TEXAS
En dirigeant notre course vers le nord, nous trouverons deux provinces, le Texas et la Californie, voisines du Mexique, absorbées récemment toutes deux par une race envahissante.
Un écrivain américain rendait compte, en 1857, de l’état actuel du Texas ; il nous fournira les indications nécessaires à notre dessein, Parlant de l'œuvre des missionnaires catholiques, il s'exprime
! Life in Mexico, par M. C. de la Barea, lettre XXII, p. 177, 288,
Le docteur Lemprière se raille, comme il convient € à un homme d'une éducatien respectable, » de voir les gens se découvrir, s'ils rencontrent un prêtre, s'ils passent devant une image et lorsque les cloches annoncent qu'un événement a licu dans une église sur leur passage, » Meæico, chu, p. 64 — 1 se rejouit de penser que les pro lesants angliis ne font rien de semblable, A quoi bon? Pour eux, un membre du clergé es qu'un gentleman avec un beau revenu, et «la représentation » dans leurs églises &Uplus soporifique que capable d'éveiller l'attention.
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en ces termes : « Les missions offrent un solide témoignage du courage étrangement patient et du zèle des anciens Pères Espagnols'. » Cent-trente années cependant se sont écoulées depuis que la dernière mission de Saint-Antoine fut fondée par les Franciscains ; après un si long intervalle, les traces de leur sagesse et de leur bonté sont encore apparentes même pour des yeux protestants,
« Un noble monument de l'habileté des Pères et du savoir faire de leurs néophytes, observe un écrivain américain, se retrouve dans le grand nombre des églises, des aqueducs et des autres travaux publics, élevés par la main des Indiens foulant encore le sol du Texas*. »
Parlant des Indiens, M. Olmsted s'exprime de la sorte : « Nous étions toujours reçus avec une politesse et une dignité aussi gracieuses que souriantes. Leurs manières entre eux sont engageantes, celles des enfants et des parents très-affectueuses. » Vient ensuite le récit des résultats déplorables de leurs rapports avec un peuple protestant. « Depuis 1855, la diminution a été rapide. à tous les points de contact avec la race blanche, ils se fondent graduellement®. » I n'y aurait pas d'exception à la loi générale. Partout où l'Anglo-Saxon pose le pied, traîinant à sa suite l'éoïsme, l'arrogance et une cupidité insatiable, les races aborigènes disparaissent ; s’il est accompagné par les ministres de sa religion, elles disparaitront plus vite encore.
Cette destinée ne peut nous surprendre, lorsque le témoignage des protestants nous apprend de quelle manière les natifs du Texas sont traités par leurs nouveaux maitres. Selon M. Olmsted, « le puritanisme et le brigandisme mélés » de ses ardeats compatriotes les mettent dans l'impossibilité de s'associer en parfaite harmonie avec les Mexicains doux et courtois. « Traités avec insolence et injustice, ils craignent et haïssent la race envahissante, » M. Frœbel note aussi « l’injustice et les façons arrogantes avec lesquelles les Anglo-Américains traitent partout la population Hispano-Américaine et Indienne ; » et M. Russell Bartlett, un de leurs concitoyens, en décrivant leur conduite honteuse et brutale, « déplore leur participation à des outrages dont tout homme doué de quelque orgueil
national ne peut entendre le récit sans rougir*, »
Cependant, les Mexicains de tous rangs pouvaient donner à leurs
4 Olmsted, Texas, p. 154.
3 Shea, Missions among the Indian Tribes, ete., eh. v, p. 87. 3 Olmsted, Texas, p. 206,
Personnal Narrative, ele., vol. FE, ch. xvim, p. 423.
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hôtes une leçon de convenance et de charité, s’ils eussent été capables d’en profiter. Lorsque les Américains, la plupart brigands de la plus vile espèce, envahirent le Mexique par le Texas, ils furent pris et traversèrent en prisonniers le pays pour se rendre à la capitale. M. Kendall qui partageait leur sort sans le mériter, rend ainsi compte « de la population mexicaine en général » au milieu de laquelle se trouvaient ces aventuriers. « Ils manifestaient rarement
des sentiments de jois en notre présence. Au contraire, le regard,
doux et soumis des pauvres Indiens se tournait vers nous avgc l'expression de la pitié, tandis que les foules, à travers lesquelles nous passions dans toutes les grandes villes, paraissaient plutôt animées par la commisération que par le triomphe ou la haine ; cependant on nous regardait comme des juifs et des hérétiques, en nous qualifiant de ces noms!. »
La leçon ne paraît pas avoir porté de fruit. M. Olmsted raconte comment, à Bexar, les chefs de famille mexicains, usant d'un droit que les institutions américaines sont supposées garantir, votèrent dans une certaine élection contre « le billet américain » et appa-
remment contre l’introduction de l’esclavage, aboli par le Mexique.
catholique. Pour avoir exercé ce droit de citoyens, ils furent publiquement attaqués, dans des termes qui nous avertissent assez que nous sommes de nouveau en présence du protestantisme, tels que: « Lépreux politiques, dont les votes sont aux ordres d’une prétraille pourrie ?. » Il nous ëèst facile de prévoir la destinée du Mexicain au Texas.
Mais il ne périra pas sans qu'on fasse un effort pour le sauver. I y a aujourd’hui au Texas des missionnaires que les meilleurs et les plus vaillants d'autrefois eussent salués comme des frères. Zumarraga et Las Casas auraient revendiqué avec joie pour collègue l'évêque Odin, vicaire apostolique du Texas. Betanzas et Pierre de Gand auraient reconnu comme associés à leurs travaux des hommes tels que Timon et Domenech, Dubuis, Chazelle, Calvo et Estany, Clark et Chanrion, Fitzgerald et Hennessy; ceux-ci travaillent, ou bien ils ont récemment terminé leur carrière dans ce champ ardu. L'abbé Domenech a dernièrement décrit leurs labeurs, leurs souffrances et leur patience. Nous nous en référons à ses écrits.
Lorsque Mgr Odin visita l Europe en 1845 et invita dans la ville de Lyon les lévites de France à le suivre, pour l'amour du Christ, sur les bords du Brazos, du Nuèces et du Rio-Grande, voici les
\ Narralive, ete, ch, vi, p, 131 * Olmstod, Teæas, p. 499.
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séductions qu’il offrit à leur zèle : « Vous ne trouverez pas toujours à boire ou à manger ; vous voyagerez sans cesse à travers des régions inconnues, où les distances sont énormes, les plaines sans limites et les forêts d’une vaste étendue. Vous passerez vos nuits sur la terre humide, vos journées sous un soleil brûlant. Vous rencontrerez des périls de toute sorte et vous aurez besoin de tout votre courage et de toute votre énergie !. »
L'invitation fut acceptée aussi franchement qu’elle avait été faite. Parmi ceux qui embrassèrent la carrière offerte, se trouvait l'abbé Emmanuel Domenech, qui arriva au Texas en 1846. De la fenêtre de son humble demeure à Castroville, il pouvait contempler la tombe de l’abbé Chazelle, son prédécesseur. L'excès de fatigue et le manque d'aliments réparateurs avaient réduit ce dernier, aussi bien que sor. compagnon l'abbé Dubuis, à cette langueur et à cet épuisement pour lesquels, dans leur extrême pauvreté, ils ne pouvaicnt trouver de secours. Tous deux, atteints de la fièvre typhoiïde, étaient étendus l’un sur le sol, l’autre sur une table. Ils n'avaient personne pour leur venir en aide, et l’eau, dont un voisin plaçait chaque matin un seau plein à leur porte, était leur unique remède. Le dixième jour de leur maladie, — c'était la fête de l'Assomption, — l'abbé Dubuis résolut de faire un effort pour célébrer encore une fois le saint sacrifice. « Confessons-nous pour la dernière fois, dit-il à son compagnon expirant, le plus fort de nous deux dira ensuite la messe et donnera la sainte communion à l'autre. » L'abbé Dubuis accomplit avec peine son pieux dessein, puis Chazelle tomba pour ne plus se relever. Il était à l'agonie lorsque son compagnon s’approcha de lui en se soutenant à peine et lui donna d’une voix éteinte la dernière bénédiction de l'Église. Plus tard, il le porta tout chancelant jusqu'à une fosse creusée dans le jardin et là, « le mourant enterra le mort*, »
L'abbé Dubuis se rétablit, Vous pensez peut-être qu'il abandonna alors des lieux pleins de si tristes souvenirs dans le passé, avec de si redoutables prévisions pour l'avenir? Mais les hommes qui ont reçu une vocation apostolique acceptent tout ce qu'elle leur impose. À la fin de l’année 1847, nous trouvons l'abbé Dubuis écrivant de Castroville à son ami le curé de Fontaines, près de Lyon, une lettre qui se termine par ces mots: « Jusqu'à cette heure, je n'ai pas connu un seul moment de dégoût ou de regret ; et si j'étais encore
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Cependant la vie menée par ces braves missionnaires était rude au Texas. Point de salaire et pas même les vingt livres traditionnelles que leurs confrères reçoivent annuellement dans l’Inde et en Chine. Îs vivaient d'aumônes, quand on leur en faisait, et s’en passaient en cas contraire. [ls dinaient quelquefois d’un serpent à sonnette, quelquefois d’un chat, et plus souvent encore ils ne diînaient pas. Une fois l'abbé Dubuis ne put dire la messe, quoique les fidèles fussent réunis ; il n'avait pas la force de parler, étant à jeur lepuis quarante-huit heures. Il possédait une seule soutane enc :mun avec l'abbé Domenech. Obligés parfois de faire quatre-vin; milles à cheval pour administrer un malade, leurs vêtements se detérioraient rapidement, en sorte que, pendant que l'un disait la messe, l'autre restait au logis.
Leur évêque, élevé dans la suite par le Saint-Siége à la dignité d’archevêque de la Nouvelle-Orléans, ne semble pas avoir joui d’un bien-être beaucoup plus grand que celui de son clergé. L'abbé Hennessy raconte à un de ses amis de Paris la manière dont on vit dans le palais épiscopal. « Pour vous donner une idée du confort et du luxe, il suffira de vous dire qu'ici, à Galveston, le montant tolal de notre dépense hebdomadaire, pour le vicaire apostolique et les trois prêtres qui vivent avec lui, s'élève à quatre dollars, ou seize schellings environ. Mgr Odin, réservant pour lui la gène et la pauvreté, n’est riche et prodigue que pour les malheureux?, » Dans une lettre adressée à sa famille, cet évêque, qui vivait avec quatre schellings par semaine, disait : « Le découragement me vient quelquefois, lorsque je ne sais comment me procurer les choses les plus indispensables ; mais Dieu est un si bon père, qu'il vient toujours à notre aide. »
Nous «yprenons sans surprise de l'abbé Domenech que le clergé protestant au Texas n'avait pas de goût pour un pareil genre de vie, Chaque membre de ce clergé, dit-il, avait cinq cents livres par an, sans compter ce qu il pouvait re cueillir par les opérations ingénieuses dans lesquelles de tels hommes sont habiles. L'un d'eux, ayant trois filles à marier, annonça à ses ouailles, — il avait choisi pour texte ces paroles de circonstance, « croissez et multipliez » — qu'il donnerait trois mille piastres, avec chacune de ses filles, à tout prétendant acceptable ; sa congrégation ne vit sans doute rien
! Journal d'un missionnaire au Texes, ete, app., p. 471 % lbid., p. 465.
310 LES MISSIONS CIHRÉTIENNES.
d’extraordinaire ou d’inconvenant dans cette forme de sollicitude paternelle !.
Mais si les ministres protestants vivaient au Texas comme ils cnt coutume de vivre partout ailleurs, bornant leurs prudentes opérations aux villes principales et évitant avec soin la possibilité la plus éloignée de périls fàcheux ; les missionnaires catholiques leur auraient enseigné, s'ils eussent été capables de comprendre la leçon, ce que peuvent des hommes qui ont tout quitté pour l'amour du Christ. L'abbé Domenech était familiarisé avec des scènes effrayantes. Voyageant de Dhanis à la Leona pour accomplir une de ses missions ordinaires de miséricorde, il rencontra tout à coup les corps de sept Mexicains, percés de flèches, scalpés et mutilés. Les cendres à peine éteintes du feu de leur campement témoignaient combien le massacre avait été récent. Quelques milles au delà de la Leona, car il avait hardiment continué sa route vers les lieux où la charité l'appelait, — il trouva une femme pendue à un arbre, respirant encore quoiqu’elle eût été scalpée ; et à ses pieds trois Mexicains, qu'une bande d'Indiens maraudeurs venait d'égorger. Le missionnaire poursuivit son voyage sain et sauf.
Une autre fois la maison de l'abbé ‘Estany est attaquée par les Comanches. Il se fraye un chemin à travers une grèle de flèches et n'est pas blessé ; mais tout ce qu’il possède, vêtements, livres et vases sacrés, est enlevé ou détruit.
L'abbé Dubuis, qui a bravé cent fois la mort, est surpris à son tour par un parti de sauvages. Privé de tous moyens de fuir, il marcha tranquillement à leur rencontre, « Ne me faites point de mal, dit-il d’une voix calme ; je suis un des capitaines du Grand-Esprit et un des chefs de la prière. » Ils le laissent aller en paix.
Mais la mort n'a pas de terreurs pour de tels hommes ; elle est le passage à la vie éternelle. L'abbé Domenech reçut un jour un message, qui l’appelait en toute hîte auprès du Père Fitzgerald, expirant à Victoria. Il part au galop, saute par dessus une panthère qui se trouve sur son chemin et, enfin, il est au chevet de son ami, « Je lui parlai, mais il ne répondit pas. Je voulus l'embrasser ; ses lèvres étaient glacées. Il venait d'expirer. A vingtsix ans, loin de sa famille, de sa patrie et de ses amis, privé des secours de la religion au moment de quitter ce monde, il avait rendu le dernier soupir. En contemplant cette jeune victime de la charité chrétienne, mon cœur se serra ; je tombai à genoux et hors
Domencch, ch.ur, p. 281, second voyage.
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