LES SAUVAGES DE L'ILE MANITOULINE ET LE GOUVERNEMENT CANADIEN
Dans les vastes contrées du haut Canada il y a place pour tout it monde, mais la convoitise aveugle montre le bien d'autrui comme le meilleur à prendre.
Vers l’année 1836, peu de temps après le traité qui garantissait la grande Manitouline aux sauvages Ottawas, le capitaine Anderson voulant aider les Indiens à mettre en pratique les bons conseils dont l’administration était prodigue à leur égard, eut l'intention de fonder dans cette île du lac Huron un établissement durable. IL it appel à tous les sauvages protestants et catholiques, il asstgna aux premiers la baie de Manitowaning, aux seconds celle de Wikwemiskong, et leur persuada de bâtir un village dans chacun de ces endroits, Le surintendant se contenta de tracer le plan du village catholique, tandis qu’à Manitowaning il construisit des mai-
{Dr Reed, Ch. xv, pp. 326, 425.
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sons aux frais du gouvernement, établit des ateliers, et appela pour les diriger des artisans choisis parmi ses compatriotes, un ministre et un médecin. M. Anderson poussa l'attention jusqu’à fournir des vivres à ses Indiens pendant les premières années. Tant d'avantages vfferts aux protestants ne purent séduire les sauvages catholiques ; s'il y eut des exceptions, elles furent extrémement rares. Quant aux païens, le surintendant les vit tout d’abord affluer à Manitowaning ; mais lorsqu'il voulut les obliger à travailler, des murmures se firent entendre, et aussitôt qu'il eut diminué les subsides, la désertion commença. Déjà tous les maîtres d'ateliers étaient partis, lorsque le capitaine lui-même fut appelé à une autre surintendance. (en était fait : le village se débanda complétement. Aujourd’hui, de toutes les bâtisses élevées à si grands frais, on ne voit plus que les maisons des employés du gouvernement : « ce n’est qu’un village de cheminées, » disent plaisamment les sauvages, les cheminées en mäçonnerie étant seules restées debout.
À la baie du Castor (Wikwemikong), le plan du village a été fidèlement suivi, sans qu'aucun agent du gouvernement y ait mis la main autrement que pour le tracer ; il forme une jolie bourgade d'environ sept cents âmes, et ses habitants ont colonisé. Dès le principe, les sauvages catholiques ont pourvu eux-mêmes à leurs besoins. Le ministère des deux Pères Jésuites missionnaires n'était pas sans porter des fruits, puisqu'en 1857 1,254 habitants
de l’île se répartissaient ainsi : catholiques, 1,005, — protestants, 104; — infidèles, 145. La même année, dans un compte
rendu adressé au Révérend Père provincial de France, le Père Chôné écrivait : « Nous avons reçu en août la visite de deux cominissaires députés par le gouvernement pour constater l'état des sauvages qui habitent notre île; ils admirèrent nos efforts pour inspirer à nos gens l'amour du travail, de l'agriculture, de l’industrie; mais surtout ils ne purent s’empécher de louer hautement la conduite régulière de nos Indiens et la sobriété qui, en général, règne parini eux, Après avoir témoigné leur satisfaction ils dirent aux Indiens, dans une assemblée générale : « Ne craignez «pas que le gouvernement vous enlève votre île ou y introduise les «blancs ; il désire, au contraire, vous adjoindre vos frères qui errent « dispersés en beaucoup d’endroits, afin qu'eux aussi partagent les «bienfaits dont vous jouissez. » Malgré ces belles promesses, l'année suivante, l'intendance locale se mettait de connivence avec les blanes qui font le commerce de whisky, et ouvrait par cc trafic la porte à tous les vices.
L'ile appartient aux Indiens, personne ne le conteste. Les arbres qu’elle porte sont donc aussi leur propriété. Eh bien! le surintendant leur défend de vendre un seul morceau de bois, il charge de ce soin son fils, pour l'usage des bateaux à vapeur. Bientôt, en 4861, le surintendant faisait sous main aux chefs de diverses bandes qui habitaient l'ile des demandes formelles de cession. Aidés par les conseils du Père, ils demeurèrent intraitables, à l'exception de deux d’entre eux.
Au commencement d'octobre de la même année, un commissaire, accompagné d'un employé du département indien et d'un arpenteur, arriva au village de Manitowaning et convoqua tous les sauvages. Avant de partir, les Indiens vinrent consuiter le Père Chôné. « À toutes les questions, leur dit-il, répondez : — Nous ne pouvons pas. — Ne vous laissez pas entraîner dans la discussion, et surtout gardez-vous de répondre aux discours qui vous seraient adressés : vous vous embrouilleriez, et l’on prendrait votre embarras pour un consentement. L'île vous appartient ; le traité de 1856 vous en assure la possession, » Dociles à cet avis, ils se bornérent à un simple refus, et bien leur en prit. « J'ai eu entre les mains toute la série des considérants et des questions, écrivait le Révérend Père en juin 1862; les choses étaient présentées d'une manière si caplieuse, qu’on pouvait facilement s’v laisser prendre. » Les Pères avaient établi de sages règlements, l'œuvre de la civilisation avançait activement, mais la cupidité et la spoliation allaient plus vite; le pauvre Indien sans protecteur est persécuté par ceux qui se proclament ses amis. Bientôt, bon gré, mal gré, ils furent dépossédés de leur île en attendant qu’ils en soient chassés. Le Révérend Père Chôné alla trouver le ministre à Québec, voici la réponse qu'il en obtint : « Il ne s’agit pas de justice, il s’agit de savoir si les terres sont bonnes!. »