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LES ANCÊTRES DE PIERRE ANCHEMANT

Nazareth, le l^' mai 1873.

Le manuscrit que nous allons analyser est divisé en trois parties distinctes.

Dans la première, l'auteur passe rapidement en revue

plusieurs membres de la famille Anchemant, qui se sont

signalés dans la magistrature, dans la diplomatie et dans la carrière des armes.

Il nous montre d'abord Jacques Anchemant, capitaine et châtelain de l'Isle-sous-Montréal, né à Cuiseaux (i), en Bourgogne, vers 1355, qui accompagna Henri de Châlons

(i) Cuiseaux, chef-lieu de canton, à cinq lieues Est de Louhans, deux

lieues de S^-Amour (Jura), Saône-et-Loire (Bourgogne), 1700 habitants, ancienne baronnie et cbâtellenie.

< > ri

en Terre-Sainte. Pendant ce long et pénible voyage, inspiré par la foi, et peut-être entrepris, comme il arrivait souvent, en expiation de quelque grande faute, Jacques Anchemant

doit avoir rendu de grands services à ce prince, qui le

combla de bienfaits et d'honneurs comme l'atteste un acte de donation du 16 octobre 1395 (i).

Deux ans après, en 1397, Henri de Châlons perdit la vie dans les guerres contre Bajazet, empereur des Ottomans.

A son retour en Bourgogne, maître Jacques Anchemant fit construire à l'Isle une chapelle qu'il dédia à S*-Georges. Etait-ce l'accomplissement d'un vœu formé en Palestine?

Rien ne l'assure; mais il est permis de le croire. Cette chapelle, dont les piliers portaient le blason du fondateur, fut démolie au XVIP siècle, et rebâtie au siècle dernier, grâce à la munificence de l'abbé de Vezelay (2).

La haute faveur dont Jacques Anohemant jouissait auprès des princes de Châlons et d'Orange est attestée par des documents contemporains, que l'auteur du manuscrit résume

en quelques lignes.

Viennent ensuite son fils Jean Anchemant, conseiller de Philippe-le-Bon, et son petit-fils Jean Anchemant, qui remplit les mêmes fonctions auprès de Philippe-le-Beau.

Ce dernier s'allia à la maison d'Arbaleste, dont une des-

(1) Voir p. 4.

(2) M. Quantain, archiviste du déparlement de l'Yonne, a bien voulu

nous communiquer les renseignements suivants :

« Le prieuré de S'-Georges de Tlsle dépendait de Tabbaye de Vezelay (Yonne). En 1511, le bail des revenus était de 2j livres. Eu 1640, l'état général des biens de l'abbaye porte à 460 livres le revenu du prieuré do

l'Isle.

» Un document de 1781 mentionne une somme de 3500 livres payée par

l'abbé de Vezelay, M. de Beriier, pour la reconstruction de la chapelle de

S»-Georges à l'Isle. »

cendante épousa le célèbre chef calviniste, Duplessy- Mornay (i).

Du mariage de Jean Anchemant avec Peronette d'Arbaleste naquit Pierre Anchemant, dont le nom est mêlé à toutes les négociations diplomatiques qui eurent lieu sous les règnes de Maximilien I et de rarchiduc Philippe-le-Beau, entre ces souverains et Louis XII, roi de France, Ferdinandle-Catholique et Henri VII, roi d'Angleterre.

La diplomatie venait de naître, et déjà elle avait conquis des droits dans les conseils des monarques. « C'est au

♦» XV® siècle, dit Guizot, que les relations des gouvernew ments entre eux (mt commencé à devenir fréquentes,

»» régulières, permanentes. Alors se sont formées, pour la ♦» première fois, ces grandes combinaisons d'alliance, soit

»» pour la paix, soit pour la guerre, qui ont produit plus w tard le système de l'équilibre. La diplomatie date en

» Europe du XV® siècle. En fait, nous voyons, vers la fin w de ce siècle, les principales puissances du continent euro-

»» péen, les papes, les ducs de Milan, les Vénitiens, les w empereurs d'Allemagne, les rois de France se rapprocher,

w négocier, s'entendre, s'unir, se balancer (2). »» C'est à l'étude de cette science nouvelle, illustrée par tant

d'hommes d'Etat, que Pierre Anchemant consacra sa vie entière. Bien qu'il prît part à toutes les négociations diplomatiques de son temps, son nom est à peine connu.

Le manuscrit laissé par l'un de ses descendants, probablement Ferdinand Anchemant, seig'^ de Broodhende, restitue

au secrétaire intime de l'empereur Maximilien et de l'ar-

(1) Charlotte d'Arbaleste, femme de Duplessy-Mornay, a laissé des Mémoires, qui ont été publiés à Paris en 1824.

(2) Guizot, Cours d'Histoire moderne.

chiduc Philippe-le-Beau la place qui lui appartient dans

l'histoire. Tous les autres membres de cette famille, que l'auteur mentionne avec complaisance, s'eifacent devant cet

homme d'état; les pages qui le concernent forment la seconde partie du travail.

PIERRE ANCHEMANT.

Pierre Anchemant vit le jour en Bourgogne; mais l'auteur du manuscrit ne dit rien de ses premières années, ni

de l'éducation, très soignée d'ailleurs, qu'il reçut.

Il était sans doute bien jeune lorsqu'il suivit la cour en Flandre, où il s'initia aux affaires sous la direction de Nicolas de Ruystre, prévôt de Louvain, premier secrétaire et audiencier de Charles-le-Téméraire, de Marie de Bourgogne

et de Maximilien. Son savoir, sa prudence et la longue expérience qu'il avait acquise sous un maître aussi habile fixèrent l'attention de l'empereur Maximilien I, qui lui

conféra, par lettres patentes datées de Malines le 14 novembre 1488, le poste important de secrétaire ordinaire des

commandements. Cette haute position témoigne de la confiance qu Anchemant inspirait non-seulement à son souverain, mais encore aux membres du conseil privé (i).

L'archiduc Philippe lui portait une vive affection. Anchemant était pour ce jeune prince un ami auquel il pouvait

(i) La signature de Pierre Anchemant se trouve au bas du traité de paix

conclu entre le comte Engelbert de Nassau et les Brugeois. Voir cette

pièce à I'Appendice N«> VIII, p. 187.

communiquer librement ses pensées les plus intimes et ses

projets d'avenir (i).

La première mission diplomatique qu' Anchemant eut à

remplir date de 1492. L'auteur du manuscrit n'en fait pas mention, mais les comptes de la recette générale des finances, conservés aux archives de l'État à Lille, nous apprennent que maître Pierre partit de Lille, le 29 mars 1492,

pour Abbeville, où il devait se rencontrer avec le seigneur d'Esquerdes, lieutenant du roi de France, et s'entendre avec lui sur les principaux articles du traité de paix. Puis,

il alla à Péronne, à Melun et de là à Paris, où il attendit les ambassadeurs de l'empereur et du roi ; après leur avoir fait connaître le résultat des négociations commencées à Péronne, il partit pour Senlis, où la paix fut enfin conclue et

signée, le 13 mai 1493. Indépendamment des articles relatifs à la paix, ce traité stipulait encore le «♦ recouvrement de la personne de madame Marguerite d'Austrice, » dont Louis XI avait demandé la main pous son fils Charles, mais que celui-ci renvoyait en Flandre pour épouser Anne de Bretagne. Ce traité de Senlis semble avoir été rédigé par Anchemant seul, car les comptes portent « qu'il y

« besoigna en toutes les escriptures et lettraiges qui furent

*» expédiées touchant ladicte matière de paix, qui fut lors »» conclutte audit lieu de Senlis, obstant qu'il n'y avoit autre

^ secrétaire avec lesdits ambassadeurs ordonnez à Pé- »» ronne (2). »

Le 3 juin, Marguerite, *♦ la gente demoiselle, ♦» alors âgée

(1) L'archiduc Philippe-le-Beau naquit à Bruges, le 23 juin 1478, quatre

ans avant la mort de sa mère, Marie de Bourgogne. 11 épousa, à Lierre, le 18 octobre 1496, Jeanne de Gastille, et mourut à Burgos, le 25 sept. 1506.

(2) Voir TAppendice N«> ÏII, p. 153.

de treize ans, quitta la ville de Meaux, accompagnée des ambassadeurs du roi de France et de Pierre Anchemant.

Arrivée à S^-Quentin, elle fut remise « aux gens du roy,

» son père et frère, et baillé par euls acquitz et descharge

'» souffisans (i). ♦»

Elle se dirigea ensuite vers Malines avec son escorte et sous la conduite de Pierre Anchemant. Les détails de ces comptes sont intéressants; ils démontrent que les diplomates de ce temps étaient payés en raison de la besogne qu'ils faisaient. Ainsi, pour se rendre d'un lieu à un autre, faire des rapports, écrire des lettres et s*occuper continuellement

de l'objet de sa mission, pendant quatre-vingt-quatre jours

entiers, payés à raison de 32 sols par jour, Pierre Anchemant toucha une somme de 134 livres 8 sols (2).

On ne saurait se montrer plus consciencieux et plus économe dans l'emploi des deniers publics.

Les mêmes comptes nous apprennent epcore que Pierre Anchemant, chargé d'une mission secrète auprès du roi de

France, qui se trouvait alors à Tours, quitta Bruxelles le

9 novembre 1500. Son absence dura jusqu'au 14 janvier 1501, mais les comptes ne disent pas quelles « secrètes et pesantes matières « il traita avec Louis XII p).

Le mystère enveloppe la mission de l'ambassadeur. Nul ne connaît le but de ce voyage secrètement entrepris et dont le succès semble assuré.

En effet, peu de mois après le retour d'Anchemant en Belgique, une ambassade extraordinaire s'acheminait vers

(i) De Smet, Recueil de Chroniques de Flandre, l. IV, p. 586.

(2) Voir I'Appendice No III, p. 153.

(3) Voir I'Appendice N» III, comptes de rannée i501, p. i53.

la France. Elle était conduite par Tillustre archevêque de Besançon, Françoisde Busleyden, qu'accompagnaient Guillaume de Croy, seig^ de Chièvres, Philibert de Vère, Nicolas de Ruystre, prévôt de Louvain et plus tard évêque d'Arras, Jean de Courteville, bailli de Lille, et Pierre Anchemant en qualité de secrétaire. Leurs instructions,

datées de Bruxelles le 27 juin 1501, portaient que les négociations a entamer à la cour de France avaient pour objet

de conclure un traité de paix entre l'empereur Maximilien, père de larchiduc Philippe, et le roi Louis XII, ainsi que le

mariage de la princesse Claude, fille du roi de France, avec le duc Charles de Luxembourg, fils de larchiduc.

Cependant l'investiture du duché de Milan, qui était instamment réclamée par Louis XII et que l'empereur Maximilien différait sans cesse de lui donner, formait une des questions essentielles que le roi de France tenait à résoudre avant de conclure le traité. Si le mémoire de Pierre Anchemant témoigne de la loyauté de Philippe-le-Beau dans ces négociations délicates et difficiles, il constate aussi la mauvaise foi de Maximilien, dont les réponses évasives, les

tergiversations et- les hésitations désespéraient le cardinal d'Amboise, premier ministre de Louis XII (i).

Suivons maintenant nos ambassadeurs à la cour de France, qui résidait alors à Lyon.

La relation ou compte -rendu des négociations, que l'archevêque de Besançon, chef de l'ambassade, adresse à son souverain, a évidemment un caractère confidentiel, bien

que tout le personnel de l'ambassade, et surtout Anchemant,

semble avoir collaboré à sa rédaction.

Les négociateurs partirent de Bruges, où Philippe-le-

(1) Au sujet de rinvestilurc du Milanais, voyez la note p. M.

y 'il ^

Beau avait sa résidence, le 14 avril 1501, après Pdques (i). Dès le début ils rencontrèrent des difficultés inouïes.

«* Nous avons bien vu, écrit Buslejden, que de besogner sur » nos charges avec des députés, nous n'en viendrions jamais

^ à bout. » Pour éviter des pourparlers inutiles et des embarras, on décida que le chef de l'ambassade, larchevêque de Besançon, s'adresserait seul et directement au roi et à la

reine; u car, dit le mémoire, si tous nous y allions, le roi

'» serait contraint d'appeller avec lui son conseil. «

Cette remarque prouve quelle importance on attachait déjà aux formes diplomatiques adoptées dans la discussion des

questions d'état. Si le roi reçoit l'ambassadeur seul, l'entretien aura un caractère privé; s'il reçoit toute l'ambassade,

il ne pourra se dispenser de se faire assister de son conseil d'état. On verra plus loin quel éclat la royauté donnait à

ces réceptions solennelles.

Les envoyés de Philippe attachaient donc une grande importance à ne point entamer de discussion avec les négociateurs français, avant d'avoir pressenti les dispositions du roi.

Après u un dîner en cour «, l'archevêque se rendit en la chambre de la reine, qu'il trouva en compagnie de la duchesse de Valentinois, la malheureuse épouse de César Borgia, et de Germaine de Foix (2), nièce de Louis XII,

(1) Voir I'Appendice iV III, p. 155.

(2) Ou sait que c'est à la reine Anne de Bretagne que Ton doit HnstitU^

lion des dames d'honneur. « Ce fut la première qui commença à dresser la » Cour des Dames, que nous avons voues depuis elle jusques à cette heure, » dit Brantôme, car elle en avoit une très grande suite, et de dames et de » fines, et n'en refusa aucunes; tant s'en faut qu'elle s'acquerolt des gen- » tilhommes leurs pères, qui estoienl à la cour, s'ils avoient des filles, et » quelles elles estoient. J'ai eu une tante de Bourdeille qui eut cet hon- » neur d'estre nourrie d'elle, mais elle mourut en sa cour en l'aege de

» quinze ans....

» Sa cour estoit fort belle escole pour les dames; car elle les faisoil bien

. lit. ■

qui devint plus tard la seconde femme de Ferdinand

d'Aragon.

Anne de Bretagne, cette reine de France dont Brantôme fait un portrait si flatteur, reçut le vénérable prélat avec toute laffabilité, toute la grâce qui la distinguaient : elle le fît asseoir à ses côtés. L'entretien fut affectueux; car, « elle » estoit biendisante et fort gentil et subtil esprit (i). n

Après avoir touché la question du contrat de mariage des

futurs époux, Buslejden aborda un point plus délicat, celui de la succession du duché de Bretagne. La reine répondit aussitôt, *» très doulcement et benignement, mon-

»» trant avoir singulière affection au mariage « de sa fille Claude avec l'archiduc Charles, l'héritier de Philippe-le-

Beau, que le contrat passé entre elle et le roi de France portait " que si elle at ung fîlz y\ sera roy de France ; si elle

» en at deux, le second sera ducq de Bretagne; et si elle " n'at q'ung filz avec madame sa fille, icelle dame sera

»» duchesse de Bretagne; et qu'elle l'entent ainsj entren tenir (2). »,

» nourrir et sagement, et toutles à son modelle se faisoient et se facon-

» noient très-sages et vertueuses; erd'autant qu'elle avoit le cœur grand et

» haut, elle voulut avoir ses gardes, et institua la seconde bande de cent » gentils-hommes ; car, auparavant, n'y eu avoit qu'une : et la plus grande

» part de sadite garde esloiént Bretons, qui jamais ne failloient, quand » elle sortolt de sa chambre, fut pour aller à la messe, ou s'aller prome- » ner, de l'attendre sur cette petite terrasse de Blois, qu'on appelle encore » la perche aux Bretons, elle-même l'ayant ainsi nommée. Quand elle les y » voyoit : Voilà mes Bretons, disoit-elle, sur la perche qui m'attendent. » Asscavez-vous qu'elle ne mettoit point son bien en réserve, mais qu'il

» estoit bien employé en toutes choses hautes. » Cette citation, d'un écrivain presque contemporain de la reine Anne, était nécessaire pour peindre une cour dont les principaux personnages nous passeront sous les

yeux.

(1) Voir p. 24.

(2) Voir p. 2S.

« Bretonne pardessus tout, dit M. Le Glay, elle voulut

» toujours que son duché formât un état distinct, dont elle n se réservait le gouvernement et où elle faisait lever »» elle-même des troupes et des impôts. Elle protestait ainsi, « jusque sur le trône, contre les prétentions encore récentes

»» de Louis XI à la possession de cette grande province (i). ♦» Sur ce point, Buslejden neut rien à répondre; cette

clause favorisait trop les intérêts qu'il avait à défendre, pour ne point l'accepter. Puis il prit congé de la reine.

Le roi occupait le palais archiépiscopal, situé sur la rive droite de la Saône, près de l'église de S'-Jean, dont la construction était terminée depuis un quart de siècle seulement. Le lendemain ou le surlendemain de son entrevue

avec Anne de Bretagne, Buslejden, s'étant rendu à l'église, eut »' à peine le loisir de dire un paternostre » que Robinet de Formizelles, l'un des seigneurs de la cour de Louis XII, vint lui dire que le roi et la reine l'attendaient.

Dans cette nouvelle audience, l'archevêque déploie une grande habileté pour amener le roi au but qu'il se propose d'atteindre. Le succès couronne si bien ses efforts, en ce

qui concerne l'abandon du duché de Bourgogne, qu'il ne

peut s'empêcher d'en faire incontinent part a son maître. La satisfaction qu'il en éprouve est complète. Sur ce point,

écrit-il, le roi m'a " respondu si à mon gré que plus ne

w pourroit, me sommant et requérant de non le dire ni ré- » vêler à créature vivante, hors à vous, monseigneur, et n qu'il aimeroit mieulx avoir perdu cent mille écus que le w plus privé et meilleur serviteur qu'il ait en fut averti (2). »

Le contrat de mariage stipulera donc, non-seulement

(1) Le Glay, Ne'g. dipU, t. I, p. XLVi.

(2) Voir p. 26

l'abandon des provinces conquises en Italie, mais encore

de celles qui adhèrent, comme le dit le savant éditeur des

Négociations diplomatiques, « aux entrailles de la France (1). n

L'ascendant de la reine sur l'esprit du roi était tel, qu'il

S engagea, vis-à-vis du négociateur de Philippe, à avantager

considérablement sa fille Claude, si elle devenait l'épouse du duc de Luxembourg; il promit que, durant l'absence de

larchiduc, il garderait ses États « à ses propres dépens et V plus volontiers que les siens; car il tiendra doresnavant

^ monseigneur de Luxembourg comme son propre fils (2). « Dans ces entrevues intimes, que le mystère enveloppe, Anne de Bretagne surveille son époux, le flatte et lui prodigue ces câlineries dont les femmes aimées ont le secret p).

Elle redoute l'influence des hauts dignitaires de la couronne, se méfie de sa cour et particulièrement du maréchal de Gié, et poursuit avec une anxieuse et prudente ardeur le projet qu'elle a formé.

Cette première missive de Busleyden à Philippe est datée deLyon, le 29 juillet 1501.

Un mois après, Anchemant commence la rédaction du

journal de lambassade. Ce document, écrit dans un style

simple et clair, reflète parfaitement la couleur de Tépoque. Tous les personnages illustres qui y figurent se

meuvent et s'agitent, dans la sphère d'action où l'histoire les a placés. La cour de France, les souverains, les princes

et les grands seigneurs y paraissent tour à tour, sous des couleurs d'autant plus vraies qu elles sont produites par un

(i) Voir p. 27.

(2) Voir p. 27.

(3) Louis XII, ayant répudié sa femme Jeaune de France, avait épouse,

le 8 janvier 1499, Anne de Bretagne, veuve du roi Charles VIII. La princesse Claude était le premier fruit de cette union.

-^ XYII —

— XYI —

observateur judicieux et adroit, qui avait ses modèles sous les yeux.

Le Yendredi 30 juillet 1501, il nous présente quelques

personnages considérables de la cour de France, tels que : Louis d'Amboise, évêque d'Alby, frère du premier ministre

de Louis XIL Guy de Roehefort, chancelier de France, Jean de Châlons, prince d'Orange, Louis de Luxembourg,

comte de Ligny, Pierre de Rohan, seigneur de Gié, maréchal de France, et Imbert de Bastarnai, baron de

Bouchage.

Ces seigneurs se rendent solennellement •* au logis de

M^"^ de Besançon », où le personnel de Tambassade était réuni. Guy de Roehefort prend la parole et adresse aux envoyés de Philippe une longue harangue, dans laquelle il proteste, au nom du roi, contre la flétrissure infligée par les chevaliers de l'Ordre de la Toison d'or à la mémoire d'Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein, et de Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse. Il termine en disant tt qu'ils complairaient grandement au roi »» que le chef et

les autres confrères et chevaliers de TOrdre voulussent réhabiliter la mémoire desdits seigneurs, en faisant ** remettre leurs blasons en leur lieu et place, n

Guy de Roehefort toucha également deux autres points, sur lesquels Louis XII tenait à obtenir satisfaction avant de consentir au mariage projeté entre sa fille et le fils de larchiduc; à savoir : « le faict de S*-AmanJ et celui de Tournai. ^

Il serait superflu d entrer dans tous les détails des négociations relatives à ces trois points. Les notes qui accompagnent le texte et les N*>^ I et II des Appendices sont

assez complets pour nous dispenser d'en dire davantage (1).

(1) Voir pp. 28, 33, 34, 76, 79, 80, 87, etc.

D'ailleurs, Toccasion se présentera de revenir sur les deux derniers faits, se rapportant à la prise de labbaje de

S*-Amand par Jean de Lille et Philippe de Belleforière et

à Téleetion contestée de Louis Pot, évêque de Tournai. Cette harangue terminée, les négociateurs français prirent congé des seigneurs belges.

A peine étaient-ils partis, que le bruit de la prise de

Capoue, par les armées du roi, se" répandit dans la ville. Aussitôt Louis XII fit sonner toutes les cloches en signe de réjouissance et se rendit a l'église de Notre-Dame

pour remercier Dieu du succès de ses armes. L'histoire a conservé le souvenir de cette triste victoire remportée avec le concours de l'exécrable monstre, appelé César Borgia, dont Machiavel ose admirer l'habileté et que Mezerai flétrit

en disant que « les rois s'attirent la malédiction de Dieu lorsqu'ils s'allient aux méchants. ♦» Le dimanche P^ août, Guy de Roehefort, chancelier de

France, donna à dîner aux ambassadeurs et aux grands

dignitaires de la cour.

A cette époque, comme de nos jours, les affaires d'état se

traitaient, sinon à table, du moins après de somptueux repas; le récit de Pierre Ancliemant en fait foi, car c'est le

second festin auquel il nous convie.

« Sous Louis XII, on dînait d'abord à huit heures du matin, disent les auteurs du Nouveau Diclionnaire des origines; mais^

pour plaire à sa dernière femme (i), ce roi changea ce régime et dîna à midi, et au lieu de se coucher a six heures

du soir, il se couchait souvent à minuit. Ce régime nou-

(I) Marie d'Angleterre , sœur de Henri VII et troisième femme de

Louis XII. Elle avait été fiancée au duc Charles de Luxembourg, qui fut plus tard Charles-Quint.

veau ne fit pas fortune a la cour de France ; on continua,

après la mort de ce roi, à dîner de neuf à dix heures du matin, et à souper à cinq ou six heures du soir. »»

Après le repas, les questions diplomatiques furent entamées. Le chancelier posa les bases du traité de paix à conclure entre le roi de France et Maximilien, roi des Romains; puis, il remit aux ambassadeurs la réponse que le roi faisait aux propositions des négociateurs de Philippe.

Cette réponse devint l'objet d'un nouvel examen. Des explications furent demandées sur certains articles, et le

prévôt de Louvain et Pierre Anchemant furent chargés de les transmettre au chancelier.

Le lundi 2 août, les négociateurs du roi se rendirent de

nouveau au logis du chef de l'ambassade, pour répondre

aux explications qui leur avaient été demandées; là, le chancelier de France prit la parole et dit comment « le roy avoit f> veu lesdicts interrogatoires; que tousiours yl avoit esté,

♦> est et sera prest de faire la paix, bonne amitié, alliance

w et union avecq le roy des Romains (i). «

Dans cette entrevue, les conditions auxquelles le mariage pourra se faire sont débattues. Le roi des Romains donnera

l'investiture du duché de Milan au roi de France, qui lui

prêtera le serment de fidélité, foi et hommage, comme a son seigneur suzerain; mais il est indispensable de connaître dans quelle mesure Louis XII appuyerait Maximilien, si le roi de Hongrie, les Vénitiens et les Suisses envahissaient la Bohême.

La réponse fut ce qu'elle devait être : le roi de France lui prêterait, sans marchander, aide et assistance.

Quant à l'article relatif à la guerre que le roi des

(I) Voir i>. 56.

Romains serait obligé d'entreprendre contre les Turcs, dont la puissance était redoutable, le roi de France ne «* poeult de ly mesme faire tel ayde qui bien seroit neces-

» saire pour leur faire dommage grant, et que les facultéz ♦» du roy des Romains et la sienne ne pourroient bonne- »» ment le tout supporter; »» mais il pense qu'il sera nécessaire de convoquer tous les princes de la chrétienneté, de les

entendre, et, dès à présent, il s'engage à fournir ^ trois foiz w plus d ayde et de despense que nul des aultres princes (i). ♦» Sur la question de savoir de quelle manière le roi de France se propose d'agir lors du couronnement de Maximilien, il fut répondu que Louis XII fournira « tant de w gens quil vouldra avoir, à ses propres despens, pour aller » à Rome, j séiourner tant quil luj plaira (2). «

Toutefois le roi ne veut point accorder les cent mille écus demandés pour l'acquisition de la Valteline et du lac

de Côme, attendu qu'il considère ce territoire comme dépendant du Milanais et qu'à ce titre « il en doit estre le

» vrai seigneur. »» Néanmoins il est disposé, après avoir reçu l'investiture de ce duché, ^ bailler une û'ratieuse « somme «, dont le chiffre sera fixé de commun accord p).

Les délibérations se poursuivaient sans provoquer de sérieuses difficultés, lorsque le prévôt de Louvain, prenant la parole, insista avec plus de force sur la nécessité de faire

connaître l'importance du contingent que le roi de France

fournirait en cas de guerre contre les Turcs, et le chiffre exact

de la somme qu'il stipulera pour l'achat de la Valteline (4).

(1) Voir p. 57.

(2) Voir p. 38.

(3) Voir p. 58.

(4) Voir p. 59.

Deux heures après le départ des négociateurs français, les ambassadeurs de Venise vinrent présenter leurs hommages à l'archevêque de Besançon. Dans leurs harangues,.

ils lui rappelèrent les bons rapports que les ducs de Bourgogne avaient toujours eus avec la république de Venise et le désir qu'ils éprouvaient de les continuer avec le roi des Romains et son fils rarchiduc Philippe.

Le mardi 3 août, une lettre de larchiduc arriva à l'ambassade.

Le mercredi 4 août, on reçut une nouvelle lettre de Philippe. Aussitôt Anchemant se rendit chez le chancelier

de France pour la lui communiquer, et le prier de répondre,

sans tarder davantage, aux questions posées dans les entrevues précédentes.

Le jeudi 5 août, les négociateurs français se rendirent

encore au logis de Busleyden. Le discours du chancelier

fut long, et nous nous abstiendrons de le résumer, puisque nous en avons le texte sous les yeux (i). Le même jour " aprez souper « le roi reçut la nouvelle

de la prise de Naples. Aussitôt il « monta sur sa mule et

»» vint luj mesme chercher mons"" de Besançon «, et comme il ne le trouva pas en son logis, il alla chez mons"^ de Lignj, qui donnait à souper aux ambassadeurs. Le roi leur apprit les grandes nouvelles qu'il venait de recevoir; puis, il amena l'archevêque de Besançon près du pont du Rhône, t* où estoit le courrier qui les avoit apportées, et, en moins » de trois iours, venu de Florence a Lion. Et tousiours che-

» vaucha mond^ s>^ de Besancon, devisant avecq le roi, jus-

»» qu'en l'hostel archiépiscopal de Lion, oU yl est logé (2). »

(1) Voir p. 40.

(2) Voir p. U,

Le vendredi 6 août, nouvelles entrevues, aussi stériles que

les précédentes. Arrivée des ambassadeurs de Maximilien.

Le samedi 7 août, l'archevêque de Besançon se rend

chez 1 evêque d'Alby et tâche d'obtenir de meilleures conditions que celles qui sont proposées par le chancelier de

France. Le même jour, une seconde réunion a lieu chez le prince d'Orange; elle ne produit aucun résultat. Pendant toute la journée, de grands efforts sont faits pour amener l'accord entre les deux parties. Enfin, l'archevêque de Besançon se décide à aller trouver le roi, et finit par s'entendre avec lui sur le contingent à fournir au roi des Romains,

si celui-ci déclarait la guerre aux Turcs. Dans ce cas, Louis XII lui enverra quatre mille lances et six mille

piétons, qu'il tiendra a sa solde pendant un an et demi ; de plus, il paiera au roi des Romains, après avoir reçu l'investiture du Milanais, une somme de trois cent mille écus d'or. Ces conditions furent accueillies par Louis XII, qui apprit aux ambassadeurs que le roi des Romains avait levé des forces imposantes pour le recevoir avec honneur en Lombardie.

Eh bien, ces conditions, si laborieusement acquises, furent encore modifiées par les conseillers du roi de la manière suivante, à savoir : qu'au lieu de payer au roi des Romains la somme de 300,000 écus d'or, le roi de France lui paierait une somme de 200,000 florins, de 20 sols tournois le florin, revenant à 200,000 livres de 40 gros, monnaie de Flandre, la livre (i).

La réponse devait être donnée le lendemain.

Le dimanche 8 août, le prince d'Orange réunit les ambassadeurs à un festin " opulentement »» servi. Après le

(1) Voir p. 54,

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