‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 90 sur 226 · VA Q® A · texte numérisé non relu

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auxiliaires pour traquer les missionnaires, En cetle circonstance, ils annonçaient au monde, par un acte législatif, qu’ils étaient disposés à égorger tous les prêtres catholiques sur lesquels ils pourraient mettre la main. Leur succès, il faut le reconnaitre, fut complet; mais il eut pour résultat la destruction du christianisme dans ces contrées, la mort des missionnaires catholiques, et enfin l'extermination de ces peuples indiens que les protestants ne pouvaient convertir, et qu'ils ne voulaient pas laisser évangéliser par d'autres.

La conduite de lord Bellamont, qui se borna à exécuter fidèlement les instructions de ses maîtres, est rapportée comme il suit par M. Talbot missionnaire anglican en 1702. Après avoir exprimé en termes généraux l'admiration dont il est pénétré pour ces papistes « si actifs et si zélés, » le prédicateur protestant continue en ces termes : « On est étonné lorsqu'on voit combien de périls ils affrontent, et combien de souffrances ils ont enduré afin d’arriver à leur but ; ils se sont pour ainsi dire métamorphosés en sauvages, et pour gagner les Indiens ils se sont faits Indiens.,Un de leurs prêtres vécut six mois dans leurs wigwams sans avoir même une chemise; quand il pria lord Bellamont de lui en procurer une ou deux, on lui répondit par un refus et par le bannissement, tandis qu'un des nôtres, s'entretenant avec milord de Londres, faisait cette réflexion : « Sa Seigneurie s’imagine-t-elle qu'un homme ayant une douzaine de chemises consentirait à venir ici'? »

Les Hollandais qui, mûs par un sentiment d'humanité, payèrent deux fois la rançon d’un missionnaire catholique, ne se sont pas montrés, sous d'autres rapports, supérieurs à leurs coreligionnaires anglais. Dès 1657, ils s'étaient établis à Orange, aujourd'hui Albany, où leur conduite donna lieu à des appréciations du genre de celle-ci. « Le consistoire luthérien d'Amsterdam » avait envoyé un prédicateur dont le portrait nous a été tracé par les ministres calvinistes hollandais. « Ce ministre luthérien, disent-ils, est un homme dont a vie n’est rien moins que sainte, C’est un vagabond, un rustre sans dignité, un buveur scandaleux qui aime inieux regarder au fond de son verre que dans sa Bible, et qui préfère passer deux heures à boire de l'eau-de-vie qu’une heure à prècher l'Évangile. » « Lorsqu'il était ivre, lui et ses ouailles, avaient coutume de se battre; ils portaient les marques des coups, car ce pasteur avait la manie d'en venir aux mains

! Missions of the Church of England in the N. American Colonies, par Ernest Hawkius, B. D., chu, p. 53 (1845).

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avec le premier venu‘. » Quant aux disciples du clergé hollandais, on trouve leur portrait dans le rapport officiel sur la situation de l'Église d’Albany, écrit en 1720 par le révérend Thoinas Barclay, ministre épiscopalien. « Trente personnes environ fréquentent l’église hollandaise ; mais il y a chez elles tant d'ignorance et de vices, qu’on peut à peine les regarder comme des chrétiens°?. » Il convient néanmoins d’ajouter que le clergé épiscopalien et son troupeau sont jugés d'une manière aussi défavorable par leurs propres amis. Le spectacle des vices de ces ministres et de leurs ouailles inspirait aux tribus indiennes du voisinage des réflexions telles que celles-ci : « Quelle différence entre des chrétiens et des Hollandais! Ils adorent, disent-ils, le même Dieu; mais assurément ils ne mènent pas la même conduite. Quand nous visitons les Français, nous revenons toujours avec le désir de mieux prier. À Albany on ne parle jamais de la prière; nous ne savons même pas s'ils prient eux-mêmes5. »

Cependant, à la même époque, les Indiens réunis dans l’île de Montréal ont embrassé la foi catholique, et leur conversion a été si efficace, que des Européens disaient, en visitant cette mission : «Toute l’île de Montréal ressemble à une communauté religieuse®. » En 1688, l’évêque de Québec s'exprimait ainsi : « Vous prendriez ce village pour un couvent, tant le genre de vie qu’on y mène est édifiant®. » On peut appliquer le même langage à toutes les missions, notamment à celle de Sainte-Marie. « A Kaskaskia, beaucoup plus loin dans la vallée du Mississipi, le succès de la mission fut tel, assure M. Bancroft, que les émigrants français épousaient solennellement, selon le rit catholique, les filles des Illinois. » La conversion des Indiens fut complète. « Au lever du soleil ils s’assemblaient » pour assister à la messe; « le soir, pour prier et chanter les hyn'nes de l'Église ; chacun des sauvages convertis se confessait tous les quinze jours. Vers la fin de la journée, il y en avait qui se retiraient dans leurs cabanes pour réciter le chapelet en alternant, et chanter les louanges du Séigneur jusque bien avant dans la nuit°, » Selon M. Owen, « à la fin du dix-septième siècle le nombre des Indiens de la confédération (les six nations) qui professaient la foi catholique dépassait huit mille’, » On pour-

‘ Documentary history of New York, vol. HI, p. 105. ? Ibid., p. 898.

# Charlevoix, tome Il, livre VIT, p. 80.

lbid., livre IX, p. 126,

Lettres édifiantes, tome NI, p. 198.

Bancroft, vol, 11, p. 839,

History of the Bible Society, vol. 1, p. 198.

rait citer bien d'autres exemples de succès semblables. Le martyr Rasles disait, en 1722 : : La nation des Abenakis tout entière est remplie de zèle pour sa religion. » Un puritain déplorait amèrement « qu’il y eût un grand nombre de Jésuites français au milieu des cinq nations, et que les chefs de ces pauvres Indiens eussent mis toute leur confiance dans ces missionnaires!. » Dès 1670, Roger Williams, fameux prédicateur protestant, usant d’un langage très-affectionné des ministres, faisait à Mason cette confidence : « Les Jésuites français, ces hommes qui se font un dieu de leuï ventre et qui, pour se satisfaire, mettraient le feu au monde, allument toutes les flammes de l'enfer pour nous brûler avec tonus les naturels du pays?. » Le juge Hall pouvait dire « Les catholiques français, dans les premiers temps, réussirent à opérer des conversions, ainsi qu’à gagner a confiance et l’alfection des tribus ; les protestants, dans une situation semblable, se montrèrent rapaces et altérés de sang°. »

Dans un grand nombre de missions, du Mohawk au Génesée, de l’Hudson au Mississipi, se trouvaient beaucoup de chrétiens qui eussent fait honneur à la religion, même dans les premiers siècles du christianisme, ‘observe celui que Bancroft appelle « l'honnête Charlevoix. » « Je donne ma vie avec joie pour un Dieu qui a versé tout son sang pour moi, » disait Tegananokoa, martyr indigène. Après lui avoir coupé les doigts qu'il tendait vers le ciel, les idolâtres l’exhortaient avec dérision à conlinuer sa prière. « Oui, répondit-il, je prierai encore ; » et de sa main mutilée il fit le signe de la croix. Mais des hommes qui auraient triomphé de la barbarie des païens furent vaincus p ‘1 haine et l'astuce de prétendus chrétieus; ils furent vaincus ü “eille de convertir un nouveau continent. Les Iroquois, peuple si remarquable par ses qualités naturelles que Timothée Dwight ne craint pas de comparer « aux Grecs et aux Romains, » sont devenus de vrais démons à la suite de leurs relations avec lews alliés qui les payaient pour combattre les Français. « Ce peuple, sous plusieurs rapports, assure un ethnologiste protestant, faisait de grands progrès dans la civilisation, lorsque l’arrivée des Européens l'arrèta brusquement dans cette voie. À partir de ce jour il fut en contact avec les éléments d’une civilisation étrangère, qui lui apportait la dégradation et la

1 Dixcoveries of the English in America, Pinkerton, vol, XIT, p. #10, # Massachusetts Historical Collections, première série, vol. 1, p. 285 . Denom., p. 156.

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je leur ai demandé ce qui empéchait la semence de la divine pa-

rolè de prendre racine au milieu de ce peuple dont ils louaient l'intelligence et les nobles sentiments. Tous me faisaient la même réponse. La principale cause du mal est le voisinage des Anglais et des Hollandais, dont le manque de piété, malgré leur nom de chrétiens, porte les sauvages à regarder le christianisme comme une religion arbitraire. »

Mais nous n'avons pas l'habitude de nous en rapporter à des témoignages catholiques, si imposants qu'ils puissent être; la parole du Père Charlevoix sera confirmée par d'autres autorités. Le 10 août 1654, à l'assemblée générale de toutes les peuplades iroquoises, comme le rapporte le livre intitulé Documentary history of New-York, les Indiens, un instant affranchis de l'influence anglaise, invitèrent solennellement les missionnaires catholiques à venir résider parmi eux. « C’est vous, disaient-ils, qui devez posséder nos cœurs. » Les prisonniers hurons déjà chrétiens, race haïe et persécutée par eux, leur firent connaître le prix de la foi, et comprendre le malheur d’en être privés. Ils avaient vu souffrir l’Indien catholique, ils l'avaient vu mouri:; la leçon n'avait pas été perdue. Sans les conseils et les exemples des Anglais, on n’en peut douter, ces généreuses tribus eussent été bientôt conquises à la foi et à la civilisation. Après avoir appris à mépriser la religion de leurs alliés saxons et à imiter leurs vices, ils fermèrent leurs cœurs à la lumière de l'Évangile. Fidèle à son rôle, l'Angleterre rendait impossible la conversion de ces idolàtres. On va nous dire sa manière de traiter les sauvages des provinces de l'Est.

En 1687, Dongan, gouverneur de New-York, dans son rapport officiel aux membres du comité de commerce à la Chambre des lords, avait remarqué que les Iroquois étaient « un boulevard entre les Français et nous. Nulle part, sinon à Albany, je ne permets aux chrétiens de leur parler; ct encore ne peuvent-ils le faire sans mon autorisation. » Il était de l'intérêt de l'Angleterre que ces sauvages restassent païens ; car, s'ils avaient embrassé le christianisme, c'eût été pour se faire catholiques. Il avouait crûment l'odieuse perfidie dont il avait usé pour tromper les sauvages, certain de recevoir approbation et récompense du gouvernement anglais. « Les Pères français en ont converti un grand nombre à la

1 D' Wilson, Prehistoric Man, vol. E, ch. vu, p. 225.

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foi chrétienne: les Mohicans, les Sénécas, las Cayugas, les Oneïdas, les Onondagas ; ils s'efforcent de les attirer au Canada, où déjà six à sept cents ont émigré; de là, ils pourront nuire à notre gouvernement, si on ne prend des mesures pour l’empécher. » Alors il annonce à ses chefs qu’en usant de fraude, il a su décider quelques Indiens à revenir : « J'ai promis de leur proeurer des prêtres, » Cette promesse recevait treize ans plus tard son accomplissement par une loi qui ordonnait « de pendre tout prêtre papiste qui oserait pénétrer dans la province’. » Telle est la guerre à mort que l’on fit aux apôtres de l'Amérique du Nord, jusqu'à ce qu'il n’y eût plus ni missionnaires ni troupeaux. Cependant, même parmi les Froquois, plusieurs montrèrent la puissance de la grâce lorsqu'on leur permettait de puiser à cette source divine. Les premiers historiens du. Canada nous parlent d’une sante iroquoise, Catherine Teguhkouita. Née en 1656, et con vtie par les missionnaires de Montréal, elle mena jusqu'à sa mot ., en 1680, une vie cachée, une vie de prières et d’austérités, en expiation des péchés de sa tribu, Elle avait placé une croix dans le creux d’un arbre, à côté d’un ruisseau ; @ lieu solitaire lui servait d’oratoire. Là, elle se mettait en esprit au pied de l'autel, unissait son intention à celle du prètre, demandait à son ange gardien d'assister à sa place au sacrifice de la messe et de lui en appliquer les mérites. Habituée à pratiquer en secret les mortifications les plus rigoureuses, couchant sur un lit d’épines, elle entendit une de ses compagnes chrétiennes lui dire que Dieu n'approuve pas des austérités auxquelles on se livre à l'insu de ses supérieurs, et par conséquent sans le mérite de l’obéissance, « Catherine, qui craignait jusqu'à l'ombre même du péché, vint me trouver, rapporte le Père Cholenec, pour reconnaitre sa faute, et demander :son pardon. Je blämai sa piété indiscrète, et lui ordonnai de jeter ses épines au feu. Elle obéit aussitôt. » Quand elle mourut à l'âge de vingt-quatre ans, on raconte que la vue seule de son cadavre remplit les spectateurs de surprise et d’édification. « On eût dit qu'un rayon de gloire illuminait son corps ?. » Marguerite, une autre de ces vierges indiennes, fut martyrisée par ceux de sa tribu qui étaient restés païens. Au milieu des plus affreuses tortures que la barbarie des sauvages püt lui faire endurer, elle continuait à invoquer les saints noms de Jésus, de Marie et de Joseph. Pendant son agonie, souffrant horriblement de la soif, elle demanda de l’eau ; lorsqu'on lui en offrit, elle refusa en

{ Documentary history of New York, vol. Ep. 4, 15%. ? Lettres édifiantes, tou YA, p. 67, 97.

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disant : « Mon Sauveur a eu soif sur la croix à cause de mes péchés, il est juste que j’endure le même tourment. » Au milieu de ces tortures, elle tardait tant à rendre le dernier soupir, que ses meurtriers s’écriaient avec surprise : « Cette maudite chrétienne, on ne peut donc pas la faire mourir! »

Les apôtres qui avaient donné à Dieu de tels serviteurs, au milieu des tribus indiennes, n’auraient pas manqué de renouveler, au bout de quelque temps, les prodiges accomplis par leurs frères av Brésil, au Pérou et au l'araguay. Leur entreprise était la même, ils l’auraient également achevée. Avant d’être abruti par l'ivresse et d’être devenu féroce par la soif du sang, l’Indien du Nord était au moins aussi capable que ses frères les sauvages du Sud d’apprécier la sainteté et l’héroïsme chrétien.

Quand il vit les missionnaires accomplir des merveilles sous ses yeux, il leur rendit hommage à sa manière. « L'Indien de l'Amérique du Nord, affirme un grand écrivain anglais, a des instincts très-religeux', » Les émissaires protestants n’ont guère su profiter de ces dispositions. Lorsque les tribus du Kentucky déclarèrent une guerre acharnée à la race de leurs oppresseurs, au plus fort de leur rage, il y eut des Européens qu’ils ne cessèrent de respecter à l'exclusion de tout autre. Les Trappistes français, loin de tout secours humain, habitaient sans crainte au milieu des sauvages ; «et lorsque le sang coulait à flots autour d’eux, 1ls ne furent jamais maltraités dans leur demeure. Les sauvages paraissaient même comme saisis d’un religieux respect devant leur sainteté ; et souvent ils s'arrêtaient auprès de la pauvre chapelle des Trappistes, pour prêter l'oreille au chant des hymnes sacrées qui s’élevait vers le ciel des lieux mêmes où reposaient les cendres de leurs pères ?. »

La sainteté du catholicisme séduisit ces rudes natures, et les tint sous une sorte de charme ; nous avons rencontré cette impression produite ailleurs. L'influence des missionnaires français dans l'Ouest s'étendait si loin que le jour où Dubuisson, attaqué par les troupes anglaises dans Le Fort-Détroit, appela ses alliés Indiens à son secours, on vit sortir des forêts de nombreuses peuplades qui voulaient le délivrer, C'étaient les Ottawas, les Hurons et les Potowattomies, avee une branche des Sacs, ies Illinois, les Menomonies, et jusqu'aux Missouris et aux Osages. « l'ère, regarde, dissient-

! Lectures on Colonisation, par Herman Merivale, A. M., professeur d'économie politique, lect, XIX, p 526,

Sketches of the Early Catholic Missions of Kentucky, par M. TJ. Spalding, D. D. ch, x, p. 173.

ils, tes enfants t’environnent. Nous mourrons avec joie, s’il le faut, pour notre père‘. » Beaucoup de missionnaires auraient sans doute partagé le sort de Jogues, de Lallemand et de Brébeuf, avant que la victoire eût été complète. Mais d’autres auraient pris immédiatement leur place, jusqu'à ce qu'enlin Mohawks, Sioux, Shawnies et Delawares, subjugués par leur invincible courage et gagnés par leur irrésistible charité, eussent suivi l'exemple des Moxos et des Chiquitos de l'Amérique du Sud. Comme eux, ils auraient survécu jusqu'à ce jour, demeurant dans le pays de leurs pères et adorant le Dieu des chrétiens. Mais un ennemi venait d'entrer en campagne; devant lui le missionnaire et son troupeau disparurent. Indiquons sommairement ses opérations.

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