LES PÈRES ANTOINE VIEYRA, RODRIGUEZ ET PLUSIEURS AUTRES
Au nulieu du dix-septième siècle, lorsque le christianisme était déjà implanté au Brésil, le Portugal envoya à cette mission favorisée du Ciel un de ses ouvriers apostoliques dont il produisit
! Kidder et Fletcher, ch, xx, p 29.
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un grand nombre pendant ce siècle. Le Père Antoine Vieyra, l'ami des rois, le conseiller des hommes d'État, après avoir rejeté les honneurs de cemonde, et avoir dit à son souverain qui le suppliat d'accepter un évêché en Europe, « qu’il ne voudrait pas changer l’humble habit du missionnaire pour toutes les mitres de la monarchie portugaise , » le Père Vieyra venait d'arriver au Brésil. Pendant de longues années, cet homme noble et distingué « exerça le saint ministère parmi les Indiens et les nègres. Dans ce but, il
s'était rendu maître du langage tupi et angolan. On place le Père Vioyra, remarque M. Southey, parmi les plus grands écrivains et parmi les premiers hommes d'État de son pays. » Il n'est pas rare dans l’histoire des missions de voir de telles supérirités vouer leur vie à des Indiens et à des nègres. Vieyra écrivit un jour au jeune prince de Portugal, dont il était aimé et respecté comme un père, d'envoyer de nouveaux ouvriers apostoliques au Brésil, et il ajouta : « Je ne demande pas de ressources pour ceux qui viendront, Dieu y pourvoira ; ce que je demande, c’est qu'ils arrivent nombreux et remplis de zèle. »
ILest curieux de voir'ce que la malice FA l'hérésie a pu inspirer à un lettré et à un poëte, au sujet d’un homme qui n'était pas seulement letiré et poëte, mais philosophe, orateur et homme d’Etat : « Sa dévotion prenait racine dans la superstition et la folie!, » Festus apprécie saint Paul à la manière de l'écrivain anglais. Cependant ce dernier ajoute en se contredisant : « Vieyra exécuta en peu de temps des projets dignes de lui et de son Ordre. » Cinquante villages indiens furent organisés, par ses soins, au nord de Maranham, « sur une étendue de quatre cents lieues de côtes, » Le succès de ses travaux fut si prodigieux qu'il put, le 15 août 1658, célébrer une messe d’actions de grâces en l'honneur du traité qu'il venait de conclure avec les chefs et les représentants de plus de cent mille indigènes*.
Une telle victoire, capable de satisfaire une ambition apostolique, fut pour Vieyra un stimulant pour de nouveaux efforts, résolut « de continuer le même système de civilisation en reimontant les grandes rivières, et dans les îles situées à l'embouchure de l'Orellana. » Deux Jésuites furent chargés de suivre le cours du Tocantin « pour soumettre, après un périlleux voyage de ner f cents milles, une tribu de Topinamboux fameuse par sa férocité. » Elle était depuis longtemps ennemie des colons de Para, « ce qui déeu-
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plait les périls de l'entreprise. » Mais rien ne pouvait arrêter les compagnons de Vieyra, animés de son esprit; l'historien protestant est obligé de reconnaître que ces sauvages suivirent les missionnaires, et consentirent à les fai’ e escorter au retour par des députés, chargés de négocier la paix et de prendre des mesures relatives à la conversion de la tribu. Plusieurs milliers de ces barbares, jusque-là indomptables, parmi lesquels se trouvèrent trois cents de leurs guerriers, revinrent avec les Pères au camp de leurs ennemis. Le gouverneur Vidal, homme d'un grand mérite, au sujet duquel Vieyra écrivait au roi : « S'il avait été envoyé dans l'Inde ce pays n'eût jamais été perdu povr le Portugal ; » lorsqu'il vit approcher cette troupe de néophytes, « lui si ferme et inébranlable dans les combais, pleura de joie en contemplant ce troupeau sauvage ramené dans le bercail du Christ. » Vieyra, qui aurait pu siéger à la cour des princes, partit immédiatement pour ramener le reste de la tribu.
De semblables expéditions furent envoyées dans toutes les directions; elles eurent toutes le même résultat. Aucune rivière n'était assez large ou assez impétueuse pour arrêter la marche des missionnnaires ; aucune forêt assez profonde, assez impénétrable pour leur barrer le chemin. Les Indiens, éblouis par leur courage et leur valeur, ne purent résister à la force héroïque qui surpassait fa leur, à la patience qui dominait et lassait leurs ruses, à la charité qu’ils admiraient avant de pouvoir la comprendre, Partout et toujours, de l'aveu des protestants, ces apôtres se montrèrent les mêmes. Prenons quelques exemples entre mille.
Quand l'expédition militaire de Coelho contre les peuples de la Sierra de Ibiapaba, eut las manqué « et eut tourné contre lui, » les missionnaires « préparèrent une expédition pacilique dans l'espoir de soumettre et de civilisèr ces peuplades. Les montagnes s'étendent sur huit lieues de long et sur vingt de large, elles s'élèvent comme des vagues qui montent les unes sur les autres. Pour les gravir, il faut quatre heures de rudes fatigues, les mains et les genoux venant en aide aux pieds. » Quand les missionnaires, pour la plupart délicatement élevés, eurent surmonté les premières difficultés, ils se trouvèrent en présence des Täppuyas, « la plus vieille race du Brésil, » et si extraordinairement barbares, « que pour donner à leurs morts un dernier témoignage d'amour, ils les mangeaient ‘. » Ils avaient repoussé les soldats du Portugal ; mais ils furent vaincus par quelques Jésuites désarmés
! southey, ch, xt. l 571.
En 1605, le Père Rodriguez conduisit une nouvelle bande d'apôtres sur le territoire de la peuplade cannibale des Aymores. « Le peuple se moquait d'une pareille tentative, pensant que les Aymores, nourris de chair humaine, ne pourraient être arrachés à leurs habitudes de cannibales. » Voici cependant ce que ces sauvages dirent du Père Rodriguez et de ses associés. « Les Pères étaient des homines excellents qui ne portaient ni ares ni flèchs et qui ne firent tort à personne; on ne pouvait leur refuser rien de ce qu'ils demandaient. » « Bientôt deux villages se formèrent, l’un contenant douze cents Aymores, l'autre quatre cents, et la capitainerie qui jusqu'alors n'avait pu être préservée d’une enlière destruction que par des secours fréquents venus de us fut entièrement délivrée de ses ennemis !, »
En 1657, les Pères Emmanuel Pires et François Gonalsez furent les premiers qui remontèrent le fleuve Rio-Negro, pendant que le père Samuel Fritz suivait le cours de l'Orellana, convertissant sur son passage les Omaguas, « peuple fameux au siècle de la découverte, et, encore de son temps, la plus nombreuse des tribus rive-
raines ; trente de leurs villages sont marqués sur sa carte, » Avant lui, les Pères Christoval d’° Acuna et André de Artieda, lun recteur dans un collége, l'autre professeur de théologie à Quito, avaient accompli un aussi périlleux voyage à la requête du vice-roi ; des
entreprises que les aventuriers militaires n'osaient tenter, étaient acceptées par les missionnaires seuls qui consentaient à s'y dévouer dans l'intérêt de la religion et de la science ; « loin de craindre
le martyre, ils Pambitionnaient, » Après un voyage de quinze mois, au milieu de privations que nous n'essayerons pas de dépeindre, Pires et Gonzalvez revinrent, en ramenant avec eux six ou sept cents disciples; Gonzalvez mournt de ses fatigues, Un peu plus tard, deux fnissionnaires qui avaient pris un autre chemin revinrent aussi, «suivis de plus de deux mille Indiens, » qui avaient consenti à accepter le christianisme et la civilisation?.
Cet apostolat laborieux continua chaque année dans toutes les provinces. En 1662, le Père Raymond de Sainte-Croix périt par la violence des eaux dans le Pastaza, « Sa vie fut vraiment noble et bien employée, » dit un historien protestant. « Ses vêtements ordinaires consistaient dans un vieux chapeau, une grossière chemise de coton et une paire de sandales. » Tel était le « pompeux cérémonial » par lequel les missionnaires catholiques gagnaient
{ Southey, p. 388.
3 Jbid., p. 017.
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Dès l'année 1665, les fruits de ces persévérants efforts furent si abondants que, d’après M. Markham, il y eut, sur les rives du Maränon supérieur, cinquante-six mille Indiens baptisés. De 1640 à 1682 il n'y eut pas moins de trente-trois différents établissements chrétiens fondés par cette société de martyrs et d’apôtres?.
En 1695, Henry Richler obtint la couronne du martyre. « Le dévouement le plus héroïque pouvait seul le rendre capable, atteste M. Markham, d'affronter les difficultés qui l'entouraient. En douze ans, 1l accomplit quarante voyages à travers des forêts impénétrables et sur des rivières rapides et dangereuses. Il n’emporta
Jamais de provisions, mais erra demi-nu à travers les fourrés, se
confiant entièrement pour vivre à la Providence. Ayant appris plusieurs idiomes indiens, ses efforts furent récompensés par le succès, et il se vit à la fin entouré de disciples. »
Quand Solo-Major, un des plus vaillants parmi ces héros, fut repoussé par une tribu qui refusait de se convertir, 1l laissa à ces sauvages endureis son crucilix, en leur disant, avec les accents d'un amour inaltérable, que « le Dieu dont il leur laissait l'image inclinerait bientôt leurs cœurs vers la vérité, » Lorsqu'il fut parti, le souvenir de ces paroles remua les cœurs, et un jour une troupe nombreuse, marchant en procession, vint demander le baptême el rapporta le crucifix avec un grand respect. M. Southey, lidèle à ses impressions, ajoute que « cette idole fut déposée dans la chapelle du collège des Jésuites où elle fut longtemps vénérée avec . dévolion spéciale. »
En 1661, des Portugais corrompus, faisant le commerce des esclaves, avaient été, pour ainsi dire, ruinés par Vieyra et ses coopéraleurs; ils soulevèrent le peuple et jetèrent les Pères en prison. Vieyra, « quoique traité plus cruellement qu'aucun autre, ne témoigna pas la moindre impatience... Une âme héroïque, une eonscience pure et un dévouement enthousiaste au devoir produisit en lui cette paix qui surpasse tout sentiment, » Ils furent jetés à
* Eapéditions in to the Valley of the Amazons, par Clements R. Markham, F. R. G.S., introd., p. xxx
* Expeditions, ete., introd., p. \ax.
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bord d'un vaisseau et envoyés en Portugal, avec un mémoire dans lequel on exposait leurs crimes en les accusant d’avoir ruiné la colonie. Ils furent réhabilités l’année suivante par un édit royal, qui blèma sévèrement leurs accusateurs. A dater de ce moment, ceux-ci ne prirent plus conseil que de leur haine et r'ésolurent de les exterminer.
En 1676, le Brésil était divisé en trois diocèses, Bahia, Pernambuco et Rio de Janeiro; bientôt les premières Religieuses Franciscaines arrivèrent. En racontant la fondation de leur couvent, M. Smith se livre à des plaisanteries de mauvais goût, souvent usitées chez les critiques protestants, et dont nous avons cité plus d’un exemple; il se permet de les appeler « inoffensives maniaques !. »
N'est-il pas à craindre que ces hommes ne se disent un jour : « Insensés que nous sommes, nous avons appelé leur vie une folie
et leur mort un déshonneur ; nous les voyons maintenant mis au nombre des enfants de Dieu et partageant la gloire immortelle des saints?. » |
Vieyra mourut en 1696, à l’âge de quatre-vingt-dix ans dont il avait passé soixante-quinze dans la Compagnie de Jésus. M. Southey remarque qu'il ne se repentit jamais de ses vœux. « IL avait survécu à toutes les épreuves comme à toutes les joies de la vie. Ses ennemis l'avaient précédé pour rendre compte au souverain juge; ses vertus et ses talents étaient reconnus et respectés comme ils en étaient dignes”. »
Cent noms devraient être ajoutés à ceux de Nobrega et d’Anchieta, de d’Almeida et de Vieyra ; ceux qui les portaient nous pardonneront notre silence ; ils sont nos pères, nos proches, mais qui peut compter tous les degrés dans une telle généalogie?
Les fils de saint François et de saint Dominiq:-, à qui l'Amérique doit beaucoup, nous permettront de leur offrir le tribut de notre hommage. M. Clements Markham, en admirant le courage :les Pères Franciscains, plutôt que la religion qui Pinspirait, s'exprime ainsi : « Ils envoyèrent dans les forêts, pendant un siècle et demi, des hommes dévoués qui prêchaient sans crainte, exploraient de vastes régions jusque-là irconnues, et finissaient ordinairement leur vie, massacrés par les sauvages qu'ils étaient venus civiliser *, » En 1701, deux Pères Franciscains furent martyrisés par les
4 Vol. H, ch. xxvnr,
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3 Vol. LT, ch. xxx, p. 34.
# Valley of the Amazons, introd.. p. xx
Aruans.
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Aruans. M. Southey raconte ce que devinrent leurs corps mutilés : «On les trouva dans un état de parfaite conservation, quoiqu’ils fussent restés six mois sur la terre, exposés aux animaux sauvages, aux insectes, à tous les accidents des saisons, quoique leurs habits fussent consommés. Ce n'est pas un miracle, » ajoute-t-il, car il ne croit pas aux miracles, et cependant « on ne peut soupçonner aucune fraude. » L'évidence était si concluante qu'il ne peut essayer de la nier. « Toute la ville de Belem » vit les corps, qui furent enterrés ensuite dans l’église franciscaine de eette ville.
Si nous demandons quels signes subsistent encore au Brésil de la présence de ces ouvriers apostoliques, dont nous ne pouvons pas raconter les travaux avec plus de détails, un Américain protestant nous apprendra qu’en 1856, après loutes les calamités qui ont fondu sur cet empire, il y a encore « huit cent mille Indiens civilisés » qui adorent le nom de Jésus et invoquent la protection de sa Mère".
Avant de compléter en peu de mots nos indications sur l'état présent du Brésil, la destinée de ses premiers apôtres réclame encore un moment notre attention.