CHAPITRE IV
La politique de Louis XIV en Turquie
et la capitulation de 1673.
Les capitulations de TAutriçhe, de Venise,
de la Pologne et de la Russie.
Avec François I®', la politique suivie par la France à Constantinople avait été exclusivement française et indépendante de la papauté. Avec la Ligue elle était devenue religieuse. A l'avènement de Henri IV elle s'émancipa de TÉglise, mais elle retomba sous l'influence des jésuites et de la papauté vers la iBn du règne de ce roi.
Les conversions obtenues pendant six siècles de prosélytisme parmi les musulmans du Levant étaient si rares que les papes durent renoncer à les donner pour but à leurs missions. Je lis, dans un ouvrage manifestement inspiré par FÉglise romaine et publié au dix-huitième siècle, un aveu qu'il est intéressant de recueillir. « Les Turcs, écrit l'historien anonyme de l'Église auquel je fais allusion (1), ont si peu de disposition à se faire instruire et il est si dangereux de le tenter, que les sou-
(1) Mémoires chronologiques et dogmatiques pour servir à l'histoire ecclésiastique depuis 160G jusqu'en iliô, avec des réflexiowt et des remarques critiquas. 1739.
verains pontifes ont jugé à propos de donner des bornes aux missionnaires en lesfixant à la conversion des seuls schismatiques, pour ne pas sacrifier une moisson abondante à Tespérance incertaine de gagner un petit nombre d'hommes ou au plaisir flatteur de se procurer la couronne du martyre. »
Les seuls musulmans que les missionnaires parvenaient quelquefois à convertir étaient des Européens ayant embrassé Tislamisme dans le but de vivre à Taise en Orient et d*y trafiquer en toute liberté^ ou qui, ayant été réduits en esclavage par les pirates musulmans, avaient adopté leur religion afin de se soustraire à leurs mauvais traitements. Les missionnaires étaient à la recherche de ces deux sortes d'adeptes de l'islamisme, confondus sous le nom de « renégats » ; ils en convertissaient, de temps à autre, quelques-uns; mais ils devaient ensuite leur faire quitter le pays. En agissant de la sorte, ils contrevenaient aux lois et s'exposaient à de très sévères châtiments, en môme temps qu'ils faisaient encourir la peine capitale aux convertis. Les faits de ce genre étaient d'ailleurs assez rares, car la plupart des Européens devenus musulmans trouvaient de nombreux avantages dans la fidélité à leur nouvelle religion.
C'est à la suite d'un de ces faits qu'éclata la première brouille grave entre la France et la Turquie. Il paraît bien que les jésuites n'y étaient pas étrangers. En 1616, ils furent accusés, en môme temps que le vicaire apostolique du pape, d'avoir contribué à la conversion et au départ de divers Européens renégats. Jésuites" et vicaire apostolique furent emprisonnés. « Heureusement, rapporte l'historien cité plus haut, l'inlerprète dont se servait le caïmacan était fort affectionné aux jésuites : C'était un juif qui avait autrefois étudié k
Paris sous le célèbre Maldonat... Il donna une explication si favorable aux papiers (découverts chez les jésuites ) que les Pères furent déclarés innocents. » Il se montra, sans doute, moins favorable au vicaire apostolique, ou bien la Porte croyait n'avoir pas à ménager autant le Pape que le roi de France, car « le vicaire du Saint-Siège fut étranglé dans sa prison parce que les lettres patentes trouvées chez lui n'étaient point susceptibles d'aucune interprétation qui le pût tirer d'affaire. » Ces « lettres patentes » étaient les documents qu'il avait préparés pour favoriser le départ des renégats ramenés au christianisme. Comme l'ambassadeur de France était intervenu très énergiquement pour protéger les jésuites et le vicaire apostolique, la mort de ce dernier amena une brouille entre la Turquie et notre pays.
Il suffisait que là rupture se fût produite entre les deux gouvernements surle terrain religieux, pour qu'elle fût suivie de mesures violentes en Turquie et de menaces non moins violentes de la part de la France. Pendant tout le dix-septième siècle, les sultans de Constantinople se montrent nettement hostiles aux chrétiens français, considérés comme les agents de la papauté et les complices des jésuites. D'un autre côté, ainsi que l'avoue un historien très favorable aux missions ; « la réaction catholique qui suivit le triomphe passager du protestantisme avait ranimé, en France, le zèle religieux, l'ardeur des conversions et de la propagande, l'esprit des croisades » au point que l'opinion « demandait le renouvellement de la guerre sainte » (1).
C'est, en effet, à une croisade véritable que la papauté songeait. Reprenant le projet qu'avait formé
(4) Th. LAVALLâE, in Bévue indépendante^ 1843, XI, p. 232.
jadis saint Bernard et qui consistait à lancer tout rOeddent contre l'islamisme» « le fameux père Joseph fit un projet de croisade qu*il envoya k toutes les cours chrétiennes (1). De son côté, dans la dédicace de son Histoire des Turcs, Beaudier poussait Louis XIII à renouveler les guerres saintes de Philippe-Auguste et de Saint Louis : « Vos ancêtres, lui disait-il, ont autrefois détourné et dissipé vaillamment un effroyable déluge d'infidèles qui menaçaient la chrétienté d'un naufrage universel; et Ton espère de votre royale valeur qu après avoir heureusement acquis le nom de Juste en assurant et poliçant votre État, elle vous ira faire recevoir, aux régions les plus voisines du lever du soleil, celui de conquérant et de libérateur de la chrétienté. »
Un ancien ambassadeur de Henri IV dont j'ai eu déjà Toccasion déparier, Savary de Brèves, obéissant, à son tour, à l'impulsion de l'Église romaine, publiait, en 1620, un ouvrage particulièrement destiné à déterminer une coalition de tous les Ëtats occidentaux contre l'empire ottoman. Il engageait ces États à provoquer d'abord une rébellion générale des chrétiens de TAlbanie, delà Grèce, de l'Egypte et surtout de la Syrie. « Que si jamais, disait-il (2), Dieu voulait regarder de son œil les princes chrétiens et leur donner un esprit de paix pour s'unir ensemble à la ruine de ces monstres qui vont insensiblement dévorant la chrétienté, quel port plus beau, quel havre plus assuré pourraient-ils désirer que de se rendre au pied du mont Liban, en Syrie, habité d'un très grand nombre de chrétiens appelés Maronites, lesquels vivent sous l'obéissance du Siège romain et tendent les bras à ceux qui les voudront aidera secouer le
(1) Th. La vallée, Revue indépendante, 1843, XT, p. 234.
(2) Discours abrégé des moyens assurés d*anéantir et ruiner la monarchie des princes ottomans,
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joug de la tyrannie turque? Leschrétiens maronites sont des peuples aguerris de longue main, qui s'attachent la plupart au service du Turc sons le commandement du vice-roi de Tripoli, et les autres s'engagent avec les Druses, autre peuple du Liban, lesquels croient que leurs pères sont issus des Français qui conquirent la Terre sainte et sont ennemis des Turcs; ce serait aisé, si jamais on faisait entreprise pour la conquête de la Terre sainte, de tirer quinze ou ou vingt mille arquebusiers de ce peuple, lequel affectionne grandement la religion catholique, mais particulièrement le nom français auquel ils ont tous leur recours. »
Enfin, la papauté prit elle-mômft ouvertement la conduite de la politique dirigée contre Tempire ottoman. En 1661, le pape Alexandre VII, par dévouement à la maison d* Autriche autant que par zèle religieux, fit à Louis XIV la proposition d'organiser une ligue de la Franco et des nations de l'Europe centrale contre la Turquie. Le prétexte de la coalition était de mettre la Hongrie à Tabri de la domination turque ; mais le but réel, très nettement indiqué dans les publications dont j'ai parlé plus haut, était l'organisation d'une véritable guerre religieuse, dans laquelle les nations chrétiennes auraient été unies contre les populations musulmanes.
Louis XIV avait formé « des projets de conquête sur la Turquie, projets conformes aux idées de sa jeunesse, à l'opinion catholique, à l'esprit des croisades et qui reposaient sur la pensée que les pays d'Asie, voisins delà Méditerranée, sont des pays chrétiens qui doivent être sous l'influence ou sous la domination de l'Europe (1) ». Mais il était arrêté dans l'exécution par quelques-uns de ses conseillers. Colbert, en particulier, se
(1) Th. La VALLÉE, Des relations de la France avec l'Orienty dans laiievue indépendante^ 184 V, t. XII. p. 57.
montrait favorable à un retour vers la politique de François P'. « Il regardait une guerre contre les Turcs comme une catastrophe qu'il fallait éviter à tout prix ; selon lui, elle devait détourner la France de ses véritables intérêts à l'Occident, ruiner une partie de son commerce, la lancer dans une voie inconnue et qui ne pouvait être la sienne (1).» Il parvint à faire décider par le roi l'envoi à Constantinople d'une ambassade qui proposerait le renouvellement des anciennes capitulations. Elle devrait demander un abaissement des droits de douane dont les marchandises françaises étaient frappées, de manière à mettre notre pays sur le même pied que l'Angleterre et Venise ; elle solliciterait pour la France le droit de trafiquer avec l'Asie par l'isthme de Suez et la mer Rouge. Golbert attachait un très grand prix à cette dernière condition. Il écrivait à notre ambassadeur : « Il faudrait tâcher de faire un traité avec le Grand Seigneur, par lequel il nous fût permis d'avoir à Alexandrie ou au Grand Caire des vaisseaux qui reçussent les marchandises que d'autres vaisseaux amèneraient par la mer Rouge d'Aden à Suez ; ce qui abrégerait la navigation des Indes orientales de plus de deux cents lieues. »
Louis XIV céda aux avis de Golbert et envoya en Turquie des ambassadeurs en vue du renouvellement des anciennes capitulations; mais c'est seulement lorsque nos armées eurent conquis la Hollande que le sultan consentit à signer la capitulation de 1673. Il n'y était pas question des clauses relatives au transit commercial par l'Egypte et la mer Rouge. La France continuait à jouir du privilège de couvrir de son pavillon le commerce des nations auxquelles la Porte n'avait pas
(1) Th. La vallée, Revue indépendante, 1843, XI, p. 243,
encore accordé de capitulation; mais le nombre de celles-ci allait sans cesse en diminuant et devait être réduit encore dans Tavenir, car le sultan se réservait le droit de concéder autant de capitulations qu'il lui conviendrait. II avait consenti seulement à réduire les droits de douane payés par les marchandises françaises au taux de 3 °/o déjà concédé à TAngleterre.
Les nations « chrétiennes et ennemies », c'est-à-dire n'ayant pas de capitulations de la Porte, mais jouissant de Tamitié de la France, étaient autorisées à « visiter Jérusalem en toute liberté, en sûreté, sans que personne leur cause aucun trouble ni empêchement ».
Gomme dans les capitulations précédentes, des clauses spéciales visaient les « religieux francs » auxquels toute liberté de pratiquer leur culte dans les lieux saints était maintenue.
La capitulation de 1673 aurait pu marquer un retour à la politique de François P'. Les résultats en eussent été d'autant plus favorables à la France que notre vieille et irréconciliable ennemie, la maison d'Autriche, était alors en voie d*afîaiblissement.
Pour le malheur de notre destinée, les jésuites et les partisans des croisades reprirent, après la mort de Colbert, possession de l'esprit de Louis XIV. On l'appelait» en des ouvrages retentissants « protecteur unique du christianisme en Orient » ; on faisait appel aux sentiments de haine que les résistances de la Porte à ses volontés avaient fait naître en lui; on lui promettait la gloire de saint Louis s'il en reprenait l'œuvre pieuse; et on le représentait déjà comme le maître de la Turquie. Les poètes s'en mêlaient. Boileau lui disait en un vers de courtisan : « Je t'attends dans six mois aux bords de l'Hellespont. » Leibniz, qui se croyait un grand politique, lui conseillait de conquérir l'empire
ottoman. « La France, lui écrivait-il, semble réservée par la Providence pour guider les armes chrétiennes dans le Levant, pour donner à la chrétienté des Godefroy de Bouillon, et avant tout des saint Louis, pour détruire les nids de pirates qui Tinfestent, pour attaquer TÉgypte, Tun des pays les plus heureusement situés du monde. » Il lui promettait « la domination des mers, Tempire d'Orient, la ruine des Ottomans, la suprématie universelle,... la direction universelle, la domination de la chrétienté, et le moyen de recouvrer le rôle de protecteur de l'Église avec le litre de son fils aîné, ce qui lui conquerra l'amour universel. » Il ajoutait : « La France, unissant le courage au génie, deviendra l'école militaire de l'Europe, le marché de l'Océan et la maîtresse du commerce de l'Orient. Je ne parle pas « du titre et des droits de l'empereur d'Orient, qui, plus d'une fois, furent son apanage et qu'elle doit ressaisir. »
Il était impossible que ces flatteries, s'ajoutant aux conseils belliqueux de la papauté, n'inspirassent pas à l'ambitieux monarque la pensée de cueillir les lauriers qu'on offrait à sa tôte et de régner sur les terres dont on lui promettait la facile conquête. Leibniz avait fait tout un plan que Ton retrouvera dans l'histoire de Napoléon : on s'emparait d'abord de Malte; on faisait ensuite la conquête de l'Egypte ; puis on prenait la Syrie où l'on devait être accueilli à bras ouverts par tous les chrétiens et d'où il serait facile de passer à Constanti* nople.
Les plus enthousiastes et les plus dévoués à la papauté démontraient que « rien ne serait plus beau et plus aisé que le rétablissement du royaume de Jérusalem ». Par ordre du roi lui-même, on dressait des plans officiels pour brûler Constantinople et pour « rétablir
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Tempire d'Orient en faveur d'un des enfanls de France, en détruisant celui des Turcs ». On était allé môme jusqufà dresser « Testât des dépenses nécessaires à celte entreprise ».
Pendant ce temps, TAutriche faisait alliance avec la Pologne que nous avions abandonnée, avec les Vénitiens, nos rivaux séculaires dans la Méditerranée, avec la Russie que nous avions tout intérêt à éloigner du Levant. Les troupes du prince Eugène battent les Turcs à Zenta, en 1697, etTAutriche leur impose, en 1699, le traité de Carlowitz qui introduisait auprès de la Porte trois puissances nouvelles, TAutriche, la Pologne et la Russie, et donnait à la quatrième, Venise, une autorité considérable.
L'empereur fit introduire dans le traité de Carlowitz une clause relative à la religion, qui plaçait TAutriche, à Constantinople, sur le même pied que la France. « Art. 13. — A l'égard des religieux et de l'exercice de la religion catholique romaine, le Grand Seigneur promet de renouveler et de confirmer tous les privilèges qui leur ont été accordés par ses prédécesseurs. De plus, il sera permis aux ambassadeurs de l'empereur de faire ses plaintes et demandes à la Porte au sujet de la religion et de la Visitation des lieux saints à Jérusalem (1). »
(1) En 1739, l'Autriche fit rappeler son priTlîêge dans le traité de Belgrade.
«Art. 9. — Les privilèges accordés ci-devant en fareur des religieux et de Texercice de la religion catholique dans Tempire ottoman, et spécialement ceux qui ont été accordés h la demande de Tempereur, aux religieux de l'ordre de la Trinité ou de la Rédemption des captifs, sont confirmés, et il sera permis à l'ambassadeur de l'empereur à la Porte ottomane d'exposer ce qui lui sera commis par rapport à la religion et aux lieux que les chrétiens visitent h Jérusalem et ailleurs. » (Voyez : Théoph, La VALLÉE, in Revue indépendante, 1844, t. XII, p. 70.)
Une clause analogue fut introduite dans le traité imposé au sultan par la Pologne. La voici : « Art. 7. — Les religieux catholiques romains jouiront dans tout Fempire ottoman, là où ils ont des églises, du libre exercice de leurs fonctions, selon les capitulations et privilèges qui leur ont été accordés autrefois. 11 sera permis à l'ambassadeur de la Pologne à la Porte de faire à cet égard toutes les remontrances qu'il aura ordre de faire de la part du roi et de la République. >^
On remarquera que dans ces deux traités les mots de « religion franque » et « religieux francs », employés dans les capitulations accordées à la France, sont remplacés par les termes « religion catholique romaine » et « religieux catholiques romains ». L'idée de <( nation franque » disparaît. D'un autre côté, dans le traité de Carlowitz, il était stipulé formellement que les ambassadeurs de l'Autriche et de la Pologne pourraient faire des remontrances à la Porte, au sujet de la protection promise aux chrétiens, tandis qu'aucune clause aussi formelle ne figure dans la capitulation de 1673 ni dans celles qui l'ont précédée ou suivie.
En 1718, à la suite d'une nouvelle guerre entre la Turquie et l'Autriche, dans laquelle, par suite de l'indifférence de la France, les Turcs furent encore battus,
Le traité de Szislow signé entre rAutriche et la Turquie le 4 août 1791 renouvela ces stipulations dans les termes suivants :
« Art. 12. — Et quant à l'exercice de la religion catholique chrétienne dans l'empire ottoman, ses prêtres, ses prédicateurs, ses églises à entretenir ou à réparer, la liberté du culte et des personnes, la fréquentation et la protection des lieux saints de Jérusalem et d'autres endroits, la Sublime Porte ottomane renouvelle et confirme, d'après les règles du statu quo stricit, non seulement les privilèges assurés par l'article 9 du traité de Belgrade à cette religion, mais aussi ceux qui ont été postérieurement concédés par ses firmans et autres actes émanés de son iskutorité. »
les droits accordés à TAutriche en matière de religion furent rappelés dans le traité de Passarowitz. En môme temps Venise imposait à la Porte un traité dont Tarticle 22 stipule : i< Il sera permis à Tambassadeur de Venise défaire des propositions relatives à des matières de religion. » C'était la première fois que la République vénitienne réclamait de la Porte le droit d'intervenir dans les affaires religieuses.
Plus tard, ce fut le tour de la Russie de se faire accorder des droits analogues. Le traité conclu à Gonstantinople le 5 novembre 1720, entre le gouvernement de Pierre P"" et celui du sultan, — traité dans lequel le tsar s'engageait à respecter l'indépendance de la Pologne, — contient l'article suivant : « Art. 11. — Il est libre aux marchands des deux nations de voyager et de trafiquer, en toute sûreté, d'un État à l'autre. Il sera permis aux Russes de faire des pèlerinages à Jérusalem et en d'autres lieux saints, sans qu'ils soient assujettis, ni à Jérusalem ni ailleurs, à aucun tribut, karatch ou peskaschy ni à des exactions pécuniaires pour leurs passeports. Les ecclésiastiques russes qui s'arrêteront sur le territoire de la Porte ne seront point molestés. »
En somme, toutes les nations, les unes après les autres, profilaient de l'affaiblissement de notre influence à Constantinople ou, pour mieux dire, de l'hostilité provoquée parmi les Turcs par notre politique essentiellement catholique et romaine, pour se faire accorder des droits particuliers non seulement dans le domaine commercial, mais encore dans le domaine auquel nous paraissions tenir le plus, celui de la religion.
En 1739, après que la Turquie eut battu la coalition qui s'était formée contre elle entre l'Autriche et la
il8 LES MISSIONS DU LEVANT.
Russie, elle renouvela les stipulations d'ordre religieux qui avaient été introduites en leur faveur dans les traités de Carlowitz et de Constantinople.
A cette époque, par conséquent, rAulriche, la Pologne, Venise et la Russie schismatique elle-méaie jouissent, dans Tempire ottoman, du même protectorat religieux que la France. Nous sommes dépouillés du privilège auquel, pour complaire à la papauté et aux catholiques français, nous avions sacrifié tous nos intérêts politiques et commerciaux.
Les nations protestantes seules ne réclamaient de la Turquie aucun privilège d'ordre religieux. C'était pour elles tout bénéfice, car elles n'éveillaient ni les défiances des musulmans ni les susceptibilités des schismatiques grecs dont la puissance était si considérable à Constantinople.
Ensomme, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle et presque toute la durée du dix-huitième, les relations de la France et de la Turquie furent dominées par les sentiments ultra-catholiques de Louis XIV. Nous laissions battre la Porte successivement par l'Autriche et la Russie, sans paraître voir que tout échec subi par la Turquie avait pour conséquence Taccroissement des forces de notre irréconciliable ennemie, l'Autriche, et l'extension vers le midi de l'Europe de la puissance russe, que toutes les nations européennes avaient intérêt à repousser vers l'Orient. Nous laissions, enfin, la Pologne se déclarer, par fanatisme catholique, contre la Turquie et préparer elle-même, par cette faute l'affaiblissement qui devait aboutira son partage entre les puissances contre lesquelles Français et Turcs auraient dû la protéger.
Il est important de noter, — parce que ce doit nous être une leçon pour le présent et l'avenir, — (jue toutes
nos fautes avaient leur point de départ principal dans les idées religieuses dominant d'une part, à Paris, et, de l'autre, à Constantinople. En France, on ne songeait qu'à la destruction de l'islamisme; en Turquie on se laissait trop volontiers aller aux rêves d'une extension nouvelle de l'islamisme sur les territoires européens. Tandis que Louis XIV faisait avec la papauté des préparatifs de croisade contre les musulmans, et rêvait de conquérir Tempire ottoman, le grand-vizir Kara-Mustapha, vers 4678, « s'était pris tout à coup du désir de renouveler les invasions de Mahomet II et de Soliman, ne parlait que de conquérir tout l'Occident et fit pendant plusieurs années d'immenses préparatifs qui jetèrent la terreur en Allemagne ». Turcs et Français étaient également aveuglés par la religion. Les uns et les autres ne songeaient qu'à se détruire dans le moment même où leurs intérêts leur commandaient le plus impérieusement d'unir leurs efforts contre des ennemis communs.
Le gouvernement français ne comprit la gravité des erreurs commises pendant le règne de Louis XIV, que le jour où il vit la Russie sur le point de devenir maltresse de la mer Noire et l'Autriche prête à s'emparer des principautés des Balkans, tandis que la Pologne était déjà devenue la vassale de l'empire moscovite.