CONDUITE DES ANGLAIS
« Sur les bords du Kennebec, le vénérable Sébastien Rasles, l'ami et l’apôtré des sauvages depuis plus d’un quart de siècle, avait groupé un village prospère autour d’une église qui, élevée au milieu du désert, avait certaines prétentions à la magnificence, Sévère à lui-même, ne buvant pas de vin, avec un peu de mais pilé pour toute nourriture, il construisit lui-même sa cabane; cultivant son jardin, allant chercher son bois et son eau, préparant sa bouillie, il distribuait tout ce qu'il recevait, donnant l'exemple de la pauvreté religieuse... Suivant ses néophytes jusque dans leurs wigwams, il tempérait leur ardeur religieuse par des entretiens familiers où régnait une gaieté innocente; il gagnait leurs âmes par son talent de persuasion. Un groupe de quarante enfants sauvages, qu’il revêtait de soutanes et de surplis pour assister aux oflices et chanter les hymnes de l’Église, fut formé par ses soins; leurs processions au dehors attiraient un grand concours d'hommes rouges?. »
Les travaux apostoliques et les succès du Père Rasles le rendirent odieux aux Anglais qui essayèrent plusieurs moyens de s’en défaire; M. Bancroft en mentionne un. « Le gouvernement de Massachusett avait tenté à son tour d’établir une mission; le prédicant se moquait du purgatoire, de l’invocation des saints, de la croix et du rosaire... Ainsi Calvin et Loyola se rencontrèrent dans les forêts du Maine. Mais le ministre protestant, incapable de s’attirer
! Bancioft, p. 858.
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Leur premier projet ayant échoué, ils en adoptèrent un second. Les autorités anglaises offrirent, dans une-annonce publique, mille livres sterling pour la tête du trop zélé missionnaire! « Les Angluis me regardent comme un invincible obstacle à leur Gessein d'acquérir tout le pays des Abénakis, » disait l'homme vénérable qui devait être bientôt leur victime’. Son crime était impardonnable; mais mous allons apprendre, par un témoin protestant, comment ce crime fut vengé. « Après avoir sollicité vainement les sauvages de livrer Rasles, observe M. Bancroft, Westbrooke conduisit, au milieu de l’hiver, une force considérable à Norridgewock pour le prendre par surprise. » Plusieurs fois auparavant, ils l’avaient poursuivi, cette fois ils devaient l’atteindre. En vain son petit troupeau l’avait-il supplié de fuir à temps. « Le vieillard, prévoyant la ruine imminente de Norridgewock, redisait ces paroles : La vie ne m’est pas bien chère, je puis terminer avec joie le ministère qui m'aété confié. » A l’arrivée des Anglais, « Rasles, pour sauver son troupeau, voulut attirer sur lui l'attention des assaillants. » Beaucoup de ses ouailles, en effet, purent échapper, « pendant que les Anglais après avoir pillé les cabanes et l’église, y mettaient le feu sans s'inquiéter du sacrilége. » M. Bancroft omet d'ajouter, comme nous l'apprenons d’une autre source, qu'ils « profanèrent d'une manière indigne les vases sacrés et le corps adorable de Jésus-Christ. »
L'auteur protestant nous dépeint la destinée d’un homme qui, pendant trente-sent ans, s'était voué à la pauvreté et aux souffrances pour le salut d: vaturels. « Après la retraite des envahisseurs, les Abénakis, » suxquels la générosité du missionnaire avait donné le temps de sauver leurs femmes et leurs enfants, « revinrent pour soigner leurs blessés et enterrer leurs morts. Ils trouvérent Rasles criblé de coups, la peau du crâne enlevée, la tête brisée à plusieurs endroits, la bouche et les yeux remplis de boue ; ils l'ensevelirent au pied de l'autel où il avait coutume de s'agenouiller, » Telle fut l’œuvre d'une troupe anglaise, conduite par trois officiers anglais.
Leur vengeance était satisfaite. A partir de cette heure le sort des hommes rouges, dans les états de l'Est, fut fixé. « Ainsi
1 Dancroft, p 939.
* Lettres édifiantes, tome VI, p. 148.
Bancrolt, tome IT, p. 859.
* Charlevoix, tome IV, p. 12.
mourut Sébastien Rasles, le dernier des missionnaires catholiques dans la Noyvelle-Angleterre. Ainsi périrent, avec leurs fruits, les missions des Jésuites, les villages des Abénakis à demi civilisés et leurs prêtres". » Après de pareils désastres, est-il étonnant qu'un nouveau Paraguay n'ait pu être formé au Canada ou aux États- Unis? ?
Cent huit ans après le martyre de Sébastien Rasles, le docteur Fenwick, évèque de Boston, acheta le champ arrosé de son sang, pour bâtir une église sur le lieu consacré par sa mort5. L'année suivante, 1833, le mème évêque rencontra le petit-fils d’un des Anglais qui l'avaient massacré ; par lui le prélat connut que depuis le moment de sa mort, son grand père n’avait pas cessé de répandre des larmes à la pensée de ce jour funeste; souvent il se rappelait qu'ayant été blessé, il avait été charitablement soigné par une des néophytes du Père Rasles, dont le mari fut tué par ces mêmes Anglais. ILest aussi à remarquer qu'un siècle après sa mort, une députation d’Abénakis porta au docteur Caroll, archevêque de Baltimore, le crucifix du martyre, relique qu’ils consentaient à mettre sous sa garde « à condition de leur envoyer un prêtre. » I avaient :! bien conservé la foi pendant ce long intervalle, qu’à l’arrivée des missionnaires protestants envoyés vers eux par sir Guy Carleton en 1785, « ils les chassèrent de leur village, » et le gouverneur, digne appréciateur de leur constance, leur envoya un prêtre catholique, à qui il offrit un traitement annuel de cinquante livres sterling®.
L'action signalée plus haut de cette femme indienne, dont la charité trouverait peut-être de rares imitateurs en Europe, offre un exemple de l'influence exercée par la religion sur les disciples d’un missionnaire martyr. Un fait encore plus remarquable d'un guerrier indien dont la main fut arrêtée, dans l’ardeur de la bataille, par le pouvoir de ses sympathies catholiques, mérite d’être signalé. Près d'un siècle après la mort du Père Rasles, dans la guerre de 1812-15, un Irlandais catholique, se battant avec un
! Bancroft, tome If, p. 941. — « Cinq cent cinquante-neuf Abénakis existent aujour-
d'hui dans le Canada inférieur, » Explorations in Labrador, par Henry Hind, vol. I, p.5. ? Observons que les Anglais n’ont jamais manqué d’excreer leurs persécutions contre
la religion et ses ministres. Trente-cinq ans plus tard, Amherst envahit un village in-
dien desservi par des Franciscains ; les habitants étaient tous catholiques. « Ges Indiens
avaient une belle chapelle riche en ornements et en vases sacrés; surpris À l'impro-
viste, ils furent presque tous massacrés. Le village, selon la méthode anglaise, fut
d'abord pillé et ensuite incendié. » (Hildreth, vol, HE, ch. xxvu, p. 487.
3 Annales de la Propagation de la Foi, tome VE, p. 274.
4 Brasseur de Bourbourg, Histoire du Canada, cte., tome L eh, xt, p. 83.
5 Jbid., ch. xxu, p. 88.
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, xxt, pe 89.
corps de troupes américaines contre une tribu de naturels; était sur le point d’être pris par un chef. Tombant à genoux, « il fit le signe de la croix, et tâcha de se préparer à la mort; alors le guerrier s'arrête soudain, laisse tomber son tomahawk, et se jetant aussi à genoux, embrasse l’homme blanc en s'écriant : «© Tu es mon frère ! » L’évèque Fenwick avait appris ce trait de l’homme même qui devait sa vie à un sauvage auquel le sentiment religieux avait fait reconnaître un’ frère dans un ennemi prêt à le frapper!.
Le sort du vénérable Sébastien Rasles aurait été celui de bien des missionnaires au milieu de leurs travaux, si les Anglais avaient pu s'en emparer. Le célèbre abbé Picquet, qui joignait l'habileté et l'énergie la plus rare aux plus hautes vertus de sa vocation, fut aussi traqué par les Anglais comme une bête fauve; on mit sa tête à prix*. Cependant il était homme à convertir la moitié des tribus du Nord. En 1749, il commença sa mission par réunir à Ogdensburgh six chefs de famille ; en 1750, il en avait quatre-vingt-sept autour de lui; en 1754, trois cent quatre-vingtseize, «€ Le peuple vit avec étonnement plusieurs villages s'élever et un château-fort agréablement situé, au milieu de vastes plaines couvertes du plus beau maïs. » Ce système des Jésuites et des Franciscains pour conquérir l'Amérique du Sud était une faible partie de son œuvre. A la mission de la Présentation, «les familles iroquoises les plus importantes se trouvaient partagées entre trois villages. » L'évèque de Québec, « désirant s’assurer par lui-même des merveilles qu'on lui racontait, » visita {a Présentation ; « il employa dix jours à examiner les catéchumènes et à causer avec eux, Il en baptisa cent trente-deux, et ne cessa, pendant son séjour, de bénir le ciel des progrès de la religion parmi ces infidèles. » Cependant, l'abbé Picquet fut pourchassé par les Anglais après avoir gagné le titre glorieux « d’apôtre des Iroquois, » et finit, en 4760, par être obligé de quitter le Canada pour toujours, à la suite de la mort de Montcalm et de la prise de Québec.
Trente-deux ans après le bannissement de l'abbé Picquet, un illustre voyageur raconte cet incident : « J'ai rencontré moi-même un de ces apôtres au milieu des solitudes américaines. Un matin que je cheminais lentement dans les forêts, j'aperçus venant à moi
! Spalding, ch. u, p. 30.
? Nous n'avons pas été étonnés d'apprendre s1 vengeance digne d’un apôtre : les Indiens, ayant pris un officier anglais à sa poursuite, se disposaient à le tuer à coups de massue, Picquet les empêcha de frapper son assassin désarmé. (Mémoire sur la vie de M. Picquet. par M. de Lalande, de l’Académie des sciences; Panthion littéraire, t. 1, p. 742 (1858).
, Dovtimenters History of New-York, vol. I, p. 452.
un grand vieillard à barbe blanche. C'était un missionnaire de la Louisiane ; il revenait de la Nouvelle-Orléans et retournait aux Illinois. Il m’accompagna pendant plusieurs jours ; quelque diligent que je fusse au matin, je trouvais toujours le vieux voyageur levé avant moi et disant son bréviaire en se promenant dans la forêt. Ce saint homme avait beaucoup souffert. Il me parut avoir des connaissances en tous genres, qu’il laissait à peine apercevoir sous sa simplicité évangélique ; comme ses prédécesseurs les apôtres, sachant tout, il avait l’air de tout ignorer! »
Au Canada, les Anglais se rendirent maîtres de tous les pays qui s'étendent entre le cap Garde et les bords du lac Supérieur du côté de l’ouest. Le même destin qui avait écrasé, sous les mêmes maîtres, les naturels du sud de l'Afrique, de l'Australie, de Tahiti, de la Nouvelle-Zélande, attendait ces naturels.
TÉMOIGNAGES DES PROTESTANTS SUR L'ÉTAT DES INDIGÈNES ET SUR LES MISSIONNAIRES.
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En signalant l’état où le protestantisme réduisit les naturels de l'Amérique anglaise, il nous sera facile de suivre, à l’aide de témoins protestants, les traces des missions catholiques, et d'apprécier les qualités de ceux qui les dirigeaient. Malgré le meurtre, la fraude et l'oppression, les auteurs anglais nous assurent que les Indiens catholiques au Canada sont les seuls chrétiens dignes de ce nom, et que leurs apôtres actuels ressemblent exactement à ceux qui donnèrent leur vie pour sauver leurs pères.
Les preuves ne manquent pas, en voici quelques-unes. Il y à un siècle, le révérend John Ogilvie, missionnaire anglican en Amérique, écrivant à ses patrons leur disait : « Dans chaque tribu, se trouvent quelques naturels instruits par des prêtres du Canada; ils se montrent zélés catholiques romains, très-attachés aux cérémonies et aux observances de cette Église. Combien nous devons rougir de notre foideur et de notre honteuse indifférence à propager notre excellente religion. Les Indiens ne se gênent pas dans leurs réflexions sur notre incurie à ce sujet ?. »
Les Chippeways rencontrèrent sir George Simpson au fort William, et lui observèrent « qu’étant tous catholiques, ils voudraient avoir un prètre au milieu d’eux*. » Comme les naturels chré-
1 Chateaubriand, Genius of Christianity, p. 592; &1. White.
# Ernest Hawkins, Missions, etc., ch. xn, p. 289, 3 Journey round the World, vo. I, ch. 1, p. 35.
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