GUYANE FRANÇAISE
En parlant des missions françaises en Guyane, nous serons lorcés d'en appeler à un témoignage catholique, à défaut d'autre. En 1560, le missionnaire espagnol Sala entra dans cette province, accompagné d'un autre Père dominicain; ils furent immédiatement martyrisés tous les deux. En 1645, les Capucins français renouvelèrent cette tentative avec le même résultat. Quatre ans auparavant, les Jésuites, sous la conduite des Pères Méland et Pelleprat, avaient abordé le pays sur un autre point. [ls évangélisèrent la tribu sauvage des Galibis, désarmèrent leur férocité par le mépris qu'ils firent paraître dans le danger et la souffrance, et gagnèrent leur obéissance par une sagesse et une charité patientes. En 1653, le Père Pelleprat publia un dictionnaire et une grammaire dans leur idiome. En 1654, les Pères Aubergeon et Gueimu, après avoir converti beaucoup de païens, terminèrent par le martyre leur vie religieuse, qui avait duré vingt ans pour l’un et dix-huit ans pour l'autre, A cette époque, les Hollandais s'emparèrent de Cayenne. Après leur expulsion, il se trouva que « juifs et proteslants avaient partout renversé la croix, emblème de notre salut *; »
‘The West Indies and the spanish main, par Anthony Trollope, eh. xir, p. 199. * Mission de Cayenne et de la Guyane française, par M. F. de Montezou, de ln Compagnie de Jésus, introd., p. x (4857
seuleffet de leur présence, Lorsque le nombre nécessaire des mar- Uyrs fut complet, Pauvre de la conversion de la Guyane française fut ac complie, malgré les difficultés extraordinaires d’une pareille mission et le caractère intraitable des indigènes, En 167%, les Pôres Grillet et Béchamel partirent de Cayenne pour Pintérieur du pays, dans l'intention de continuer, au milieu des solitudes éloiunées, leur patient apostolat, Là, au bout de quinze années d'un travail prodigieux, surmontant mille dégoûts et mille entraves suscités par linconstance où la brutalité des sauvages, le célèbre Père Aimé Lombard fit élever la première église chrétienne, à l'embouchure de la rivière Kourou.
Après avoir travaillé pendant vingt-trois ans parmi ces barbares, put écrire à son ami de la Neuville, en 1733 : « Connaissant comme moi la légèreté de nos Indiens, vous aurez été surpris d'apprendre que leur inconstanee à été surmontée, La religion à fuit ce prodige; elle jette chaque jour dans leur cœur des racines plus profondes. L'horreur avec laquelle ils regardent leurs anciennes superstitions, leur fidélité à s'approcher deneat des sacrements, leur assiduité aux offices, les profonds sentiments de piété qu'ils manifestent à Pheure de la mort, voilà des preuves d'une conversion sincère et durable, »
Ces races dégradées el ignorantes reconnaissaient enfin dans leurs apôtres la présence de Dieu, Le long des deux rives de l'Oapoek, sur toute l'étendue de son cours, dés missions furent établies, Les missionnaires « formèrent même le projet gigantesque, qui n'effrayait nullement leur courage, d'unir par une chaîne de postes évi igéliques les deux extrémités de la Guyane, »
Déjà, en 1711, M. de la Motte-Aigron, lieutenant du roi, éerisait: «Ua piu à Dieu de récompenser par un succès presque ïi croyable la constance de ses serviteurs. » Quatorze ans plus tard, le Père Arnaud d'Ayma, célèbre par son courage indomptable, même parmi les cent onze Jésuites qui labouraient ce champ aride, avait pénétré jusqu'aux tribus les plus éloignées, Dans ces régiens inconnues, au milieu du peuple Pirioux, il logeait dans une misé-
rable cabane, passant ses journées dans la prière, à étudier leur langue où à instruire leurs enfants, 1 gagna tellement le cœur des sauvages, qu'ils résolurent entin de le suivre partout où 1 voudrait. Alors il fonda la mission de Saint-Paul, sur l'Ovapock, où il réunit les Pirioux et la nation entière des Caranes; de même qe, plus tard, le Père Ausillac groupait sur les rives de l’Ouanart les tribus ‘des Tocoyènes, les Maourioux et les Maraones. Le Père Cruelli réalisait ces miracles de sagesse et de charité apostoliques
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qui faisaient dire à Châteaubriand : « Ge qu'il accomplit semble surpasser les forces de la nature. »
En 1765, le due de Choiseul, imitant son émule le marquis de Pombal, dressa un vaste plan de colonisation dans la Guyane, pour prouver, sans doute, que lui aussi pouvait se passer des missionuaires, Quatorze mille personnes, séduites par de magniliques promesses, émigrèrent dans celte province, où Choiseul leur recommanda de surpasser, à l’aide d’une meilleure économie politique, les succès obtenus par les Jésuites, Ts commencèrent par chasser le vénérable Père O’Reilley, dernier survivant et seul représentant de la Compagnie de Jésus; les Indiens chrétiens s'enfuirent à leur approche, Deux ans après, le chevalier de Balzac dut annoncer à l'Europe, si fière de sa propre sagesse et de ses lumières, qu'il ne restait plus que neuf cent quatre-vingts colons vivants. Plus de treise mille dupes de M. de Choiseul, qui comptaient éclipser les succès des Jésuites sur le méme théâtre, avaient péri en deux ans! L'année suivante, 1766, M. de Fiedmond, gouverneur de Cayenne, écrivait au due de Praslin, qui était probablement aussi indifférent à celte catastrophe qu'aux actes qui l'avaient causée : « J'ai déjà lit connaitre au due de Choiseul combien il serait nécessaire d’envoyer des prêtres dans la colonie, » Puis il dépeint la destruction des missions autrefois florissantes, la fuite des Indiens, l'accroissement des erimes parmi les nègres, privés de leurs pasteurs, et la vuine rapide de la colonie : « La religion s'éteint parmi les blancs aussi bien que parmi les races de couleur !, »
Pendant dix ans il répéla inutilement cette plainte. Des philosophes pouvaient-ils S'abaisser jusqu’à supplier d’humbles missionnaires de réparer les maux qu'ils avaient causés! Comment des hommes, qui avaient perdu la lumière de la foi et dont l'intelligence était affaiblie par un arrogant amour d'eux-mêmes, auraientils pu avouer que ces vastes ruines étaient l'œuvre de leurs mains”? A la fin, le bon roi Louis XVE envoya à Cayenne trois Jésuites, les l'éres Padilla, Mathos et Ferreira, bannis du Brésil, On vit alors un louchant spectacle, qui a été décrit dans le journal de Christophe de Murr, « Les pauvres Sutvages, EN voyant des hommes revétus de l'habit qu'ils avaient si longtemps vénéré, en les entendant parler la mème langue, tombèrent à leurs pieds, les baignèrent de larmes, et promirent de vivre désormais en bons chrétiens, puisqu'on leur rendait les Pères qui les avaient enfantés à Jésus- Christ, »
! Miswon de Cayenne, ete, 9.
Lorsque, en 1852, le gouvernement français voulut créer l’établissement pénitentiaire de la Guyane, il comprit que, pour faire une œuvre « moralisatrice, » il fallait appeler la religion à son aide, Les Jésuites s'offrirent, et l’on agréa leurs services. De rudes épreuves les attendaient. De juin 1853 à décembre 1858, dix Pères et trois Frères trouvèrent là mort. Leur constance a vu luire enfin des jours meilleurs. Onze Pères donnent leurs soins à six cents condamnés environ ; nous parlerons en particulier de la concession réservée aux plus méritants!.
On voulut essayer sérieusement en 1857, à Saint-Laurent du Maori, l'œuvre de la colonisation par les transportés, en faisant retrouver à ces pauvres gens, dont la conduite était plus régulière, la paroisse, la famille, l'amour du travail et l'attachement au sol par le sentiment de la propriété. Ils sont maintenant quarante dans ces conditions, et donnent les meilleures espérances.
Pour une paroisse d’anciens forçats, les moindres détails ne sont pas à négliger.
« Un jour à Saint-Laurent ressemble en quelque sorte à la journée d’une maison religieuse. À cinq heures, les deux cloches de la paroisse s’ébranlent et appellent les travailleurs à la prière et au travail. Les hommes étant réunis, l'aumônier, debout devant eux, récite à haute voix la prière à laquelle tous répondent. A six heures commencent les travaux qui se poursuivent jusqu'à dix, puis la cloche sonne, chacun revient à son petit logis et se tient jusqu’à deux heures à l'abri du soleil, Une partie profitent de ce temps pour travailler encore; d’autres, en grand nombre, viennent trouver le Père, soit pour se procurer quelques bons livres, soit pour demander des conseils. À deux heures le travail recommence pour durer jusqu'à cinq heures et demie ; quand il y a un exercice religieux le soir, il a lieu à six heures et demie: quand iln'y en a pas, ie Père se rend au camp pour y faire la prière. À huit heures ei demie, chacun doi: dormir.
« Le dimanche, une première messe se dit à cinq heures, pour les employés et les mères de farnille, À huit heures, grand’messe paroissiale. Les habits sont convenables, la tenue parfaite ; vous croiriez avoir sous les yeux d'honnètes paysans de France. Les an tiques et les chants de l’Église, faciles à retenir, sont chantés alternativement par le chœur et par le peuple : hommes, femmes, enfants, tous aiment à offrir à Dieu l'hommage de leur voix.
1 Etudes religieuses ei historiques. juin 1864.
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Pendant l'instruction, il serait difficile de trouver un auditoire plus attentif. »
Ramener des âmes égarées est la seule consolation des Pères. A la mort de l'un d’eux, un déporté s’écriait en larmes : « Que d’âmes il a délivrées de l’enfer! » Avec cette pensée, malgré la perte prématurée de la vie et trop souvent de leur santé, les Pères Jésuites ne regrettent pas d'être venus en Guyane. Tout ce dévouement, ces vertus apostoliques faisaient dire à l’un des gouverneurs de cette colonie : « Vous êtes plus heureux que nous, la mort elle-même est pour vous sans terreur. »
Au milieu de bien des difficu’tés, la colonie de Saint-Laurent, fondée et maintenue sur des buses aussi chrétiennes, confirmera la parole du Sauveur, qu'en cherchant avant tout le royaume de Dieu, on obtiendra par surcroît de véritables avantages terrestres.
Les femmes envoyées à Saint-Laurent sont réunies dans une maison tenue par les Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, qui dirigent de plus, une crèche et une école. L'hôpital est confié aux Sœurs de Saint-Paul de Chartres.