CARTHAGÈNE ET LE BIENHEUREUX PIERRE CLAYER
Si nous continuons notre voyage dans les provinces de l’Amé. rique, si nous traversons Venezuela, sans nous arrèter sur les rives du Cayuni et de l'Apuré, souvent foulées par les messagers de paix, nous arriverons à la Nouvelle-Grenade et à Carthagène, où nous trouverons les souvenirs d’un homme que l’Église a présenté aux hommages des fidèles sous le nom du bienheureux Pierre Claver,
Né vers la fin du seizième siècle, époque à laquelle des grâces prodigieuses furent répandues comme pour compenser des calamités irréparables, ce rejeton d'une race illustre de la Catalogne recut dès son enfance les dons dont il fut favorisé plus abondamment encore dans le cours de sa vie, En 1609, il était admis comme novice dans la Société de Jésus, à Tarragone, sur l'ordre de Claude Aquaviva. En 1610, il quittait Séville pour la terre où devaient s'écouler trente-neuf ans d'une vie justement nommée un martyre perpétuel. » En 1615, il célébrait sa première messe à Carthagène,
« Faites tout pour la plus grande gloire de Dieu. » — « Ne cherchez rien en ce monde que ce que Jésus lui-même a cherché, »
Sa vice lout entière est écrite dans ces deux lignes qui furent sa règle.
Au moment de sa profession, il ajouta aux engagements ordinaires le vœu « d'être jusqu’à la mort l'esclave des nègres. » Comment l'a-t-il tenu ? Ceux qui ont lu l'histoire de sa vie le savent. Aussitôt qu'un vaisseau négrier arrivait de la côte d’Afrique, du Congo, de la Guinée où d’Angola, son visage pâle ct amaigri prenait ne teinte inaccoutumée de santé, Il était le premier sur le rivage pour saluer les captifs, étonnés de recevoir un tel accueil: il les consolait par des paroles de bienveillance et versait dans leurs cœurs le baume de l'espérance, 1 les suivait dans leurs misérables demeures, avec un amour de père. En par. tag vant leurs souffrances, il leur apprenait à les supporter et à les unir aux souffrances du Christ. Avec des paroles d'une éloquence plus qu'humaine, il leur parlait de Celui dont il ne pouvait guère prononcer le nom sans verser des larmes. Mais qui pourrait raconter ce ministère angélique à moins d'être rempli du même esprit qui l'inspirait? Qui pourrait supporter sa vie d'austérités si peu comprises aujourd’hui ?
Vêtu d'un cilice de la tête aux pieds, ressemblant à Jean Baptiste sortant du désert pour précher par son exemple sa doctrine de la mortification, l’homme de Dieu, sous un pareil climat, restait pendant de longues heures au tribunal de la pénitence, et tombait évanoui par suite de la chaleur et de la puanteur fétide des pauvres Africains, qui se pressaient en foule autour du médecin des âmes. Lorsque le soir arrivait, et qu’ils lemportaient épuisé dans sa demeure, son seul repos était de passer en oraison les heures de la nuit, Ses compagnons, membres comme lui de cette Société qui affronte toutes les épreuves et brave tous les danuers, perdaient quelquefois connaissance en présence des spectacles qu'il abordait avec calme, soit dans les huttes des nègres, soit dans les hôpitaux de Saint-Sébastien et de Saint-Lazare. Il administrait les malades atteints des maladies les plus répugnantes, souvent il baisait les hideuses plaies dont les scrofules et la gangrène les avaient couverts! Au milieu de pareilles scènes l'esprit de Dieu qui était en lui se montrait quelquefois au dehors, et la gloire de Son Maître brillait dans sa personne. Un jour, à Saint-Sébastien, l’archidiacre de Carthagène étant venu distribuer
Ua La maladie la plus ordinaire est une espèce de lépre qui couvre de plaies la bouche et Les gencives ; de là elle s'étend sur tous les membres et'en fait se scule plaie purulente, pleine de vermine. » |ibréyé de la vie du bicnheureux Pierre Claver. p. 2.)
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des aumônes, « le trouva au milieu des malades, ressemblant à un séraphin, et la tête entourée d'un cercle de lumière. » Plus d’une fois des gens qui regagnaient leurs demeures dans l'obscurité croyaient la maison du saint tout en feu, mais, en s’approchant, ils découvrirent et attestèrent plus tard avec serment qu'elle était remplie « de la gloire de Dieu, » comme autrefois le Temple, et ils le virent élevé de terre comme s'il était transfiguré à leurs yeux. Mirabilis est Deus in sanctis ejus".
Ce furent les nègres mahométans de Guinée qui lui donnèrent le plus de peine. Il ne cessait cependant de les poursuivre, tantôt avec des paroles gaies, tantôt avec de terribles menaces ; comme le jour où il présenta son crucifix à un ircrédule obstiné et mourant, en s’écriant d'un ton qui pénétra jusqu’à cette âme rebelle : « Regarde le Dieu qui va te juger! » Cette multitude de mahométans et de Maures durent leur salut à son ministère; il y avait en lui une puissance à laquelle peu d'hommes pouvaient résister. Un vaisseau, contenant plus de six cents Anglais prisonniers, fut capturé dans la baie de Carthagène. Parmi les captifs se trouvait un dignitaire anglican avec sa femme et sa famille, Fleuriau le nomme « archidiacre » et Bocro « évêque. » Touché, nous dit ce dernier, par Pextrême affabilité et la bienveillance de Claver, et séparé de la foi catholique plutôt par l'ignorance et les préjugés que par la malice d'un cœur rebelle, il essaya inutilement de résister au saint; il lui promit d'abandonner plus tard ses erreurs, en assurant « qu'il était catholique de cœur, » mais qu'il ne pouvait le déclarer, « car s'il se réconciliait avec l'Eglise, il perdrait ses revenus et priverait de sa subsistance sa nombreuse famille, » Mais la grâce l'emporta ; peu de temps après, il mourut dans les bras du Père Claver, heureux d’avoir échappé aux erreurs qui obscur- ‘issent encore de nos jours plus d’un cœur généreux, et bénissant là lumière de vérité qui s’était levée sur lui du sein de la captivité. Presque tous les prisonniers furent successivement convertis, même celui qui, ne cessant d’injurier le saint, l'avait traité en face «d'hypocrite et d'imposteur. »
Tel fut le serviteur de Dieu, telle fut son œuvre. Il travailla surtout pari les nègres avec un succès capable de répondre pour loujours au préjugé qui croit cette race incapable d'une véritable «version. «€ L'autorité qu'il prit sur leurs esprits, dit un de ses biographes, et leur affection à son égard les faisaient obéir sans hésitation, Sa vue seule domptait les plus indisciplinés; et les plus
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vicieux, en le voyant passer, s'agenouilinient 60 demandaient sa bénédiction, Le nombre des paiens el U des mahométans qu'il ame à la vérité nous paraîtrait imeroyable 8 n'était certifié par des témoins respectables, Un religieux l'ayant questionné ù de sujet peu de temp avant sa mort, lui répondit qu'il croyait on avoit baptisé trois cent nnille ; mais comme humilité le portait toujours À diminuer ses bonnes œuvres, des personnes qui devaient être bien informées aMirment qu'il a baptisé au moins quatre cent mille infidôles, »
Lors de sa dernière mission, le l'ére Glaver pénétra pour la pre. mère fois dans la dangeurouse contrée située entre la Madeleine et les Cordillères, « où la lérocité des Indiens avait jusqu'alors enr. péché le christianisme de s'introduire, » Tmourut en 1654, Trois ans après, sa lombe fut ouverte et le docteur Barthélemy Torres
aflirma par serment que « le corps avec toute sa poau, son nerfs et
ous ses membres élient formes et comme en santé, malgré la quantité de limon dont il était recouvert et la corsomption entière du cercueil ».
PEROU ET CHHLI
N'écrivant pas une Mstoire complète des missions, mais voulant établir seulement le contraste entre les œuvres de l'Église ot l'œuvre des sectes, nous sommes obligés de passer sous silence bien des faits qui la décorent, Nous ne retracerons donc pas en détail les missions du Pérou et du Cluli; elles ressemblent à celles que nous avons déjà indiquées, Quelques mots sufliront sur ces contrées célèbres, sttuées entre les Andes et l'Océan,
En 1590, cinquante-sept ans après la mort du dernier nca, par ordre de Pizarre, dans la ville de Cassamarca, les Pères Antoine Lopez et Michel Urrea furent martyrisés au Pérou, En 1995, huit désuites arrivèrent au Chili, Aranda et Valdiva convertirent les farouches et cruels Araucaniens, Un peu plus tard, Vecchi, Aranda et Montalban, leurs successeurs, furent martyrisés; quand Îles Espagnols proposèrent à Valdiva de venger leur mort, il les dissuada de cet acte de justice humaine ; et seul avec ses propres ressources, 1 établit quatre nouvelles missions au Chili, Vainement les soldats aguerris de l'Espagne essayèrent de pénétrer dans lintérieur : chaque forêt recélait une armée ennemie, chaque rivière devait être traversée sous une grèle de fMèches et de javelots.
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MISSIONS D'AMÉRIOUE. PET
Les hommes de guerre furent forcés de recourir à un autre ordre de guerriers plus andacioux, parce qu'ils combattaient pour ue plus noble cause : les missionnaires furent chargés de pénétrer dans les retraites des Indiens, afin de les civiliser et de les consertie au christianisme, Dans cette tentative, rendue doublement périlleuse par l'exaspération de ces sauvages, beaucoup de ministres de la religion tombérent victimes de leur zèle! Mais l'entreprise ue ut jamais interrompue, De Medrano et de Figueron avaient, en O8, pénétré jusqu'au cœur des Cordillères, En 4604, un collége fut fondé à Santa-Fé, Hmperiali, d'Ossat, de Grogorio et d'autros portérent la foi d'une tribu à l'autre, tombant sous los flèches des sauvages, mais n'appelant jamais en vain le conconrs de nouveaux apôtres, Dans la seule année 161%, cimquante-six Pères de la Compagnie de Jésus arrivèrent au Pérou pour remplacer ceux qui avaient suecombé, Précédemment, le Père Stanislas Arlet avait traversé les Forêts Les plus inaccessibles et les montagnes de l'Amérique occidentale, et réuni six nations en une seule famille, Tucuman était devemeune province catholique. Les Dominicains s'étaient répandus surtout dans les districts du nord; lea Franciseains étaient en même temps à Bogota et à Buenos-Ayres; les Jésuites étaient partout.
Au sujet des extrémités du Férou, le docteur Archibald Smith, esprit sincère et généreux, malgré les préjugés de son pays, s'exprime en ces termes : « De ce point extrême du Pérou, la voix du christianisme «pénétré dans les vastes régions habitées par les tribus sauvages et paiennes; elle a atteint les hordes errantes à travers les forêts épr'sses qui occupent une grande partie du territoire du Pérou, de là les inissions s'étendaient au loin, D'Ocopa sortirent des hommes zélés, persévérants, dévoués, patients; au milieu des dangers et au nom du Sauveur, ils n'avaient d'autre but que de gagner à la foi de l'Église et à la société civilisée des êtres dont lex intelligences étaient aussi obscures que les bois qu'ils habitaient”. » «Tout le sud de l'Amérique fut parcouru sous leur direction, Surmontant toutes les difficultés et toutes les fatigues, bravant des dangers inouis, souriant et se glorifiant dans les blessures, les mauvais traitements et la mort même, ces hommes prêchaient Jésus, son amour et sa miséricorde, dans les parages les plus gnorés de ce vaste continent, » Bien différents des sauvages, qui se montrèrent plus intelligents et qui furent convertis par ces gé-
Stuart Cochrane, vol, ch, nr, p. 219, Peru as it és, par Arehibald Smith, M, D., vol. ©, eh. tv, p. 114. S 'our Years in the Pacific, par l'Mon. F. Walpole, vol, DE, ch.1, p. 29.
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239 LES MISSIONS CHRÉTIBNNES.
néreux apôtres, COS VOYAGOUTS protestants, cités, ne paraissent pas avoir été impressionnés par les vérités qu'ils racontent, et n'ont fut aucun relour sur eux-mêmes,
François de Nolano, à qui appartient spécialement le titre d'apôtre du Pérou, faisait voile pour l'Amérique en 1589, avec le projet d'exercer son ministère dans la province de Tueuman, située entre les Cordillères'et le Paraguay, € pare qu'il espérait y trouver de plus grands dangers et souffrir davantage pour la gloire de Dieu, » Le Père Louis Bolanos, Franciscain comme lui, l'avait précédé, et, parti de Lima, il avait parcouru bien des lieues le long des rives de la Plata: mais un plus puissant apôtre allait explorer les mêmes régions.
Saint François Solano, comme beaucoup de membres de son ordre, s'exprimait parfaitement dans les dialectes des différentes tribus barbares qu'il voulait convertir, Déjà il avait amené au Christ des milliers d'infidèles, quand les tribus de l'est, qui erraient entre le Dulce et le Saint-Tomé, accoururent en grand nombre, ne respiant que fureur et carnage contre leurs frères convertis, el menaçcant des plus cruels taurments tous ceux qui étaient devenus chrétiens. Les néophytes prirent la fuite avec iersour; la nouvelle mission sembla menacée d'une destruction inévitable, Alors Solano, confiant dans la protection de la Mère de Dieu, s'avança seul andevant de cette horde envahissante, en vrai serviteur de Celui qui a dit: «Le bon pasteur donne sa vie pour s53 brebis, » L'heure était venue de mourir; il voulait mourir en apôtre, Le Ciel se contenta de ce désir. « Ayant, par un pouvoir surnaturel, arrêté la marche des barbares, 1 leur adressa des paroles st touchantes sur la passion du Sauveur, il les exhorta en termes st brülants à embrasser sa religion, qu'en un seul jour plus de neuf mille furent convertis !, »
1 parcourut ensuite le pays en préchant partout « Jésus-Christ crucifié, » et partout il était accompagné, comme les premiers missionnaires, de signes surnaturels, Des multitudes pouvaient en porter témoignage; les bêtes sauvages lui rendaient hommage à leur façon. I ne faut pas s'en étonner, car, remarque un de ses biographes, « c’est un principe théologique que la révolte des créatures sans raison contre l’homme est la conséquence de la rébellion de l’homme contre son Créateur. » € La prééminence de notre adorable Maitre sur la matitre inanimée et plus encore sur la création animale, explique pourquoi les saints, à mesure qu'ils
4 Voir sa Wie, par Courtot, ch, vin,
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avancent en sainteté et en ressemblance avec Jésus-Christ, voient les animaux obéir à leurs ordres, révérer leur sainteté et subvenir à leurs besoins, »
Naint François Solano mourut en 1610, Trois cent quatre témoins de tout rang et de toute classe furent interrogés sur la foi du serment, et attestèrent les prodiges dont ils avaient été témoins,
joints aux vertus héroiques qui avaient transformé le désert en un |
paradis,
Sur une étendue de deux mille milles, il était placé au rang des patrons et des protecteurs, cent tribus brûlaient nuit et jour des clerges en son honneur, comptant sur lai pour plaider leur cause dans le ciel, Cependant Urbain VIE, par son décret de 1631, interdit formellement tout eulte publie jusqu'à ce que les litres du saint eussent été plus amplement examinés, et refusa même de permettre que le procès fut continué avant qu'on n’eût obét à l'édit apostolique. Pendant vingt ans, les Indiens reconnaissants refusèrent de se soumettre, jusqu'à ce qu'ils eussent enfin compris que désobéir au Vicaire de Jésus-Christ ne pouvait honorer un de ses apôtres. En 1656, le corps fut levé de son tombeau et soigneusement dérobé à leurs yeux. Dix-huit ans plus tard Île décret de béatification fut prononcé, et il fut canonisé en 1726.
La foi que saint François Solano à prèéchée est encore, malgré beaucoup de désastres, de crimes et de folies de la part des gouvernants, la lumière et la gloire du Pérou, Là, comme dans tous les pays évangélisés par les fils de saint Ignace, de saint Francots et de saint Dominique, ni la négligence ni l'oppression n'ont pu détruire cet œuvre, sans rival depuis les premiers siècles du christianisme, et par lequel il a plu à Dieu de substituer aux millions d'apostats de la Suède, de Allemagne et de l'Angleterre des mullitudes de nouveaux eroyants dans la Chine, l'Inde et l'Amérique.
Nous avons vu que dans ces deux premières contrées, la perséeulion et la souffrance avaient servi à confirmer la foi apportée par les missionnaires, Il nous reste à montrer, par le témoignage des protestants, qu'au Brésil, dans la Colombie, le Chili et le Pérou, dans la vallée des Amazones et dans les plaines de la Plata, la même stabilité prouve aujourd’hui quelle est la puissance qui a conquis ces nations au service du Christ, et quelle est la proteclion qui les y maintient.
LE. Faher, the Blessed Sacrament, livre AV, sect. n, p. 455