puissance qui retenait les hommes, et cetle opinion sauva sa vie. » En d’autres termes, les païens, comme les chrétiens, reconnurent et attestèrent avec serment une puissance dont ils voyaient continuellement les preuves.

Un évêque protestant, le docteur Horsely, exhorta un jour la chambre des lords à ne pas encourager les tentatives de conversion

* Livre VIE, vol. I, p. 91. % Essay on Ranke's History of the Popes.

à Kidder et Fletcher, ch. vu, p. 115.

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faites sur les Hindous, « parce que la religion d’un pays est liée à son gouvernement, et aussi parce que le pouvoir apostolique de faire des miracles ne se produisant plus, il croyait que le mandat de faire des conversions avait cessé. » La plupart de ses coreligionnaires paraissent de cet avis. « Ce qui doit faire beaucoup soupconner la véracité des Jésuites, en général, par toutes les personnes sensées et impartiales, est le récit qu’ils donnent des miracles qu'ils prétendent avoir été opérés dans leurs différentes missions'. » Cependant ces hommes font profession de servir Celui qui a dit aux premiers missionnaires : «Vous ferez de plus grandes choses que celles-ci ! » Quand Celui qui a fait cette proresse l’a-t-il rétractée? Cesse-t-il d'accorder à ses apôtres les grâces apostoliques”? Et quel est ce Dieu nouveau qui n’a ni le désir ni le pouvoir de pénétrer dans les affaires humaines, et qui est lié sans rémission, par les « lois de la nature, » comnie une plante ou un insecte? Est-il comme le Dieu de Baal, endormi ou en voyage, oubliant de regarder l'homme et ses œuvres? Les protestants ont-ils accepté la définition du créateur que Kolben donne, répandue, paraît-il, parmi les Hottentots qui le regardaient comme « un excellent homme demeurant bien au-dessus de la lune, et ne faisant de mal à personne? » Questions que nous allons examiner.

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